‹ Recherches sur la faune de Madagascar et de ses dépendances (volume 2)Chapitre 5 sur 33 · CET · texte numérisé non relu

CET

désunion dans le vin, en dépit de C°*” qui ne voulut pas partager nos toasts en faveur de ce rétablissement.

Le lendemain, nous nous occupämes de la préparation de l’albatros capturé, qui mesurait de la pointe du bec jusqu'à celle de la queue 12 décimètres, et avait une envereure de 33 décimètres. Les yeux étaient noirs; la partie orbitaire nue avait une couleur de chair, ainsi que les pieds et le bec qui cependant à l'implantation de la mâchoire inférieure avait une couleur violette, laquelle disparut après la mort. En le disséquant, je vis qu'il appartenait au genre masculin, et en regardant exactement son plumage qu'il était dans sa livrée de passage,

Les jours suivants nous offrirent peu à voir, si ce n’est les mêmes espèces d'oiseaux qu'auparavant, mais le 21 Février j'observai un Diomedea exculans à la hauteur de 85° 54° Longt. E., avec la tête et la nuque tout à fait blanches; cet oiseau a été considéré par feu le naturaliste H. Boie, comme d’une espèce différente, qu’il nomma Diomeden spadicea. Vis-à-vis l'entrée du canal de Mosambique nous eûmes à lutter contre une tempête violente, qui dura trois jours, et qui n’imposait pas seulement de la crainte à nous, mais aussi au capitaine et à l'équipage. Nous dérivions tellement de notre direclion que, si la tempête ne se füt pas calmée à temps, nous aurions été portés à la côte méridionale de Madagascar. On peut se figurer notre consternation, lorsque M. B°* vint nous dire en plaisantant: que ce serait justement une bonne fortune pour nous, puisque notre but était d'explorer Madagascar, et que nous pourrions alors commencer notre voyage par le sud au lieu du nord. Grâce à Dieu un débarquement si fatal n'eut pas lieu, et nous eûmes le bonheur d'échapper sains et saufs à la tempête, qui se changea en un calme de longue durée. (Cette différence sensible fut cause que notre séjour à bord de la Polymnie fut plus long qu'on avait espéré. Quoique le moment de notre arrivée avançât lentement, on voyait pourtant aux préparatifs que l'équipage faisait, que nous serions bientôt au mouillage. C'était principalement la vue de l’arrangement des chaînes d’ancres qui nous suggérait cette supposition, et qui nous donna aussi l'idée de

inettre ordre à nos affaires, Notre bonne amie Flore exigeait aussi beaucoup de soins,

car elle avait mis bas à la hauteur du cap de Bonne Espérance dix petits, dont neuf femelles et un mâle, que nous espérions débarquer avec nous en bonne santé.

Chacun de nous désirait ardemment voir la terre, car la vie maritime commençait à nous ennuyer. Les deux passagers de l’avant se plaignaient le plus de la longue durée de notre traversée; et non sans raison, puisque ces gens étaient des horticulteurs, qui faisaient le voyage avec une cargaison d'arbres fruitiers et d'ornement d'Europe, qui commençaient déjà à pousser. C’est pourquoi ils craignaient que ces arbres, qu'ils devaient vendre dans la colonie, ne pussent supporter l’acclimatation. Ils avaient néanmoins beaucoup d'expérience dans le négoce et l'expédition de ces articles fragiles, car ils avaient déjà fait plusieurs voyages fructueux au Brésil et dans d’autres pays des tropiques.

Le # Mars nous vimes pour la première fois un paille en queue (Phaëton flavirostris), lequel, suivant l'équipage, s'éloigne très rarement à plus de cent lieues de la côte de l’île de la Réunion; ce que je dois croire, puisque nous nous trouvions déjà vers le soir tout près de cette île. Ce magnifique oiseau volait assez haut mais très lentement. Je comparais son vol à celui de notre petite corneille (Corvus monedula), mais il était beaucoup moins rapide. de ne le vis point planer, mais toujours se trémousser. La vue que nous offrit l’île, lorsque nous la passämes dans la soirée, était vraiment imposante.

Elle se montra à nos yeux comme une longue chaîne de hautes montagnes et de rochers d’une teinte obscure. Le long de la côte nous ne distinguions rien que quelques lumières éparses çà et là, qui suivant l’assertion de notre compagnon créole étaient les feux des nègres qui préparaient leur sobre souper. Vers la nuit nous vimes encore le phare de la pointe de Bel-Air à Sainte-Suzanne, et bientôt le sommeil s'empara de nous, après que nous nous eûmes serré la main, dans l'espoir de pouvoir le lendemain mettre pied à terre dans cette belle île. Quant au créole, il était hors de lui de joie à l’idée de revoir bientôt son cher pays natal; et il s’écria avec un certain

poëte:

«Belle dans ton repos, belle dans ton délire, O nature Africaine! 6 mon île! Ô Bourbon!

Je tadmire et je taime, et toujours sur ma lyre, Résonnera ton nom.”

»Je chanterai tes monts , que couronnent les nues: De tes vallons déserts la fraîche obscurité,

Le bruit de l'océan qui bat tes plages nues,

Et de tes arbres d’or la splendide clarté.”

Le lendemain, 5 Mars, fut un jour de bonheur pour chacun de nous, car au lever du soleil nous glissâmes par une brise légère le long de la côte de l'ile magnifique. De hautes montagnes couvertes d’une verdure splendide se montraient à nos yeux, tandis

que leur couleur brunâtre offrait un changement de vue, qu'on ne peut décrire. Nous

avions le plus joli point de vue sur les paysages situés entre Sainte-Suzanne et Sainte- Marie, où l'on voyait le long de la côte de petites maisons, et plus haut sur la pente des montagnes des villas, des usines et d’autres bâtiments blancs d’un aspect riant, parmi lesquels on distinguait à l’aide d’une jumelle marine des cocotiers et des filaos. A droile on observait à une hauteur considérable une cataracte, qui se présentait comme une ligne blanche très claire entre une énorme masse de rochers. L'impression que la vue de ce magnifique paysage fit sur nous, ne peut être comprise que par ceux qui en furent les témoins oculaires. Le soleil qui s'élevait de plus en plus nous occasionnait sur le pont une chaleur insupportable, et nous faisait désirer à tous encore davantage d'arriver plus promptement au lieu de notre destination.

Heureusement que nous nous dirigions vers le midi, non pas comme on avait cru vers Saint-Denis même, mais à deux kilomètres delà, vers le hameau de Butor, où l’on trouve un bon mouillage, ainsi qu'un établissement de marine sous la direction de M. Charles Richard, consul de Madagascar à Saint-Denis. Je n'ai pas besoin de dire comme nous élions heureux, lorsque nous entendimes les bruits du mouillage et que nous vimes approcher quelques moments après une chaloupe emmarinée de huit nègres, pour nous débarquer de la Polymnie, qui nous avait donné asile pendant quatre-vingt-cinq jours sur l'océan. Mais notre débarquement ne fut pas très agréable, car le temps était bien changé, lorsque la chaloupe accosta le navire.

Ce débarquement eut lieu par une grande brise, une pluie torrentielle et une mer agitée. On peut se figurer ainsi la disposition dans laquelle nous nous trouvämes, fatigués d'âme et de corps par notre longue traversée. Personne du reste ne voulait plus passer la nuit à bord et se résignait à prendre place dans une chaloupe, qui se balançait rudement sur les vagues et dans laquelle on devait descendre à l’aide d’une échelle de corde. Cet exercice gymnastique n'était rien pour un marin expérimenté, mais difficile pour nous qui n'y étions pas accoutumés. Quoique notre débarquement ne füt pas sans danger, nous ne pûmes nous empêcher de rire, car lorsqu'on compta les passagers, qui avaient pris place dans l’embarcation au moment de démarrer, M. C°* manquait. Le temps qu'il avait employé à sa toilette était certainement la cause de son retard, et si un de nous ne l'avait pas aperçu sur la dunette, tiré à quatre épingles, on serait probablement parti sans lui. Heureusement pour lui qu'on l’entendit crier et qu'il vint encore à temps pour s'embarquer. Chacun de nous éclata de rire, lorsque M. C"* glissa le long de l'échelle de corde avec son costume de gala, puisque nous étions tous habillés en voyageurs et lui seulement en prince. On peut se faire une idée dans quelle situation M. OC" mit pied à terre, quand on saura que nous nous trouvions dans la chaloupe emballés comme des harengs entre le bagage, qu'il n’y avait point de place pour s'asseoir convenablement et qu'on était arrosé par une grosse pluie et à chaque instant par les lames, qui passaient par dessus bord. De plus les chiens qui nous tenaient compagnie

nous incommodaient beaucoup, puisque ces pauvres bêtes étaient craintives et cherchaient continuellement un abri auprès des passagers. Grâce à Dieu, cette traversée ne dura pas longtemps, et nous arrivâmes bientôt sains et saufs, mais trempés jusqu'aux os au débarcadère où l'on devait monter le long d'une échelle de corde de l'embarcation, qui se balançait fortement. Aussi à peine à terre, nos compagnons de voyage se sauvèrent l’un après l’autre avec leurs familles ou leurs amis; tandis que nous fûmes obligés de: demeurer encore quelque temps, parce qu’on ne voulait pas laisser débarquer les chiens, avant qu'un vétérinaire les eût examinés, afin de se convaincre selon la loi qu'ils étaient en bonne santé.

Par bonheur un Monsieur fut assez bon pour m'offrir une place dans sa voiture pour me conduire chez un vétérinaire, tandis que je confiais mes amis à M. van Dam: et en moins d’une heure j'étais de retour au Butor avec le vétérinaire, qui me donna la permission voulue, au grand plaisir de M. van Dam, qui désirait avec moi arriver le plus vite possible à l'hôtel, puisqu'il pleuvait constamment et qu'il faisait déjà si obscur, qu'on ne pouvait plus distinguer les paysages, qui se trouvaient le long du chemin. Bientôt arrivés à l'hôtel Joinville, que notre capitaine nous avait recommandé, nous soupâmes d’abord, après quoi, fatigués comme nous étions, nous nous couchâmes et dormimes assez bien, quoique nous fimes connaissance avec une quantité de mosquites et de punaises. Ce fut donc avec ces petits désagréments, que nous mîmes pied à terre à l'île de la Réunion, qui devait nous servir d'asile jusqu'au moment où nous pourrions commencer nos explorations.

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