CEL
satisfaite, lorsque M. C*** voulant l’examiner de plus près reçut du postillon une telle poignée de farine sur la tête qu'il parut changé tout à coup en meunier; ce qui nous fit éclater de rire quoiqu'il se fâchât furieusement. On conçoit que le postillon bizarre se hâta de nous quitter, afin de calmer la colère de l'infortuné C°""; mais celui-ci voulut démontrer au capitaine que c'était un honte que ce matelot lui eût manqué de respect, et qu'il exigeait la punition de cet insolent. Le capitaine lui répondit que c'était sa propre faute, et la punition de sa curiosité à vouloir examiner le contenu du panier; qu'il ne pouvait pas punir cet homme pour une plaisanterie, et qu'il lui conseillait de ne pas s'emporter de la sorte; sinon il deviendrait le lendemain la risée de l'équipage, puisqu'on devait passer la ligne, et que lui alors n'aurait rien à dire. Chacun” poursuivit le capitaine, »qui passe pour la première fois de sa vie l'équateur doit subir le même sort, que des milliers de marins de tout temps avant nous ont subi. Préparezvous done tous, mes amis, à ce jour de fête, que mon équipage célébrera en l'honneur du dieu de l'océan, le fameux Neptune; et résignez-vous à supporter les plaisanteries, qui seront plus fortes que celle dont M. C*"* à été la victime, mais dont l'unique but est de vous amuser, et non de vous tracasser, comme on pourrait le croire. Néanmoins vous ne devez pas vous attendre à voir une fête de Neptune, semblable à celles de nos ancêtres, dont nous parlent les anciennes relations de voyage. Je vous assure que demain, quand nous nous mettrons à table, et que j'aurai l'honneur de vous offrir du vieux vin de la Polymnie, vous aurez bien vite oublié les petites plaisanteries de mes matelots, et vous emporterez avec vous un agréable souvenir de cette ancienne fête célébrée demain sous l'équateur.” En terminant ces paroles, le capitaine
Kkkk
se versa un verre de vin, qu'il but à la santé de M. GC”.
AKkAX
Non seulement C"*, qui s'était calmé pour le moment, mais nous aussi et quelques autres passagers, qui pour la première fois devaient passer la ligne et assister à cette fête bizarre, nous n'étions pas sans inquiétude, quoique les paroles du capitaine nous faisaient espérer que ce ne serait pas si barbare que nous l’avions supposé.
2" disait qu'il ne quitterait pas sa cabine de toute la journée pour ne pas se prêter
au stupide badinage de l'équipage, car il avait déjà assez de l'avant-goùt. C'était
puéril de notre part d’avoir quelque crainte, mais on nous avait fait entrevoir que nous serions exposés à toutes sortes de grossières impertinences. Toute la soirée nous causâmes ensemble sur ce sujet, de sorte que nous nous couchâmes vers minuit pleins d’appréhensions sur la fête du lendemain. Nous nous trouvämes déjà de grand matin sur le pont, pour avoir l'occasion de parler au maître d'équipage, qui devait figurer comme Neptune, afin de lui offrir un pour-boire pour l'équipage, ce qui d’après l'assurance du capitaine aurait un bon effet sur eux, et exciterait leur pitié envers nous. C‘***, qui était encore dans sa cabine ne savait rien de cette démarche, sans quoi il se serait aussi servi de ce moyen, comme nous, afin de gagner les matelots. L'équipage savait trop bien que C°” ne pouvait pas supporter le badinage, c’est pourquoi ils résolurent tous ensemble d'user de la liberté qu'ils avaient, pour le corriger pour toujours, à leur manière, de cette mesquinerie. Quelque temps après arriva sur la dunette le plus vieux matelot, accompagné d’un autre habillé d’une très drôle façon, portant un sextant monstrueux; il demandait à parler au capitaine. Ce sextant était d’une fabrication bizarre, et la vue nous fit rire de bon coeur; il était composé de trois douves clouées l’une sur l’autre en forme de triangle, au bout duquél était attachée une boîte de conserves vide, ainsi que de couvercles pareils, qui remplaçaient les lunettes. Aussitôt que le capitaine se présenta, le vieux marin porta cette espèce d’instrument à l'oeil, regarda le soleil, ensuite le quasiradiomètre, après quoi il dit d’un ton ferme: Zéro degrés! Zéro minutes! Zéro secondes! Vous l’entendez, capitaine, nous sommes à présent sous la ligne, et vous aurez la bonté de me confier maintenant la Polymnie, qui vient d’entrer dans les eaux de notre Prince.” Notre capitaine donna en souriant sa permission, et après que le nouvel amiral eut donné quelques ordres à ses subordonnés, il fit signe qu'on commençât la cérémonie. Tous les passagers, excepté C****, étaient réunis sur la dunette, lorsque l'équipage arriva en pompe de l'avant vers nous. La marche se composait de Neptune et de son épouse, un barbier, un diable, un curé, le père de la ligne et un bon nombre de Néréides. Chacun de nous ne pouvait s'empêcher de rire à la vue des costumes bizarres des acteurs. Neptune qui était représenté par le maitre d'équipage était très reconnaissable à sa très longue barbe grise, qu’on avait faite de corde eflilée; sa tête couronnée et son habillement de lambeaux de toile à voile, qui laissait voir ses bras musculeux lui donnaient un aspect comique. Il tenait dans sa main gauche une fouêne et dans l’autre, la main grossière de Madame Neptune, qui avait en outre sa crinoline, une vieille couverture de laine pour shawl, et un en guise de chapeau cabas, avec de petites ficelles goudronnées au lieu de rubans. Le barbier armé d’un grand rasoir de bois et d’un pot rempli de farine, avait un costume non moins bizarre. Le curé portait l'habillement de l’innocence. Ce costume était aussi celui des Néréides, qui avaient eu l'idée de faire voir leurs bras et leurs jambes; heureusement pour les bonnes moeurs, que ces Néréides ap-
partenaient au genre masculin. Le plus curieux à voir de tous les acteurs était un jeune 4°
matelot, maigre, mince et d'une très longue taille, qui représentait le diable de mer, en costume d'Adam, son corps goudronné du haut en bas et ensuite recouvert de plumes de poule. Get homme d'un aspect affreux ouvrait la marche en dansant et en sautant; le cortège fit deux fois le tour du navire, et s'arrêta sur la place où la cérémonie du baptême devait avoir lieu. Elle était indiquée par deux grandes cuves remplies jusqu’au bord d’eau de mer, ainsi que par quelques seaux comme trabans. C'etait là que Neptune accueillait les nouveaux venus dans son empire. L'ouverture de la cérémonie commença par un appel de tous ceux qui devaient être baptisés, pour avoir la permission de franchir la ligne de son royaume. Tous les passagers, parmi lesquels nous nous trouvions aussi, vinrent un à un devant l'assemblée des juges, qui nous ordonnèrent de prendre place l’un après l’autre sur une planche, qu'on avait mise sur la cuve; après quoi Neptune ordonna à son barbier de nous raser, afin d’être dignes de recevoir le baptême. Celui-ci commençait par frotter la figure du nouveau client avec de la farine, après quoi il la raclait avec son grand rasoir en bois, de manière que le sang lui montait au visage; cette opération douloureuse terminée, deux des Néréides lui jetaient quelques seaux d’eau de mer sur la tête, et le baptême barbare était complet. Madame B°**, comme n'appartenant pas à notre sexe, fut exclue de ce baptême; elle reçut néanmoins de la propre main de Neptune quelques gouttes d’eau dans sa charmante figure. Nous n’étions pas jaloux de cet honneur dû à son sexe, heureux que nous étions de n’avoir reçu qu'un seul seau d’eau sur le corps; nous étions redevables de cette générosité du Dieu de la mer à l'offrande que nous avions faite le jour précédent.
C** avait tenu parole, car il ne s'était pas montré lorsqu'on fit l’appel, mais cela ne lui servit à rien, car Neptune ordonna au Diable de mer d’aller lui-même annoncer à M. C** de paraître devant lui, et quoique le bonhomme dît qu'il était souffrant et
qu'il se moquait de cette fête stupide, on le força néanmoins à subir la loi de Neptune. Le malheureux C7"
fut placé à moitié habillé sur la planche et supporta la pénitence non sans résistance, car deux des Néréides furent obligées de le tenir assis, jusqu'à ce que l'opération fut faite par un baptême de plusieurs seaux d’eau sur la tête, ce que l’on fit d'une rude manière, en retirant la planche de dessous lui, de sorte qu’il tomba dans la cuve remplie d’eau. On peut se figurer la triste figure de GC”; tout le monde éclata de rire, Car personne n'avait pitié de lui; c'était sa propre faute, il n'avait pas voulu subir une plaisanterie qui existe depuis des siècles, et que maintenant on lui avait administrée rudement, à cause de son opiniätrété. Quant à moi, je détestais peut-être encore plus que lui cette grossière tracasserie, mais comme 1l me manquait la force de lutter contre ces usages sauvages, je m'étais résigné à subir avec patience cette cérémonie désagréable. J'étais étonné de moi-même, car mon caractère n'était pas moins vif que celui de M. C””. Mais à quoi bon se fâcher? C’eût été encourager davantage les plaisanteries de l'équipage.
Chacun se hâta de changer de linge pour entendre, en revenant sur la dunette, le
sermon très drôle du matelot-curé, après lequel il rendit grâce au Dieu de la mer et aux Apôtres de la Polymnie, parmi lesquels se trouvaient quelques-uns qui avaient suivi dans une qualité bien inférieure l'exemple de St. Pierre comme martyr.
Après ce sermon, le Père de la ligne offrit à chacun des baptisés un certificat de ce sacrement, qui devait le préserver à l'avenir de ce baptême extraordinaire. M. van Dam et moi nous eûmes soin de les bien conserver; de sorte que je suis à même de reproduire
ici ces curieux spécimens, comme preuves d'orthographe et de style.
Nous soucigné, père de la ligne et sa suite, déclarons que le nommé Mer. Polen a passé dans mes états le 10 Jeanvier 1864 et a reçu le Sl.-baptéme indispensable au passage de la ligne, en foi de quoi nous lui avons delivré le présent pour le servir ou Besoin sera, le otorisé du père la ligne.
Signe Pre, À et le bout du gardéan.
téte de caille mouton.
Bossoir du tribord.
vista per le padra Brasse a babord.
de l’équatoria Brasse derrière.
fernandez.
Nous soucigné père la ligne et sa suite déclarons que Mr. Adam «a passé dans mes états le dix Jeanvier 1864 « voulu étre batisé pour renouvlé sa féte du St. Baptemme « voulu montré l'exemple a tous ses compatriotes et faire valloir les droits du père la ligne.
En foi de quoi nous lui avons délivré le présent pour lui servir et valoir au besoin.
Signé le père la ligne Neptune
mostradamus.
Le Bravissimo y so ragacha.
Si un artiste d'esprit, comme Gavarni avait été témoin de ce spectacle bizarre; il n'aurait pas manqué de reproduire par son crayon les types comiques de ces acteurs, que je ne viens de décrire qu'imparfaitement. Je n'ai pas besoin de dire que tous ces gens, plus ou moins, étaient sous l'influence de Bacchus, puisque le capitaine leur avait donné plus d’une double ration de vin et d’eau de vie. Non seulement l'équipage, mais aussi les passagers avaient bu plus qu’à l'ordinaire. Grâce à l'obligeance du capitaine qui nous avait offert les meilleurs vins du navire, nous portâämes plusieurs toasts aux parents et amis lointains. La fête eut lieu par un de ces beaux jours qu'on trouve toujours sous l'équateur; le ciel était d’un bleu azuré et la mer d’un calme plat, mais les rayons du soleil perpendiculaires occasionnaient une chaleur étouffante. Il n’était donc pas étonnant, que plusieurs d’entre nous se couchèrent après le repas sous la tente de la dunette, pour se reposer de ces scènes fatigantes, mais ce ne fut que d'un sommeil léger, car l'équipage faisait un vacarme violent. Ces gens ivres s’amusaient à
JÙ
danser avec accompagnement d'une musique plus que dissonante, après quoi ceux qui élaient le plus accoutumés à ces Bacchanales jouèrent jusqu'à minuit aux cartes. Non seulement nous avions eu le bonheur de passer la ligne mais aussi de la voir; car le capitaine avait eu la plaisante idée, de tendre dans une longue vue un fil qu'on ne pouvait pas apercevoir à l'extérieur, mais qui se présentait à l'oeil en y regardant comme une ligne à l'horizon, et par ce moyen quelques-uns restèrent dans la ferme conviction d'avoir vu l'équateur.
Après ce jour plein de fatigues, le repos de nuit nous était bien nécessaire de sorte que plusieurs d'entre nous furent plus paresseux que d'ordinaire. Etant venu sur le pont je vis quelques matelots qui s'amusaient au soleil du matin à fumer leurs pipes sur le gaillard ; l’un d’eux attira mon attention par le cri: Voyez, des galères !” Je croyais d'abord voir un certain genre de navire qu'on appelle ainsi, mais on m'indiquait dans la mer des espèces de boules rouges, qui se berçaient sur les flots. En les voyant de près il me parut que ce n'était autre chose que des Physalias pylagica. Suivant l'équipage on ne les rencontre que rarement à la hauteur à laquelle nous nous trouvions. Ce n’est pas à moi à juger si ces gens-là étaient encore plus ou moins sous l'influence de la fête du jour précédent. Quelques Procellarias voltigeaient autour de ces animaux flottants et tâchaient de s'en emparer. La hauteur méridienne à laquelle la Polymnie se trouvait était de 15° 0° Lat. Mér. 30° 5° Longt. O. Par. et nous eûmes alors la bonne fortune d'attraper les vents alizés dans toutes les voiles, qu'on avait déployées pour atteindre aussi vite que possible les 40° Lat. Mér.
En observant les Physalias, j'apercevais qu'ils ne s’inquiétaient pas le moins du monde des fortes vagues qui troublaient la mer. Si je ne me trompe, tous les voyageurs ont observé les Physalias en mer calme, tandis que moi je les ai vus dans une mer fortement agitée. Il me paraissait qu'ils voyageaient en famille, puisque j'en comptai bien une cinquantaine, qui à de petits intervalles se présentaient à ma vue en petits groupes, tantôt de trois à quatre, tantôt de cinq ou plus à la fois. Je fus fortifié dans mon opinion, puisque je n'en vis plus un seul après ce jour, qui du reste n'offrait rien de remarquable. Nous nous réjouissions néanmoins du changement de notre vie maritime, car les vents alizés, que nous avions rencontrés, élaient cause que nous nous approchions de plus en plus de notre but.
Le 12 Janvier nous renconträmes quelques Delphines (Delphinus delphis) ; mais nous ne fümes pas assez heureux d'en attraper; c'était la première fois que nous observions cette espèce pendant notre voyage. Le lendemain nous aperçümes un oiseau de tempête tout noir, de la grandeur d’un Pierre garin. Le vol de cet oiseau était rapide et ressemblait beaucoup à celui du Sferna. de crois être certain que e’était le Pufinus Fulginosus de Strickland. Plusieurs des passagers s’amusaient à présent à pêcher à la ligne, afin d'attraper des thons, des dorades et d’autres poissons. C'était surtout M. C*”*
qui était amateur de cet amusement, et qui avait la patience de pêcher des heures entières. Quelques-uns de nous avaient remarqué, que M. C** n'avait pas eu encore le plaisir d’en prendre; c’est pourquoi ils voulurent le surprendre d'une manière qui lui devait être désagréable. M. C** pêchait toujours à l'arrière de la dunette près du gouvernail, de sorte que sa ligne passait devant les fenêtres de la poupe, dont on s’en aperçüt du haut de la dunette. Alors tout
LELES
pouvait s’en emparer, sans que M. C à coup quelqu'un se rendit maître de la ligne; M. C mordu à l’hameçon, demanda l’aide du maître d'équipage, qui se trouvait tout près de lui sur le pont. Celui-ci, qui savait trop bien que c'était un poisson à deux pieds, voulut s'amuser à ses dépens et se hâta de lui offrir son secours. Au moment où l’on
XKkKX
croyant qu'un gros poisson avait
faisait des efforts pour tirer la ligne, un d’entre nous, qui était à la fenêtre de la poupe, la coupa près de l’hameçon, ce qui fit croire à C°”* qu'un gros poisson l’avait rongée ; de plus le maître d'équipage cria: ”Sapristi, c’est dommage, voilà que nous venons de perdre un grand bougre. On comprend que C*** qui ne savait rien de tout cela était désolé de cette perte, dont il parla toute la journée, et nous en rimes de bon coeur pour le moment; mais lorsqu'une autre fois on pendit tout autre chose qu'un poisson à son hameçon, il comprit bien vite qu'on se moquait de lui; et aucun de nous n’eut la hardiesse de recommencer ce badinage, afin de ne pas exciter sa colère.
On s’amusait souvent aux dépens de OC”, mais bien que j'avoue que c'était de l'importunité, je dois dire en même temps que C°”* lui-même en fut souvent la cause, car il était quelquefois bien excentrique. Ainsi il exigea du capitaine pendant quelque temps, chaque matm au lieu du café ordinaire, du chocolat, parce qu'il prétendait qu'il payait assez pour la traversée pour qu’on lui accordât son désir. Quand on mangeait des poulets, ce qui arrivait souvent, il se plaignait au capitaine qu'on ne lui donnait jamais le croupion, qu'il aimait tant. Chacun se moquait de cette observation puérile, mais le capitaine le punit en lui donnant, chaque fois qu’on mangeait du poulet, ce petit morceau, jusqu'à ce qu'il en fut rassasié. Dès ce moment M. C** reçut de l'équipage le surnom de Monsieur. Croupion.
Le lendemain nous eûmes la bonne chance d’attraper un hareng volant, qui après un examen sérieux parut être une nouvelle espèce pour la science. Mon savant ami M. P. Bleeker, a eu la bonté de la décrire !) et me fit l'honneur de conférer mon nom
1) Voir: Description d’une espèce inédite d’Exocet, découverte par M. François Pollen, par P. Bleeker, dans le tome III du Nederlandsch tijdschrift voor de Dierkunde, 1866, p. 130.
Cette espèce est fort voisine de l’Exocoetus speculiger, Val. et a les pectorales colorées parfaitement de la même manière. Cependant dans cette dernière espèce le corps ost plus trapu et plus large, la tête plus grande, l'espace interoculaire plus large que le diamètre de l'oeil, la longueur de la tête ne mesurant que 12/- fois la distance entre Vorifice bronchial et la ventrale, la pectorale dépassant notablement le dernier rayon de la dorsale, les ventrales atteignant les derniers rayons de l’anale; tandis que la formule de la dorsale et des pectorales y est comme D. 1/,, ou 1/,5° P. 1/4 L'espèce atlantique est bien positivement distincte de celle des Indes et de l'Océan pacifique. C’est une forme intermédiaire entre celle-ci et l’Exocoetus altipennis, Val., qui lui aussi, a une bande transparente et transversale
à cetle espèce. Avec quelque raison une de mes connaissances en la voyant, me disait: /Eh bien! Pollen, vous êtes donc devenu le Hollandais volant!” Comment, moi?” » Mais oui, puisqu'on à donné votre nom à un poisson volant.” C'était à deux heures du matin qu'on attrapa l'Exocoetus Polleni à 4° 34: Lat. S. 32° 44 Longt. O. Par, et que j'eus le bonheur de conserver pour la science, quoique j'aurais volontiers voulu faire frire mon homonyme pour Madame B°” qui était bien souffrante.
Hareng volant.
Le 19 Janvier nous vimes les mêmes pétrels que nous avions observés sous l'équateur, c’est-à-dire Procellaria cinerea; mais vers le soir, non loin de l’île de la Trinité, nous eûmes un joli spectacle. Plusieurs frégates (Tachypetes aquila) jouaient en l'air et se laissaient tomber de temps en temps soudainement dans les flots, pour faire la chasse à une bande de bonites, qui se montraient à chaque instant à la surface de la mer.
Deux jours après nous eûmes le bonheur d'attraper un poisson sabre, qui devait orner la table, puisque tous les passagers désiraient manger du poisson frais; néanmoins en guise de consolation on nous donna la peau à conserver. L’équipage nous assura qu'il était bien rare d'attraper cette espèce; ce qui est bien probable, puisque un matelot qui avait navigué pendant vingt ans n'avait été témoin que deux fois de cette pêche. Le Gympylus serpens qu'on venait de pêcher, avait une longueur d’un mètre trois décimètres et mesurait sur sa plus grande largeur quatorze centimètres. La couleur du dos, de la tête et de l’avant-partie des mâchoires, ainsi que de la queue et des nageoires dorsales était d’un noir verdâtre, tandis que l’anale et les pectorales étaient d’un blanc sale. Le peau était unie, sans écailles et d’une couleur argentée éclatante, mais le ventre était blanc. De la queue jusqu'à l'implantation des pectorales on observe une ligne mince et noire. Les yeux sont grands, l'iris d’une couleur argentée et la pupille d'un noir verdâtre.
sur le milieu de la pectorale, mais qui du reste se distingue de l'espèce actuelle par la longueur du museau, qui égale le diamètre de l’ocil; par des yeux plus petits, dont le diamètre va 31/, fois dans la longueur de la tête; par la hauteur de la dorsale et de l’anale, dont la première, à en juger du moins d'après la belle figure dans la grande Histoire naturelle des poissons, commence fort en ayant de l’anale, etc.
La vessie natatoire manque; la laite a la forme d’un tube et occupe en deux lobes la plus grande partie du corps; le foie et la cholécystite sont grands; la première nageoire dorsale à trente rayons épineux et la seconde en a dix-huit. Les grands rayons de la queue sont au nombre de sept et l’anale en a onze. Derrière cette nageoire se trouvent six petites pectinifères. Les nageoires pectorales sont très petites en comparaison du corps et ont quatorze rayons. La tête est grande, et la mâchoire inférieure est plus longue que la mâchoire supérieure et forme un point, qui en le touchant est de la nature du cuir. Le palais est garni de grosses dents pointues.
Au déjeuner nous mangeämes de ce poisson, dont le goût rappelait celui des maquereaux ordinaires, auquel genre il appartient du reste. La chair en était pourtant plus sèche et la peau était si mince qu'on pouvait à peine la détacher du corps. Quelque temps après le 23 Janvier, nous vimes devant la proue plusieurs dauphins, auxquels on donna la chasse. Un matelot en harponna un, mais il ne réussit pas à le tirer à bord. Je tenais l'espèce pour le Delphinus orca, puisque la coloration ressemblait beaucoup à celui-ci et qu'il mesurait à peu près six à huit pieds. Il est remarquable que si on blesse un seul parmi une bande de dauphins, toute la compagnie se sauve et ne se montre plus à la-surface de la mer. Ces animaux nagent comme un brochet qui est au guet, et se jettent tout à coup sur leur proie, mais toujours dans une direction oblique. Il faut beaucoup d'adresse et de force en les harponnant pour que la lame du harpon entre assez avant dans la chair; car si on ne lance pas le harpon avec assez de force et qu'il entre dans les côtes ou dans une autre partie du corps, on est sûr de le perdre, puisque la chair est molle et de la nature de l'huile de baleine. Cette chasse malheureuse eut lieu à 27° 4’ Lat. S. 30° 25° Longt. O.
Le lendemain, on fut plus heureux, car le maître harponna une dorade (Coryphaena equisites), magnifique poisson d'une longueur de 7 décimètres 2 centimètres, mesuré de l'extrémité de la queue jusqu’à la pointe de la mâchoire inférieure. En ouvrant le ventre, on y trouva les débris d'un poisson volant qui est leur nourriture de prédilection. La chair de la dorade était sèche et molle, mais le goût en était excellent, ainsi que celui de la soupe qu'on avait faite de la tête. Nous nous amusions tous de la pêche des dorades, car ces poissons se montraient à chaque instant. M. C°* avait même repris courage, après la désagréable tracasserie, qu'il avait éprouvée il n’y avait pas longtemps. Le lendemain il eut même le bonheur d'en attraper une, mais il fut bien désappointé; lorsqu'il voulut la tirer à bord, le poisson se détacha de l’hameçon.
Ce jour-là j'observai aussi un pétrel, que je croyais être le Procellaria conspicillata. Il était tout noir excepté quelques bandes blanches à la tête, c’est-à-dire aux régions frontales jusqu’à la nuque. Au vol il avait la grandeur d’une corneille (Corvus corone). Nos matelots nomment tous les pétrels noirs, des cordonniers, et ceux qui ont la tête
os
colorée, comme par exemple, le Procellaria conspicillata, cordonniers à lunettes.
Des dorades qui accompagnaient la Polymnie, on eut le bonheur d'attraper le 26 Janvier un magnifique exemplaire, qui pesait plus de dix kilogrammes. On était devenu plus prudent qu'auparavant, car lorsque le poisson avait mordu à l'hameçon, un des matelots lui jetait une fouêne au travers du corps. Il était plus beau que ceux qu'on avait déjà attrapés précédemment; sa couleur aussi était plus brillante. Cette dorade mesurait 44 décimètres, et le milieu du corps avait une circonférence de 24 centimètres. En l'examinant, je comptai 59 régions dans la nageoire dorsale, dans les pectorales 20, dans celles du ventre 6 et dans l’anale 25. La mâchoire inférieure était garnie de petites dents épointées irrégulièrement, ce qui donnait au palais l'apparence d’une râpe.
En ouvrant le ventre je vis que ce poisson appartenait au genre masculin, et je tirai de l'estomac deux harengs volants, qui se trouvaient encore intacts. J’observai chez le plus grand de ces deux poissons une petite blessure, qui indiquait la place où il avait été mordu; mais dans le plus petit je ne vis rien. Il paraît donc que les dorades en poursuivant les poissons volants tiennent leur gueule assez largement ouverte pour que les petits poissons volants puissent se glisser dans leur estomac, sans que les dents ou les mâchoires les blessent; tandis que les espèces plus grandes reçoivent seulement au centre du corps un léger coup de dent. Il paraît done que les dorades sont très avides et qu’elles attaquent leur proie par devant. Je crois être assez sûr de cela, par l’observation que j'ai faite de la situation de ces deux poissons dans l'estomac de la dorade eapturée. Les harengs volants ne paraissaient pas y avoir demeuré longtemps, car ils étaient encore assez frais, pour qu’on püt les manger.
Les matelots français donnent aux Coryphaena equesitis deux noms, c’est-à-dire, à ceux qui ont les points bleus le nom de Dauphin, et aux autres, qui n’en ont point, celui de dorade. Ils prétendent que les premiers sont les mäles et les autres les femelles. II s’agit donc de savoir, si l’on trouve ces points bleus aux deux sexes, ou si seulement les mâles adultes les possèdent; ou s'ils ne sont visibles que dans le temps du frai, chez tous les deux ou seulement chez le mâle. Le premier Coryphaena equisites que nous avions attrapé et que j'examinai était beaucoup plus petit, moins beau: c'était une femelle, et à celle-ci manquaient les taches mentionnées.
Ce jour-là on vit encore ces cordonniers à lunettes en compagnie de deux autres Procellarias, dont la couleur et le vol me rappelaient notre vanneau (Vanellus cristatus) ; c'est-à-dire qu'ils étaient d’un noir brunâtre, mais de la poitrine jusqu'aux couvertures caudales d’un blanc pur, ainsi que l'intérieur des ailes. Les matelots donnaient à ces oiseaux le nom de baleinier, mais il me fut impossible de dire au juste leur nom scientifique. Probablement c’étaient des Procellarias obscura ou des Procellarias nugaz. Is volaient plus vite que les cordonniers à lunettes et en zigzag: ils luttent contre le vent le plus fort. La Polymnie qui labourait l'océan par une marche rapide vers le sud, se trouvait alors à 34° 15° Lat. S. 30° 10° Longt. O. Par.
Plusieurs d’entre nous commençaient déjà à calculer les jours qui nous séparaient encore de notre arrivée prochaine, mais suivant l'équipage il devait s’écouler encore enq semaines au moins avant d’avoir la terre de la Réunion en vue. On s'étonne souvent des calculs des matelots, lesquels ne sont basés que sur l'apparence de l'air et de l’eau; ils y sont devenus tellement habiles par une longue expérience, qu'ils savent presque toujours à peu près où ils se trouvent. S'ils se basaient encore sur le calcul que le capitaine fait journellement sur la carte, alors on comprendrait, comment ces gens peuvent vous dire à quelle hauteur le navire se trouve; néanmoins leurs calculs approximatifs ne sont ordinairement pas loin de la vérité. Si on demande à un matelot expénimenté à quelle hauteur on se trouve, il vous répondra par exemple: à deux jours à l'est de l’île Madère; à cinq jours de la ligne; à trois jours au sud de Tristan d’Acunha; à vingt heures de telle terre etc. Plusieurs fois je comparais la réponse que me donnait un vieux loup de mer à ce sujet, avec les calculs du capitaine et je m'étonnais de l'exactitude.
Le lendemain nous vimes à 32° 49° Lat. S. 30° 18° Longt. O. les premiers albatros; c'est-à-dire Diomedea fulginosa et Diomedea melanophrys, qui étaient des habitants de l'ilot Tristan d’Acunha, suivant un matelot, qui m’assurait que nous nous trouverions bientôt dans la mer du Cap de Bonne Espérance, où nous rencontrerions une grande quantité de ces oiseaux, en compagnie de damiers (Procellaria capensis) , des cordonniers et des baleiniers. On peut se figurer, que nous étions désireux de nous trouver le plus vite possible dans ces parages, afin d’avoir l'occasion d'attraper une bonne série pour notre collection ornithologique, qui était bien pauvre jusqu’à présent. MM. C*"* et B°* nous aidèrent à préparer les lignes pour le moment où l’on aurait l’occasion de leur faire la chasse. De la première espèce nous vimes seulement trois individus, mais de l’autre il y avait une quantité, qui se berçaient au loin sur les flots à l'instar des goëlands. Ils n'étaient point du tout farouches, mais comme la marche du navire était trop rapide, il nous fut impossible de leur présenter convenablement l’hamecçon.
Du reste, pour cette chasse on doit avoir non seulement peu de vent et une mer peu houleuse, mais aussi les albatros ne sont pas toujours assez affamés pour mordre à l’hamecon garni de lard qu'on leur présente. Cette chasse fut malheureuse ce jour-là, de même le lendemain la fortune ne nous fut pas favorabie. Nous observämes une quantité de petits pétrels volant en tout sens autour du navire, mais principalement audessus et dans l’ouaiche, lesquels je reconnus pour le Procellaria oceanica ‘). Cette vue nous plaisait et nous engageait à tâcher d'en prendre quelques-uns; mais quelque peine
1) Capt. Hutton dit à propos de cet oiseau dans l’Ibis, vol. III, Avril 1867. p. 190: This bird was seen several times in the northern temperate zone, but not in the tropics. It reappeared again in about 33° S., and continued common until May 2nd, lat. 39° 3’ S, long. 33° 9’ E. and was then only occasionally seen to May 18th, lat. 40° 40 S. long. 88° 19’, on which date the last was seen.
re )
que je me donnasse pour attraper ces pelits êtres rapides comme l'éclair, il me fut impossible d'en avoir un seul. Il est bien triste pour un naturaliste d'être entouré de {ant d'oiseaux et de ne pouvoir pas s'en rendre maître.
Plusieurs jours se passèrent avant que nous eûmes le bonheur de voir d'autres oiseaux et ce ne fut que le 29 Janvier que nous observämes à 35° 57’ Lat. S. 21° 28° Longt. 0. deux Diomedias melanophrys, quatre Procellarias fulginosa, le même nombre de Procellarias obscura vel nugaæ, ainsi que plusieurs Procellarias Wilsonii, auxquels le 30 Janvier se joignaient le Diomedia exulans et le Diomedia fulyinosus. Mais enfin notre impatience fut contentée par la capture du dernier; le premier n’avait pas envie de prendre l'appât par lequel l’autre vint en notre possession. En le préparant je vis que c'était une femelle et que l'ovaire était déjà bien développé; l'estomac était rempli de deux sépiacées (Sepia officinalis) ainsi que d’algue. La longueur totale de ce magnifique oiseau mesuré du bout du bec jusqu'à celui de la queue était de 84 centimètres et son envergure mesurait plus que 41/, mètre. La couleur des yeux était brune de sépia et celle du bec couleur de corne avec une ligne mince d'orange clair à la mâchoire inférieure et celle des pieds couleur de chair avec une teinte bleuâtre. Lorsqu'on captura cette espèce nous nous trouvions à 38° 5’ Lat. S. 18° 13" Longt. O. et dans le voisinage de Tristan d'Acunha. En le tirant à bord il résistait de telle manière avec ses ailes et ses pattes palmées, qui mesuraient en largeur 13 centimètres 5 millimètres, qu’un matelot bien fort avait de la peine à le tenir.
Pendant nous nous occupions à préparer la peau de l’albatros capturé, nous étions entourés de plusieurs spectateurs, MM. C*” et B°°”° s'empressèrent de nous aider, en tenant les pattes et les ailes pour nous; ce travail quoiqu'un peu dégoütant paraissait les amuser. Aussitôt la préparation faite, j'attachai la peau entre deux cordes dans notre cabine, afin de la faire sécher; van Dam en fut la victime, puisqu'elle occupait un grand espace dans sa couchette à l'instar du glaive de Damoclès.
Le jour suivant, nous étions encore entourés des mêmes oiseaux, hormis un petit pétrel sris, que je reconnus pour un Procellaria vitata, dont le vol était tellement rapide que j'avais de la peine à le suivre des yeux. Jusqu'à présent nous n’observämes pas un seul Procellaria capensis, auquel les matelots donnent le nom de Damier. Ils disaient aussi que nous n’aurions pas la bonne fortune d'en voir, puisque c'était la couvaison. On sait qu'ordinairement, on voit ces oiseaux en masse et qu'on les attrape alors très facilement. Je n'étais pas très certain qu'ils eussent raison dans leurs suppositions; quant à moi je crois plutôt que nous nous trouvions trop au sud.
Vers le soir nous vimes encore un magnifique albatros de la grandeur d'un Diomedea fulginosa, lequel était tout à fait blanc excepté les ailes qui étaient noires ainsi que le dos et le bec; tandis qu'on pouvait distinguer parfaitement ses sourcils. Au vol je croyais voir d'abord un vieux goëland mantelé (Larus marinus), mais en le regardant
de plus près je reconnus un très vieux Diomedea melanophrys, Boïé. Nous étions alors à 39° 25° Lat. Sud. 9° 15’ Longt. O; ce qui se faisait aussi sentir par la température qui était bien froide.
Dans ces moments la Polymnie avait à lutter contre une mer agitée, dont les flots montaient tantôt au ciel et se perdaient après dans une profondeur incompréhensible, mais notre petit navire était bien bâti et ne se souciait guère de la force de Neptune. Le temps était brumeux et humide et la forte brise qui gonflait les voiles fortement risées, poussait le navire à vol d’aigle au travers des vagues mugissantes, comme s’il eut voulu hâter notre arrivée au 40° Lat. Sud. Le voyage avait été très favorable jusqu'ici, car nous n'avions pas eu de grandes tempêtes, ce qui remplissait non seulement notre coeur de Joie, mais aussi de reconnaisance envers le Seigneur, qui nous avait donné sa divine protection.
Chaque jour, les dames s'étaient montrées sur la dunette, mais à présent, comme le temps était changé, elles devaient demeurer dans la cabine, ce qui était très ennuyeux pour elles, puisqu'elles étaient privées de promenades journalières, et qu’elles étaient obligées de tuer le temps, soit en lisant soit en faisant des ouvrages de main. Le mauvais temps est moins contrariant à bord pour un homme que pour une femme, puisque l’homme peut se distraire toujours sur le pont, quand 1il veut donner la main aux manoeuvres.
Heureusement pour Madame B°” qu’elle avait quelque distraction dans la société de son chat Mimi qui la suivait partout comme un traban fidèle, ainsi que le joli vendéen et un coq de bonne race, surnommé Christine, qui provenait de la ménagerie de la Reine-mère d’Espagne à Sainte-Adresse. La charmante personne aimait beaucoup ces animaux, qu'elle soignait avec une tendresse maternelle, afin que ses compatriotes arrivassent en bonne santé à la colonie, où elle devait accompagner son mari. Plusieurs fois cette société reçut la visite de nos favoris Flore et Bato, qu'elle protégeait aussi, et comme on s'attendait de jour en jour que la prennère deviendrait mère, on lui donnait les morceaux les plus delicats, en dépit de Mimi, qui montrait sa jalousie en la griffant; mais cette vengeance était alors punie par le vendéen, qui prenait toujours le parti de celle qui bientôt allait lui donner une grande famille.
Le 4 Février nous vimes, outre les Procellarias que nous avions déjà observés auparavant: le Procellaria fulginosa Banks, et le Procellaria obseura; et dans l'après-midi toute une bande de dauphins, d’une couleur toute blanche, avec une tache dorsale d’une couleur brunâtre bien claire, chez lesquels manquait la nageoire dorsale. Ils nageaient si rapidement que c'était vraiment étonnant à voir; et comme notre navire s'avançait trop vite pour les harponner, il nous fut impossible de leur donner la chasse; je crois être sûr que cette belle espèce de dauphin de six à sept pieds de longueur, appartient à celui qu'on nomme dans la science Delphinus leucorhamphos.
Nous étions alors arrivés à la hauteur désirée de 40° 11° Lat. Sud. 04° Q0' Longt. 0;
JS
où nous meltions le cap vers l'est, pour poursuivre ensuite notre route. Quelques Albatros se présentaient de temps en temps à nos yeux, qui étaient de l'espèce ordinaire du Diomedea exculans. W était remarquable, qu'ils se montraient depuis quelques jours seulement à une heure de l'après-midi et vers le soir tout près de notre navire, et qu'on ne les observait pas du reste de toute la journée. C'était surtout le cas quand nous nous trouvions dans le voisinage de petites îles ou de rochers.. Ainsi nous vimes, lorsque nous étions à la hauteur de Tristan d'Acunha plusieurs pétrels et albatros, qui prenaient vers le soir tous la même route dans la direction de cette île, et qui retournaient vers le midi à peu près par le même chemin pour faire quelques tours autour du navire, après quoi ils disparaissaient.
Le 7 et le 8 Février nous eûmes du gros lemps, ce qui nous força de serrer toutes les voiles, excepté une voile de misaine bien risée, ainsi qu'un foc au bas ris. La tempête et le mouvement du navire étaient violents et les hautes vagues qui balayaient le pont et quelquefois la dunette nous forçaient de demeurer dans la cabine. Un moment que je me hasardai dehors je me sentis trembler et frémir à la vue d’un élément qui ne s'était jamais présenté ainsi à mes yeux. La Polymnie résistait pourtant aux vagues qui se brisaient contre la cuirasse cuivrée et le haut bastingage. Dans ce moment de fraveur je tâchai de lire quelque chose pour me donner de la distraction; mais comment lire par un tel tapage! Si ce n'était pas impossible c'était du moins très désagréable et c’est pour cela que je me félicitai d’avoir l’occasion d'examiner une espèce de Siphonophüra (Velella sinistra) qui me fut apportée par le maître d'équipage, en me disant qu’une lame l'avait jetée à bord.
Elle n’était pas grande, sa longueur n’était que de deux centimètres de diamètre. Le rebord de son contour était d'un beau bleu ultramarin, tandis que la partie du milieu, ainsi que la crête avait une couleur blanc mat. Lorsque
j'en fis un croquis, la couleur bleue se détacha tout à fait Velella sinistra. sur le papier, où je l'avais posé, et aussitôt que je la mis dans de l’alcool très faible, elle se rétrécit tellement qu'elle n'avait plus de valeur pour l'observation.
. Les jours suivants, nous observämes de nouveau quelques albatros et quelques pétrels; les premiers volaient majestueusement au dessus des flots et les autres à fleur d’eau, en rasant continuellement de leurs ailes l’ouaiche, dans laquelle ils pêchaient; tandis qu’à quelque distance les Procellarias fulginosa et Procell. obscura battaient l'air de coups d'ailes d’une rapidité étonnante. Mais journellement leur nombre diminuait, ce qui était suivant l'équipage un bon présage de notre prompte arrivée. Le 13 Février vers le soir, nous recûmes la visite de deux albatros Diomedea exulans et Diomedea melanophrys , qui paraissaient affamés par la tempête et la mer houleuse qu'on avait eues pendant quel-
que temps. Ils volèrent autour du navire, plus d’une demi-heure, ce qui nous fit apprèter nos lignes avec les hameçons. La plus grande espèce était plus gourmande que l’autre, car elle s’emparait à chaque instant du lard dont on avait garni l’hamecon, mais malheureusement sans saisir le dernier; c’est pourquoi nous changeâmes non seulement l'appât mais aussi l’hameçon. Un des matelots me prêta un croc de voilier, avec lequel on avait déjà capturé plusieurs albatros au cap Horn et que je garnis alors au lieu de lard de viande salée, que j'attachai fortement avec du fil à voile. A peine avais-je jeté
Chasse aux Albatros.
cette ligne ainsi arrangée, que l’albatros s'en empara, avec la bonne fortune qu'on le tira à bord, mais non pas sans peine, car deux matelots durent mettre la main à ce travail; ce grand oiseau tenait ses pieds palmés et ses ailes étendues contre les flots, en poussant des cris semblables au rugissement si fort des casoars. Lorsqu'il se trouva sur le pont, il battait des ailes et donnait des coups de bec bien appliqués, mais cette plaisanterie cessa bien vite, en le piquant avec une aiguille de voilier entre le crâne et l'atlas. Je pendis alors par les pattes l'oiseau qui avait montré il y a peu d'instants une vie pleine de vigueur. Dans cette situation, il se déchargea d’une grande quantité d'huile de baleine, ainsi que du peu de nourriture qui séjournait dans sa fale, eb parmi laquelle se trouvait à notre grand étonnement un hamecçon anglais, qui nous était inconnu et qui probablement provenait d’un autre navire. L’albatros capturé à 39° 20” Lat. Sud. 24° 98’ Longt. E. était un magnifique exemplaire, auquel les matelots donnaient le nom d’Amiral, à cause des taches noires, qui se trouvaient à la courbure de l'aile en forme d'épaulettes.
Depuis quelques jours les passagers n'étaient plus en aussi bonne intelligence avec le capitaine qu'auparavant, ce qui avait été occasionné par quelques observations faites par
les premiers concernant la nourriture. Le capitaine fit tout ce qu'il pouvait pour rétablir la bonne harmonie, mais C°** usait de tout son pouvoir pour nous inciter à déposer une plainte contre celui-ci, dès notre arrivée à Saint-Denis. Cette situation était bien triste pour nous. Personne ne voulait faire la première démarche pour rétablir la paix; c’est pour cela que la visite de l’albatros à bord fut plus que jamais la bien venue; le capilaine s'empressa de nous faire donner tout ce dont nous avions besoin pour faire la chasse; ce qui nous fit voir son désir de rétablir la bonne intelligence, et me donna l'idée de dire à haute voix: Ce n’est pas ici que l'empire fait la paix, mais c'est à présent l’albatros!” Le capitaine me comprit, il sourit en me tendant la main en présence des autres passagers; ce qui eut le bon résultat que ce jour même, on noya la