CHAPITRE III
Le Butor. — Saint-Denis. — Excursions de chasse. — Saint-Paul. — La Possession. — Départ pour Mayotte.
Aussitôt levés, nous fimes une promenade au Butor, afin de voir si notre bagage pouvait être débarqué, mais quel fut notre étonnement et notre inquiétude, lorsqu'en arrivant là nous apprimes que la Polymnie avait filé sur ses ancres par la forte brise qui avait régné Ja nuit et avait disparu tout à fait. Heureusement que le temps s'était calmé et qu'elle se fit apercevoir bientôt de nouveau à l'horizon. Le capitaine qui était aussi à terre non moins inquiet que nous, fit armer une chaloupe, aussitôt qu'il vit son navire; mais chacun lui conseillait d'attendre, parce que la mer était houleuse et qu'il aurait à lutter contre beaucoup de difficultés, et qu'il allait hasarder non-seulement sa
vie, mais aussi celle des hommes qui devaient le conduire. C'était vraiment un coup 6*
de hasard de prendre la mer avec une chaloupe qui a peu de stabilité, aussi, on voyait les rameurs se garnir le corps d'appareils natatoires, afin que, si l’embarcation chavirait par les lames, ils eussent au moins la chance de se sauver à la nage.
Les nègres sont toutefois de bons nageurs et les appareils devaient seulement leur servir à diminuer leurs fatigues. Le capitaine eut cependant le bonheur d'atteindre son navire avec ces hommes intrépides, qui l'avaient conduit avec tant de courage, et ce fut le lendemain qu'il réussit à regagner le mouillage du Butor.
Le Butor est une espèce de hameau ou plutôt un petit faubourg de Saint-Denis, situé sur le chemin qui conduit à Sainte-Marie. Ce chemin est très agréable et offre de jolis coups-d'oeil. Venant de la ville on y voit de chaque côté plusieurs maisons en bois, dans lesquelles se trouvent, pour la plupart, de petites boutiques et d'auberges; un peu plus loin on voit la caserne des mineurs et une poudrière, ainsi que plusieurs jardins plantés en partie de cocotiers autour desquels s’entortillaient prodigieusement le vanillier, des bananiers, des tamariniers et autres arbres exotiques.
Ce hameau a reçu certainement son nom de Butor, parce que autrefois la petite rivière située près de la caserne mentionnée, était habitée par une petite espèce de héron connue sous le nom de Butor. Auparavant ce faubourg était mal peuplé et avait un aspect abandonné, mais depuis que M. Ch. Richard y a fondé son établissement de marine, sa condition s’est non-seulement améliorée, mais il est devenu peuplé et plein d'activité. Le Butor est à présent un lieu de déchargement et d'embarquement pour les navires de commerce, et un dépôt de charbon de terre pour les bâteaux à vapeur.
Cet établissement érigé par une société d'actionnaires est très recommandable par les grands avantages qu'il offre aux commerçants et aux capitaines au long cours. Les navires y sont beaucoup plus vite chargés et déchargés qu’à la rade de Saint-Denis, et on y jouit en même temps de l'emmagasinement gratuit des marchandises pendant six semaines, sous une bonne surveillance; tandis que si les objets y demeurent plus longtemps on ne paie que la moitié du prix qu'on exige à Saint-Denis. Le déchargement des marchandises destinées à l'usage des différentes usines sucrières de la colonie se paie le dixième du prix fixe. On y fournit aussi du lest à meilleur marché qu'ailleurs dans la colonie. On y charge et on y décharge les navires au moyen de grandes chaloupes jusqu'au bout du débarcadère, où se trouve une grande machine à vapeur avec laquelle on enlève les grands fardeaux de ces embarcations et on les charge sur des wagons, qui les conduisent sur un chemin de fer, jusque dans les magasins Un chargement et un déchargement aussi prompls des navires sont de la plus grande importance pour les capitaines, puisqu'on est bien souvent forcé de quitter la rade à la hâte dans un temps orageux.
On doit admirer l'énergie de M. Ch. Richard, quand on sait qu'il a réussi à établir cet établissement nonobstant les difficultés qu'on lui opposait. Les travaux qu'il a
exécutés sont gigantesques; ainsi, il a jeté sur la mer un pont de cent-dix mètres de long sur six mètres de large, porté par des pieux enfoncés à cinq mètres dans un fond rocheux; il à fait construire une gare de trente-trois mètres de long sur douze mètres de large, pourvue de bureaux aux extrémités. pour le service de la Douane et pour celui de l’administration de l'établissement, ainsi que parallèlement deux magasins en pierres, chacun long de soixante-cinq mètres et large de dix mètres, pouvant contenir huit mille tonneaux de marchandises. Dans le voisinage de ces bâtiments il a fait élever plusieurs petits magasins, hangars et écuries, ainsi qu’un chantier, une forge, un atelier pour une centaine de travailleurs et il a pourvu l’établissement de plusieurs moyens de transport. Vraiment il n'existe pas dans toute la colonie, une fondation pareille à celle dont il a enrichi une partie de la plage du Butor, autrefois pauvre et misérable. Cette entreprise est lucrative aussi pour les actionnaires, par la raison qu'ayant coûté en 1859 plus de trois-cent-mille francs, on l'estime à présent au double de cette valeur.
L'ordre et l’activité qui règnent dans cet établissement sont vraiment admirables. Parmi la grande quantité de travailleurs qu'on y trouve, on y voit beaucoup de variétés de la race humaine, dont les anthropologistes auraient pu faire des études intéressantes. J'aurais désiré avoir la compagnie de savants, comme MM. de Quatrefages, Huxly et autres, pour y faire des observations et des découvertes remarquables. La vue de tous ces Mosambiques, ces Caffres, ces Macouas, ces Comoriens, ces Mascates, ces Malgaches, ces Malabares, ces Chinois, ces Anamites, ces Australiens et une variété de créoles de Bourbon les auraient certainement remplis comme moi d’étonnement. Souvent nous restions des heures entières parmi ces gens pour les voir à leur travail, qui était accompagné ordinairement de chants bruyants, et pour observer leurs différents types. Tous ces étrangers vivent là dans la meilleure harmonie, et je crois bien faire d'occuper un moment mes lecteurs, en leur faisant voir de plus près ces différentes races humaines.
Fixons d’abord notre attention sur les nègres de la côte orientale d’Afrique, qu'on rencontre à l’île de la Réunion. Ces gens appartiennent pour la plupart aux tribus de Macouas, de Yambanes et de Bibis. Il y a quelques années on évaluait à l'île de la Réunion l'importation des nègres de la côte orientale de l'Afrique à treize mille travailleurs, qui devaient s'engager pour dix années. Depuis que les Anglais tiennent des croiseurs sur la côte orientale d’Afrique, l’importation est beaucoup diminuée. A l’aide de quelques bâtiments qu'ils font croiser dans le canal de Mosambique pour y empêcher la traite des esclaves, qui est toujours encore entre les mains des Arabes de Zanzibar et des îles Comores, ils confisquent souvent aussi des navires qui ont à bord des émigrants libres; c’est-à-dire des nègres qui s'engagent volontairement dans les colonies comme travailleurs pour dix années, et pour cette raison les Arabes ne se hasardent pas facilement à les transporter avec leurs chelingues. Qu'on commet le plus souvent des fraudes dans le transport et l'engagement de ce peuple noir n’est hélas! que trop vrai. Les Arabes ont
souvent à bord une cargaison d'hommes, parmi lesquels se trouvent plusieurs qu'ils ont forcés à quitter leur patrie, el quelques-uns restent par ignorance, au lieu des dix années pour lesquelles ils ont été engagés, quelquefois quinze années en service au profit de leurs maîtres, qui abusent de la stupidité de ces pauvres gens. L’Africain, pourvu qu'il soit chez un maître qui le traite bien, ne se soucie guère de le quitter, quand même celui-ci n’est pas assez honnête pour rappeler à son serviteur le temps exact de son engagement; car il s'habitue assez vite à vivre loin de son pays natal, et il se trouve ici plus heureux que là.
Quand l'Africain reçoit un bon traitement du maître chez qui il s’est engagé d’abord, il le sert comme un bon serviteur et ne l’abandonne jamais, si le maître ne le dégage de son côté. Les nègres forts, connus sous le nom de Macouas sont toujours recherchés pour l'ouvrage pénible de l’agriculture pour laquelle ils sont impayables. Quoique lents dans leurs mouvements ils font plus que le double du travail des autres peuples de la couleur foncée; moins doués d'esprit qu'eux ils excellent néanmoins en fidélité et en soumission. Ils sont moins beaux que les autres noirs; les traits de leur visage d'un noir d'ébène offrent les dessins les plus extraordinaires et les plus horribles, qui sont occasionnés par d’informes cicatrices. Ils ont un front rayé, des joues tailladées, des oreilles et des lèvres percées d’une manière dégoütante; des dents limées en pointes aigues, ressemblant à celles d'un animal carnassier; mais un corps robuste et musculeux. Ces gens sont aussi très simples dans leur habillement; ils s’enroulent dans une pagne, d'une espèce d’étoffe quelconque, étroitement serrée ; restent tête nue, se coiffent d'un vieux chapeau, ou garnissent leurs cheveux crépus de plumes, d'un peigne en bois, de verroteries voyantes et d’autres objets brillants, soit comme ornements, soit comme fétiches religieux. Ceux qui sont devenus, par une longue résidence dans la colonie, plus civilisés portent ordinairement une chemise blanche et un pantalon de la même couleur ou bien bleu ou en mauresque. Au loin les femmes sont à peine à distinguer des hommes, puisqu'elles portent le même habillement, excepté que la pagne au lieu d'être serrée au milieu du corps l'est au-dessus de la poitrine; mais quand elles ont été quelque temps dans la colonie, elles se procurent bientôt une robe pour cacher leur beauté noire, ainsi qu'un mouchoir de couleur pour coiffer leur tête.
Les Macouas se distinguent des Yambanes par les entaillures en forme d'un fer à cheval sur le front, tandis que les Yambanes ont celui-ci garni, ainsi que le nez d'une ligne de verrues artificielles, qui divise verticalement le visage en deux parties égales, ce qui donne à ces gens un aspect bizarre. Ces tribus d'Afrique sont connues dans l'ile de la Réunion sous le nom de Caffres, mais on confond aussi avec eux quelquefois les Arabes d’une couleur noire, provenant de ces mêmes contrées ou des îles Comores et de Mascate, parmi lesquels il y a aussi des Abyssiniens. Ces gens, qu'on emploie dans la colonie presque toujours dans le service maritime pour embarquer et débarquer
les navires, ont les traits du visage beaucoup plus réguliers ét une taille plus élancée. Parmi eux, il y en a qui savent s'habiller d’une manière plus civilisée; c’est-à-dire que la tête coiffée d’un turban, le corps garni d’un gilet collant qui s'ouvre sur la manche de la chemise, une pagne retenue par une écharpe et qui retombe à gros plis sur les Jambes nues, le dos drapé par un large manteau et les pieds chaussés de sandales, leur font un costume élégant.
Depuis l’année 1654 on a introduit des Malgaches à l’île de la Réunion, lesquels on doit considérer comme les premiers travailleurs émigrants de la colonie. Les différentes guerres civiles, qui ravageaient cruellement la grande île africaine, étaient cause qu’une grande quantité de ses habitants des diverses tribus cherchèrent un asile à l'ile de la Réunion, où ils trouvèrent de suite du travail. Durant les guerres de Radama I" et sous le règne barbare de Ranavola, l'émigration vers cette colonie était la plus considérable, mais à présent elle l'est beaucoup moins et le nombre des travailleurs que la colonie compte maintenant s'élève au chiffre de 14000. Le Malgache, quoique moins robuste mais plus développé d'esprit que le Caffre, est un bon travailleur et apprend bien vite un métier quelconque, il s’accoutume aussi bien au service, mais il est souvent opiniâtre et ivrogne. Plusieurs d’entr'eux, surtout ceux qui proviennent de la partie du midi de Madagascar deviennent de bons marins et s'engagent le plus souvent comme rameurs. Le Malgache aime surtout sa liberté, et pour l'obtenir il abandonne quelquefois son maître pour aller vivre dans les lieux les plus inaccessibles de l’île, ou pour chercher un asile dans les forêts des montagnes, afin de s'indemniser tant qu'il le peut de la perte de la vie naturelle qu'il a possédée si longtemps dans sa patrie. Le sentiment d'indépendance est chez lui enraciné et lui fait désirer plus que jamais de retourner dans son pays natal; et pour pouvoir satisfaire à ce désir il épargne une partie de son argent gagné, qu'il enterre dans un coin de sa case, afin de payer son passage. Dans le temps de l'esclavage il y avait des bandes d’esclaves Malgaches, qui se sauvaient dans les montagnes les plus inaccessibles et rendaient de temps en temps le voisinage si dangereux par leurs courses, auxquelles se joignaient souvent la violence et le meurtre, que les planteurs furent obligés, avec leurs esclaves fidèles, de donner la chasse à ces enfants de la nature, et l’on en captura et l’on en tua un certain nombre. On coupait la main ou le pied du cadavre comme trophée, pour lequel le Gouvernement donnait des primes assez élevées. Plusieurs lieux dans l’intérieur de la colonie habités par ces esclaves déserteurs portent encore des noms Malgaches comme: les montagnes de Bénoun, de Cilaos, de Cimandef, d’Orère, des Salazes et tant d’autres.
Les types Malgaches appartiennent aux plus beaux parmi la race noire Africaine, avec lesquels mes lecteurs feront connaissance, quand nous parlerons de nos voyages dans Madagascar même. Les Malgaches ont du reste la conformation la plus fine parmi la race humaine noire d’Afrique. Leur manière de s'habiller est très simple et nous rappelle
celle des autres peuples Africains. L'essentiel de leur toilette est la coiffure; la plupart font des tresses aussi minces qu'un tuyau de pipe, qui tombent du cou et du front en masse. On trouve cette coiffure aussi bizarre que gracieuse, tant parmi les hommes que les femmes. La plupart des ouvriers qu'on rencontre à la Réunion, sont presque tous originaires de l'Inde cisgangétique, et on leur donne le nom de Malabares. Ils viennent de Pondichery, Mahé, Madras, Calcutta et Bombay; où le Gouvernement a placé un agent pour l'engagement des ouvriers, afin de les envoyer à la Réunion. Là ils s'engagent pour cinq années, soit pour l’agriculture soit pour le service domestique , moyennant une somme de 3 à 400 francs, ou chaque mois 40 à 15 francs. Ceux qui prennent ces gens à leur service dans la colonie suivant un règlement du Gouvernement, sont obligés de les nourrir, de leur procurer des médicaments quand ils sont malades, et de les indemniser de leurs frais de voyage, quand ils sont forcés par une cause ou une autre de retourner dans leur patrie. Leur nombre dans cette île est évalué aujourd’hui à environ 38000. On rencontre parmi ces Indiens les types les plus variés, ce qu'on doit attribuer à leur origine différente. Ceux qui cherchent leur travail à Bourbon appartiennent toutefois aux castes de l'Inde cisgangétique. Parmi eux on trouve souvent de beaux hommes, bien formés, avec de beaux yeux larges et une belle bouche, avec des dents blanches comme de l'ivoire, lesquelles perdent malheureusement souvent lrès vite cette beauté par l’usage permanent qu'ils font du bêtel et des noix d’arec; ce qui est la cause que leurs dents deviennent d’une couleur brun rougeätre ou noir, par la masse de liquide qui se trouve dans ces plantes, et qui ressemble beaucoup à du sang caillé.
Leurs formes diffèrent autant que leur manière de s'habiller; souvent on voit un homme habillé d'une redingote européenne bien usée ou d'une camisole des couleurs les plus variées; quelquefois ils portent un costume militaire du siècle précédent, tandis que la tête est ornée d’un turban blanc, ou bien d'une espèce de chapeau rond fait en carton et couvert d’une étoffe noire; d’autres encore préfèrent leur costume national. Celui-ci consiste en un pantalon bien large en soie ou en toile, des couleurs les plus voyantes, et qui descend jusqu’à la cheville, se rétrécissant par en bas et qui est attaché au milieu du corps par une ceinture et quelquefois par une chaine en argent. Ensuite ils portent une espèce de gilet bien serré, ordinairement blane et aussi souvent vert, bleu ou rouge selon leur goût. Leur tête ornée d’une belle chevelure soyeuse et tout à fait noire, arrangée en une espèce de chignon, est couverte d’un turban de laine ou de mousseline. Quelques-uns d'entre eux portent des sandales richement ornées de broderies en cuivre, ainsi que des pendants d'oreille et des bracelets en or. Les femmes aiment beaucoup à parer plusieurs parties de leur corps de bijauteries d’or et d'argent incrustées de pierres fausses. Elles portent aussi des ornements dans leur nez, leurs oreilles, autour du cou, des bras et des jambes, ainsi qu'aux doigts et aux petits doigts du pied. Leur habillement
consiste en un fichu coloré, qui couvre la tête, tombe ensuite sur les épaules et descend comme une jupe bien serrée jusqu'aux jambes, tandis qu’une partie des épaules et du dos reste découverte. A l'île de la Réunion on aime à avoir ces gens, tant les femmes que les hommes comme ouvriers pour différents buts. Leur travail principal consiste en des occupations domestiques, pour lesquelles ils semblent avoir beaucoup de prédilection, et s'ils ne s’abandonnaïent pas si souvent à l'ivresse et au vol, ils seraient de très bons serviteurs; aussi on peut les employer pour l’agriculture et l’horticulture, quoiqu’ils soient beaucoup moins forts que les Africains. Quelques-uns sont aussi passionnément adonnés au jeu et à la loterie; et souvent celui qui a eu la bonne fortune de gagner ou d'amasser une petite fortune, monte alors une petite boutique de colifichets ou de comesüibles; du moins quand il à fini son engagement chez son maitre.
Ayant fait à présent connaissance avec les races principales des travailleurs à l’île de la Réunion nous voulons encore énumérer les races étrangères qu'on rencontre en outre dans cette île; ce sont des Chinois, des Anamites et des Australiens. Les premiers sont venus dans la colonie en 1844, et se sont établis pour la plus grande partie dans la capitale même, où ils ont établi des boutiques où ils vendent et achètent en détail toutes espèces de marchandises. Comme acheteurs, ils sont connus comme des gens qui s’entendent avec les voleurs et les voleuses, auxquels ils rachètent les objets volés, indifférents s'ils sont de grand prix ou de peu de valeur; de même les ornements précieux, comme les vieilleries, que quelques domestiques volent de leurs maîtres, trouvent souvent chez ces gens rusés un débouché sûr, pour lesquels objets ils ne reçoivent ordinairement qu'une bagatelle en argent. La plupart des Chinois de la Réunion sont donc aussi signalés comme une bande d’eserocs, de négociants rusés, de querelleurs et de gens avares, qui n’ont rien fait d'autre encore dans la colonie, que de favoriser le mal, qui trompent la police et qui savent presque toujours éviter adroitement les lois et les décrets municipaux.
Ce peuple s’accoutume assez vite aux usages créoles, tellement qu'ils vivent avec des femmes du pays dans une union soit légitime ou illégitime; ce qui est étonnant puisqu'ils n'apprennent que très difficilement le langage et qu'ils ne prononcent que très imparfaitement certaines expressions dont ils ont besoin dans leur commerce journalier. Il est déplorable qu'on ne trouve que rarement à l’île de la Réunion des Chinois bons et honnêtes, par la raison que le rebut des habitants des côtes de l'empire céleste s'est transplanté dans cette colonie, où ils ont amené les vices de leur race, en oubliant leurs bonnes qualités. Aussi plusieurs de ces émigrants célestes ont subi pour des crimes la mort infamante sur l’échafaud.
Les Chinois que nous vimes à l’île de la Réunion appartenaient très probablement au peuple des côtes de la Chine. Les principaux caractères du type de ces gens sont les os zygomatiques très saillants, les yeux et les sourcils en ligne oblique, le nez petit et
un peu applati, la couleur de la peau jaune olivâtre, la chevelure noire et raide, la tête rasée jusqu’au sommet, et les cheveux de derrière tombant en une longue tresse, comme une queue sur les reins, laquelle ils portent le plus souvent roulée autour de la tête comme un turban, qui est couvert par un chapeau d’une forme particulière. Leur habillement est très simple; il consiste en un large pantalon de toile, qui ne couvre les jambes qu’à moitié, et une blouse très courte d’une étofle blanche ou bleue; autour des reins ils portent une ceinture de cuir à laquelle est pendue un anneau avec des clefs, ainsi qu'un porte monnaie, qui leur sert en même temps de poche. Quand ces gens transportent des marchandises d'un lieu à un autre, ils le font en les suspendant en balance sur un bâton assez long qu'ils portent sur l'épaule, et souvent même ce sont des objets très lourds.
Depuis quelque temps on a aussi engagé dans la colonie des Anamites, afin de vor s'ils pourraient être employés utilement comme travailleurs. Ces Cochin-Chinois y sont aujourd’hui encore en petit nombre et se sont fait connaître comme des gens de bon caractère, qui s’habituent assez vite aux travaux domestiques et ne s’adonnent que rarement à l'ivresse. Mais aussi contents que sont les gens qui les ont pris à leur service pour les travaux de la maison, aussi mécontents sont ceux qui les employent pour l’agriculture, puisqu'ils sont paresseux et souvent enclins à s'esquiver. Il faudra encore bien du temps avant qu'on puisse juger, si ces gens peuvent servir comme bons travailleurs, et de cela dépendera principalement leur importation dans cette colonie. Leur force musculaire et leur esprit intelligent font espérer qu'ils pourront rendre de bons services au profit du pays. Le nombre par lequel on a commencé la colonisation des Anamites à l’île de la Réunion est de plus de deux cents. Parmi d’autres peuples étrangers qu'on a voulu coloniser comme travailleurs, on trouve aussi une centaine d’Australiens; mais ces sauvages ne pouvaient pas se familiariser avec le travail qu'une nation civilisée leur donnait, et ils mouraient les uns après les autres de nostalgie; maladie qui se montre le plus souvent chez les peuples sauvages. Lorsque ces pauvres gens arrivèrent dans la colonie ils attiraient tellement l'attention par leur costume de nos premiers parents, qu'on devait interdire l'approche de leur campement aux promeneurs curieux. Ces Australiens étaient pour la plupart des hommes de haute taille ayant le corps bien fait et une figure qui n'était pas désagréable. Ce qui leur donnait un aspect bizarre, c'était que leurs oreilles étaient tellement déchirées qu’elles pendaient quelquefois jusqu'aux épaules et que leurs cheveux étaient imprégnés de chaux d’une teinte jaunâtre, ce qui ressemblait de loin à un bonnet de laine.
À présent je crois en avoir dit assez sur les étrangers qu'on rencontre à l’île de la Réunion et qui sont devenus nécessaires dans cette colonie, après l'abolition de l’esclavage, pour y donner la main au travail libre. En 1862 le nombre de ces émigrants, s'élevait à 72,594, lequel se partageait en 46,410 Indiens, 418 Chinois et 25,771 Africains.
Revenons maintenant à la relation de nos promenades, car après avoir donné un coup d'oeil à l'établissement de M. Richard, nous retournâmes à Saint-Denis pour commencer à y regarder les choses remarquables. Le chemin était large et planté de filaos (Casuarina laterifolia) qui le rendaient très ombragé par la quantité de leurs feuilles fines ressemblant à celles des sapins. Il nous conduisit au cimetière qui est situé si près de la côte que les lames de l’océan indien battent continuellement ce lieu des morts: les tempêtes et les ouragans balayent sans pitié le sable et découvrent les ossements blanchis, sur lesquels on n’a pas déposé une pierre sépulerale. Malgré cela ce cimetière est orné d'une quantité de tombes variées, qui donnent à l'étranger qui les aperçoit de loin l'aspect d'un village ou d’un campement. On dit que les habitants noirs sont enterrés ici séparément des blancs, ce que je trouve pourtant un peu trop systématique; car dans un Musée ethnographique on n'aurait pas mieux classé les espèces humaines. En passant devant le cimetière nous vimes non loin de là assis le long du chemin, un certain nombre de gens de couleur, dont quelques-uns étaient liés les uns aux autres par une forte chaîne, et qui brisaient des blocs de roche en petits morceaux pour servir à paver les routes dites Mac-Adam.
Nous avions le coeur serré en voyant ces malheureux faire ce travail pénible, auquel ils sont condamnés le plus souvent pour des bagatelles. En poursuivant le chemin qui est bordé de chaque côté de cases qui nous montraient la misère et la pauvreté de leurs habitants, nous arrivämes à un champ ouvert connu sous le nom de place Candide, situé sur la côte et ombragé par une quantité d'arbres. C'est là que les créoles de Saint-Denis viennent dans la soirée prendre l’air du frais et agréable zéphyr de l'océan indien; et que le dimanche la population noire vient s'amuser en se livrant à leurs danses et à leurs chansons nationales. Tout près de ce lieu se trouve une batterie côtière que nous ne passämes pas, parce que nous poursuivimes notre chemin à droite, et nous nous retrouvämes dans la rue de l’église, ornée de chaque côté de maisons bien bâties et de jolis jardins, qui en montant, font place à des boutiques et à des magasins, Jusqu'à ce qu'on arrive au coin de la rue de Paris, au bout de laquelle se trouve la jolie église catholique romaine. On comprend que nous ne manquäâmes pas de regarder de près ce beau temple, quoique bien simple. Cet édifice bâti dans un style toscan majestueux est surmonté d'un clocher avec un carillon et une horloge. Sur la place devant l’église se trouve aussi un jet d'eau magnifique, qui est entouré de superbes palmiers impériaux de Cayenne (Euterpe cariboea, Spring) qui frappent l'oeil par leur beauté.
Ce fut le 4 Novembre 1829 que la première pierre de cette église fut posée sur les fondements de l’ancien temple, dans lesquels M. de Saint Perne trouva une médaille en cuivre. Sur cette pièce se voyait d’un côté le portrait du Pape Clément XI et de l’autre côté la crosse avec l’inscription à chaque côté mil sept cent”, ce qui serait une preuve que l'église démolie aurait existé plus d'un siècle.
En contemplant l'intérieur du temple nous fümes frappés de la simplicité qui y règne. Il contient trois autels, ainsi qu'une chaire d’une construction assez élégante sculptée par M. Lacoste, suivant le dessin de M. Madrolle. Le tableau qui se trouve au-dessus de l'autel principal, représente notre Sauveur crucifié, et il est considéré suivant l'opinion des connaisseurs comme un chef-d'oeuvre. Cette même toile, que je regardais avec respect fut aussi remarquée par le célèbre Jacques Arago, qui visita aussi l'ile de la Réunion dans l’année 1830, lorsqu'il fit son voyage autour du monde; il rappelle ce tableau aussi dans sa relation de voyage quand il dit: ”Le seul trésor d’une pauvre église, oeuvre d'une bonne facture dans un méchant cadre”. Plusieurs autres tableaux couvraient les murailles parmi lesquels il y avait de très bonnes toiles. Le 28 Septembre 1860 cette église fut inaugurée pour le service divin par l'évêque de Saint-Denis M. Armand René Maupoint.
En quittant ce temple, on voit devant soi un édifice très simple qui sert de caserne aux militaires disciplinaires. L'heure du diner étant arrivée, nous descendimes la rue de Paris jusqu’à la place du Gouvernement où notre hôtel était situé, vis-à-vis de la statue du célèbre amiral français de Labourdonnaye. Cette statue, quoique très bien exécutée paraît trop petite en proportion du grand espace dans lequel elle est érigée, on pourrait dire même qu'elle s’y perd. En face on voit le bâtiment destiné au corps de garde, qui n'offrait rien d’intéressant à nos yeux; mais en tournant à droite l'hôtel du Gouverneur attira notre attention par sa situation agréable qui donne sur la mer. Cet édifice est un palais simple mais d'un assez joli aspect, devant lequel on voit un jardin, quoique petit, arrangé avec élégance. Au milieu de la façade il y a une pelite tour en forme de coupole sur laquelle est arboré toujours le pavillon tricolore de France, quand le Gouverneur y réside, mais qu'on retire aussitôt que ce personnage se trouve à sa maison de campagne à Saint-François, où il reste presque la moitié de l’année. Il n’est pas étonnant que le chef de la colonie se retire quelque temps de la vie active de Saint- Denis, où il est pour ainsi dire caserné au milieu du bruit du commerce, ce qui doit souvent lui faire tourner la tête; et où on le dérange naturellement à chaque instant par mille questions et par de nombreuses requêtes. C’est pourquoi on ne s’étonne pas qu'il se réfugie à Saint-François pour se reposer des troubles de la vie active et pour jouir au milieu d’une nature si magnifique, d'un climat doux et tempéré qui lui rappelle celui de sa patrie.
Ce séjour doit être très agréable; on a de cette hauteur une vue magnifique sur la ville commerçcante et non seulement sur l'océan, mais encore sur les contrées situées à une très grande distance. Cette résidence d'été est un vrai paradis entouré par de hauts rochers, entrecoupé par une quantité de petits ruisseaux qui parcourent une verdure luxuriante et qui se jettent en cataractes avec force comme une pluie de cristal sur les blocs luisants des rochers. Ombragée par une foule d'espèces d'arbres précieux, qui
procurent de la fraicheur, quand le soleil pointe ses rayons ardents à l'heure de midi; dans ces moments on se croit transporté sous les zônes tempérées. On ne s'étonne done pas, dis-je, que M. le Gouverneur se repose dans une maison de campagne élégamment installée, entourée par tant de belles choses et pleine des jouissances, qui excitent l’âme et le corps. La plupart des embellissements de Saint-François sont dus au Gouverneur le Baron Darricau, qui y a passé certainement les plus agréables heures de sa vie coloniale, et qui sans doute en aura gardé dans son coeur les souvenirs les plus doux au sein de la France, c’est-à-dire à Paris, où il se trouve à présent.
Comme le temps du diner approchait, nous nous rendîmes à l'hôtel de Joinville, bâti dans le genre oriental, d’une manière qui indique la simplicité, mais qui en même temps est mal entretenu par le propriétaire. Aussi est-il malpropre pour un Hollandais, obligé de loger dans des appartements, qui ne sont pas exempts d'insectes gênants et agaçants. On y voit une quantité de domestiques indiens, mais le service laisse cependant beaucoup à désirer. L’hôtelier est un homme prévenant, trop souvent la dupe de plusieurs de ses hôtes, qui s’esquivent sans le payer, et je crains que si cela continue ainsi, il devra liquider bientôt ses affaires. Il lient aussi un café, lequel est visité une grande parte de la journée par des habitués; mais malgré cela il ne pourrait pas se soutenir, si la plus grande partie des capitaines au long cours ne préféraient son hôtel à tout autre, parce qu'ils peuvent y observer, assis sous la grande veranda, leurs navires mouillés sur la rade, et même ceux qui se trouvent au Butor, quand ils montent sur la plate-forme de l’hôtel, de laquelle on jouit d’une vue magnifique sur la mer, où l’on aperçoit au lon le mouvement maritime. C’est pour cela que je recommande cet hôtel à ceux qui aiment une perspecive splendide, qui fait oublier bientôt les défauts que je viens de signaler.
Le lendemain nous fimes déjà de bonne heure une promenade dans la capitale de la Réunion, afin d'y observer ce qu'il y avait de remarquable. Une invitation de M. Regnier pour l'accompagner au palais de Justice fut acceptée par nous, et nous montämes la rue de Paris, qui est la rue la plus belle et aussi la principale de Saint-Denis. Le premier édifice qui attira notre attention était l'hôpital militaire, lequel est spacieux, mais bâti très simplement et pourvu d’une grande cour intérieure. L’esplanade se trouve dans une situation mal entretenue et sert d'atelier à des tailleurs de pierres, à des charpentiers et à des délayeurs de chaux. Ce qui frappe surtout l'oeil de l'étranger ce sont les barbiers indiens, qui exercent ici leur métier en plein air contre les troncs des acacias, qui bordent le devant de l’esplanade, avec tant d'adresse que plusieurs de nos Figaros pourraient aller chez eux à l’école. Une rue sépare l’hôpital du joh hôtel de ville, duquel on pourrait dire, qu'il est bâti tant soit peu dans le style grec. Les murailles, les colonnes blanches et le petit clocher en coupole pourvu d’un cadran en porcelaine, qui est éclairé le soir, ainsi qu'un parquet colossal en fer, qui entoure le bâtiment,
donnent à l’ensemble un joli aspect. Nous suivions toujours la belle rue ornée de chaque côté de jolies maisons et de beaux jardins, jusqu'à ce que nous primes vis-à-vis du magnifique palais de l'évêque une rue de côté, qui conduisait au palais de Justice, un des beaux édifices de la ville; entouré d’une quantité de tamariniers, dont la verdure fait un grand contraste avec les murailles blanches du tribunal. L'activité qui régnait dans la cour au moment où nous y entrâmes, était grande, car un nombre considérable d'avocats, d’avoués, d'huissiers et de gendarmes s’y promenaient en causant à haute voix. Les petites hirondelles (Collocalia francica), qui volaient dans l'allée des tamariniers attiraient pourtant plus mon attention que ces messieurs en habits noirs et bleus. Cependant j'eus la bonne fortune de faire ici la connaissance d'un avocat aussi savant qu'aimable, c’est-à-dire de M. Louis Morel, qui avait aussi la direction du Musée d'histoire naturelle. C’est un homme bien affable, qui nous reçut comme il faut, et nous invita à venir voir les collections, qu’on avait confiées à ses soins, en nous promettant, de nous aider dans tout ce que nous aurions à désirer de lui. J'acceptai avec empressement l'offre qu'il nous fit de venir visiter dès le lendemain le Musée que je désirais connaître.
Le 8 Mars, je dirigeai mes pas, en compagnie de M. van Dam, vers ce Musée, en prenant tout droit la rue de Paris, qui nous conduisit au bout ‘d’une place ouverte, nommée le jardin du Roi. Nous passâmes une grille bien vieille mais bien entretenue, laquelle donnait sur une allée de vieux manguiers (Magnifera indica), à l'extrémité de laquelle se trouvait un édifice, dont la façade triangulaire supportée par quatre colonnes, se montrait majestueusement à nos yeux. Le mot: Museum” en caractères dorés ornait la façade de ce temple de la science et de l’art, dont le contraste de sa couleur blanche avec la verdure des arbres qui l'entouraient était frappant, et me fit penser involontairement pendant un moment aux édifices dont parlent les historiens des anciens Hellènes. Ce Musée fut érigé au mois de Février 1854 dans l’ancien palais du corps législatif; et dans le salon où l'on trouvait autrefois les assemblées du conseil colonial sont exposées à présent les collections d'histoire naturelle. M. Lantz conservateur-préparateur de cet établissement nous reçut cordialement et nous servit de guide pour nous montrer les trésors qu'il renfermait. L'intérieur fit sur nous une bonne impression par sa propreté et le bon goût avec lequel les différents objets d'histoire naturelle sont placés; ce que nous n'aurions point du tout cru du Musée de Saint-Denis. La partie dans laquelle se trouvent les collections n’est qu'un salon avec une galerie; le tout est arrangé richement et avec élégance. Le pavé est fait de carreaux de marbre blanc et noir sur lequel sont placées des vitrines belles et commodes. Les colonnes qui supportent les galeries, les escaliers en limaçon qui ÿ conduisent, ainsi que les balustrades qui les entourent, sont faites en fonte bronzée et ornées de festons dorés. La collection consiste en quelques mammifères, une quantité d'oiseaux, un bon nombre de
reptiles, une masse de poissons, ainsi que plusieurs espèces de crustacés, de mollusques, de coraux, d'insectes de minéraux et un herbier excellent. Parmi les premiers sont plusieurs espèces de Madagascar les principaux, dont quelques-uns sont très rares. Ainsi on y compte deux magnifiques exemplaires de l'animal curieux Aye-Aye (Cheiromys madagascariensis !), plusieurs lémuriens, aussi bien que des animaux rongeurs et carnassiers de la grande île africaine. Parmi les rongeurs se trouve aussi l'écureuil malgäche (Sciurus madagascariensis), qui fut offert au Musée, selon l’assertion de M. Morel, par un missionnaire jésuite de Tannanerive.
La collection ornithologique renferme beaucoup d’espèces rares de Madagascar et de l’île de la Réunion, ce qu'on rencontre aussi dans celle des invertébrés. La partie plus considérable est cependant le grand nombre de poissons de l'ile de la Réunion qu'on y observe, lequel s’enrichit journellement par les soins infatigables du zélé directeur M. Louis Morel; mais il est très dommage que les poissons soient pour la plus grande partie préparés à sec, au lieu de les avoir conservés dans l'alcool, ce qui fait perdre de leur valeur pour l'étude ichtyologique. Quoique M. Morel en ait fait décrire jadis plusieurs espèces par le célèbre ichtyologiste Valenciennes, la collection en renferme encore un bon nombre qui sont nouvelles, inconnues à la science et très rares. Ce sont pour la plupart des poissons de mer obtenus à grand frais le long de la côte de l’île de la Réunion. Aussi les insectes, les crustacés, les mollusques et les coraux sont remarquables, puisqu'ils proviennent presque tous des Mascarègnes et de Madagascar et qu'ils sont préparés et déterminés avec goût et à la hauteur de la science. Le nombre des minéraux de l’île de la Réunion qu’on y trouve de même est aussi très riche, presque tous intacts, d’une belle mesure et bien déterminés.
Lorsque nous nous trouvämes sur les galeries, mon attention fut attirée par le portrait du naturaliste A. Ch. Jh. Bernier?), mort trop jeune pour la science, lequel parait dominer ici ces trésors scienlifiques. Ce savant bien connu de tous ceux qui s'occupent de l'étude de la grande île africaine s’est rendu célèbre comme explorateur infatigable de Madagascar, par ses nombreuses découvertes d'animaux et de plantes. Son portrait peint à l’huile par l’éminent Roussin a été fait d’après une mauvaise photographie. A droite de ce noble tableau, se voit le portrait du fondateur du Musée, M. Gustave Manès, dans ce temps là (1854) maire de Saint-Denis, auquel les habitants de cette ville doivent beaucoup. C’est aussi lui qui a doté la commune de la magnifique fontaine qui orne la place de l’église, dont nous avons parlé ailleurs, et qui ne cesse d’être utile à ses concitoyens.
1) J'ai réussi à obtenir par échange un de ces animaux curieux pour le Musée Royal d'histoire naturelle des Pays- Bas, grâce au bienveïllant concours de M. Louis Morel.
2) M. Bernier est né le 21 Novembre 1802 à Léoueil (Indre et Loire) et décédé à Saint-Denis (Réunion) le 4 Janvier 1858.
Dans le dernier temps le Musée s’est enrichi considérablement par les collections que M. Lantz a eu le bonheur d'obtenir dans ses excursions à Madagascar, pour lesquelles on ne peut manquer de lui donner de grands éloges, puisque, quoique souffrant à chaque instant de fièvres funestes, il n'a pas cessé de travailler pour la science. On doit done s'étonner qu'à peine aidé par des secours pécuniaires très minimes il ait conservé assez de courage et d'amour pour la science pour braver les mille et un obstacles qui entravaient à chaque instant sa marche pénible; et surtout qu'on n'ait pas encore su apprécier les actions louables de cet homme, et qu'on lui ait témoigné si peu d'intérêt, après les dangereux voyages qu'il a faits en faveur du Musée de la Colonie et de la science naturelle; c’eût été pour lui un doux souvenir pendant le reste de sa vie, et une faible compensation des jours de misère, qu'il a éprouvés à Madagascar et qui ont miné sa santé. Non seulement M. Lantz a droit à la reconnaissance de la nation française, mais aussi M. Louis Morel, qui a rempli pendant nombre d'années sans le moindre profit pécuniaire, la fonction honorable de Directeur du Musée de la Colonie en complétant assidüment les collections par tous les moyens possibles. J'espère de tout mon coeur que ces gens eslimables ne partageront pas le sort de ceux qui ont travaillé pour un monde ingrat.
Dans le Musée se trouve aussi une petite bibliothèque de livres bien choisis d'histoire naturelle, laquelle est ouverte en tout temps pour ceux qui étudient la science. Parmi les hommes savants qu'on peut remarquer, comme les véritables soutiens du Musée, on doit compter MM. Ch. Coquerel'), Aug. Vinson, Ach. Berg, Alfred Grandidier, Paul Bories et Em. Jacob de Cordomoy. Les premiers s'occupent de la détermination et de la description des objets de la partie zoologique, les autres de ceux de la partie botanique, tandis que le frère du dernier s'occupe principalement des minéraux. Tous ces gens étudient ces différentes parties de la science seulement par amour pour elle, car ils ne sont pas payés pour leur travail. C'est uniquement le conservateur et l’aidepréparateur, qui exerce en même temps les fonctions de surveillant des collections, qui recoivent un traitement.
Le jardin botanique dans lequel se trouve le Musée, vaut aussi la peine d’une visite, car dans ses pépinières on voit plusieurs plantes de Madagascar des plus remarquables. Depuis nombre d'années M. Richard en est le Directeur; mais ce vénérable botaniste ne peut plus soigner convenablement les plantes qui sont confiées à ses soins, puisque plus d’une fois, il y a eu un tel manque d’eau, que beaucoup des plus précieuses dépérissent. Il n’est donc pas étonnant, que M. Richard devenu vieux dans une occupation aussi chérie que l’horticulture compte ses jours avec ceux des plantes languissantes du jardin du Roi; du reste on a l'intention d'en faire un jardin d’acclimatation.
1) Cet homme estimable, un de mes mcilleurs amis à Saint-Denis, est décédé depuis mon retour en Europe le 13 Avril 1866,
Aussi longtemps que nous n’avions pas encore reçu la permission du Gouvernement de chasser dans l’île, nous devions nous en consoler, par des promenades dans les environs de la ville. Nous visitâmes le 9 Mars le quai de la rade, où il existe toujours un grand mouvement et beaucoup de commerce. Nous vimes avec étonnement un grand nombre de condamnés, qui subissaient la rude punition de tenir l’entrée d’un petit bassin libre des morceaux de rochers et de galets qui y sont jetés constamment par les vagues et qui le rendent innavigable, même pour les plus petites embarcations. La plupart de ces malheureux noirs étaient enchaînés deux à deux, de sorte qu'ils étaient obligés de se suivre l’un l’autre partout en travaillant. C'était même au point, que si l’un des deux avait besoin de s’absenter pour un moment, l’autre était forcé de le suivre. Ceux qui ont été témoins comme moi de cette punition terrible, reconnaitront qu'on ne peut guère imaginer un travail plus pénible.
Le long du quai on voit quelques maisons du Gouvernement, comme les bureaux des douanes, du capitaine du port ') et des pilotes, et du directeur du génie; l'atelier et la caserne de l’artillerie, ainsi que le bureau des signaux. Sur cette maison à plate-forme est érigé un haut mat avec des vergues auxquelles on hisse les signaux, consistant en pavillons et en boules, quand le capitaine du port veut faire connaître ses ordres aux capitaines des navires sur rade, ou faire savoir qu'il y a des navires en vue, ou bien l’état de la mer dans les différentes parties de la colonie et la hauteur du barométre. Au lever et au coucher du soleil on y tire un coup de canon, par lequel on communique aux marins et aux habitants de la ville le juste temps de jour et de nuit. Le bassin, si du moins on veut lui donner ce nom, est bien petit et peu profond, ce qui fait qu'il est destiné seulement à contenir des chaloupes de petit tonnage. On s’en sert aussi pour d’autres buts, comme pour placer des bains d'hommes et d'animaux, car le peuple en fait usage journellement en société avec les chevaux, les mules et les chiens. Quoique ce bassin soit petit, il est néanmoins remarquable, puisque la muraille qui l'entourait ne put pas résister malgré sa solide construction à la force de l'ouragan qui y règna en 1863. Les ouragans occasionnent des ravages terribles et tourmentent souvent tellement l’île, qu'il faut des sommes considérables pour la restauration de toutes les choses qu’ils démolissent ou mettent hors de service. Les navires qui se trouvent alors par hasard sur la rade sont souvent la proie de leur violence fatale. Il n'y a pas un homme dans la colonie qui ait mieux observé les ouragans, qui ont tourmenté dans les derniers temps les îles Mascarègnes que M. Bridet, ancien capitaine du port à Saint-Denis. Celui-ci a donc aussi mis au jour ses découvertes et ses observations dans un ouvrage très scientifique, mais en même temps facile à comprendre ?), qui est devenu à présent
1) Ce nom est donné au surveillant en chef des mouvements de la rade des pilotes, etc.; il est en même temps observateur méteorologique et hydrographe. A Saint-Denis il n'existe pas un port comme dans toute l'ile; à Saint- Pierre il y à un en construction: voir les notes à la fin de l'ouvrage.
2) Bridet sur les ouragans de Saint-Denis, 1 vol. in 8°. 1861.
un manuel indispensable aux marins qui visitent ces parages ou y séjournent. Voici ce que M. Bridet nous fait connaître principalement des ouragans qui règnent dans ces contrées. À l'approche d'un ouragan, on voit cinq ou six jours d’avance le Cirrus se montrer dans le ciel, le couvrant de nuages largement séparés, d’une forme bien extraordinaire, puisqu'on ne les voit pas à la Réunion dans la belle saison, et qui souvent sont accompagnés d'un halo du soleil et de la lune. Deux à trois jours avant, la mer gronde contre la côte, ce qui est suivi d'un ras de marée très fort, qui se fait sentir d'abord dans les parties du vent de l'île et qui approche de plus en plus la rade de Saint-Denis, ou la houle se fait du Nord-Est, ce qui est un présage infaillible d’un ouragan prochain, puisqu'il n'a jamais visité la colonie sans qu’un ras de marée n'ait eu lieu. Plus l'ouragan s'approche plus les pronostics deviennent visibles. Le Cirrus est remplacé alors par le Cumulus. Du Nord-Est vers le Sud-Est s'étend une ligne noire bien large, qui donne au ciel un aspect sombre. Au lever et au coucher du soleil ses rayons colorent les nuages d'une couleur rouge cuivrée, qui devient plus forte à mesure que l'ouragan s'approche et qui donne à la mer et à tous les objets une nuance métallique. C'est alors que la mer devient de plus en plus agitée, les lames grossissent constamment et se brisent avec violence contre la côte. Le ressac devient terrible. Un coup de canon donne le signal aux navires qui se trouvent sur la rade, de lever avec précipitation les ancres et de hisser le petit foc et les voiles aux bas ris, pour s'éloigner le plus vite possible hors de vue de la côte, qui offre un aspect menaçant. Une quantité d'oiseaux de mer se dirige vers la terre à tire d’aile, afin de chercher un asile dans les fentes des rochers pour se mettre à l'abri du terrible élément, qu'ils ne craignent pas en temps ordinaire. Le baromètre qui marquait, déjà 72 heures avant que l'ouragan ne se fit sentir en pleine action, commence maintenant à baisser de plus en plus. Les vents qui règnent quelque temps auparavant n'indiquent pas avec assez de certitude quelle direction prendra le cyclone, à cause des petites brises qui viennent de tous les côtés, pendant le calme qui précède presque toujours l'ouragan. Le mouvement des nuages peut seulement donner quelque idée d'où les premiers coups de vent se feront sentir; puisque le Cumulus et le Nimbus, chassent toujours dans la direction d'où l'ouragan prend son origine. Pendant 24 heures d'avance il règne un calme plat dans l’atmosphère accompagné d’une chaleur étouffante, qui est d’un mauvais augure. Il paraît alors que la nature semble réunir toutes ses forces pour commencer avec plus de violence la dévastation d’une partie d'elle-même. (Chacun est sur ses gardes, les portes et les fenêtres des maisons sont fermées à deux verroux et fortifiées de manière à pouvoir résister à l'ouragan. Les chaloupes et les petites embarcations sont tirées sur la côte et bien amarrées par des chaînes et des ancres, les arbres fruitiers sont appuyés, en un mot dans chaque maison règne une grande activité, pour faire tout ce qui est possible afin de braver l'élément menaçant. Chacun se trouve dans l'inquiétude et l'angoisse, et la plus
grande partie des habitants de l’île s'enferment dans leurs maisons, et se livrent à leurs occupations journalières à la lumière d'une lampe. C’est comme si le ciel se couvrait de deuil, et que le jour tropical, autrement si clair, faisait place à une nuit polaire obscure. Bientôt l'ouragan se fait sentir dans toute sa force. Les maisons sont ébranlées sur leurs fondements, les cheminées se brisent comme des roseaux, les toits mal bâtis et ceux des maisonnettes en bois sont enlevés et lanées à une distance considérable. Les plus vieux arbres sont déracinés et les branches même les plus flexibles se brisent. Les feuilles des cocotiers et des lataniers sont tellement fouettées, que les tiges pendent en lambeaux le long des troncs détachés. Les hautes vagues mugissantes, se jettent avec une force extrême contre la côte et brisent tout ce qu’elles rencontrent, les rochers s'écroulent, les ponts et les cales du quai sont renversés ou démolis. Toutes les terres cultivées, surtout les plantations de cannes à sucre, sont presque toutes dévastées pour la plus grande partie; en un mot les coups de vent sont si terribles qu'on peut se faire à peine une idée des ravages qu'ils occasionnent.
On ne les voit complètement qu'un jour après, quand l'élément s’est calmé, lequel prend presque toujours congé par un orage terrible, accompagné d’une grosse pluie. Décrire ici le tableau qu'offre un tel désastre est presque impossible. Par une pareille catastrophe beaucoup perdent alors tout, même ce qui est le plus nécessaire pour vivre; un grand nombre de navires font naufrage, périssent sur les côtes, ou sont abandonnés à une mer agitée sans mâts, sans vergues, sans cordages, enfin privés de fous les moyens de salut. Il arrive même que les créoles les plus vieux pleurent comme des enfants, quand ils sont témoins de ce spectacle déplorable; non pas à cause des choses qu'ils ont perdu eux-mêmes, mais bien par la vue qu'offre la nature, qui avait encore quelques jours auparavant un aspect riant et plein de charmes et qui offre alors un coup-d’oeil triste et sombre. La vue de ces campagnes ravagées et désolées produit une impression pénible même sur le coeur le plus insensible. Si nous suivons la direction d'un ouragan à l’île de la Réunion, nous observons les faits suivants: Quand un cyclone passe au nord de l’île, alors les vents réguliers soufflent déjà 48 ou 24 heures assez fort du Sud- Est, avant qu'on sente les coups de vent violents de l'ouragan. Le flux augmente alors beaucoup dans les lieux plus au nord de l’île où la mer occasionne alors de grands ravages, tandis qu'elle est calme dans la partie méridionale, mais en pleine mer elle est aussi violente que dans les régions septentrionales. En cas contraire, c’est-à-dire, si l'ouragan passe vers le midi, alors les vents ordinaires du Sud-Est se font sentir un peu avant que le cyclone n'arrive, mais se changent bientôt en calme dans la partie septentrionale de l’île, tandis que l'ouragan est en fureur dans les régions méridionales. C'est surtout quand l'ouragan tourne du Sud-Ouest vers l’ouest, que les contrées septentrionales de l’île doivent éprouver le plus de ravages.
Le résumé des signes qui précèdent un ouragan à l'ile de la Réunion sont alors: la g®
baisse du baromêtre, un grand ras-de-marée; au lever et au coucher du soleil, un ciel coloré d'un rouge cuivré, un calme plat accompagné d’une chaleur étouffante, un horizon obseur et menaçant, le Cirrus et la chasse rapide du Nimbus. Quand le cyclone s'éloigne de l'île ou diminue de violence, le baromêtre remonte, le ras-de-marée cesse peu à peu et prend enfin congé par un orage plus ou moins terrible, en inondant son champ de bataille d’une pluie torrentielle.
Le rapide exposé de la description des ouragans dans l'hémisphère austral, qui ravagent à leur passage ordinairement chaque année une grande partie de cette île, nous a éloignés un peu du récit de nos promenades le long de l'ile qui a subi si souvent la violence de ces météores.
Au commencement du pont principal qui s'avance dans la mer, on voit des bancs qui sont tous les matins et tous les soirs occupés par une foule de monde, qui y viennent causer des affaires ou respirer les douces brises. On pourrait nommer convenablement ce lieu une bourse, puisque à des temps réguliers une quantité de négociants s'y réunissent pour traiter d’affaires; et aussi à l’arrivée ou au départ des bâteaux à vapeur, qui transportent les malles, ce pont est rempli de monde soit pour complimenter les nouveaux venus, soit pour dire adieu aux partants. Dieu sait quelles scènes touchantes ont eu lieu sur ce pont! Pendant ces belles soirées propres aux régions tropicales, au clair de la lune, c’est un petit endroit bien chéri des jeunes gens et des vieux garçons de Saint-Denis, qui y viennent plutôt je crois pour observer les baigneuses, que pour respirer l’air frais, dont on jouit après un jour de chaleur; ou bien ils attendent les chaloupes de service, qui arrivent de la Possession, afin de donner un coup-d'oeil au chargement, j'allais dire aux gentilles voyageuses des quartiers. Je ne dis pas que moi aussi je ne me dirigeais pas quelquefois vers ces côtés, pour être témoin de ce spectacle, mais j'avoue que le plus souvent j'éprouvais un doux plaisir en observant les petits sauteurs (Blenneus?) !), qui habitaient les rochers contre lesquels accostaient les chaloupes; car ces espèces de poissons bizarres sautaient dans l’écume restante, chaque fois qu’une lame couvrait les rochers. Quand l’eau se retirait, on les voyait à la manière des lézards grimper par les nageoires pectorales le long des blocs des rochers, mais aussitôt que l'eau montait, ils recommençaient unanimement leurs exercices gymnastiques. A quelque distance du barachois, nom qu'on donne au lieu dont je viens de parler, je voyais qu'on achevait une oeuvre gigantesque. C’est une digue, qui doit servir en cas de besoin à garantir la caserne d'artillerie et l'arsenal contre les boulets des ennemis éventuels du côté de la mer. Cette digue est élevée de plus de 60 pieds par des rochers et des galets qu'on a posés l’un sur l’autre et couvert en suite par des gazons. Suivant
1) Je ne sais pas au juste si c’est la même espèce à laquelle Valenciennes donne le nom de Blennoïdes Dussumieri, mais je crois être certain que ce sera le même poisson sauteur dont parle Bory de Saint-Vincent dans sa relation de voyage sous le nom de Boujaron de mer.
1 d y rl HT,
“UESEAUO] auepuad SOILAUIL
Sp UoQE ns El juonbipur
Sa499]] Jj9 SOJa (Un S9T
LU
in
l'assertion des ingénieurs, elle sera impénétrable pour les plus grands boulets; mais suivant un de mes amis, oflicier des disciplinaires à Saint-Denis, l’action d’un boulet sur ces galets occasionnera une pluie de morceaux de pierres qui blesseront ou tueront les militaires, qui doivent défendre cette forte digue. Pour moi, quoique je ne sois pas connaisseur en ce genre de travaux, J'espère qu'il se trouvera des hommes capables de décider cette question et de prononcer sur la manière de voir de mon ami français; néanmoins ce serait dommage si c'était vrai, car alors le Gouvernement aurait perdu une somme énorme à construire ces travaux, qui ont coûté autant de peine que d'argent. Cette digue est située dans la contrée qu’on nomme la partie du vent.
Au côté opposé, un autre ouvrage plus important encore attirait mon attention; c’està-dire qu'on y faisait un chemin le long de la côte de Saint-Denis à la Possession. Ce chemin doit consister pour la plus grande partie en tunnels, puisque les hauts rochers basaltiques ne peuvent donner autrement qu'un passage impraticable. Une petite partie de cette oeuvre colossale est à peine achevée, car on éprouve des obstacles énormes, non seulement dans le travail, mais surtout par manque de l’argent nécessaire. En voyant ces travaux gigantesques, il faut s'étonner des difficultés, que doit offnr le percement d’un haut rocher comme le Cap Bernard, et on doute fort si jamais on parviendra au bout de cette oeuvre pénible. Dans le voisinage du Cap Bernard, c’està-dire entre la ville et celui-ci, on observe la jolie et spacieuse caserne d'infanterie, ainsi qu'un abattoir bien installé. Ces bâtiments produisent un bon effet vus de la mer, en donnant un ornement bien distinctif à cette partie de la côte, à quelque distance de laquelle s'élèvent des montagnes d’une verdure foncée. L'heure du diner était déjà sonnée, et nous étions encore en contemplation devant ces choses qui nous intéressaient dans ce moment là, et si l'estomac n’était pas venu interrompre l'occupation de l'esprit, nous ne nous serions pas hâtés d'arriver promptement à la table d'hôte, où nous attendait un cuisse de cabri qu’on fit passer pour un gigot de mouton. Pour un créole il n'y avait pas une grande différence entre le mouton et ce mets, qui exhalait l'odeur du capricorne, mais le goût d’un Européen nouveau-venu en était offensé. Faute de mieux nous nous contentâmes des mets accessoires, en revanche du plat principal. Une quantité de fruits exotiques, comme nous n’en avions Jamais vu auparavant, constituaient le dessert et seulement le goût suave des bananes exquises, nous fit bien vite oublier le quasi gigot de mouton. Que ces fruits sont bons! que cette viande est mauvaise !”” disais-je à un monsieur qui se levait de table avec moi pour prendre l'air sous le varangue, et en même temps une lasse de café suivie d'un petit verre de cognac. "Oui, Monsieur”, me dit le créole complaisant, /nos fruits valent mieux que nos bestiaux. Mais c'est certes le contraire chez vous, n'est-ce pas? Vous, Monsieur, vous êtes Hollandais, à ce qu'on m'a dit. Alors vous regretterez bien les vaches des Pays-Bas et vous vanterez bien, j'en suis sûr, les fruits de notre bon petit Eldorado”. C’est bien
probable! Mais il me semble qu'il viendra bientôt un temps que j'oublierai aussi bien le goût de vos excellents fruits que celui de la viande hollandaise.” »Permettez moi de vous dire qu'on ne vous fait pas voir ici tout ce qui est bon. Oh! non, Monsieur, vous ne venez de voir qu'une faible esquisse de ces fruits délicats qu'offre notre colonie ; et comme je suis planteur moi-même, je me ferai un vrai plaisir de vous décrire les principaux arbres fruitiers que nous possédons dans la colonie, ce qui doit certainement vous intéresser, je suppose, comme naturaliste”, Oh, vraiment Monsieur! je suis très curieux de vous entendre; de plus il m'est agréable de faire votre connaissance”.
Je passai loute la soirée avec ce Monsieur à causer de l’horticulture de la Réunion, el je fus enchanté d'apprendre beaucoup de choses intéressantes à cet égard. Ainsi il me cila non seulement les espèces d'arbres fruitiers qui croissent dans cette colonie et qu'il fixait à environ quatre-vingts espèces, mais il me raconta aussi beaucoup de leur histoire naturelle. Je m’empresse donc de communiquer à mes lecteurs, qui n’ont jamais eu l’occasion de voir, ou de manger des fruits exotiques qu’on trouve aux îles Mascarègnes ou d'en entendre parler, ce que je me rapgelle des espèces les ‘plus délicates. Presque tous les arbres fruitiers de ces îles y sont colonisés et acclimatés peu à peu sur ce sol fécond et sous ce ciel bienfaisant. On y trouve aussi bien le prunier, le poirier, ete. de l’Europe que le jamalac, le manguier, ete. des Indes qui y poussent à merveille et produisent des fruits en abondance. Heureux pays que la Réunion; le paradis de l’horticulteur! C’est là qu'il trouve les trois différentes zones pour sa culture. Car en bas des montagnes, il peut avoir un jardin d'arbres fruitiers des Indes, de l'Afrique et de la Chine, croissant sous l'équateur; en montant plus haut, ceux de l'Europe, de l'Amérique et de l'Asie tempérée; et dans le voisinage direct des sommets ceux des pays froids.
Voyons donc ce que je me rappelle de ces fruits délicats des tropiques, dont me parlait ce planteur créole. Le roi de ces fruits est pour moi la banane, parce que chaque fois qu’on le mange il conserve son goût délicat, et c’est bien le seul fruit, dont on puisse le dire, car les autres n’ont pas cette vertu. Les espèces les plus recherchées sont celles, dont les variétés portent le nom de figue Mignonne et Gingeli, tandis que celle qui est la plus abondante se nomme figue Gabou. Non seulement ces fruits sont délicats et agréables au goût, mais ils sont aussi sains, et ont le grand avantage d’être de toute saison. A la Réunion il y a plusieurs espèces de bananiers, mais une quantité de variétés, dont beaucoup proviennent de l'espèce Musa sapientium. Parmi les espèces on compte le Musa sylvestris, originaire de nos colonies des Molluques, celle de la Chine le Musa sinensis, qui ne devient pas grande, ainsi que le bananier si utile Musa textilis, qui fournit des filaments dont on fait des toiles très fines; le Musa coccinea, dont les fleurs sont remarquables, par leur couleur écarlate, et le Musa paradisiaca, qui offre plusieurs variétés, parmi lesquelles il y en a une originaire de Madagascar, qui
fourmt des fruits énormes comparativement à ceux de ses congénères. Les fruits de celte espèce ne peuvent être mangés que cuits, ou préparés de différentes manières, sous les cendres, au four, en friture ou bouillis: ils constituent un mets sucré d'une digestion facile et utile même aux malades.
Après la banane je préfère la mangue, parce que c’est un fruit dont la saveur, dans les espèces cultivées, est excellente et incomparable à bien des fruits. Celles qui sont les plus recherchées, appartiennent aux variétés dues à la greffe, connues dans la colonie sous les noms de: mangue Auguste, Charlotte, Divine etc. Ces fruits sont produits de l'arbre bien connu Magnifera indica, qu'on a transporté depuis un siècle de l'Inde à l'ile de la Réunion, où l’on prend le plus grand soin de sa culture. C’est pour cela que cet arbre donne des fruits exquis et rafraïchissants, car s’il croît à l'abandon les fruits ne sont pas mangeables par leur saveur acre et résineuse. Le plus curieux de ce fruit, même le plus excellent, c’est qu'il renferme parfois un petit insecte, qui se développe dans le noyau aux dépens de l’amande qu'il contient. C’est un petit coléoptère de la famille des Rinchophores, qui loge dans le fruit sans qu'il soit entré par une ouverture à l'extérieur. On suppose ainsi que l’insecte doit sa naissance à un oeuf qui est déposé dans l’ovaire de la fleur par une piqûre insensible pendant la floraison, sans gêner le développement du fruit, qui est en même temps celui de l'oeuf.
"Parmi les fruits du genre ÆEuphorea, qui croissent à l’île de la Réunion ne mérite d’être mentionné, comme très délicat, que celui connu sous le nom de Lifchi, qui est originaire de la Chine et répandu dans la colonie par feu M. Hubert!) agriculteur de grand mérite. Le Lifchi est un fruit d'un goût semblable à celui du raisin muscat et très savoureux, mais comme dans fous les fruits, il y a de différentes qualités, non seulement sur le même arbre, mais aussi à la même grappe: mais l’excellence des fruits dépend pour la plus grande partie de sa culture. Les fruits qui ressemblent le plus à la forme d’un coeur sont toujours préférables aux autres, puisque la graine brune et luisante est plus petite, tandis que la chair a plus de développement.
"Le Mangoustan est encore un excellent fruit de l’arbre originaire de la côte orientale de l’Inde Garcinia mangostana, mais qui est malheureusement peu abondant à l’île de la Réunion et c’est seulement aux mois d'Avril, de Mai et de Juin, qu'on les voit parfois au bazar de Saint-Denis. C'est des meilleurs de ces fruits de la colonie dont Bontius vantait déjà l'excellence au dix-septième siècle en disant:
»Cedant hesperii longe hinc, mala aurea fructus Ambrosia pascit Mangostam et Nectare divos”.
Le fruit forme une baie sphérique à épicarpe épais et fongueux, contenant à l’intérieur
1) Voir les notes à la fin de l’ouvrage.
ordinairement six loges qui renferment une pulpe blanche peu transparente et d'un goût exquis. Parmi les fruits qu'on aime encore beaucoup à manger à la Réunion, se trouve aussi sans contredit l’Atte, produit de l’Anona squamosa petit arbre, originaire de l'Amérique, transporté aux Indes et de là à l’île de la Réunion, où il croît à merveille et où l'on parvient en le taillant, à en obtenir des fruits bien beaux et ayant plus de parfum. Il y a encore d'autres espèces d’Anona dans la colonie, mais celles-ci sont plus inférieures et connues sous le nom de coeur de boeuf (Anona reticulata, D. C.) et de Corossol (Anona muricata, D. C.).
”Et maintenant, Monsieur”, me disait le causeur horticulteur, vous avez encore une foule de fruits qui ont un goût assez délicat, mais dont je ne dirai rien pour ne pas abuser trop de votre patience à m’entendre; cependant je vous citerai les espèces d’arbres fruitiers, qu'on cultive à l’île de la Réunion). N'oubliez pas aussi qu'il y a encore des fruits bons à manger, comme: l'avocat (Laurus persea, Lin.) d’un goût butireux exquis; le jamrose (Eugenia jamros, Lin.) d'un parfum de rose etc. Mais au-dessus de tous ces excellents fruits, je préfère pourtant l’Ananas et surtout cette variété, qu'on nomme Victoria. Comme le suc de ce fruit est rafraîchissant! Comme il possède les qualités nécessaires pour calmer une soif ardente, plus encore que nos espèces d'oranges dont vous trouverez à Madagascar une petite variété bien bonne qu'on nomme Vangasaye, laquelle on a introduite aussi dans cette colonie”.
Quoique je trouvais agréable d'entendre la description de ces fruits, ce Monsieur commençait pourtant un peu à m'ennuyer par son récit; et J'étais bien content, lorsqu'il me dit, qu'il avait besoin de monter à sa chambre pour écrire encore une lettre avant minuit. Quant à nous, nous montâämes aussi, mais au lieu d'écrire des lettres, nous allâmes nous coucher, après avoir fait une petite chasse aux Cimex et aux Culex, qui nous maltraitaient toutes les nuits.
Le lendemain nous nous rendimes après midi au jardin du Roi, pour entendre la musique de l'infanterie de la garnison, qui y donne toutes les semaines un concert militaire, lequel est bien médiocre, mais non sans charmes. A cette occasion on voit dans ce jardin une quantité de promeneurs, appartenant aussi bien au genre masculin, qu'au genre féminin, mais ce dernier compte pour la plus grande partie des femmes du demi-monde, ce qui fait que cette belle promenade n’est plus fréquentée par le beau monde de Saint-Denis, pour lequel ce beau jardin est à présent un Eden fermé, aussi longtemps que le Gouvernement municipal n'interdira pas aux personnes de conduite légère de se mêler aux rangs de la bonne société. C’est dommage qu'il n’y ait pas ici un kiosque de musique, car les musiciens sont obligés de rester debout en cercle, pour faire entendre leur musique.
1) Voir les notes à la fin de l'ouvrage,
Ce concert fini, nous retournämes à notre hôtel par la rue de Paris, qui était remplie à présent de voitures et de promeneurs. Là nous primes place sous le varangue, où se trouvaient plusieurs joueurs de cartes et de dominos; mais fatigués de notre promenade, nous n'avions pas du tout envie de nous livrer à aucun jeu. En respirant l'air frais, nous entendîimes un autre concert que celui que nous venions d'entendre, c’està-dire, celui des Cigales et Cicades, qui faisaient un vacarme insupportable. En même temps les Geckos (Hemidactylus frenatus, Schleg.) ‘), qui marchaient avec une rapidité étonnante contre le plafond, en faisant la chasse aux mouches et aux moustiques, et même aux araignées, altiraient notre attention. Dans un petit moment je comptai une vingtaine de ces Hemidactyles, grimpant contre les murailles et les plafonds. Les gens ici aiment beaucoup à voir ces petits lézards, puisqu'ils sont inoffensifs et qu'ils rendent de grands services dans les maisons en détruisant les insectes nuisibles, notamment ceux qui nous tourmentaient le plus et que nous craignions tous les soirs avant de nous coucher. O, bon Dieu! pourquoi ces lézards ne font-ils pas la chasse aux misérables punaises, qui nous attendaient avec impatience pour se rassasier de nouveau de notre sang. Cette pensée s'empara de moi lorsque j'allumai la chandelle pour me convaincre si mes hôtes brutaux n'étaient pas campés sur le drap de mon lit. Oui, il y en avait de ces maudits insectes dans cet hôtel première classe. Soit, on s’accoutume assez vite à cela, aussi vite qu’en Hollande aux puces. Dans ces pays coloniaux on n’a pas de honte d'être familier avec cette vermine, puisque j'ai vu de bien grands personnages, sur les habits desquels on les voyait souvent se promener et qui les jetaient avec une certaine élégance devant vous à terre, en vous répondant d’un ton tout ordinaire, quand on attirait leur attention en disant: »Permettez-moi Monsieur, de vous débarrasser de ce petit insecte”. Ah, bah! »Comment? vous frémissez? Ce n’est qu'une punaise”. L’habitude est vraiment une seconde nature! Ce que je vous dis, c'est la vérité; et pourtant un hollandais, qui n’a jamais visité les colonies, aura de la peine à la croire?). En écrivant ces lignes je frémis encore à la pensée du moment où je fis connaissance pour la première fois de ma vie avec ces êtres dégoütants. J'espère que mes lecteurs me pardonneront de les avoir occupés de ce désagréable souvenir, que je dois à mon journal de voyage. Mais pourquoi dire les bonnes rencontres et ne pas mentionner les mauvaises ?
Le 41 Mars, nous fûmes surpris par une lettre du docteur Louis Lacaille *) de Saint- Paul, dans laquelle il avait la bonté de nous inviter à venir aussi vite que possible chez lui, puisqu'il avait reçu des lettres pour nous de la Hollande. On peut se figurer, que
1) Voir la Partie III de cet ouvrage (Reptiles).
2) Voir les notes 1. c.
3) Ce Monsieur avec qui nous avions eu le bonheur de faire connaissance par lettre avant notre départ de la Hollande, comme écrivain distingué sur la grande île Africaine, dont il avait visité les contrées situées sur Ja route de ‘Tamatave à Antanarivo, nous avait promis d'avance de nons faire un bon accueil et de nous être un bon conseiller.
nous élions très désireux d'apprendre quelque chose de notre famille et de nos amis, et que nous avions hâte d'arriver chez ce bon augure.
Mais nous voulions faire le trajet à Saint-Paul en chassant, et comme nous devions avoir pour cela une permission de Monsieur le Gouverneur, il ne nous restait plus rien à faire qu'à la lui demander; car la chasse était close, et l’on avait prescrit une loi, qui interdisait de tuer ou d'attraper des oiseaux de quelque manière que ce fût, sous peine d’une amende considérable. Ce n'était donc point du tout agréable pour nous de demander une permission de chasse à Monsieur le Gouverneur, puisque nous devions lui demander en même temps de chasser des oiseaux pour enrichir notre collection ornithologique. Néanmoins nous demandâmes une audience au Gouverneur, afin de le prier de nous donner son haut appui pendant notre séjour dans la colonie, et aussi pour obtenir une permission de chasse. La réception chez le Gouverneur Baron Darricau fut contre notre attente très bonne, car il nous reçut cordialement, nous donna l’assurance d'appuyer notre but et de nous donner la permission voulue, si nous voulions lui adresser notre demande par écrit. Nous nous hâtâmes de satisfaire à son désir, qui était naturellement le nôtre, et nous retardàmes notre voyage à Saint-Paul jusqu'après la réception de notre permis de chasse.
Le lendemain, je fis une petite excursion dans les environs de la ville afin de faire une petite chasse aux lépidoptères, coléoptères et autres insectes, mais elle ne me réussit pas comme je l'aurais désiré parce que les espèces qui volaient à ce moment, voltigeaient trop haut pour les capturer. Parmi les papillons c'était surtout le Papilio disparilis') que j'observai. Avec la plus grande peine j'obtins un butin minime, c’est-àdire: quelques petits coléoptères, appartenant aux espèces les plus communes. Pendant que je m'occupais de cette malheureuse excursion entomologique, M. van Dam avait reçu l'avis que notre bagage était débarqué; mais quelque agréable que füt cette nouvelle, une difficulté se présentait: nous ne savions pas du tout où le placer. À mon retour nous allämes encore le même jour à l'établissement du Butor, afin de prier la direction de prendre encore pendant quelques jours soin de nos colis, jusqu'à ce que nous eussions trouvé un endroit où les loger. M. Richard eut la bonté de nous accorder celte grâce, ce qui fit que nous profitämes de ce délai pour chercher un magasin convenable. Nous fûmes assez heureux pour en trouver un dès le lendemain à un prix assez modéré, par l'obligeance du Capitaine Regnier. Le local, que nous louâmes était encore assez spacieux pour nous servir en même temps de laboratoire zoologique. Installés convenablement pour nos affaires, nous désirions aussi changer notre demeure à l'hôtel Joinville contre une chambre garnie, que nous trouvâmes bientôt après dans la rue de Labourdonaye chez mademoiselle Elise Ormière, une bonne vieille, qui
1) Voir la Partie V do cet ouvrage (Insectes etc.).
connaissait assez le monde pour se voir entourée de plusieurs jeunes employés du Gouvernement, auxquels elle louait des chambres garnies. Nous n’étions pas très contents de demeurer parmi tant de gens, puisque à cause de nos occupations, nous aurions aimé la solitude. Enfin il n’en était pas autrement, et comme la maison était assez agréablement située au milieu d’un petit jardin dans le voisinage immédiat de la rue de Paris, nous acceptâmes la petite chambre, qui devait nous loger en société de notre domestique mulâtre. Elle devait nous servir de chambre à coucher et d'étude, de salle à manger et de réception. Enfin nous étions installés comme naturalistes non loin de notre laboratoire, qui était situé tout près du mouvement de la rade, dans l’ancienne maison de Samat.
Les premiers jours de notre déménagement, nous arrangeñmes de notre mieux notre petite demeure, et à peine en étions-nous venus à bout, que nous recûmes de Monsieur le Directeur de l'Intérieur le permis de chasse désiré, accompagné d’une lettre assez flatteuse !) ; ce qui nous encouragea à entreprendre bientôt une excursion de chasse dans les environs de Saint-Denis, afin de commencer nos occupations scientifiques depuis longtemps espérées.
Nous fimes notre premier tour de chasse le long du chemin, qui conduit de Saint- Denis à Sainte-Marie jusqu'à la rivière des pluies. Cette route avec laquelle nous avions déjà fait connaissance jusqu’au Butor, est bornée de chaque côté d'arbres Filaos (Casuarina laterifolia), qui ombragent des jardins et des champs plantés de cannes à sucre, situés au pied des montagnes. Dans la plupart de ces jardins se trouvaient aussi des Tamariniers (Tamarindus indicus) des Bananiers (Musa), des Manguiers (Magnifera indica), des Caféiers (Coffea arabica), des Flamboyers (Poinciania regia), des Cocotiers (Cocos nucifera) et des Vacouas (Pandanus utilis). Autour de presque tous ces arbres se tortillait le Vanillier (Vanilla planifolia). La chasse ne fut pas si heureuse que nous avions espéré, elle se borna à quelques espèces d'oiseaux, comme le Tec-tec (Saxicola borbonica) ?), des Cardinaux (Ploceus madagascariensis) *), des Serins (Crithagra chrysopyga)) et des Martins (Pastor tristis) 5). Les premières espèces se tenaient le long du chemin et ne nous craignaient point du tout; elles fon£ entendre incessamment leurs sons Tec-tec, en remuant continuellement leur queue et en faisant la chasse au vol aux mouches et aux mosquites. C'étaient surtout les Cardinaux, qui nous firent une impression agréable, par leur robe écarlate, qui se montrait le plus entre la verdure sombre des Casuarinas ; c'était seulement le mâle qui montrait cette jolie couleur. Nous observämes que ces oiseaux poursuivaient leurs femelles avec les plumes levées en l'air, si ardemment, qu'ils ne voyaient pas même le chasseur en quête. Leur son est monotone et consiste
1) Voir les notes I. c.
2) Voir p. 93 de la Partie IL de cet ouvrage (Mammifères et Oiseaux). 3) Idem p. 109. 4) Idem p. 154. 5) Idem p. 152. 9*
seulement, dans la syllabe fsil-tsit. Parmi les plus grands chanteurs que nous entendimes des oiseaux de l'ile de la Réunion, nous mentionnerons le gentil petit oiseau Crithagra chrysopyga; chez celui-ci domine la couleur jaune , et à cause de cela les habitants de cette île le nomment Serin, parce que son plumage a quelque ressemblance avec celui du vrai Serin de Canarie. Son chant a beaucoup de rapport avec celui du métis du Chardonneret et de la femelle du Serin de Canarie; il est doux et plein de mélodie el son faible appel consiste dans les sons: Pi-uit, pi-uit. Le Martin appartient au plus commun des oiseaux que nous renconträmes pendant cette excursion de chasse, et sa manière de vivre nous rappelait celle de nos Etourneaux. Ils se rassemblent dans les cimes des Filaos et Tamariniers et se bercent sur les branches en faisant entendre tour à tour pendant presque toute la journée des chants aigus el gais. Les autres oiseaux que nous observämes ce jour encore, étaient des Hirondelles (Collocalia francica) !), des Coutils (Loxia punctularia) *), des Senegalis (Estrelda astrild) *), des Bengalis (Estrelda amandava) *), des Cailles (Coturnix sinensis) 5), des Tourterelles (Turtur malaccensis)‘); ainsi que notre Moineau (Passer domesticus)*). Toutes ces espèces, excepté les Hirondelles, ont été introduites dans la colonie et s’y sont multipliées tellement qu’on les rencontre à présent partout dans l'ile. C'est Monsieur Poivre‘), qui introduisit le Martin de l’Inde, afin de détruire les insectes nuisibles à l’agriculture, il s’acquitte dignement de cet emploi; et c'est dans le même but que les habitants de l’île de la Réunion protègent les Moineaux; qu'on rencontre à présent à plusieurs endroits dans la colonie. Ils proviennent tous d'un seul couple à qui Monsieur Héry a donné la liberté au Butor, où ils commencèrent d’abord à se nicher et peuplèrent ensuite en peu de temps tout le voisinage par leurs descendants. Il est remarquable qu'après avoir peuplé aussi Saint-Denis, ils se dirigèrent vers Sainte-Marie, Sainte-Susanne et les contrées au vent el non pas vers la Possession, Saint-Paul et les contrées sous le vent, parce qu'ils ne parurent pas avoir beaucoup d'envie de franchir le haut rocher du cap Bernard. Pourtant ils surent trouver bientôt les champs cultivés situés derrière le cap escarpé, et arrivèrent après quelque temps à la Possession et plus loin.
Dans l'après-midi nous retournâmes à la capitale avec notre maigre butin et arrangeïmes tout ce dont nous avions besoin pour commencer le lendemain la préparation des peaux, des espèces les plus précieuses pour nous. Tandis que M. van Dam s’oceupait de la taxédermie, en société d'une énorme quantité de mouches, qui le tourmentaient assidûment pendant son travail, je tâchai de tenter de nouveau la fortune de Saint-Hubert. Ce jour là je fis mes courses cynégétiques le long des pentes du Bernard. Un nègre m'accompagnait et me conduisait d’abord sur un champ étendu avant d'at-
1) Voir la Partie II I. c. p. 67. 2) Idem p. 158. 3) Idem p. 158. 4) Idem p. 158. 5) Idem p. 162. 6) Idem p. 155. 7) Idem p. 154. 8) Voir les notes I. c.
teindre le terrain de chasse. Dans ce champ nommé la plaine de la redoute, on voit à quelque distance une poudrière et un peu plus loin un monument pyramidal, érigé par les Anglais en mémoire d’un jeune officier, tué sur ce lieu, dans un combat contre les créoles lorsque les Anglais s'emparèrent en 1810 de l'île de la Réunion. Sur ce simple monument situé sur une colline se trouvaient gravés ces mots: John Graham Munro, lieutenant du soixante-sixième régiment des grenadiers de S. M. B., mort à l’âge de vingt-deux ans en chargeant les créoles le 8 Juillet 1810; et, à l'autre côté, une inscription indiquait que les restes mortels des soldats tués du même régiment y reposent aussi.
Le champ entouré de Filaos et situé entre les hauts rochers du Bernard et la ville, offre un joli aspect. Autrefois on y donnait annuellement des courses, mais à présent il est destiné aux exercices militaires de la garnison. Du côté de la mer, c’est-à-dire au bout, le champ est borné par la caserne de l'infanterie et l’abattoir, dont nous avons déjà parlé. Arrivé au lieu de chasse je tuai d’abord, outre les espèces mentionnées du jour précédent, le petit Oiseau vert (Zosterops haesitata) *). La manière de vivre de ces oiseaux charmants me rappelait celle des Nectarinias. Les Zosterops tués avaient la tête tellement garnie de pollen d’une certaine fleur jaune, que je croyais voir au premier abord des plumes jaunes sur leur front. Ces oiseaux doivent se nourrir d'insectes vivant dans ces calices, ou bien du nectar qui s’y trouve. Ils vivent en petites bandes de quatre à six, incessamment en mouvement, examinant chaque calice des fleurs, souvent suspendus à leur tiges, en sautant lestes et rapides d’une branche à l'autre, ou bien comme les Moucherolles voltigeant sur leurs ailes, ils faisaient entendre par intervalle, un petit cri semblable à celui des Roitelets (Regulus); vraiment ces petits fripons me tinrent longtemps en extase et m'intéressaient tant, que j'hésilais en effet, à être assez barbare pour priver quelques-uns d’entre eux de leur vie pleine de charme, même au profit de la science. Les rayons du soleil commençaient déjà à pointer fortement, lorsque je me rendis avec un butin de 16 oiseaux vers notre laboratoire. Toute la journée nous nous occupâmes de la préparation de leurs peaux puisque nous avions l'intention d’aller en chassant à travers les montagnes à Saint-Paul, afin de faire la visite promise au docteur Lacaille. Dans la soirée nous engageämes encore un guide pour nous accompagner; après quoi nous jouîmes d'un bon sommeil, qui malheureusement ne devait pas être de longue durée, car à cinq heures du matin nos membres encore bien fatigués devaient se mettre de nouveau en mouvement.
Le 23 Mars nous nous mîmes en route pour Saint-Paul avec un petit nègre bien gros, portant notre bagage sur la tête. C'était pour la première fois de notre vie que nous faisions une marche de montagne; nous ne nous étonnâmes donc nullement que le
1) Voir p. 73, de la Partie IL 1. c, pl. 19. fig, 8,
noir robuste se moqua de nous, lorsqu'à peine arrivés au sommet du cap Bernard nous étions déjà tellement fatigués, que nous fümes obligés de nous reposer. L’intervalle de celte petite halte nous fût doublement utile par la vue du panorama magnifique, qui s'offrait à nos yeux. Au pied de ce rocher énorme nous vimes d’abord la ville régulièrement bâtie de Saint-Denis, avec ses nombreux jolis jardins, et plus loin se montrèrent les beaux paysages situés entre la ville et Sainte-Suzanne, auxquels la verdure claire donnait un effet éclatant au lever du soleil, dont les rayons rouges coloraient les diffé rents rochers de notre alentour. Tandis que nous étions ravis de ce beau spectacle, le noir s’amusait à siffler un air monotone, quand il fut interrompu par nos exclamations d'enthousiasme. Regardant de notre côté dans l’idée que notre attention était fixée sur le même objet que la sienne, il nous dit: » Myseu, gette a ly! Boullet que monte, Mal arrive! Bintôt Myseu, bon nouvel de France”)! Le nègre pensait que notre extase était causée par la vue du bâteau à vapeur qui portait la malle d'Europe; parce qu'il ignorait que c'était l'aspect riant des paysages qui nous charmait tant.
Quoique nous ne nous trouvions pas à une hauteur considérable au-dessus du niveau de la mer, nous éproyvions pourtant l'influence bienfaisante de l'air frais des montagnes, qui nous fit bien vite oublier la fatigue et rétablit nos forces, pour continuer la marche à peine commencée. Nous descendimes alors dans une vallée pittoresque parsemée çà et là de demeures en bois et de chaumières de montagnards, qui s'appliquent surtout à lhorticulture, ainsi que l’indiquaient de nombreux champs plantés d’Ananas délicieux, de Pommes de terre, de Tabac, de Maïs et de plantes légumineuses. [ei le chemin commençait à monter et nous conduisait sur un sentier bien étroit, ombragé de Tamariniers, d’Acacias et de Bambous. De temps en temps nous observions entre les bosquets épais d'Aloès, aux fliges majestueuses desquels une quantité d'Araignées (Epeira nigra) ?) avaient attaché leurs toiles, plusieurs maisonnettes et chaumières; dans quelques-unes de celles-ci on pouvait se procurer du rhum et des fruits. Par intervalle nous nous amusions à faire la chasse aux oiseaux connus et à recueillir des insectes, dont la plus grande partie consistait en araignées, et bientôt nous arrivämes à un petit ruisseau où nous eûmes le bonheur de capturer quelques Scarabées aquatiques (Dineutes praemoris, F.) *), des demoiselles de la famille des Libellulidées), amsi que des grenouilles (Rana mascareniensis) *). Nous poursuivimes, après ces captures minimes notre chemin en descendant dans un petit ravin où nous déjeunâmes auprès d’une cataracte. Montant ensuite à travers des terres parsemées de bosquets de Mimosas et couvertes de fougères et d’autres plantes de montagne ou entrecoupées par des jardins potagers, nous arrivâmes sur un grand plateau. Ici le sentier anfractueux courait entre
1) Voir les notes I. c. 2) Voir la Partie V I. c. 3) Idem. 4) Idem. 5) Voir la Partie II de cet ouvrage (Reptiles).
des roches et des cailloux roulés d’une grande dimension), qui s’y trouvaient en grande quantité. Nous descendimes ce terrain, curieux non seulement pour le savant, mais aussi pour le simple voyageur, qui est frappé de ce spectacle géologique et qui est étonné de la transformation de ces énormes pierres. Le chemin qui conduisait au vallon était d'une pente très rapide et pavé de roches unies, bordé des deux côtés d’Acacias, qui nous empêchaient de voir la profondeur du ravin. Plusieurs fois nous pensämes nous casser le cou en descendant, tant les jambes se fatiguaient. Lorsque nous nous disposions à monter la crête de la montagne suivante, d’une hauteur de 649 mêtres, nous fûmes arrêtés par une société de messieurs, qui nous invitèrent à partager leur déjeûner. Ne voulant pas abuser de leur hospitalité, nous n’acceptâmes qu’un verre de vin; cette boisson rafraïchissante nous fit du bien par la grande chaleur et la fatigue qui nous tourmentaient. A table nous fîimes la connaissance du Directeur des hôpitaux, lesquels se trouvent au Grand-Chaloup?), et qui nous donna l'occasion de les visiter. Ces maisons sont établies là comme asyle pour ceux qui souffrent des maladies contagieuses, qui parfois sont introduites par les émigrants de couleur, afin d’en prévenir la propagation. Aussi les navires qui sont désignés à la quarantaine doivent mouiller ici sur la rade. Après que nous eümes visité ce Lazaret, nom que notre guide donnait à ces établissements sanitaires, nous fimes nos adieux au Directeur hospitalier et à ses compagnons, qui avaient eu encore la bonté de nous accompagner jusqu’au pied de la route, que nous devions grimper pour franchir le sommet du Grand-Chaloup. Après une marche pénible, qui fit plier nos genoux, nous arrivämes sur un plateau où plusieurs boeufs Malgaches (Bos indicus var.) 5) païîssaient; nous le franchîmes, pour descendre le long d'un sentier mal pavé, dans un lit d’une rivière où le paysage était magnifique. Notre guide nous indiqua une pierre sur laquelle était gravée une croix. Il prétendait qu'on avait massacré sur cette pierre un prêtre et que pour cette raison ce lieu charmant portait le nom de: Ravin du malheur, qui fut néanmoins pour nous un lieu de bonheur, parce que nous tuâmes là pour la première fois un gobe-mouches (Muscicapa borbonica) *). L’agréable fraicheur, qui règnait dans ce vallon attrayant répara assez nos forces pour nous permettre de continuer le chemin jusqu'à ce que nous arrivämes peu de temps après au rempart, pour descendre la bonne route) des voitures jusqu’à la Possession. On conçoit que notre promenade était à présent plus facile que sur le sentier que nous venions de quitter. Nous regrettämes vivement de n'avoir pas pris cette route depuis Saint-Denis même ; c'était la faute de notre guide, qui avait pris le chemin le plus court, mais aussi le plus difficile. Suivant plus directement le long de la côte, il était plus proche pour
1) Voir les notes I, c.
2) C’est le nom que porte la ravine que nous passûmes, 3) Voir les notes I. c.
4) Voir p. 15 de la Partie II.
5) Voir les notes I. c.
des nègres et des montagnards, mais non pas pour des Européens à peine arrivés dans la colonie et qui d'ailleurs n'avaient jamais fait de course dans les montagnes. C'était à peu près le sujet de la discussion entre le guide et nous, lorsque le panorama du bourg de la Possession s'offrit à nos yeux, bordé à droite par la savane du point des &alets et la mer, à gauche par une muraille de rochers ressemblant à des montagnes vertes.
Nous arrivämes encore juste à temps pour le départ de l’espèce d’omnibus, c'est-à-dire de voiture ouverte, dans laquelle nous primes place pour la ville Saint-Paul. Le peu que nous pûmes observer en passant du bourg de la Possession nous indiqua de la misère. Le village consiste en une simple chapelle entourée par quelques maisons de campagne, de plusieurs petites échoppes et de maisonnettes et d’un bon nombre de chaumières, qui dominent ce pauvre quartier. Le chemin, qui nous conduisait à Saint-Paul est bien agréable pour celui qui aime à voir de la diversité dans la nature, car une grande partie du paysage du côté des montagnes est d’une verdure Iuxuriante, tandis qu'une grande plaine aride longe la côte jusqu'au dit Point des galets. Dans l’un se voient des champs plantés de cannes à sucre et de maïs, parsemés çà el là de maisons de campagne aussi simples que sa verdure. Le contraste du côté opposé est cependant grand, puisque dans la vaste savane aride se trouvent des cases de noirs parfois pareilles aux porcheries de la Hollande, mais le plus souvent moins bien construites. Heureux habitants, patriciens et plébéiens, ou plutôt blancs et noirs, qui vivez dans la simplicité même. Heureux enfants de la nature, qui vous contentez de pauvres chaumières et de châlets en bois, inférieurs quant au luxe de vos frères de la mère-patrie, mais plus propres à vous loger, créoles travailleurs et travailleuses insouciants de la vie européenne, quoique dans la même coterie, mais dans un état plus primitif. Comme J'aimais ce parage de contrastes, si visiblement exposés par le créateur des créateurs, dans une robe de simplicité tout à fait différente. Combien les impressions que me fit le trajet par ce paysage, m'élaient bienfaisantes au coeur et douces au souvenir. La plus grande partie de la route était bordée par des Filaos et les champs entourés par des haies épaisses d’Aloès, qui montraient leurs feuilles menaçantes de tous côtés. Après avoir passé la rivière à Marqué nous arrivämes au fleuve des galets’). Pour un étranger il était étonnant de passer en voiture une rivière, mais comme son lit était à peine couvert d’eau et au contraire encombré par une quantité de rochers et de galets, on peut très bien se figurer qu'il a été facile de faire une route assez praticable pour hommes et voitures durant la belle saison. Néanmoins cette rivière n'offre pas toujours un aspect si paisible. Oh non! dans les temps des pluies et des orages elle devient active, même tellement, qu’elle se change en torrent, nourri par la masse d’eau des montagnes, qui s’y vient jeter avec force, au fur et à mesure, que les sources innombrables se remplissent et que les bords de leurs entonnoirs sont
]) Voir les notes I, c.
dépassés par l'élément terrible, qui entraîne souvent dans sa violence des rochers énormes et de gros arbres déracinés pour les confier aux flots de l'Océan indien. Alors la traversée occasionne bien de la peine aux voyageurs qui doivent se rendre d’un bord à l’autre; car il est presque impossible de passer la rivière des galets dans un tel moment. Le gouvernement de la colonie a eu soin pourtant de mettre dans ces moments critiquas à la disposition des voyageurs, des hommes hardis qui les portent à cheval sur leurs épaules à travers la rivière. Cette rude traversée à souvent alors pour résultat que porteur el voyageur sont trempés jusqu'aux os, sans compler la crainte du dernier de se noyer ou d’être entraîné par le courant, qui est quelquefois dangereux.
Après notre passage bizarre, la route vers Saint-Paul nous offrit beaucoup à observer. Partout nous vimes des monticules, des collines et des vallons: la plupart couverts de belles cannes à sucre, tandis que çà et là, sur les pentes des montagnes, les longues cheminées blanches des sucreries se montraient au milieu de la fraiche verdure de l'entourage. Après avoir passé un aqueduc de montagne d'où l’eau tombe avec force, et qui a quelque rapport avec un cataracte en miniature, le panorama devenait de plus en plus beau. Pour un moment on voit la ville de Saint-Paul et ce moment nous mit en exlase; heureusement pour nos nerfs qu’elle fut bientôt voilée par une allée de hautes filaos aboutissant à la route, qui partageait des champs couverts de cannes à sucre et de cotonniers pour se changer de nouveau en une allée d’acacias et aboutir aux trois ponts jetés sur le joli étang de Saint-Paul, et qui rejoignait le chemin conduisant à la ville située si pittoresquement. C’est dans cet endroit que s'élevait jadis la ville de Saint-Paul, mais on n’y voit à présent rien d'autre qu'une grande plaine parsemée d’humbles chaumières entourées de haies d’acacias et d’arbrisseaux de pignons d'Inde. Au loin l'oeil se repose sur la verdure des tamariniers qui fait une agréable impression et un bon contraste avec la teinte jaunâtre de cette plaine aride, dans laquelle quelques dattiers et cocotiers élèvent leurs couronnes majeslueuses comme si c'élaient des saules pleureurs sur un territoire désolé, j'allais dire un cimetière. Qui, je trouvais ici la vue monotone et pourtant d’un autre côté gaie; comment expliquer ce que J'éprouvais? Je ne sais! Dans ce moment là j'étais comme un petit enfant, qui n’a pas encore sa propre volonté, à qui l’on demande quelque chose. Il vous répondra de deux façons, tantôt: oui, tantôt: non. Eh bien, je dois parler ici à peu près de la même manière, c’est-à-dire, être à la fois aflirmatif et négatif.
Tächons pourtant de peindre le tableau qui se dévoila devant mes yeux, lorsque je passai pour la première fois de ma vie ces trois ponts. Oh! celte vue avait un cachet que je ne puis définir qu'imparfaitement, et pourtant je veux faire comprendre à mes lecteurs les émotions de ce moment. Cette vaste nappe d’eau au milieu de cette plaine aride renfermait plus que je ne pensais en l’observant à la hâte. Cet étang enclavé entre
des collines verdoyantes couvertes de petits îlots d’une verdure luxuriante bordés de
jolis arbres élevant leur feuillage dans un ciel d'azur et une atmosphère limpide, ainsi que des superbes veloutiers argentés (Tournefortia argentea) ') d’ajoncs épineux, d'espèces de papyrus et de graminées les plus variées, parsemées de fleurs des champs, offrait en un mot une des plus fraîches et des plus riantes vues situées dans le voisinage immédiat d'une vraie savane, qui rappelle les oasis dans le grand désert d'Afrique. Ce lac se divise en deux bras dont l’un s'étend vers le rivage de la mer et l'autre le long de la route, qui conduit à la ville de Saint-Paul. (Çà et là on voit des troupes de pêcheurs plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture, en société de canards barbotants et d’autres oiseaux aquatiques prenant leurs ébats vers un troupeau de boeufs malgaches, qui paissent non loin des marécages. La pêche dont les habitants du rivage, nommé le bout de l'Etang, s'occupent presque tous est principalement celle des Cabots, petits poissons appartenant à la famille des Gobioïdes dont le principal est celui connu dans la science sous le nom d’Eleotris nigra?). Dans certaines saisons de l’année cet étang est peuplé aussi d’une foule d'oiseaux aquatiques parmi lesquels on remarque quelquefois des flamants *); des canards sauvages, ou comme les créoles disent des sarcelles (Dendrocygna viduata”) ainsi que notre poule d’eau (Gallinula chloropus 5) habitent pendant toutes saisons l’éfang de Saint-Paul.
Nous poursuivimes le chemin qui était orné un peu plus loin de chaque côté, de maisons de campagne entourées de jolis jardins, presque tous pourvus de cocotiers et de dattiers, qui donnaient un aspect tout à fait tropical à cette charmante contrée. Lorsque la voiture s'arrêta devant l'hôtel où nous voulions descendre, la maîtresse s’avança vers nous, voyant que nous élions étrangers, pour nous demander si nous étions ces Messieurs Hollandais que le docteur attendait depuis longtemps. Notre réponse fut naturellement aflirmative. Elle nous dit alors que le Dr. Lacaille lui avait ordonné formellement de ne pas nous donner de logement, puisqu'il avait arrangé une chambre pour nous recevoir et nous loger chez lui, tout le temps que nous passerions à Saint- Paul. Nous nous rendimes alors immédiatement à la demeure du médecin, où nous renconträmes l’homme que nous estimions déjà avant notre départ d'Europe, et qui nous tendit cordialement la main, nous souhaitant la bien-venue sous son toit. La réception était digne de l’homme, car il nous mit d'abord à notre aise et nous remit des lettres et les journaux qu'il avait reçus pour nous de la patrie lointaine. Dans ce moment de bonheur nous apprîimes avec plaisir et reconnaissance que nos parents et nos amis Jouissaient d’une santé parfaite et qu'ils brülaient du désir d'apprendre notre bonne traversée.
Comme nous ne pouvions passer que peu de temps à Saint-Paul, il ne nous restait
1) Voyez les notes 1. c.
2) Voir la 3me partie.
3) Voir p. 144, de Ja 2me partie.
4) Voir p. 143, de la même partie.
5) Voir p. 136, de la même partie.
qu'à observer fugitivement les choses remarquables de la ville et des environs. La ville bâtie irrégulièrement est entrecoupée par des rues longues et droites. Parmi les édifices publics on voit la cathédrale François Xavier, bâtiment spacieux, mais très simple et sans la moindre valeur d'architecture. Puis on y trouve une caserne, un hôpital militaire, une prison et un grand marché. L'ancien magasin de la compagnie des Indes devant lequel se trouve une belle fontaine est le seul édifice remarquable que nous y ayons vu. Ce qui est bien digne d’être observé, c’est un pont en fer magnifique d’une longueur de 131 mètres et d’une largeur de 3,94 mètres, qui se trouve au bord de la mer pour faciliter les chargements et les déchargements des navires sur rade. Aussi la rade est ordinairement plus tranquille qu'à Saint-Denis; ce qui fait qu'on y voit le plus souvent plusieurs navires.
Quoique la ville de Saint-Paul offre peu de curiosités, ses environs sont au contraire pittoresques et les paysages splendides. Parmi ces jolis points de vue appartient surtout le Bernica, cette magnifique pièce d’eau enclavée entre de hauts rochers escarpés, ainsi que la Manchi. Du haut du rempart on jouit aussi d’un aspect riant du panorama de la ville même. Il était bien dommage que nous ne pouvions pas observer à notre aise dans ce court séjour les superbes environs de la ville et que nous devions remettre nos excursions à une prochaine visite. Nous eûmes la bonne chance de faire la connaissance d’un ancien capitaine au long cours, M. Breton qui était élabli comme négociant à Tamatave sur la côte orientale de Madagascar, mais qui passait la mauvaise saison à la Réunion chez son ami le docteur Lacaille. Une lettre de recommandation de cet homme aimable à l’ancien maire de la Possession, Monsieur de Fondaumière, nous fut très utile. Le 24 Mars nous fimes nos adieux à M. Lacaille avec la promesse de revenir aussitôt que possible, pour faire des excursions dans les environs de cette charmante contrée. Nous retournâmes alors à Saint-Denis, avec l’idée de passer quelque temps chez M. de Fondaumière afin d’y attendre le départ du bateau pour la capitale. En arrivant à la Possession nous allâmes de suite chez ce Monsieur, qui habitait une gentille maison de campagne au milieu d’un vaste champ planté de cannes à sucre, près des bords de la rivière des Lataniers.
Le vieillard nous reçut à bras ouverts lorsqu'il eut appris par la lettre de M. Breton, que nous étions des Hollandais. Il était hors de lui de joie, et les larmes d'émotion lui venaient aux yeux; il nous souhaita la bienvenue dans sa maison, disant que c'était Dieu seul qui lui avait donné le bonheur de recevoir sous son {oit, encore avant de mourir, des gens d’un pays qu'il aimait tant. Dans les premiers moments de notre visite, nous élions étonnés de cette manière de recevoir, ne sachant pas encore que c'était le prélude d’une petite histoire qu'il allait nous raconter et que je reproduis ici en peu de mots. C'était justement”, nous dit-il, hier soir que je racontais à un de mes amis
M. César, qui demeure tout près d'ici et avec lequel j'aurai l'honneur de vous faire 10*
faire connaissance, le bon accueil que j'avais toujours recu des Hollandais à Java. Je n'oublierai jamais mon heureux séjour parmi eux; et ce doit être pour moi un vrai bonheur et un saint devoir d'en rendre hommage à un Hollandais, et d'être envers lui encore avant de mourir, ce qu'ils ont été pour moi, par l'hospitalité sans bornes que j'ai reçue chez eux à Batavia. Oui, Messieurs, toute la soirée nous avons parlé de vos bons compatriotes et vanté leur excellent caractère. Comprenez-vous maintenant, que le ciel vous amène chez moi, que le bon Dieu a daigné remplir mes voeux sincères ? Profitez en done de bon coeur et acceptez l'hospitalité que je vous offre, comme une simple preuve de la haute estime que je porte à votre nation”.
Nous étions émus par son récit, et la connaissance que nous fimes avec lui nous charma tellement qu'elle devint une amitié sincère, comme dans la suite plusieurs pages de ma relation prouveront, J'espère, assez clairement à quel point nous admirions les qualités de cet affable vieillard.
Comme l'heure du départ du bateau approchait, nous échangâämes des adieux chaleureux, en lui donnant l'assurance de nos parfaites considérations pour sa personne et en lui promettant que chaque fois que nous reviendrions dans ces environs nous proliterions de son hospitalité généreuse. Nous passämes par le même chemin que nous avions suivi en voiture lors de notre départ pour Saint-Paul, et qui nous conduisit maintenant vers la plage où les bateaux destinés à la communication par mer entre ce bourg et Saint- Denis élaient mouillés dans les galets. J'emploie cette expression parce que ces bateaux sont tirés à sec, comme chez nous les bateaux pêcheurs dans les villages situés sur le bord de la mer, comme à Schéveningue, Katwijk, Noordwijk, Zandvoort ete. '). Autrefois ces bateaux de petit cabotage trouvaient un abri dans le petit havre naturel *formé par le ravin de la Possession, alimenté par les deux ruisseaux Lafleur et Montfleury, mais depuis 4829 il est devenu tellement comblé de galets par la mer, que les bateaux n’y peuvent plus entrer ni en sortir. C'était alors que leur départ et leur arrivée se faisaient par des procédés primitifs et sauvages; c’est-à-dire, que les bateaux qui abordaient ces rives pierreuses semées de galets roulés, plutôt que la plage sablonneuse de la Possession, faisaient des efforts brusques pour mettre la proue en mer ou la poupe à terre; après quoi on les halait à grand renfort de cordes et de bras, au signal d'un tapage infernal, de cris étourdissants des sommiers humains, qui firent chavirer maintefois sur les galets roulants les bateaux chargés de passagers dont les moins lestes tombaient dans l’eau ou sur un lit trop dur, se mouillant ou se blessant, à l’effroi de ceux qui étaient les spectateurs, soit à terre soit dans le bateau, d’un débarquement aussi primilif que barbare. Par les soins du Gouvernement on remédia cet inconvénient par le creusement d’un petit bassin dans le ravin, sur la place même où jadis
1) Voir les notes 1. c.
se trouvait le havre naturel, pour abriter les bateaux et pour établir un embarquement et un débarquement plus civilisé, moins dangereux et plus commode pour les voyageurs. Mais cette bonté du gouvernement ne fut pas récompensée par la nature, car la passe de ce petit barachois fut bouchée par des galets. Ce malheur fit renaître l’anomalie d'embarquement et de débarquement dont nous mêmes fümes témoins, chaque fois que nous visitèmes la Possession. Le nettoyage et l'entretien du barachois coûtant trop au gouvernement, on à abandonné ce travail trop fréquent. Depuis ce temps le gouvernement a accordé à M. Teschère, maire-adjoint de la commune de Saint-Paul de placer sur la rive un pont débarcadère avec des échelles de cordes pour rendre le débarquement et l’embarquement plus facile, mais comme les bateaux appartiennent à différents propriétaires, il n’est pas permis d’y accoster avant de payer une certaine somme à l'entrepreneur, qui lui aussi possède des bateaux faisant le cabotage à Saint-Denis; de plus dans ce métier de caboteurs il existe aussi une concurrence extrême, jaloux comme ils sont les uns des autres. Aussi les ponts débarcadères qu’on voit dans la colonie, sont bien commodes pour le chargement et le déchargement des marchandises, mais non pas pour des voyageurs civilisés, surtout pas pour les voyageuses, qui sont obligées de monter ou de descendre une échelle de corde du bateau ballottant incessamment, ou bien elles doivent prendre place dans une espèce de tonneau, pour se faire hisser o
glisser dans l'air en faisant des pirouettes avant d’aborder. Ce spectacle bizarre nous fit souvent penser involontairement à l’embarquement ou au débarquement des bestiaux en Hollande. Oui, ce sont des affaires encore bien primitives pour une colonie civilisée comme l'ile de la Réunion, mais il est à espèrer qu'avec le temps cetle manière de prendre la mer dans un bateau se changera pour le mieux.
À peine le bateau avec lequel nous devions faire la traversée à Saint-Denis était-il lancé à la mer que nous y sautâmes comme des singes, ne voulant pas nous risquer de chavirer avec lui. Bientôt après il se mit en route ramé par une demi-douzaine de noirs de différentes races, qui ramaient tous debout. C'était pour nous bien étrange à voir, d'autant plus que la plus grande partie de ces marins de couleur étaient à moitié nus. Nous élions aussi étonnés de leur force; ils ne perdirent pas un moment courage dans leur travail pénible; si quelquefois un instant de fatigue interrompait la marche du lourd bateau ils prêtaient de suite l’oreille au commandement du patron. Celui qui porte ce nom est l’homme qui gouverne et qui pour arriver promptement, les encourage à reprendre les forces en excitant leur ardeur par les termes en sa langue créole !): Allons, mes enfants! Ne mollissez pas, garçons” ete. Un moment la vitesse avec laquelle notre bateau coupait les flots était grande; surtout lorsqu'un autre bateau
faisant le même service était à côté du nôtre. Les rameurs battaient alors la mer
1) Voir les notes 1. c.
avec fureur en chantant ou plutôt en criant leurs airs créoles, en frappant en même temps de leurs pieds la mesure d’une rude manière contre le bastingage. Ce trajet n'était pas très agréable, en outre nous étions en société de gens qui éprouvaient constamment le mal de mer et l’espace du bateau, dans lequel nous devions nous mouvoir était si pelit que nous étions assis serrés les uns contre les autres. Heureusement que la vue de la formation curieuse des roches nous donnait assez de distraction pour nous amuser à notre manière. Le premier rocher qui attira notre attention est celui du Ravin à Malheur, lequel consiste principalement en couches basalliques d’une forme assez extraordinaire, puisqu'il offre une face rompue en cercle, à l'instar d'un disque solaire. La copie d'un croquis de feu M. l'ingénieur Maillard’) offre à mes lecteurs plus visiblement cette formation de rocher, où l'on observe des filons verticaux et dont les prismes basaltiques horizontaux, se redressent à mesure que le plan du filon change. Ce rocher n’est pas haut, et la cascade petite, quoique dans la saison des pluies elle devient assez grande et offre une vue magnifique, surtout quand les rayons du soleil y pointent; alors elle ressemble à un jet d’eau d’or, changeant en diverses couleurs, pareilles à celles de l’arc-en-ciel. Mes lecteurs qui ont eu l'occasion de voir le Colospenthe chromocrene, peuvent se faire une idée de cette beauté naturelle, ayant contemplé cette scène artificielle.
En naviguant le long des divers rochers situés entre la Possession et Saint-Denis, on observe combien ‘ ces vastes murs du littoral sont corrodés et profondément fouillés, ce qui est de plus admirable puis-
Vue du Ruvin à Malheur du côté dela mer. qu'ils sont d’une grande dureté. C’est le mouvement continuel de la mer, qui jette ses lames depuis des siècles contre ces rochers déformés, devenant mouillés et resséchés alternativement par un soleil ardent. On remarque cette action corrosive ordinairement entre 2 et 8 mètres au dessus du niveau moyen de la mer. C'était bien visible au haut rocher nommé ”Gouffre”, dans lequel elle à creusé un trou profond recevant à chaque instant les fortes vagues, qui continuent la dévastation régulière de cet énorme bloc basaltique en se brisant continuellement.
De même que le géologiste aurait observé attentivement ces merveilles du règne volcanique, le zoologiste aurait contemplé avec nous la quantité d'oiseaux aquatiques *),
1) Voir les Notes sur l’île de la Réunion par L. Maillard, p. 116. pl. XII. 2) Sterna stolida, voir p. 149, de la 2me partie.
qui habitaient ce monument de la nature. Mais ces habitants ne sont pas hors de la portée des hommes sur cette hauteur inaccessible à la vue, car les montagnards leur donnent la chasse pendant la nuit d’une manière aussi dangereuse que curieuse. Cestà-dire qu'ils descendent le long d’une corde vers l'endroit où ces oiseaux se trouvent rassemblés en quantité à côté les uns des autres, pour les prendre par un long gluau pendant leur sommeil. Ainsi privés de leur liberté ils perdent bientôt la vie pour être vendus le lendemain crus ou boucanés au bazar de Saint-Denis, où ils sont recherchés par bien des créoles, comme un mets excellent, dont le goût doit rappeler celui du hareng saur. Ces oiseaux portent ici le nom de Macoua, probablement à cause de leur couleur foncée, qui rappelle celle des nègres d'Afrique connus sous ce nom. Il était aussi curieux de voir trois palmiers (Lafania borbonica) qui s'étaient enracinés dans la mince couche de terre, qui remplissait les fentes de ce rocher’). Le vent aura certainement jeté là quelques graines de cet arbre, peut-être bien de la plaine des galets. Un moment après l'observation de ce phénomène, le bateau |
était arrivé vis-à-vis le ravin Saint-Jacques, rocher d’une hauteur de 80 mètres; qui est aussi remarquable à cause de ses couches basaltiques d'une forme assez régulière et jolie, servant de lit à un petit torrent. A ce même endroit nous vimes quelques Pailles en queue *). Ces = vrais oiseaux des tropiques voltigeaient en l'air cher-
chant une fente pour se reposer d’une longue journée maritime. Il était curieux de les voir se rendre dans =
mulütude de trous celui qu'ils habitent.
de la mer.
Après avoir longé la côte pendant trois heures nous arrivàmes à travers du cap Bernard. Cette falaise d’une hauteur de 200 mètres environ, est très remarquable aussi, quant aux couches de ses prismes basaltiques, qui s'étendent en colonnes régulières en ligne verticale. Dans ce rempart d’un sol primitif, on observe que ces couches de basalte sont alternées par des laves, des tufs et des terres végétales, plus où moins torréfiées, parsemées à plusieurs endroits d'espèces de grés, comme des Conglomérats *) et des Agglomérats ) à gangues rocaleuses ou boueuses. C'était dans ce rocher qu'on effectuait le travail important du tunnel, qui doit conduire au chemin qu'on va faire le long de la côte que nous venions d'observer rapidement, et qui aura jusqu'à la Pointe aux Chiendents, une longueur de 838 mètres à une hauteur de 26 mètres au-dessus
2) Phaëton candidus voir p.138, de la 2me partie.
4) Idem.
du niveau de la mer. La route aura une largeur de 5.50 mètres et s’élargit jusqu'à 6.50 mètres à la voûte, tandis que la hauteur sous clef est de 7 mètres).
IT Te
me Pi] un pe IIS Tri
mL NT EE — TETE Lu
qu (LL
Qt AATTTINE “TE
ni ne SE LM 7 Latine
dl LI Ho TIRER |
Wu
n Œ TNT ii
— /| sl. Pa w tin = == 2] je
T2 — Mi
ous MCMmnnn Ur, run dll IN eur !
Ke , om
a Heu UT Ms TAN
Vue du Cap Bernard du côté de la mer.
Notre séjour à Saint-Denis ne fut pas de longue durée, puisque trois jours après nous relournämes à la Possession, faisant hommage à l'invitation de M. de Fondaumière. Mais pendant ce court relâche dans la capitale nous eûmes encore le bonheur de faire connaissance avec un collègue bien savant et très affable. Cet homme bien expert dans l'histoire de la faune de Madagascar et de ses dépendances, était le docteur Charles Coquerel?), Hollandais de naissance et fils du pasteur wallon célèbre Athanase Coquerel, qui résida longtemps à Amsterdam. En sa qualité de vice-président de la Société Impériale d'acclimatation et d'histoire naturelle, il nous invita à assister à la prochaine séance de la dite Société ce que nous acceptâmes pour une autre fois. La connaissance de ce naturaliste distingué était pour nous un vrai trésor, puisqu'il connaissait beaucoup de choses importantes relatives à l’histoire naturelle du pays que nous avions l'intention d'explorer, et où lui-même avait résidé pendant quelque temps.
De la même manière que nous avions fait le voyage de la Possession à Saint-Denis nous y retournâmes en bateau le 30 Mars, pour loger quelques jours chez notre bon vieillard, qui dès notre arrivée nous reçut cordialement. En tenant parole de nous aider
comme il pouvait à obtenir des objets d'histoire naturelle, il nous fit faire connaissance
1) Voir pag. 61 et les notes I. c.
2) Voir les notes 1. c.
avec un de ses amis, Monsieur Antoine Rélout, vieillard excellent comme lui, un des plus notables du quartier et grand amateur de la chasse et de la pêche. J'ose dire le plus célèbre de la colonie. À peine nous avait-il tendu la main et appris notre but de voyage, qu'il nous invita à une grande journée de chasse et de pêche, qu'il allait faire en société de sa famille et de quelques-uns de ses amis, au Point des Galets. Cétait une véritable excursion à la naturaliste de laquelle nous étions enchantés. Cette invitation si imattendue, mais désirée bien des fois, devait avoir lieu le lendemain de grand matin. Pendant toute la journée nous causämes de ce jour de fête, dont M. de Fondaumière nous fit entrevoir tant de plaisir, puisque lui-même avait assisté bien des fois à cette grande récréation que la famille Rétout donnait annuellement. Le 31 Mars nous allèmes done en société de M. Rélout et de sa belle-fille au camp, qu'on avait déjà arrangé pour recevoir convenablement la famille et les invités. Une charrette attelée de quelques mulets fut désignée pour nous conduire par la savane vers le lieu où le bivouac était installé, consistant en trois tentes de campagne dont la plus grande était destinée à notre logement. A peine arrivés nous y rencontrâmes les fils de notre hôte, MM. Antoine, Grégoire et Jean, ainsi que M. Barbe et les fils aînés des deux premiers, qui devaient rester tout le temps avec nous au bord de la mer. Ces messieurs nous souhaitèrent avec empressement le bonjour et la bienvenue. Plusieurs domestiques et pêcheurs étaient réunis non loin de là et s'occupaient à arranger leurs petites affaires. Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous profilämes de ce moment d’arrangement du campement pour faire une pelite excursion de chasse en société des messieurs mentionnés, qui ne devaient être que spectaleurs, puisque le jour suivant l'ouverture de la chasse aurait lieu et que nous seuls avions la permission de chasser avant ce temps légal. Une quantité de chiens courants, qui ressemblaient à la race terrier anglais, nous suivait pour se mettre à la piste du gibier, car sans cela on n'aurait pas eu le bonheur de üürer quelques lièvres (Lepus nigricollis) ‘) et des perdrix (Perdix striata)*). La chasse fut très fatigante, ayant lieu dans une savane pleine d'herbes piquantes et accidentée par des collines de sable, sous une chaleur étouffante, qui fit que les chiens n'avaient pas le flair voulu. Après quelques heures de chasse, nous retournâmes au camp où l’on nous attendait avec le diner; en outre le lendemain on devait célébrer l’ouverture de la chasse, et les chasseurs et chiens avaient besoin de se reposer. Dans la nuit on se proposait de faire la pêche au requin, qui nous intéressait fort. Pour l'exécution de cette pêche on avait eu soin de placer au bord de la mer une charogne de mulet, qui devait servir d’amorce aux squales. La pêche se fait de la manière suivante. A une longue forte corde est attachée une chaine solide pourvue d'un grand croc, garni d’un morceau de la charogne. Celte ligne se trouve à une
1) Voir les notes I. c.
2) Voir pag. 120 de la Partie II.
grande distance dans la mer et est soutenue près de la côte par des tréteaux. Au bout de la ligne se trouve à terre une petite ficelle attachée à un bon soutien, qui sert à indiquer si les requins mordent à l’appät; car alors elle se brise. On est donc obligé d'avoir bien l'oeil sur cet indicateur, afin de faire filer la corde au moment que le monstre mord. M. Rétout père élait grand amateur de cette observation, car toute la nuit il resta assis dans un fauteuil au bord de la mer tout près de la ligne. Quant à nous, quoique amateurs aussi, nous élions tellement fatigués par la chasse que notre corps avait besoin de quelques heures de repos. Mais notre sommeil ne fut pas de longue durée, car à peine élions-nous assoupis que les cris retentissants des pêcheurs nous réveillèrent et nous annoncèrent qu'on avait attrapé un requin. Aussi vite que possible tout le monde fut debout et courut vers le lieu de pêche, afin de donner la main pour hâler le monstre à terre. (C'était curieux de voir avec quelle force il battait avec sa queue la plage de manière que les galets étaient lancés à une grande distance. Pendant une demi-heure il lutta contre la mort et mourut après une grande perle de sang. L'animal était femelle et mesurait plus de 12 pieds. Deux heures après on eut le bonheur d'attraper un autre individu, un mâle qui était de quelques pieds moins grand. Outre ces requins, nous prines encore quelques rémores'), qui étaient attachés sur la peau de ces tigres de mer.
Après que les pêcheurs leur eurent ouvert le ventre, pour en retirer le foie, nous reçümes les corps pour les disséquer, travail que nous remîmes néanmoins Jusqu'au lendemain. Déjà de grand matin les fils Rétout, ainsi que les autres, se rendaient à la chasse, landis que nous nous occupions de la dissection des requins acquilats (Acanthias vulgaris). Nous fimes ce travail plutôt pour nous habituer à disséquer en plein ar sous un ciel tropical et sur un sol de galets, au lieu d’une table convenable, que pour conserver ces animaux qui n'offraient rien de curieux pour la science. En peu de temps nous avions effectué cette besogne, mais non pas sans difliculté, car on conçoit qu'il y avait une grande différence entre notre manière de travailler et celle des préparateurs au muséum de Leyde, s'occupant toujours à leur aise dans un bon laboratoire. Notre laboratoire champêtre au contraire se trouvait dans cette vasle savane, connue sous le nom de Point de galets. Elle est bien digne qu'on la connaisse un peu de plus près, car c’est le théatre de phénomènes assez curieux; c’est-à-dire qu’on y observe très visiblement l’action de la mer contre les falaises de la partie boréale de l’île dans les débris déposés ici le long de la côte en quantité considérable. Ce sont les morceaux de rochers brisés par les lames et constamment roulés par elles qui sont le sujet de ces phénomènes. Passons un moment dans ce champ de cailloux, dont la vue seule vous donne une triste impression, car autour de vous vous ne voyez rien que du sable,
1) Il se trouve plusicurs espèces de remores (Æcheneis) à l’île de la Réunion. Voir la Partie IV.
tantôt plat et couvert de longues herbes, de mimosas et d'autres plantes piquantes , parsemés de cactus à cochenille, ombragés à quelques endroits par les couronnes des majestueux lataniers (Latania borbonica), bordés de loin par des casuarinas, des acacias et des dunes rases. Droit devant vous l'océan indien battant ses grosses lames contre la plage couverte de galets de diverse grandeur, ballotés par elles continuellement, donnant un consert d’un son monotone, qui nous fait penser involontairement à ceux qui nous sont chers, loin de nous dans le pays natal. Eh bien! nous tomberions sans doute dans une crise de mélancolie, si nous ne trouvions pas ici de la distraction dans la pêche, la chasse ou les excursions scientifiques, entourés par ces excellents amis créoles. Jamais nous n’oublierons cette nuit obscure, lors de la pêche au requin, dans cette plaine lugubre éclairée autour de nous par les feux des tentes, devant nous le bord de la mer constamment en mouvement sur les galets roulants blanchis à chaque instant par les flots, illuminés de temps en temps par des milliards d'étoiles marines, consistant en tout autant d'infusoires. De loin les causeries des pêcheurs, attendant avec impatience le moment qu'un monstre attaquerait le croc et errant de temps en temps avec une petite lampe pour examiner la ligne, et tout à coup le cri du père Rétout: ”Trens mes enfants, un requin”! Puis les cris unanimes des pêcheurs tirant la corde: »Hale, hale! Ne mollis pas, ne mollis pas! Bravo! Il y est”! Enfin les coups menaçants de la queue du squale, luttant contre la mort. Malheur à celui qui se trouve derrière ce fouet terrible qui disperse les galets autour de lui à une grande distance.
Le phénomène maintenant de ces galets que je vis foueltés si rudement par ce vorace habitant de la mer est qu'ils le sont d'une manière extraordinaire et admirable par la mer; c’est-à-dire que ces matériaux frottés et remués constamment par elle s’usent par le temps en sable ou plutôt en grès extrêmement fin, jeté après sur la côte située au nord du Point des galets. À cet endroit il est pris par le vent et accumulé en dunes et rejeté par d’autres vents au rivage méridional, où il est repris par la mer et déposé dans la baie de Saint-Paul, qui offre un fond de ce sable noir1), tandis que plus loin on ne trouve en général que du sable blanc?) et les restes calcaires de madrépore ‘). Dans ce lieu, qui est le sujet du phénomène que je viens de mentionner, nos amis venaient d'ouvrir la chasse d’une manière digne de vrais enfants de Saint Hubert, car lorsque nous nous occupâmes de la conservation dans d'alcool des poissons capturés par les pêcheurs et offerts gracieusement par M. Rétout père pour notre collection ich-
tyologique *), ils retournèrent de leur tournée cygénétique avec plusieurs lièvres el
1) Voir les notes I. c.
2) Idem.
3) Idem.
4) Voir la Partie IV.
plusieurs perdrix. Ce fut un moment heureux que la rencontre entre chasseurs, pêcheurs et naturalistes, car chacun était plus que salisfait de ces récréations diverses mais pourtant fraternelles et si avantageuses pour tous, puisque chacun de nous contribuait de son butin à la cuisine, qui nous donna un excellent diner, par lequel nous terminâmes pour ainsi dire, notre séjour au Point des galets, auquel nous fimes le lendemain matin nos adieux pour retourner à la Possession.
Après avoir remercié nos hôtes MM. Rétout et de Fondaumière de leur hospitalité, nous quittämes dans l'après-midi le quartier pour nous rendre à Saint-Denis. Nous avions eu le bonheur ici de prendre à notre service un jeune créole qui devait nous suivre dans nos excursions à Madagascar, pour nous servir de domestique. C'était le fils d’un ancien serviteur de M. de Fondaumière, qui du reste nous avait recommandé Eugène comme un brave garçon. Quelques jours après notre visite, nous reçümes par les soins de M. Rétout père une belle espèce de requin (Myliobatis spec.), que néanmoins nous ne püûmes pas conserver pour la science, puisque dans une nuit les rats l’avaient tellement abîmé , ayant rongé le corps, qu'il n'avait plus de valeur pour une collection.
Pendant notre séjour à Saint-Denis nous fimes visite au commandant en chef de la division navale de France sur la côte orientale d'Afrique, M. le capitaine de vaisseau Jules Dupré qui résidait à bord de la frégate l'Hermione et qui se trouvait sur la rade, pour lui demander sa haute protection pendant nos excursions scientifiques à Madagascar et ses dépendances. Le commandant, qui lui-même avait voyagé pendant trois mois dans Madagascar, comme réprésentant de S. M. l'Empereur des Français au couronnement de feu le Roi Radame IT de Tananarivo, nous reçut cordialement et nous promit de son côté toute protection et recommandation. Par suite de cette visite nous reçümes le 13 Avril l'invitation honorable dudit commandant de venir diner chez lui à bord de l'Hermione. Dans l'après-midi du 17 nous nous rendimes au barachoïs, où se trouvait un canot de la frégate pour nous conduire à bord en société de plusieurs hauts fonctionnaires et commandants de navires de guerre sur rade, qui devaient y assister aussi. La réception était splendide et très honorable surtout pour nous, puisque nous apprîimes d'un bon ami que le commandant donnait ce dîner en notre honneur, ce qui nous fût clair lorsque nous nous mimes à table, puisque l’illustre navigateur prit place entre nous deux. J'avais l'honneur de me trouver à sa main droite en société de mon savant ami Charles Coquerel. Le diner était exquis, les discours animés et les toasts chaleureux et pleins d'affection. En premier lieu le commandant porta des toasts à la santé de leurs Majestés l'Empereur des Français et le Roi des Pays-Bas, et les autres: à la science, à la navigation, aux explorateurs de l'Afrique et principalement à ceux de Madagascar. Ce fut une soirée très distinguée et vraiment très agréable qui dura jusqu'à minuit. Nous nous retirèmes avec une impression de gratitude envers le commandant et les assistants, qui nous avaient donné des preuves de sympathie pour
notre prochain voyage; le commandant surtout portait un grand intérêt au pays qui devait être le théâtre de nos excursions. Le lendemain nous reçûmes l’agréable nouvelle que le navire de guerre Mahé Labourdonaye partirait le jour suivant pour l'ile Mayotte, et l'on comprend que nous nous hâtämes d’arranger nos bagages, pour nous embarquer sur ledit navire, sur lequel nous avions reçu un passage gratuit à table de l'état-major du Gouverneur de l’île de la Réunion, grâce aux recommandations de S. E. le Ministre de la marine et des colonies, Monseigneur le Marquis de Chasseloup-Laubat.
Après avoir adressé des lettres d’adieu et de remerciment à nos amis, nous nous embarquâmes vers le soir à bord du Labourdonaye, qui leva ses ancres pour se diriger vers Mayotte. Avant de partir nous reçûmes encore une preuve d'amitié de notre bon ami de Fondaumière, car l'excellent homme avait eu l’idée de nous adresser un panier d’oranges pour consommer pendant le trajet; ces fruits d’une qualité supérieure, provenant de la Possession, appartenaient aux meilleurs de la colonie.
À bord, le commandant, les officiers et l'équipage nous reçurent avec distinction et nous traitèrent pendant la traversée avec bonté et bienveillance. Pendant ce voyage de sept jours nous n'observämes rien d’intéressant, soit pour l’histoire naturelle, soit pour notre relation itinéraire. Les seuls oïseaux que nous vimes étaient des fous (Sula piscatrix) !), ainsi qu'une quantité de pierre-garins (Sferna affinis) ?), qui habitaient les bancs de madrépore dans le voisinage de l'île Mayotte.
CHPMNEPIR PE SNVE
Mayotte. — Aspect de la côte et des îlots. — Zaoudzi. — Mamouzou. — Notre demeure. — Première excursion de chasse. — Voyage à Kokony. — Monsamperey et ses habitants. — Végétation luxurieuse. — Court séjour à l’habitation de M. Chaulier. — Chasses dans les forêts du voisinage. — Notre retour. — 2me voyage vers la baie de Joungony.
Nous aperçümes Mayotte déjà à 15 lieues en remarquant d’abord à la partie sud de l'île le pic conique de la montagne Ouchongui, puis celle de Mavéguani et la grande île Pamanzi, ainsi qu'un petit ilot plat. Nous les vimes vers le soir au coucher du soleil, qui prêtait un coup-d'oeil magnifique aux divers mornes. Comme les côtes de Mayotte sont entourées de bancs de coraux, qui ne laissent qu'un étroit passage pour y accoster et qu'on ne reconnaît qu'à la couleur de l’eau, le commandant ne voulait
1) Voir pag. 140, de la Partie II.
2) Voir pag. 146, de la même.
pas y entrer le soir, puisque c'était la première fois, qu'il conduisait un bâtiment à Mayotte. Nous nous. dirigeñmes donc au large pour retourner le lendemain. A 8 heures environ du malin nous portions sur Mayotte et bientôt nous reconnümes les bancs à la couleur rougeâtre de l’eau, qui se distingue parfaitement de la passe étroite d'une
couleur bleu foncé.
Aspect de Ja côte dans le chenal de Bandeli.
Le premier flot que nous vimes alors était Bandeli, pourvu d'une caverne et revêtu maigrement de verdure; à l’ouest nous observâmes sur un banc de coraux!) plusieurs hirondelles de mer (Sferna candida). Après avoir contemplé ces oiseaux avec les jumelles de marine, nous aperçümes les îlots Ajangua et après l'ile Bousi, boisée jusqu'au sommet dans sa partie sud et ouest; et bientôt après nous arrivämes au mouillage de Zaoudsi. L'élévation du sommet de cette île qui est de 163 mètres, offre un aspect riant, puisqu'elle est située au milieu de la rade. Tout à côté de la résidence est située Pile aride, tout à fait dépourvue d'arbres de Pamanzi, et au loin les îlots Mognameri, Cacazou et Vatou, qu'on dirait être des rochers qui sont séparés par le flux et réunis par le reflux. La partie ouest de la grande terre, c’est-à-dire de Mayotte même, s'offnit à nos yeux comme une longue chaîne de montagnes, pour la plupart couvertes de verdure, de laquelle s'élevaient les couronnes majestueuses des cocotiers et des dattiers, ou d’un sol d'une espèce de terre glaise rouge jaunâtre. Vraiment l'impression que fit sur nous la vue des divers îlots et la côte ouest de l’île était magnifique, joyeuse el riante.
C'était à trois heures de l'après-midi que nous mouillämes devant l’ilot de Zaoudzi, et après que la visite sanitaire de l’équipage, des ofliciers et des passagers (parmi lesquels se trouvaient outre nous et notre domestique, quelques militaires africains de Nossi-bé), eut eu lieu, le commandant descendit à terre. Pendant son départ je m'entretins avec le premier officier, l'aimable M. Pourquer, sous la tente, sur le pont; et bien des choses se passaient devant nos yeux dans la baie tranquille sous un ciel pur, qui donnait une chaleur ardente. Au-dessus de la simple résidence voltigeaient une quantité de milans (Milvus parasytieus) et de corbeaux mantelés (Corvus scapulatus), qui se repaissent au commencement du reflux de ce que la côte leur offre, dans le voisinage
]) Connu aux marins sous le nom de Roche blanchie. Voir les notes I. c.
du navire vers lequel nous vimes plusieurs requins se diriger pour faire visite au nouveau venu de la baie, afin de se régaler de la tripaille des poules, que le cuisinier jetait à la mer. Si nous avions eu des lignes préparées nous aurions certainement eu la chance d'en capturer.
Peu de temps après, le commandant remonta à bord, ayant fait visite au Gouverneur), qui nous avait invités à venir diner chez lui. Nous acceptâämes naturellement cette invitation honorable, puisque nous désirions faire connaissance avec le Gouverneur, principalement pour avoir sa protection et son aide pour le but de notre séjour à Mayotte.
Le Gouverneur nous fit bon accueil el nous promit de nous aider de tout son pouvoir dans nos excursions scientifiques; il espérait de tout coeur, qu'elles seraient fructueuses et qu’elles nous offriraient tout ce que nous aurions à désirer pour enrichir la science de faits aussi curieux qu'intéressants. Car jamais avant vous”, disait-il aucun naturaliste n’a exploré soigneusement les contrées de l'intérieur”. Fort satisfaits de la réception inattendue et si honorable, nous retournämes à bord, pleins d'espérance en l'avenir avec le commandant qui nous avait accordé d'y séjourner aussi longtemps, que nous n’aurions pas une demeure à terre, et qu'il serait au mouillage. Nous fümes très reconnaissants de cette faveur, car il n'y avait pas de logement convenable à Zaoudzi et nous n'avions pas avec nous tout notre bagage nécessaire pour nos explorations, que nous devions recevoir de la Réunion par le navire marchand Sirène. Notre séjour à bord était très agréable, puisque nous vivions en très bonne intelligence avec le commandant, les officiers et l'équipage, qui nous traitaient avec amitié et distinction.
Le jour suivant, le 27 Avril, nous visitâmes Zaoudzi et observâmes fugitivement les choses soi-disant remarquables. Zaoudzi est attaché à Pamanzi par un pelit isthme, qui s’est formé par l’alluvion et qui a été rehaussé avec des blocs de rocher par les soins du gouvernement. C'était bien nécessaire, puisque la résidence étant très petite, on pouvait l’étendre vers Pamanzi avec un agrandissement éventuel de la population ?). Zaoudzi situé sur un rocher stérile ne contient qu’une place ouverte sur laquelle aboutissent quelques rues ou plutôt allées. Cette place a un aspect assez riant, elle est entourée par des Acacias lebbeck. On y trouve aussi quelques cocotiers ainsi que des puits, qui suflisent à peine aux besoins de ses habitants, qui consomment journellement beaucoup d’eau, surtout pour les ablutions. Du côté de la mer ou plutôt devant le mouillage des boutres arabes s'élèvent à gauche, quand on monte le chemin, les ruines d'une ancienne forteresse indigène construite de blocs de rocher et au côté droit une espèce d'hôtel café. Plus loin on voit l'arsenal el vis-à-vis la caserne, tous deux des édifices d’une assez bonne apparence. La rue qui est occupée par ces bâtiments est large, régulière et hordée
1) Son titre est plutôt celui de commandant en chef de Mayotte et de ses dépendances. 2) Voir les notes I. c.
par des arbres appartenant à la même espèce, que ceux qui se trouvent sur la place mentionnée. Si on continue son chemin à gauche, on observe premièrement la maison du trésor colonial’), et plus loin celle du gouvernement, édifice bien simple entouré d'un jardin, devant lequel s'élève une balustrade masquée par de superbes grenadiers, dont les fruits rouges donnent un aspect charmant. Puis on a le bureau de la marine ou autrement dit, la demeure de l’ordonnateur, tout près du débarcadère, où l’on voit à droite à une certaine hauteur un pavillon en pierres, presque tombé en ruine, bâti sur l’ordre d’un ancien commandant de l'ile pour quelques milliers de francs, seulement pour avoir le plaisir de voir de temps en temps la baie et les côtes de Choa?). Au côté opposé de la place, on a le palais de justice, le bureau du génie, la maison du chirurgien major et l’hôpital. Ce bâtiment est un grand établissement spacieux et très comfortable, où des malades de toutes classes sont admis et soignés d’une manière excellente. On trouve encore à Zaoudzi une église catholique romaine et une institution de charité. Les autres maisons méritent à peine d’être mentionnées, car elles appartiennent plutôt aux chaumières, qu’on voit aussi sur la route, qui réunit Pamanzi à Ja résidence et qui pourraient bien constituer un village à part. Non loin delà dans le voisinage direct, on observe une anse peuplée de diverses espèces de hérons‘), de courlis#), et d’alouettes de mer6), qu'on ne peut guère approcher pour les tirer, à cause de la vase qui entoure pour la plus grande partie les bords de l’île.
Ce jour nous capturàämes dans notre promenade quelques Scinques ‘), qui habitaient les feuilles sèches dont la place était couverte, ainsi que les arbres, sur lesquels ils grimpaient avec une vitesse étonnante, ce qui fit qu'il était très difficile de s’en emparer, en outre souvent la queue seule de l'animal vous restait dans la main. Quoique les corneilles leur donnassent la chasse, on en voyait pourtant encore une quantité considérable, grâce à l’agilité excessive, avec laquelle ils échappent à leurs ennemis. Ces corneilles habitent en bandes le plateau de Zaoudzi et y sont tellement apprivoisées, qu'elles ne craignent pas du tout l’homme et qu'elles parcourent tranquillement les rues, comme des poules dans une basse-cour. C’est parce qu'il est défendu par un décret du gouvernement de les tuer ici.
Nous attendions avec impatience la Sirène pour avoir notre bagage, car le Gouverneur nous avait procuré une bonne occasion d’avoir une demeure à terre dans une bonne situation; c’est-à-dire non pas à Zaoudzi, mais à Mamouzou, située plus favorablement pour nous, comme point de départ pour nos excursions à Mayotte même. Nous partimes
1) C’est le bureau des droits d'entrée et de sortie de la colonie. 2) Cette contrée se nomme aussi Mamouzou.
3) Voir la Partie II. p. 122—126; 132 et 133.
4) Idem.
5) Idem.
6) Scincus vittatus. Voir la Partie III,
donc le lendemain dans l'après-midi en société de M. le Gouverneur et de son fils pour Mamouzou, en traversant la baie pour la pointe de Choa, dans un quart-d'heure. M. le Gouverneur nous conduisit chez un petit hôtelier nommé Dedienne, qui mit de suite une grande chaumière à notre disposition, laquelle nous louâmes, puisqu'il n’y avait pas d’autres demeures disponibles et plus commodes dans les environs. Grâce à Monsieur Gabrie l'excellent Gouverneur, nous étions enfin venus sous toit à terre et n’avions plus besoin d’abuser de la bonté du commandant de la Labourdonnaye, qui du reste pouvait partir chaque jour. Le Gouverneur, à l'extrême obligeance duquel nous étions redevables de cette simple demeure, nous fit ses excuses en disant: /que la maison qu'il avait destinée à nous loger durant tout notre séjour dans la colonie était occupée depuis quelque temps par des soeurs de charité récemment venues, et qu'il regrettait que nous ne l’eussions pas prévenu d'avance de notre arrivée, alors il aurait certainement réservé celle maison pour nous”. Nous allämes visiter cette grande demeure, bâtiment à deux étages, pourvu d’un balcon et situé à une hauteur considérable au-dessus du niveau de la mer. On y jouit d’une vue pittoresque sur les îlots divers de la baie et surtout sur Zaoudzi et Pamanzi. Cette baie offre une bonne rade!), qui peut contenir facilement une vingtaine de navires de grande dimension, puisqu'ils peuvent mouiller tout le long de la dernière île, sur un fond variant de 42 à 48 brasses, à un demi-mille de la côte, jusqu'au delà de l'ilot Ajangua; mais il faut se rappeller, qu'on ne doit jamais se rapprocher de Zaoudzi de plus de 10 brasses, vu que le fond devient trop dûr pour ancrer. Au point de vue maritime la résidence de Zaoudzi se prête à être fortifiée et à dominer la rade; c’est-à-dire qu'une forteresse pourrait protéger eflicacement le mouillage, défendre la passe au nord et même le territoire contre un ennemi.
Pendant notre visite à la grande terre nous n’observâmes rien d'autre pour notre but ornithologique qu’un joli martin-pêcheur (A/cedo vintsioides) ?) et un petit oiseau jaune à lunettes, que je tenais provisoirement pour le Zosferops flava*) de Swainson. A 7 heures du soir nous retournâmes à Zaoudzi, très-contents que nous étions de l’obligeance de M. le Gouverneur.
Le lendemain nous eûmes des occupations accablantes, car la Sirène, sur laquelle se trouvait notre bagage était venue sur rade, ce qui fut cause que nous dûmes nous hâter de nous installer, afin de recevoir convenablement les objets depuis longtemps désirés. Pour cette raison nous nous rendimes encore le jour même à Mamouzou pour occuper notre maisonette et la disposer en logement et en laboratoire. Elle était bâtie de morceaux de corail pourvue de deux fenêtres, surmontée d’une charpente de troncs de palmiers et couverte d’un toit de feuilles du sagotier (Sagus rafjia). Quant à la forme
1) Voir les notes I. c.
2) Voir la Partie IL p. 59.
3) Voir la Partie II p. 73. pl. 19, fig. 2.
elle ressemblait à une grange hollandaise, inférieure à beaucoup de logis chez nous pour le bétail. Elle était pourtant assez bonne pour loger des naturalistes. Aussi simple que notre demeure était, aussi simple était son ameublement; consistant en deux eubanis’), une table et quelques chaises, ainsi que les caisses de bagage, servant d'armoires. Au lieu de tableaux, nos armes de chasse ornaient les murailles, et d’un bout du toit à l'autre, une corde tendue servait à faire sécher les peaux des animaux préparés. Mamouzou, aussi bien nommé Choa, est un petit village et contient en outre la maison du Gouverneur et celle des missionnaires Jésuites, de grandes et de petites chaumières pareilles à la nôtre. On y trouve aussi une petite chapelle catholique romaine et une usine à sucre de M. Denis. Puisqu'on ne trouve pas à Zaoudzi assez d’eau potable, surtout pour approvisionner les bâtiments, qui en ont besoin, le gouvernement a eu soin de faire construire ici un grand réservoir avec de très-bonne eau, provenant d'une source abondante dans les montagnes. A droite de cette fontaine, on observe un petit bosquet riant de Pandanus utilis, donnant un excellent ombrage, pendant la chaleur du jour à ce lieu si fréquenté par les habitants, soit pour chercher de l’eau, soit pour s'en servir pour leurs ablutions, soit pour y laver leur linge. Delà le long du bord de la mer vers notre demeure, monte une bonne route bordée çà et là de haies de pignons d'Inde (Jatropha eurcas), de mimosas etc. derrière lesquels s'élèvent de hauts monticules, couverts d’une verdure luxuriante sur un sol d’une terre glaise rougeûtre. Le 30 Avril nous étions donc installés assez convenablement à Mamouzou; du reste M. van Dam s'occupait cependant encore avec notre mulâtre à déballer et à arranger notre bagage. Je profitai de ces besognes pour faire la première excursion dans le voisinage afin d'obtenir quelques roussettes (Pieropus Edwardsü) *), qui habitaient une vallée boisée non loin de là, sur la plantation de M. Denis. Je fus accompagné par un Monsieur avec qui j'avais eu le malheur de faire connaissance et qui devait me servir de guide pour le lieu désiré. En société d’un nègre et de mes chiens Flora et Bato nous arrivämes après une demi-heure de marche vers le crépuscule à un endroit boisé dominé par une quantité de dattiers sauvages, lesquels étaient visités par une masse de roussettes qui, friandes de leurs fruits, voltigeaient autour de leurs cimes. La vue de ces grosses chauves-souris me mit en extase, mais me donna d’abord une frayeur incompréhensible, car il me semblait voir des démons volant dans une demi-obscurité, comme des trabans du diable de mauvais augure, d'une tragédie qui allait être représentée. Oh! quelle impression fatale firent sur moi ces êtres dégoütants pleins de vie, que pourtant j'avais eus déjà mainte fois dans la main; mais il est vrai qu'ils étaient alors empaillés. Au premier moment je baissai les yeux pour ne pas les voir, mais ce
1) Espèce de lit arabe en bois.
2) Voir p. 25 de la Partie II.
moment d’hésitation passa bientôt; lorsqu'une roussette vola vers moi par curiosité, j'avais repris courage et chassé les idées diaboliques de ma tête, et je tirai un coup de fusil et l'animal qui m'avait effrayé à la première vue tomba à terre dans les broussailles. Je payai durement ce meurtre par la tragédie à laquelle j'assistai ensuite. Le chien Bato aussi peu habitué que son maître à une pareille chasse alla brusquement à la recherche du mauvais augure. Quelques secondes après nous entendimes tout-à-coup des hurlements plantifs tout près de nous. Nous nous demandämes l'un à l’autre ce que ce pouvait être? Mais sans attendre la réponse à cette demande, nous nous rendimes dans les broussailles pour en savoir la cause. En appellant notre chien, qui était à la recherche, nous entendîimes par intervalle le même bruit singulier, qui paraissait venir d’un endroit souterrain. J'interrogeai la personne qui avait été assez complaisante pour me servir de guide, s'il ne se trouvait pas là un puits ou une fosse quelconque? Il me répondait qu'il n'en avait jamais vu et qu'aussi il n’en avait jamais entendu parler. Dans ce moment d'incertitude, il me devint clair qu’il devait s'y trouver pourtant quelque profondeur; puisque tout-à-coup, regardant autour de moi, je n’aperçus plus mon autre chien Flora. À peine avais-je exprimé mon étonnement que nous entendimes le bruit sourd d'un corps tombant. ”Sürement”’! m'écriaije, vil y a ici un puits dans lequel est tombé mon pauvre chien”. Oh non’! me répondait mon compagnon, dans cet endroit, c’est impossible! Je le connais trop bien, je l'ai visité tant de fois et je puis vous assurer, que Jamais je n’en ai vu, et que personne ne m'en a parlé”. Eh bien, cherchons done, avec précaution et soigneusement, d'où peuvent venir les hurlements de mes chiens et où ils se trouvent”. Tout-à-coup un de nous qui était allé un peu en avant cria de toutes ses forces. Oh, mon Dieu, un puits! Soyez prudent n'approchez pas, car tout près de cet arbre se trouve une profondeur immense, qu'on ne peut voir, puisqu'elle est couverte de broussailles et de longues herbes”. Heureusement que je heurtai le pied contre une des branches, qui couvraient en partie le puits, autrement J'y serais tombé aussi, comme mes chiens. Que faire à présent”? lui demandai-je, car bientôt nous ne pouvions plus voir par l'obscurité”. Ne perdons pas de temps et tächons de délivrer les malheureuses bêtes”. On conçoit que j'étais touché de leur sort. Descendre dans le puits, était pour le moment impossible, puisque nous n'avions pas de cordes avec nous. Le guide jeta donc ses armes et son chapeau à terre et courut le plus vite possible vers la demeure de M. Denis, qui se trouvait à une petite distance de ce lieu de malheur. Après avoir attendu un bon quart-d'heure, il revint avec une corde et une lanterne. Avec ces moyens nous sondâämes le puits; c'est-à-dire que nous attachämes la lanterne à la corde afin de savoir la profondeur et de voir s’il était possible d'en tirer les chiens. Trois fois la chandelle qui se trouvait dans la lanterne s’'éteignit, ce qui nous fit voir qu'il y avait de l'azote; alors nous découvrimes le puits entièrement. Enfin nous réussimes à en sonder la profondeur,
qui était de 8!/, brasses et de distinguer un des chiens qui hurlait affreusement. La corde était trop faible pour faire descendre le nègre, qui nous accompagnait; ainsi nous nous vimes forcés, d'aller chercher une autre corde. Pendant ce temps les voisins, ainsi que M. van Dam, qui avaient appris l'accident fâcheux, vinrent à notre secours. Après avoir posé une grosse branche sur le puits à laquelle on attacha une forte corde, le nègre descendit, éclairé par la lanterne, que nous fimes filer en même temps, ainsi qu'une troisième corde pour retirer les chiens. À peine le nègre fut-il arrivé au fond, qu'il nous cria qu'il y en avait un de mort. Cette triste nouvelle m'aflligea tellement que les larmes me vinrent aux yeux. Ma fidèle Flora n'était plus! Lorsqu'elle avait entendu les jappements plaintifs de son enfant elle n'avait pas hésité à se jeter dans la profondeur, afin de lui venir en aide, mais hélas, pour ne plus ouvrir les yeux. Elle y avait trouvé son tombeau, loin de sa patrie. Ce récit vous semble puéril, n'est-ce pas, mes lecteurs? Oui, je le confesse, mais celui qui aime les bêtes, surtout sil est chasseur, comprendra aisément ma tristesse et saura très bien, ce que c’est que de perdre un très bon chien, un compagnon fidèle et brave, duquel j'avais éprouvé mainte fois plus d'amitié que des hommes. Il y avait heureusement encore un bonheur dans ce malheur, car mon chien Bato n'avait eu aucun mal dans sa chûte et arrivait reconnaissant et joyeux au bord du tombeau de sa malheureuse mère. Nous donnâmes au nègre courageux deux piastres pour la descente pénible, et abandonnämes en toute hâte le lieu de cette fatale tragédie pour retourner à notre demeure. En chemin nous venions d'apprendre, que jadis M. Fardaucs avait fait creuser ce puits afin d'obtenir de l’eau, et que n’ayant pas réussi il avait abandonné ce travail sans combler le puits. Comme il est situé à présent sur la plantation de M. Denis, celui-ci ne s’est pas non plus donné cette pelite peine, quoique lui-même eût déjà perdu trois boeufs, qui y étaient tombés en paissant. Ce puits n’est pas seulement dangereux pour les animaux, mais 1l l’est aussi pour les hommes, qui ne connaissent pas l'endroit où il se trouve, puisqu'il n'est pas à reconnaître à cause des hautes herbes et des broussailles épaisses qui le couvrent, de sorte qu'on y tomberait à tâtons en parcourant la plantation. Il s'en fallut donc peu que nous-mêmes, nous n’eussions été les victimes de la négligence du propriétaire de ce lieu dans notre malheureuse chasse. Il doit se trouver à Mayotte, dit-on, plusieurs de ces puits qu'on ne peut pas voir, de sorte qu'on ne peut guère faire des excursions dans les contrées qu'on ne connait pas, sans avoir un bon guide, qui est mieux à la hauteur des places dangereuses, que celui qui avait eu la complaisance de l'être pour moi.
Le premier Mai fut pour nous un jour heureux, puisque nous fimes la connaissance d'un planteur M. Chaulier, qui nous invita à passer quelques jours à son habitation située dans une contrée solitaire. Bientôt nous eûmes arrangé nos affaires et fait des préparatifs pour y travaller activement à notre collection d'histoire naturelle. L'infortuné
guide de hier nous accompagnait de nouveau avec son domestique afin de nous aider à la chasse et à la préparation des animaux. A deux heures de l'après-midi, notre petite caravane se mit en marche avec M. Chaulier assis sur un bourriquet en tête; puis M. van Dam et moi, le Monsieur connu marchant à côté de lui, suivi de notre domestique Eugène et de trois nègres-porteurs. Nous primes alors notre route par le village Monsamperey, qui venant de Mamouzou est assez accidentée et qui offre à moitié chemin un joli aspect. La route ici, située plusieurs pieds au-dessus du niveau de la mer, est escarpée et la côte offre une longue langue de terre fertile couverte de champs de cannes à sucre, au milieu desquels les cocotiers élevaient fièrement leurs panaches. Sur les tiges des feuilles de ces majestueux palmiers, ainsi que sur celles de la canne à sucre se berçaient quelques martin-pêcheurs !), avec leur jolie robe d’un bleu azuré. La vue de ce tableau magnifique, qui se déroulait ici devant nos yeux, nous transporta d’admiration, et notre jouissance fut encore augmentée par le petit chant des Zosterops ?) et des Nectarineas *), habitant les mimosas en fleur, qui bordaient le chemin. Du point où nous jouissions de cette vue pittoresque au-dessus de toute description, la route descend continuellement, jusqu'à ce qu’on arrive au village de Monsamperey. Ce village consiste en un nombre considérable de cases peu élevées, construites de tiges de sagotier (Sagus raffia)*) et surmontées par des toits couverts de feuilles entrelacées de cocotier. Les portes de ces demeures sont si petites et si étroites qu’on n’y peut entrer que difficilement, ce qui est presque impossible pour des hommes corpulents. Plusieurs de ces cases étaient ornées de varangues; sous celles qui servaient de boutique, étaient étalées des marchandises, consistant pour la plupart en bimbelots, verroteries, lissus, faïence, poterie, ferraille, riz, poisson et viande séchée, d’une mauvaise odeur etc. Ces cases sont à l'extérieur aussi simples qu'elles le sont à l'intérieur. On n'y voit ordinairement d'autre ameublement qu'une cubani couverte de jolies nattes. Quelquesunes ont les cloisons ornées de miroirs et d’assiettes d’une bigarrure extrême, élalées de la même manière que celles qu’on voit chez nos paysans, au-dessus du manteau de la cheminée. On se fait le mieux une idée de ce village en se figurant un chemin large bordé de chaque côté de hauts filaos, formant une allée derrière laquelle s'élèvent une longue rangée des cases mentionnées. Les habitants de ce village appartiennent pour la plus grande partie à la race arabe de l’île, c’est-à-dire au Mahoriens ‘). La physionomie de ces gens trahit beaucoup de ruse; ils sont en effet fort stylés dans les affaires de commerce et de tromperie. Un bon nombre de ces gens s'appliquent au commerce et à la navigation pour lesquels ils semblent être nés, mais la plus grande partie passent
1) Alcedo vintsioides, voir p. 59 de la Partie II. 2) Voir p. 73, de la Partie II.
3) Idem, p. 71.
4) Connu à Mayotte sous le nom de Mouffa.
5) Mayotte se nomme aussi Mahori.
leur vie dans une oisivelé extrême. Leur habillement consiste ordinairement en une longue chemise blanche, sur laquelle ils portent souvent une camisole ou une espèce de surtout de drap pourvu de garniture. La tèle rasée est couverte d’un turban, qui est plus ou moins précieux, suivant l'individu qui le porte ou bien d'une calotte rouge. Quelques-uns portent pour ceinture une cordelière brodée d'argent filé sur soie dans laquelle ils cachent un large poignard courbé. Presque tous portent aussi dans la main un bâton qui paraît leur être un compagnon indispensable ou bien un sabre arabe en bandoulière sur leur épaule. Sous quelques varangues nous vimes encore réunis des religieux; c’est-à-dire qu'un vieillard, peut-être une espèce de patriarche, lisait à haute voix à une quantité de personnes assises autour de lui quelques pages du Coran. Mais quoique ces gens nous parussent dévots, ce n'étaient pourtant que des Mahométans srossiers, paresseux, fatalistes, ignorants, et ne pensant guère qu'à leurs ablutions, le watin, à midi et le soir, à leurs prières au lever et au coucher du soleil et à leurs repas sobres de riz, de volaille, de cocos, de bananes, de poisson, de viande séchée, excepté celle du cochon qu'ils détestent, puisque ce pourrait être un grand obstacle à leur admission au paradis du grand prophète. Malheureuse religion! qui ne produit rien que la paresse et l’insouciance de la vie terrestre, et qui enseigne à ses fidèles une vie future pleine des jouissances de Bacchus et de Vénus. Bel avenir sans doute, pour vous adorateurs de Mahomet! Vous êtes enviés sans contredit par beaucoup de vos frères chrétiens, qui mènent la même vie de paresse que vous, et qui abandonnent le travail, parce qu'ils n’en voyent pas la nécessité pour leur misérable existence. Malheureux pays! qui doit nourrir ces vauriens de son abondance naturelle. Il est vrai, le pays est plein de cocotiers, de dattiers et de bananiers sauvages, qui y croissent à merveille sans Ja moindre main-d'oeuvre. Eh bien, jouissez done de ces fruits, car après celle vie de paresse vous vivrez dans un paradis où rien ne vous manquera; du moins si vous avez soin de bien observer les commandements de votre grand prophète. Malheureux pays que Mayotte, qui est habité par cette race, puisqu'elle possède tant de terres fertiles, qui avec le moindre travail donneraient les productions végétales des tropiques en abondance. Cette île, connue comme la plus fertile des Comores, aurait été sans contredit, une très riche contrée, avant que les Français en prirent possession, si les habitants s'étaient livrés à une agriculture primitive; mais non! ils ne se donnaient pas même la peine de cultiver le riz, les patates, et le manioc, puisqu'ils n'avaient besoin pour vivre, que de cocos, de dattes et de bananes, qui y croissent sans leurs soins. De plus l'existence misérable de ce peuple paresseux n'a été éveillée que par des guerres continuelles, entre eux-mêmes et avec leurs voisins, qui traînaient à leur suite les fruits du fatalisme. Lorsque les Sultans avaient encore leur résidence à la côte ouest, qui n’est indiquée à présent, que par quelques ruines, il se trouvait encore parmi eux quelques gens, qui cultivaient en certains endroits du voisinage de leur
capitale, mais depuis que le dernier Sultan avait transporté sa résidence de la grande terre à Zaoudzi, ces maigres cultivateurs ont cessé d'exister, puisque la plus grande partie de ses serviteurs le suivirent et demeurèrent renfermés par une mauvaise muraille qui était chaque soir fermée par une porte.
Il résulta d’un tel état l’oisiveté, l’apathie et une saleté extrême; des maladies dégoitantes, comme la lèpre et la gale prirent naissance et devinrent tellement enracinées dans leurs corps, qu’elles passent à présent encore pour les maladies les plus ordinaires des habitants indigènes et qu'ils ne songent pas même à guérir les plaies dégoûtantes, qui couvrent souvent leurs corps, principalement leurs jambes. Sous le règne despotique des Sultans la cruauté des habitants de Mayotte était bien connue, ainsi que les actes de piraterie révoltants. Plusieurs navires furent enlevés et pillés par eux et les équipages massacrés /). Depuis que le drapeau de la France est arboré à Mayotte, ce pays est métamorphosé entièrement; c'est-à-dire, les conflits et les guerres continuelles ont cessé, le peuple appauvri est éveillé de sa paresse sans bornes par le mouvement commercial, dont cette île est devenue alors le théâtre. Plusieurs Français s’y sont établis pour s’adonner à la culture des terres fertiles pour le café et la canne à sucre. Le travail y est devenu alors une condition absolue pour la plus grande partie des indigènes; un grand nombre des indigènes émigrés sont venus s’y rétablir, et des habitants des pays du voisinage et de l’alentour y sont venus contribuer à l’activité, demandant la faveur de s'engager pour une solde minime dans les habitations; ce qui fit augmenter considérablement le chiffre de la population, qui est encore bien peu élevé eu égard à la surface de l’île, qui est de 32,000 hectares. Lors de la prise en possession, M. Jehenne ©), qui fut le premier qui montra en 1843 le pavillon tricolore de la France, estima la population de Mayotte à 1200 habitants; et trois années après M. Guillan*) évalua ce chiffre à 5268 ; le divisant en 1439 Mahoris ou vrais habitants de Mayotte, 802 arabes ou Antalaotes, 843 Macoas, 915 Makoudis, 372 Mozambiques, 221 Anjouanais, 201 Adzouzous ou indigènes de la grande Comore, 44 Mohéliens, 52 Souhalélis, 104 Malgaches de diverses races et 710 Sakalaves. Le nombre des habitants s'accroît chaque année et lors de notre visite, il s’y trouvait déjà beaucoup de colons français et plusieurs Indiens de Bombay.
Pendant que nous traversions le village de Monsamperay, nous vimes ces Banians ‘) avec leurs bonnets rouges en forme de tour, couverts richement d'or, assis avec les jambes croisées comme des statues de cire, devant leurs marchandises, consistant principalement en loiles de Surate et en ornements d'argent et d'or pour les femmes. Ils
1) Voir p. 346 du tome II de la relation de voyage à Madugascar et aux îles Comores, de M. Leguével de Lacombe
de 1823 à 1830; ainsi que les notes I. c.
2) Voir p. 42 des renseignements nautiques sur l'île Mayotte etc. de M. Jehenne. (Extrait des Annales maritimes
et coloniales). | TE 3) Voir p. 221 du tome IX, 2me Série, année 1851, de la Revue de l'Orient. Article de M. Guillain.
4) Voir les notes ]. c.
reçoivent la plupart de ces objets de leur pays, par les boutres qui naviguent dans ces parages pendant le mousson du Nord-Est. Ces gens nous paraissaient impolis, inconcevables et fiers, ayant des yeux vifs constamment en mouvement; ce qui fait deviner, qu'ils doivent être des voleurs adroits et exercés. Notre petite caravane avait occasionné un petit trouble dans le village, car plusieurs habitants sortaient de leurs cases pour nous voir. À peine eümes-nous quitté le village que nous primes notre roule le long de la côte, qui était bordée de palétuviers, jusqu'à ce que nous arrivâmes à la plantation Loujiany. Nous passâmes alors à côté du village Passamainty où nous entendimes le bruit d'un tambour. Sur ma demande ce que signifiait ce son monotone, on me répondit, que c'était le tam-tam hebdomadaire qu’on jouait tous les dimanches. Devant la case où la danse avait lieu, on avait arboré un mouchoir rouge en guise de pavillon pour l'indiquer aux passants. On ne peut guère retrouver une danse dans ce carrousel bizarre, qu'ils font autour de ceux qui battent les tams-tams, en tournant constamment leurs cannes ou sabres en l'air et faisant des pirouettes et des grimaces très singulières. Après que nous eùmes passé de loin ce bal champêtre mahorien, nous traversâmes la plantation des cannes à sucre Issondzou, où nous vimes pour la première fois plusieurs baobabs (Adansonia digitata), d’une dimension très considérable, et où nous tuâmes le premier oiseau, connu des colons sous le nom de saint-esprit. Ce n'était point une colombe mais un guêpier (Merops superciliosus) ‘) en robe de mue, qui trouva son tombeau dans ma gibecière. Lorsque nous eümes cet oiseau qui porte ce nom céleste, nous primes notre chemin par un petit sentier, qui serpente à travers les broussailles, lesquelles consistaient pour la plus grande partie en mimosas fleurissants. L'impression que fit sur nous la verdure luxuriante d’une quantité de beaux arbres était grande. Excepté les cocotiers, les manguiers, les mourandas?) (Phoenix dactylifera) et moufias *) (Sagus raffia), qui y sont très communs, nous observämes plusieurs espèces d'acacias, de citronniers, d'orangers et de cicadaes superbes, au milieu des contrées abondant de bananiers et d’ananas.
Âprès une demi-heure de marche dans ces lieux charmants, nous nous arrêtâmes auprès d'une petite cataracte. Le grand frais qui règnait sous l’ombre des divers arbres nous invitait à nous reposer un moment à cet endroit délicieux :
Beneath some patriarchal tree I lay upon the ground.
LONGFELLOWw.
La végétation luxurieuse nous mit en extase, et avec la plus haute admiration et véné. ration pour le puissant Créateur, nous contemplions la diversité des plantes ravissantes,
1) Voir pag. 60 de la Partie II.
2) Nom que porte le dattier sauvage à Mayotte. 8) Le mot Moufia provient probablement de Zoufia ou Rafia,
dont plusieurs fougères arborescentes et naines ainsi que des plantes grimpantes ouvrirent le front de l’amphithéâtre des arbres qui s'offrait à nos yeux. Tandis que les unes grimpaient le long des branches des acacias et des magniferas gigantesques, en laissant retomber. leurs tiges en plusieurs bouquets de fleurs, les autres s’entortillaient comme autant de lianes autour de leurs troncs pour aboutir aux branches en touffes de feuilles d’un vert luisant. Entre les blocs de rochers qui couvraient le sol, s’élevaient des arecs grêles, de jeunes mourandas, des moufias, des angavas et des orchidées. L'’odeur suave et énivrante de plusieurs espèces d’orangers et de citronniers en fleurs, ainsi que des héliotropes était très intense. Le calme mortel, qui règnait ici était interrompu par intervalle par le petit chant croassant de la magnifique veuve blanche (Muscipeta mutata) '), qui se cachait sous le feuillage, ainsi que par le cri perçant: Tu-tu-tu, du cirombo (Leptosomus afer)?) qui sonnait de loin:
I hear the cry Of their voices high Falling dreamily through the sky,
But their forms I cannot see.