LONGFELLOW
Après avoir quitté ce lieu plein de charme, nous poursuivimes notre route jusqu’à la plantation Irrony, pour faire une petite halte chez l’affable Monsieur Bouchon, qui nous reçut cordialement et nous offrit quelques rafraïchissements dans sa demeure hospitalière. L'allée des superbes manguiers, qui conduisait à son habitation attirait nolens volens notre attention par la beauté du feuillage et l'égalité de la dimension de leurs troncs. Un bruit croassant nous annonçait que ces arbres logeaient une quantité de ces êtres avec lesquels j'avais déjà fait connaissance lors de ma malheureuse chasse sur la plantation de M. Denis. Nous examinâmes donc de près le lieu d’où venaient ces cris perçants, et bientôt nous vimes un bon nombre de fanys (Pteropus Edwardsi) pendant par les pattes aux diverses branches de plusieurs de ces arbres. En un clin d'oeil mes compagnons et moi leur tirions des coups de fusil, qui en firent tomber quelques uns à terre et occasionnèrent un grand désordre dans la colonie de ces bêtes diaboliques. De tous côtés des masses compactes voltigeaient autour des cimes de leurs demeures avec des cris étourdissants. Nous profitâmes de ce délai pour leur déclarer la guerre en ouvrant une violente fusillade, de sorte que plusieurs nous tombèrent entre les mains. C'était curieux de voir comment les blessés se défendaient à coups de dents bien appliqués “contre nos chiens, qui voulaient s'en emparer; et la ténacité de leur vie était si grande, que nous avions beaucoup de peine à les tuer à coups de crosse de fusil. Comme la distance que nous devions parcourir pour arriver à Kokonij était encore
1) Voir p. 76. pl, 20 et 21 de la Partie IT.
2) Idem, p. 54.
bien grande, nous ne voulions pas les emporter tous pour les préparer, car nous devions avoir encore bien des fois l’occasion de nous en procurer d’autres exemplaires; nous offrimes alors de bon coeur ce gibier extraordinaire aux nègres qui nous accompagnaient, afin que ces enfants de la côte d'Afrique pussent se régaler à leur tour. (Ces gens estiment la chair des fanys presque autant que nous celle des perdreaux rôtis. Ils étaient donc tout joyeux du repas exquis qui les attendait, tandis qu'ils se hâtaient de griller tout entiers les fanys tués sans leur enlever le poil, la peau ou les tripes. (Ces animaux préparés ainsi sans le moindre assaisonnement ressemblaient à un morceau de graisse, et la vue seule nous donnait involontairement un dégoût, qui s’accrut encore lorsque nous vimes les nègres les manger avec une gourmandise telle qu'ils daignaient à peine en offrir à un petit enfant de leur race, qui mendiait un petit os à ronger. L’enfant heureux à son tour dévora avec délices ce petit morceau; ce qui nous donna une extrême répugnance. M. Bouchon nous affirma pourtant que c'était un mets assez délicat, qui rappelait le goût de nos lapereaux sauvages.
Après que nos hommes se trouvèrent fortifiés par leur repas et nous par le nôtre, nous fimes nos adieux au planteur hospitalier et poursuivimes notre chemin. La route que nous primes était ici large, montait graduellement et consistait en terre glaise rougeâtre. En marchant nous faisions voler une poussière, qui pénétrait partout et lorsque cette terre est mouillée, c'est comme de la peinture qu'on ne peut effacer que difficilement des objets, avec lesquels elle a été en contact. Il nous parut évident que cette terre était ferrugineuse. Il serait donc bien inutile de se promener ici tiré à quatre épingles, soit par le beau soit par le mauvais temps. Ce chemin, qui parcourt les montagnes, est agréable et situé pittoresquement; bordé à gauche par des monticules couronnés de broussailles épaisses et à droite par un vallon couvert de champs de cannes à sucre, où nous observâmes sur les feuilles des cocotiers, qui élevaient leurs troncs longues et grêles de ce tapis verdoyant, quelques milans (Milvus parasiticus) ‘) et des corneilles (Corvus scapulatus) ?), qui se reposaient de leur journée de chasse. Devant nous voltigeaient plusieurs pigeons rouges (Turtur picturatus) *) cherchant leur nourriture en chemin.
Nous en blessimes quelques uns, que nous ne pûmes pas capturer, car ils disparurent en un clin d'oeil dans les broussailles à gauche de la route, laquelle nous abandonnâmes bientôt après, pour prendre un sentier situé au milieu d’un champ couvert d'une végétation si abondante, que nous devions marcher l’un après l’autre pour ne pas nous perdre. Nous descendimes ce sentier Jusqu'à ce que nous en trouvâmes un autre qui conduisait à la plantation Debeney; mais en laissant celui-ci à gauche afin de le poursuivre en montant une colline escarpée. (Cette promenade était très fatigante et
1) Voir p. 44 de la Partie II.
2) Idem, p. 102.
3) Idem, p. 118.
désagréable, car le chemin était couvert de longues herbes de la hauteur d'un homme et qu'il nous fallut une demi-heure pour la monter; mais à peine arrivés au sommet d’où l’on découvrait de nouveau le sentier, nous fûmes récompensés par une vue magnifique et pittoresque. Nous contemplâmes avec enthousiasme de chaque côté la mer réflétant les feux du soleil couchant, et devant nous des vallons splendides, pleins d'une végétation luxuriante. Le häâle donnait aux divers mornes de l'entourage une teinte rouge feu singulière, qui me rappelait involontairement les champs de ma patrie couverts de neige, sur lesquels pointent les rayons du soleil vers cinq heures de l'après-midi. Enfin le crépuscule nous cacha bientôt après la vue de ce magnifique tableau naturel, et nous hâtâmes le pas pour arriver à temps sous toit. En descendant la colline pour reprendre le sentier à travers les broussailles et les hautes herbes, nous jetâmes un coupd'oeil sur une formation bizarre de la nature; c’est-à-dire que nous admirâmes deux blocs de granit de la forme d’un boulet, qui étaient posés l’un sur l’autre par la nature, si bien qu'on aurait juré que c'était la main de l’homme qui l'avait fait. Le chemin devenait de plus en plus boisé, mais l’obscurité qui voilait dans ce moment le paysage me privait du plaisir de distinguer les divers arbres qui se présentaient devant nos yeux. La rosée qui tombait alors comme une pluie douce et abondante, nous trempait jusqu'aux os et nous refroidissait tellement que nous fûmes forcés de courir de plus en plus vite pour nous réchauffer. Heureusement nous avions aussi un bon guide en notre bourriquet, autrement nous serions certainement restés en route, puisque nous aurions perdu bientôt le chemin qui était interrompu constamment par de jeunes dattiers, dont les feuilles piquantes nous occasionnaient souvent des douleurs extrêmes aux jambes et aux pieds. Nous devions aussi, afin de ne pas nous casser le cou, poursuivre prudemment le chemin, qui était encombré à chaque instant par des blocs de roche, contre lesquels, pour comble de malheur, nous heurtions bien des fois. Malgré l'obscurité, la nuit était belle. Les grillons et les cigales en profitèrent pour nous donner leur concert désagréable , entrecoupé de temps en temps par les cris perçants des fanys et par la voix monotone. Hou-hou, d’une espèce de hibou, probablement le Scops menadensis ). Bientôt la voûte étoilée fut voilée par une grosse nuée, qui se fit entendre par de forts coups de tonnerre. Les éclairs illuminaient les forêts de lueurs magnifiques; on croyait par moments se trouver au milieu de feux de bengale. Une pluie torrentielle changea en un instant le sentier que nous parcourions en un torrent; nous courûmes en toute hâte en traversant la plantation de Angonjou de M. Coulon, pour arriver promptement au village de Bandakony. Une demi-heure après, le bruit d’une cascade nous indiqua un torrent le long
1) Voir pag. 48 de la Partie II. Nous n'avons jamais observé cet oiseau à Mayotte. Cependunt divers habitants de cette île, m'ont assuré qu'il s’y trouve un hibou de cette taille. D'autres m'assuraient que le cri que j'entendais était celui du Toulou (Centropus Tolu); mais c'était à tort, car jamais nous n'avons observé cet oiseau, si commun
dans les parages de Madagascar.
duquel conduisait un sentier peu large. Nous fümes effrayés, lorsque M, Chaulier nous dit tout-à-coup: — Soyez prudents, mes amis! Appuyez toujours à gauche; car si vous aviez le malheur de faire un faux pas, vous tomberiez ici dans un abîme.” L'obseurité qui règnait alors était si grande, que nous ne pouvions absolument rien distinguer, et si l’admirable instinct de notre âne, qui ouvrait la marche, ne nous avait pas guidés, nous serions certainement tombés d'une hauteur considérable.
Aussitôt que nous eûmes passé, sains et saufs, cet endroit dangereux, l’aboiement de plusieurs chiens nous annonça que nous n’étions pas loin de la demeure de M. Chaulier, car à peine étions-nous descendus dans la vallée par une route primitive encombrée de fragments de rochers, que quelques nègres de notre hôte vinrent à notre rencontre pour éclairer avec des fanaux le passage accidenté, Une gentille et jolie femme de la tribu des Besimsaracs de Madagascar, nous fit un charmant accueil. Notre hôte nous la présenta comme son épouse, ce que nous confirma bientôt la vue de quelques enfants d’un teint jaunâtre, qu'il nous dit être les siens.
Enfin nous étions heureux d'être à l'abri et de profiter de l'hospitalité de notre hôte généreux, qui mit de suite à notre disposition deux appartements en disant: — Voici, Messieurs, votre chambre à coucher et voilà votre laboratoire.” Notre première occupation, tout fatigués que nous étions, fut de changer nos vêtements trempés, après quoi un bon et simple souper nous remit un peu, mais néanmoins nous désirions de tout coeur notre lit pour étendre nos membres épuisés, dans l'espérance qu'un doux sommeil nous rendrait nos forces, pour pouvoir commencer le lendemain nos excursions dans les forêts du voisinage. J
Au point du jour, nous fûmes réveillés par des coups de fusil tout près de l’habitation. Nous ne pouvions pas nous faire une idée de ce que cela pouvait être; mais quelques instants après M. Chaulier se trouvait devant nous, nous présentant deux maquis (Lemur mayottensis), qu'il venait de tuer à quelques pas de la maison. Je puis à peine décrire le bonheur que j'éprouvai, lorsque je vis les jolis mammifères; je m'empressai de nettoyer leur robe des taches de sang. Pendant ce travail la fièvre s'était emparée tellement de nous que nous n'avions pas la force de rester debout, et que nous fûmes obligés de nous recoucher. La tendresse avec laquelle nous soignaient notre hôte et sa dame, qui nous administrèrent une dose de Sulphas quinine, nous remit un peu vers l'après-midi; si bien même, que nous pümes nous livrer à la préparation des dépouilles des maquis.
C'étaient de magnifiques exemplaires appartenant à une nouvelle espèce :), dont l’un, la femelle, était une jolie variété, d'une robe plus claire et d’une grandeur différente de celles du mâle.
1) Voir pag. 3 et 4 pl. 2 de la Partie II.
Tout le temps que la fièvre nous tint au lit, M. Chaulier eut la bonté de faire une excursion de chasse assez fructueuse pour nous; car il nous apporta outre les maquis plusieurs oiseaux remarquables, parmi lesquels se trouvaient deux, auxquels il donna le nom de perroquet, mais que nous reconnûmes, pour le Leptosomus afer :). Lorsque nous dépouillâmes ces oiseaux nous observämes sur leurs corps certains insectes dégoütants. Au premier abord nous croyions que c'était une espèce de mouches, mais en les regardant plus attentivement, je vis qu'ils appartenaient à la famille des parasites Ornithomia, d'un corps tendre et d'une couleur verdâtre. En préparant les leptosomes , nous observämes que leurs yeux étaient d’une couleur brun grisâtre, avec quelques taches noirâtres dans l'iris et que les pieds avaient une couleur orange. Dans les estomacs nous ne trouvàmes rien que des débris de sauterelles, et l'odeur désagréable que répandait le corps encore frais rappelait celle des coucous (Cuculus canorus). Le travail nous avait coûté bien de la peine, malades comme nous étions; heureusement que l’action du sulfate de quinine avait eu un si bon effet sur nous que nous pümes assister au souper et que nous passämes la nuit d’un bon sommeil. Le lendemain je me trouvai pourtant encore trop fable pour aller à la chasse. Je dus me contenter de rester à l'habitation où je moccupai pourtant assez utilement en continuant la préparation des animaux que notre ‘hôte nous avait présentés. M. van Dam se trouvait mieux remis que moi, de sorte qu'il put faire une petite chasse dans les forêts du voisinage. J’eus soin de lui recommander de tâcher d'obtenir encore des leptosomes. Après quelques heures, mon ami revint d’une chasse assez heureuse; car outre les oiseaux désirés, il m’apportait aussi un pigeon magnifique et rare pour la science, le Péilopus Sjanzini?), ainsi qu’une veuve brune (Muscipeta mutata) *). Les yeux du magnifique pigeon étaient d’un brun aurifère et les frems nus, qui s’étendaient jusqu’à la région auriculaire étaient d’une couleur rouge ponceau très vive; les pieds d’une couleur de plomb. La chair de ce pigeon était excessivement grasse el très délicate, mais d'une couleur rouge foncé divisée sur le sternum par une ligne jaune citron. Le jabot était rempli de bourgeons, ainsi que de dattes sauvages. M. van Dam l'avait tiré à la cime d’un arbre très élevé, sur lequel il se reposait dans une position presque immobile. Du pied de cet arbre il tira la veuve brune, dont les yeux d’un brun foncé brillaient au milieu des freins nus de la couleur bleue du ciel foncée; et les pieds de ce gentil oiseau étaient d’une couleur de plomb, Dans l'estomac nous observâmes les restes de diptères. Nous nous occupàmes toute la journée de la préparation des animaux capturés, quoique toujours encore sous l'influence de la fièvre. J'avais espéré que le monsieur qui nous avait accompagnés pour nous aider, nous aurait secondés dans ces moments, puisque lui était bien portant; mais non; il
1) Voir p. 54 de la Partie II.
2) Idem, p. 115, pl. 37.
3) Idem, p. 76, pl. 22.
jouissait du doux farniente, il fumait sa pipe, mangeait et buvait bien au compte de notre hôte hospitalier, sans se soucier de notre sort. Lorsque je lui fis une observation sur sa paresse et sur l'étrange manière dont il nous traitait, il me dit d'un ton grossier: — Monsieur, je ne vous ai pas accompagné comme domestique!” A quoi je lui répondis: Mais pourtant bien comme aide, et de plus, puisque nous nous trouvons tous deux atteints de la fièvre, vous auriez dû avoir du moins pitié de nous, ne füt-ce que par humanité. Enfin! monsieur, brisons là-dessus! Je n'ai plus besoin de vos services, qui du reste ont été nuls, depuis le temps que j'ai eu le malheur de faire votre connaissance.”
On comprend que ce monsieur se hâta de quitter l'habitation de M. Chaulier, lorsque j'eus fait part à ce dernier de notre discussion et que je lui en eus appris la cause. H me félicita de m'être délivré des mains de cet homme dangereux, au sujet duquel il m'aurait déjà averti, s'il n'avait pas craint de me faire de la peme. — Mais je vous aurais pourtant prié, ajouta-t-il, si vous étiez revenu chez moi, de ne plus amener ce chevalier d'industrie." Comment, cher monsieur! cet homme, est done à craindre ?” — "Certainement! voici en peu de mots son histoire: cet individu a navigué comme euisinier sur un navire marchand, dont il a déserté avec quelques sous, que du reste il a mangés peu de semaines après. Par pitié, M. Didienne, où vous êtes logé, l’a pris à son service, comme une espèce d'Ober-kellner, mais ce ne fut pas longtemps, puisque d’un caractère brusque et grossier, il se querellait souvent avec lui et les visiteurs de son établissement. Alors il a fait la connaissance d’une Mahorienne de conduite libre, et vit à ses dépens; et journellement il visite l'espèce d'hôtel où vous l’avez rencontré et où vous avez fait sa connaissance.” ei notre hôte s'arrêta! — »Mais M. Chaulier comment est-ce possible?” lui demandai-je avec étonnement. Cet homme avait l'air si convenable, il me semble!” — Eh bien,” me repondit-il, /vouz verrez, mon ami, que vous serez encore la dupe de votre confiance en de tels hommes, qui empestent toutes les nouvelles colonies, pensant qu'il suffit d’avoir la peau blanche et une naissance européenne, pour prendre le premier rang parmi les indigènes, pour les dominer et les traiter en esclaves. Soyez bien sur vos gardes et prenez l’homme tel qu'il est; ne l'épargnez pas, car autrement vous êtes perdu!” Cette petite histoire m'aflligea; mais j'étais reconnaissant d’être averti par un ami, qui avait résidé pendant longtemps dans la colonie et qui du reste connaissait assez ces espèces d’aventuriers.
Nous aurons encore bien des pages dans le cours de notre relation, qui feront voir, à quels dangers on est souvent exposé comme étranger, dans une colonie primitive, et par quels individus la civilisation européenne et la religion chrétienne sont représentées, pour irriter la vie d'un peuple paisible et de nourrir la haine et l’indignation, contre ceux desquels ils espéraient apprendre le vrai chemin.
Nous ne demeurâmes qu'un jour de plus chez M. Chaulier, puisque nos munitions
de chasse commençaient à nous manquer et que nous voulions être utiles à la science en faisant de notre mieux pour rassembler une belle collection. C’est pour cela que
nous acceptâämes de tout coeur l’aimable invitation de notre généreux hôte, d'aller chercher tout ce dont nous aurions besoin à notre habitation à Mamouzou, afin de demeurer
pendant quelques semaines chez lui, pour faire des excursions fructueuses dans ces forêts d'une végétation vierge et riches en animaux rares.
Le lendemain 4 Mai, je me trouvai assez bien portant pour faire une petite tournée de chasse au vallon, tandis que M. van Dam arrangeait les objets préparés, afin de les emballer provisoirement pour notre retour. Mon excursion ne pouvait pas être longue, puisque mon corps état encore tellement affaibli par la fièvre que je dirigea mes pas non loin de l’habitation le long de la lisière du bois. Je fus assez heureux pourfant pour tirer mon premier coup de fusil au profit de la science, sur un petit rapace, qui me semblait une espèce différente de ceux connus d’Afrique et de Madagascar. C'était un épervier bien stupide qui demeurait immobile, lorsque je le regardais de près avant de le tirer. Je lui donnai pour cela le nom de Misus brutus '); mais les habitants le nomment: Ke{si-Ketsi. Outre cette espèce nouvelle, je tuai encore quelques veuves en diverses livrées, ce qui était pour moi un vrai triomphe; c’est à dire qu'il me füt alors évident, lorsque j'eus une petite série de ces oiseaux sous la main, qu'ils appartepaient à une seule espèce et non pas à trois différentes, quoique les habitants eux-mêmes les distinguent aussi, comme des espèces différentes, en veuve brune et veuve blanche. Voici le petit résumé de mes recherches. L'oiseau que Temminck nommait Tehitrea holosericea ?), est dans sa robe ordinaire, qui est brune; celui qui a la même couleur, mais les deux plumes caudales alongées blanches, dans sa robe de passage est nommé par Linné Muscicapa mutata*); tandis que Lesson conférait à l'oiseau blanc, dans sa robe de noce le nom de Tchitrea pretiosa “). Ces oiseaux dans leurs trois livrées ont été regardés comme trois oiseaux différents. La femelle) seule ne change jamais de robe et chez elle ne se voyent jamais les longues plumes caudales; la couleur brune est constamment plus claire et rougeâtre. Ce que je trouvai pourtant curieux, e’était que je rencontrais ces oiseaux dans les différentes livrées dans la même saison; ce que je m'explique que l’un. change plus vite de robe que l’autre. Les plus amoureux sont aussi les plus jolis, ce qu’on ne voit pas toujours chez les autres créatures. Enfin, quoi qu'il en soit, j'étais content de ma petite excursion, qui m'avait appris tant de choses nouvelles.
1) Voir p. 38, pl. 12, fig. 2 de la Partie II. 2) Idem, p. 76, pl. 21, fig. 2.
3) Idem, p. 76 et XIV, pl. 20, fig. 2.
4) Idem, p. 76 et XIV, pl. 21, fig. 1.
5) Idem, p. 76 et XIV, pl. 20, fig. 8.
Je me hâtai de revenir à l'habitation de notre hôte, qui m'attendait depuis quelque temps avec le déjeuner. A table la vue d’un certain mets attira mon attention. C'était un vrai repas malgache, que madame Chaulier avait préparé; car lorsque je lui demandaï ce que c'était, elle me montra des insectes singuliers en me disant: ”Ce sont des sacombés et voici comment je les prépare”. Elle tira alors les pieds des larves et des insectes femelles, ainsi que les ailes des mâles, les mit dans un pot en fer avec de la graisse et du sel et les fit griller. Je goûtai de ce mets extraordinaire et Je confesse qu'il n'était pas du tout délicat, car il me rappelait le goût des petits pois durs grillés de la même manière. Au premier moment lorsque je la vis tirer les pieds des insectes, je croyais voir une émaudeuse de crevettes. (Ces êtres curieux appartenaient à la famille des hemiptères, connus dans la science sous le nom de Fulgora tenebrosa !). Ils vivent dans les herbes à la manière des sauterelles, où les indigènes d'origine malgache les recueillent comme nourriture recherchée. Madame (Chaulier préférait pourtant l'espèce de son pays natal, qu’elle nommait Sakondry *) et qu’elle prétendait être plus délicate parce qu’elle n'avait ni bouche ni anus. de devais rire de cette définition singulière, que je désirais bien justifier, puisqu'elle m'assurait, que c'était la pure vérité, lorsque j'en doutais. Après le repas nous préparämes encore les animaux obtenus et conservâämes aussi plusieurs des insectes curieux dans l'alcool, comme souvenir de ce repas singulier.
Nous passämes une bonne nuit, quoique nous n'étions pas encore délivrés de la fièvre, qui nous avait affaiblis tellement que nous ne pouvions pas retourner à pied à Mamouzou. Grâce à la bienveillance de notre excellent hôte, nous montämes chacun un de ses bourriquets, pour gagner notre demeure dès le grand matin, prenant notre chemin par les mêmes contrées que nous avions parcourues dans une nuit obscure, et accompagnés de deux domestiques portant notre bagage. Le ciel était pur offrant à peine un nuage pour nous garantir des rayons ardents du soleil, qui pointaient sur nos têtes. Des paysages charmants se présentaient à chaque instant à nos yeux, et des plantes diverses s'élevait la vapeur de la forte rosée du feuillage, qui masquait par moments les cimes des arbres dans un léger brouillard. Le chant et les cris de plusieurs oiseaux se faisaient entendre des forêts environnantes, ce qui rendait la marche plus joyeuse encore. C'était surtout le chant d’un oiseau inconnu ressemblant aux sons d’une harmonie-flûte, qui résonnait dans nos oreilles, nous mit en extase et nous fit quitter pour un moment la route pour diriger nos pas dans les broussailles vers l’endroit d’où venait ce chant harmonieux, interrompu par les cris perçants d'un chat. Nous vimes alors bientôt ce flûtiste extraordinaire sur l’extrémité d'une branche d’un Euphorbacée, et on nous disait que cet oiseau portait le nom de
1) Voir la revue générale et p. 6 de la Partie V. 2) Pyrops (Fulgora) madagascariensis, Spinola, Voir” Idem.
veuve noire. Enfin, sans pitié pour lui et désireux de le posséder, pour l'examiner et le conserver pour la science, je le fis tomber à terre d’un coup de fusil. Le joli oiseau m'était tout à fait inconnu; il appartenait du reste au genre drongo (Dicrurus); et après un examen sérieux mon savant ami M. Schlegel lui conféra le nom de Dicrurus Waldenii'), en l'honneur du vicomte anglais Walden, en ce moment le plus grand connaisseur de drongos. À huit heures environ nous arrivämes après cette heureuse capture à la plantation de M. Bouchon, où nous nous arrêtämes pour nous reposer et nous rafraichir. (C'était nécessaire, puisque dans ce pays tropical, il est presque impossible de voyager en plein jour à cause du soleil brûlant. Nous continuämes alors notre route dans l'après-midi pour gagner Mamouzou.
En route nous tuâmes encore quelques oiseaux, comme le magnifique martin-pêcheur (Alcedo vintsioides) *) et le soi-disant perroquet (Leptosomus afer) *). Sur ces oiseaux nous pûmes observer quelques caractères utiles à notre connaissance ornithologique. Ainsi nous observâämes du premier, que son cri ressemblait à celui de notre martin-pêcheur (Alcedo ispida) et qu'il a la coutume de hausser continuellement la tête en relevant les longues plumes de la crête, quand il aperçoit quelque chose qui attire son attention. Cet oiseau n'avait pas la moindre crainte de nous et se laissa approcher à bout portant.
Les observations notables sur le second
sont les suivantes: que lorsque nous vi- =N D Q , C EN mes cet oiseau il était dans une pos à
or RS ——— presque immobile et perpendiculaire, telle RS RARE 1 F ñ DA SN E RS que la queue touchait les pieds. Les CE = préparateurs des musées d'histoire natu 722 SN NS
relle donnent presque toujours à ces oi- +7 seaux une fausse position ; c’est-à-dire GE qu'ils le mettent au contraire dans une 7 pose verticale. Cet oiseau cependant prend quelquefois cette pose, quand il fait en- Les Cirombos ® et J (Leptosomus afer).
tendre son fort cri Tu-hou, Tu-hou, Tu-hou, et alors il hausse aussi les plumes aurieulaires, celles du jabot et de la tête. Ce fait a lieu aussi quand l'oiseau blessé veut se défendre.
Enfin, après avoir joui de ces agréments, purement amusants pour un naturaliste, nous traversâämes vers trois heures de l'après-midi le village populeux de Monsamperey , et peu de temps après nous étions dans notre demeure à Mamouzou, où nous fmes accueillis avec empressement par notre hôtelier. Celui-ci nous fit entrevoir les mauvaises inten-
1) Voir p. 80, pl. 23 de la Partie IL et Part. V, July, ls, 1869 of Sharpes monograph of the alcedinidae. 2) Idem p. 51.
3) Idem p. 54.
lions de Monsieur H. avec qui j'avais eu des discussions à Kokony, d'où il était parti quelques jours avant nous. Il avait porté plainte contre moi à la justice, de la manière dont je l'avais traité, en disant: que je l'avais pris à mon service comme préparateur et l'avais mis à la porte sans lui payer la somme convenue. Il exigeait pour ce traitement une somme assez considérable, et si je manquais de la payer, il menaçait de me faire poursuivre suivant les lois. On comprendra facilement notre consternation, quand on saura que la plainte de cet homme était tout-à-fait fausse, et qu'il était capable de tout faire par violence et par calomnie. J'étais convaincu que je n’avais rien à craindre de la justice, puisque j'avais des témoins, que je n'avais pas fait le moindre accord avec cet individu. C'était purement le hasard qui m'avait mis en rapport avec lui, mais il était néanmoins dangereux de venir en contact avec lui, puisqu'il avait mandé que si je ne lui payais pas ce qu'il exigeait, il me poursuivrait partout pour me tracasser, et s’il le fallait pour me tuer. Heureusement je résistai à toutes les menaces de ce vaurien, et J'eus le courage d'attendre avec patience le moment où il me ferait connaître sa demande. Enfin je m'en souciais d'autant moins, que chacun connaissait assez les qualités de cet homme qui ressemblaient beaucoup à celles d’un chevalier d'industrie. C’est pourquoi nous dinämes de bon appétit et nous jouimes d'un profond sommeil que nous procura la fatigue de la journée. Le lendemain nous arrangeñmes tout le bagage nécessaire pour notre second séjour à la baie de Joungony, et primes soin de notre collection en la mettant hors de la portée des fourmis, des souris, des rats et d’autres animaux nuisibles aux objets préparés d'histoire naturelle; car mes lecteurs verront dans la suite que notre petite demeure à Mamouzou abondait en toute espèce de vermine.
Comme nous avions beaucoup d'effets à emporter pour les lieux de nos excursions , nous tâchämes de nous procurer des porteurs pour transporter les objets nécessaires à l’habitation de M. Chaulier. Je m'adressai alors à un sous-oflicier du génie à Mamouzou, qui avait le commandement de plusieurs nègres mahoriens au service du gouvernement pour l'entretien des routes coloniales, afin de lui demander quelques uns de ses hommes pour me servir de porteurs. Il eut l’obligeance de mettre à ma disposition huit de ces travailleurs; je lui en fus bien reconnaissant, car nous en avions grand besoin, dans un pays où le transport des bagages est coûteux et sujet à beaucoup de difficultés. Le salaire de ces hommes était bien peu de chose; ils ne reçoivent du gouvernement qu'un demi-franc par jour pour lequel ils doivent souvent travailler rudement. Là joie de ces hommes fut done grande, lorsque je leur fis la promesse de leur donner un franc par jour si notre bagage arrivait promptement à Kokony. Je m'élonnais souvent de la vigueur de ces hommes: la force qu'ils déployaient dans les muscles de leur cou était étonnante; ils peuvent porter un poids énorme sur la tête, eu égard à la vie sobre qu'ils mènent. Ils ne boivent jamais de boissons fortes, vice auquel les malgaches sont souvent enclins. Leur seule boisson est de l’eau pure et ils se nourrissent de bien peu de chose; prin-
Cipalement de riz, de patates, de manioc, de maïs, et de bananes: voilà tout ce dont ils ont besoin pour vivre et pour entretenir leur corps robuste.
Le 7 Mai, ces porteurs se mirent en route, sous les ordres de notre domestique créole , vers la baie de Joungony, pour porter notre bagage à l'habitation de M. Chaulier. Nous les suivimes quelques heures plus tard en chassant le long du chemin. C'était par une belle et fraiche matinée; plusieurs oiseaux: des Nectarineas, des Zosterops et des Tchitraeas faisaient entendre leur chant dans le feuillage des mimozas et des plantes appartenant aux familles des strilitzias et des euphorbiacées; les autres comme les leptosomes et les merles (Hypsipetes ourovang) ') du haut des montagnes dans les cicadaes et les fougères arborescentes , tandis que le roucoulement joyeux des diverses tourterelles : (Turtur picturata?), Turtur semitorquata *), Peristera tympanistria ‘)), nous venaient des cimes des majestueux tamariniers et mangiers, qui ombrageaient le chemin. Ce concert naturel augmentait la bonne disposition de notre humeur et nous inclinait à la gratitude et au contentement. Une quantité de corneilles et de milans se berçaient sur les tiges des cocotiers à l'entrée du village Mosamperey et se sauvèrent à la hâte lorsqu'une pluie de plomb vint à tomber sur leurs têtes; plus loin nous eûmes le bonheur de tirer dans un casuarina une paire de jolis oiseaux scarlatins, que nous croyions être le Foudia madagascariensis, que nous avions déjà obtenus à l'ile de la Réunion, mais en les regardant de plus près, nous vimes, que c'était une espèce bien différente des foudias connus. Plus tard j'ai donné à cet oiseau tisserand le nom de Ploceus Algondae *), en l'honneur de ma belle-soeur. Après ayoir obtenu ces oiseaux eurieux nous traversimes le village de Monsamperey, et bientôt après nous longeâmes la côte bordée de paletuviers. C'était justement le temps du reflux, et nous pûmes passer à pieds secs par la plage, qui exhalait une mauvaise odeur, provenant des substances animales jetées par les lames et retenues par les racines des paletuviers. Heureusement que ce lieu est habité par un grand nombre de gros crabes (Gecarcinus) *) connus des colons sous le nom de tourlourous, qui le purifient assidûment des matières qui se putréfient par l'action d’un soleil ardent. Ces crustacés habitent les fentes des rochers, soit en famille soit seul, d’où ils sortent dès le reflux pour se nourrir; ils netfoyent de cette manière la plage de ses ordures, dans lesquelles ils se retirent pendant le flux, se reposant de la bonne chère, qu'ils ont bientôt faite; le plus souvent en société de leurs congénères les crabes Gelasimus”), qui au contraire habitent des trous percés dans la vase. La
1) Voir p. 96, de la Partie IT.
2) Idem p. 118.
3) Idem p. 118, 4) Idem p. 114.
5) Idem p. 109, pl. 14 et les notes I. c, 6) Idem Partie IV.
7) Idem Partie IV.
vitesse et la manière dont ces derniers animaux entrent et sortent de leurs asiles est très remarquable et nous donnait souvent sujet de rire. Les gros crabes sont moins lestes dans leurs mouvements, mais sont redoutables par la force de leurs pinces, avec lesquelles ils broyent souvent un bâton assez fort. Ainsi leurs ennemis, comme les hérons et les corneilles osent à peine les attaquer, car si le malheur veut que leur bec ou leurs pieds viennent en contact avec les pinces formidables de ces crabes, ils sont brisés comme verre; c'est pour cela que ces oiseaux les attaquent toujours par derrière. Un petit héron cependant, qu'on voit assez fréquemment à Mayotte et nommé par les colons carabier (Ardea atricapilla) ‘), est très friand des petits crustacés; c’est pourquoi on le voit toujours comme un traban fidèle des plages habitées par ces crabes. Pendant le flux il se repose dans les branches des paletuviers en attendant paisiblement le moment du reflux, quand les crabes sortent de leurs asiles pour commencer leur nettoyage journalier, afin de faire à son tour la chasse à ces nettoyeurs sixpèdes, mais se gardant bien d'attaquer les grands qui sont trop vigoureux pour lui. Les crabes termites sont trop lestes dans leurs mouvements et échappent le plus souvent dans leurs trous, avant qu'un coup de bec assez bien appliqué les attaque, mais ces petits êtres bizarres ont d’autres ennemis plus dangereux que les carabiers; ce sont les courlis (Numenius phacopus) ?), qui avec leurs longs becs courbés les retirent de leurs trous mêmes.
On conçoit que ces parages, mouillés constamment par la mer et reséchés par un soleil ardent, sont très malsains par les évaporations continuelles de la vase puante couverte de débris animaux, qui occasionnent la fièvre paludéène si funeste aux européens et aux habitants des hautes contrées. Tout près de ce lieu est bâti le village de Passamainti, où se trouve aussi une usine de cannes à sucre et dans lequel les maladies, selon ce qu'on m'a dit, sont plus fréquentes que dans les autres villages qui ne sont pas environnés de forêts de paletuviers.
Le chemin de Passamainti vers la plantation Isouzou monte considérablement, et il est certain que la végétation devient plus luxuriante au fur et à mesure qu'on rencontre un sol plus élevé de terre glaise; aussi est-il curieux de voir comment non loin des forêts de paletuviers cette terre abonde d’adansonias, arbres qui aiment un haut terrain.
Nous passämes bientôt ces monuments gigantesques du règne végétal, lieux de délices des pteropi, pour gagner la petite cataracte aussi attrayante qu'auparavant, où nous étanchâmes notre soif ardente, et nous continuâmes notre chemin vers la demeure de M. Bouchon où nous attendait le déjeuner. Après nous être fortifiés par une nourriture simple et un repos assez court, nous passämes la plantation Debeney, et peu de temps après nous rencontrâämes nos porteurs qui relournaient de l'habitation de M. Chaulier au village de Bandakony. Quelques misérables chaumières composaient ce pauvre village dont les
1) Voir p. 125 Partie II.
2) Idem p. 132.
habitants s’occupaient pour la plus grande partie de la fabrication de l'huile de coco. Nous les vimes ouvrir des cocos très secs, ils en pilaient la chair blanche dans un pol avec une pierre jusqu'à ce qu'elle devint une pâte huileuse; puis ils la cuisaient, pour obtenir l’huile si recherchée à Marseille. Ayant contemplé un moment cette industrie indigène, nous continuâmes notre route pour arriver bientôt à la plantation de notre ami, qui nous attendait avec impatience et qui nous reçut aussi cordialement que jamais. Nous y trouvâmes dès notre arrivée notre bagage bien installé et tout en ordre dans les mêmes appartements, que nous avions occupé pendant notre dernier séjour et après que notre domestique avait deballé nos collis et que nous avions arrangé nos armes et ustensiles de chasse, nous nous couchâmes, fatigués que nous étions de la longue promenade. Comme la fièvre nous avait dit adieu et que nous nous trouvions plus forts et plus courageux qu'autrefois, nous étions déjà debout dès le grand matin. Je l’attribuais aux illusions et aux idées chimériques, que nous nous figurions de nos excursions de chasse et de nos explorations scientifiques prochaines. Ce jour là, 8 Mai, était pour nous une journée pleine d'avenir, puisque nous nourrissions l'espérance de piller les forêts et les champs des trésors scientifiques qu'ils renfermaient. Nous poursuivimes alors cette idée heureuse en parcourant la première forêt du voisinage de l'habitation avec le fusil en main, accompagné de notre domestique avec les appareils pour faire la chasse aux reptiles et aux insectes, guidés par un travailleur de notre hôte dans cette forêt primitive, où nous ne trouvions passage que par quelques petits sentiers à peine praticables.
Cette forêt, ainsi que les autres que nous explorâmes, abondaient en une foule de plantes diverses, parmi lesquelles on observait une quantité d'arbres patriarchals. Nous observâmes des malvacées, des citronniers, des orangers, des oliviers, des copaliers, des flamboyers, des sagotiers, des cicadées, des pandanes, des acacias, des cafiers, des dattiers, des goyaviers, des tamariniers, des polipodes; ainsi que des bois propres aux constructions navales, à l’architecture et à l'ébénisterie. Sur plusieurs de ces arbres, nous remarquâmes une quantité d'orchidées d’une forme merveilleuse, avec des fleurs d'une couleur magnifique et de différents dessins, tandis que des convolvulacées, d'une croissance étonnante se torlillaient à une hauteur considérable sur les branches en liant un arbre à l'autre, présentant un vrai réseau. De plus nous vimes une quantité de plantes appartenant aux familles des aroidées, des léguminosées, des rubiasées, des euphorbiacées , des crussiféres , des flacourtias , des imbricarias et des fanegorames. Le sol humide de ces forêts est rempli de plusieurs espèces de cryptogames, qui rendent la marche assez difficile; quand on ne peut pas suivre un sentier, on doit avoir recours à la hache, pour se faire un chemin. Parmi ces plantes encombrantes se trouvent des aloës, des agaves, des bromelias etc., qui par leurs feuilles piquantes occasionnent sou-
vent bien du mal.
Nous étions étonnés que dans ces forêts où règnait une végétation si abondante et luxu-
riante, le règne animal ne füt pas représenté en proportion. Ce jour là nous ne tuâmes que trois maquis, deux pigeons bleus et quelques autres oiseaux ordinaires. Les forêts de la baie de Joungony se trouvent pourtant dans leur état primitif et, sauf quelques vallées déboisées, offrent d'excellents pâturages et des champs couverts de plantations récentes. La vallée qui s'étendait en bas de l'habitation de notre hôte offrait un joli coup d'ocil par la verdure des terres plantées de cannes à sucre, bordées de chaque côté de forêts épaisses, excepté vers la côte, qui était garnie en grande partie de paletuviers (Rhizophora) et entrecoupée en partie par un petit torrent se jetant dans la mer.
Le zèle avec lequel M. Chaulier soignait cette plantation nouvelle était grand et bien connu des colons, car peu de temps avant qu'il ne s'installa à la baie de Joungony, on n’y voyait aucune plantation de cannes à sucre ni d’autres cultures et elle n’offrait alors qu'une vaste forêt impénétrable. Lors de notre séjour, son habitation n'existait que depuis peu d'années; et à force de travail il était arrivé à monter une usine pourvue d’un moulin et de turbines marchant par la vapeur, pour fabriquer lui-même le sucre des cannes plantées, qu'il devait auparavant envoyer à d’autres usines pour y faire faire cette fabrication.
Lorsque nous revenions de notre excursion de chasse dans cette charmante contrée, où nous venions de voir tant de choses splendides de la nature, nous rencontrâmes M. Chaulier justement dans la vallée, dont je viens de parler, en société de ses travailleurs indigènes, qui bâtissaient sa nouvelle fabrique. Après nous avoir dit bonjour il nous demanda à voir notre butin de chasse. Il nous interrogea sur les forêts que nous avions parcourues pour apprendre notre expérience. Lorsque nous lui parlâmes des plantes diverses que nous avions remarquées, il vanta le valeur de beaucoup d’arbres propres à la charpente, que lui-même avait tirés des forêts des environs. Il nous invita alors à venir voir des pièces de bois d’une dimension énorme et d’une dureté extrême, qui pouvaient concourir avec notre bois de chêne. Ce bois qu’il nomma Tacamaca et qui appartient au genre Calophyllum, et celui du bois de fer (Sideroxylum) , étaient employés par lui à la construction de son usine, surtout pour attacher les pièces lourdes de la machinerie. Pour les planches il faisait scier les arbres des petites nattes (/mbricaria) , ceux des tecks (Cordia), des mapous (Andromeda) et des ouatiers (Bombax). Pour la charpente il employait des fandamanes (Prockia theiformis), ainsi que des tamariniers; et pour les poutres les troncs des cocotiers et d'autres palmiers (Areca). Pour la maçonnerie, il employait des morceaux de roche de basalte et de gramt du pays, et pour la chaux il faisait brûler lui-même des coquillages, qui abondent sur la côte de la baie.
Parmi les mahoriens ils s'en trouvent qui connaissent assez bien le métier de maçon et celui de tailleur de pierres; du moins les hommes que je voyais travailler à l'usine de M. Chaulier travaillaient, aulant que j'en pouvais juger, aussi bien qu'on pouvait l'exiger de ces gens-là Lorsque notre hôte monta avec nous vers l'habitation pour prendre le déjeuner, il nous raconta, comment en général on se fait planteur à Mayotte et
à quelle condition le gouvernement cède des terrains aux colons. Comme je crois ces détails de quelque intérêt pour mes lecteurs, je veux consacrer quelques lignes à ce que j'ai appris, en le comparant avec ce que d’autres habitants de Mayotte m'en ont dit :
"Naturellement on ne se rend pas dans cette colonie vierge pour s’y établir pour son
plaisir,” nous dit notre hôte, et vous comprenez que c’est presque toujours pour faire fortune. La plus grande quantité des colons s'appliquent d’abord à l’agriculture, puisque les terres y sont abondantes et fertiles, ne coûtant dans les premiers temps que la main d'oeuvre, et parce qu'ils croient que cest le plus court chemin pour devenir riches par les revenus de leurs productions. C’est quelquefois possible, mais pour le plus grand nombre c’est une vraie chimère. Les débuts sont partout très difficiles, mais surtout dans une colonie où l’on vient comme un chat dans une maison neuve ; c’est-à-dire que la plupart des colons viennent ici presque sans le sou, croyant que l’or leur tombera dans la main ou que les corneilles leur apporteront du pain. Quand on connait un métier quelconque, il n’est pas difficile de gagner dès son arrivée l'argent pour ses premiers besoins; et quand on est un peu économe, il est assez facile d’épargner en peu de temps une petite somme dans un pays, où l'on peut vivre assez sobrement et sans luxe, où l’on est libre comme l'oiseau dans l'air et où l’on est respecté de suite par les gens du pays à cause de sa couleur blanche, et honoré quand on a seulement quelques unes des qualités d’un honnête homme. Ceux qui sont arrivés les premiers dans la colonie eurent à surmonter plus d'obstacles que ceux qui arrivèrent après eux, mais d’un autre côté les premiers venus avaient non seulement le premier choix des terrains les plus fertiles et les mieux situés pour le transport de leurs denrées ete., mais ils avaient aussi la main d'oeuvre à meilleur marché, plus abondante et aussi plus de secours du gouvernement. Les colons qui s’établirent à Mayotte peu de temps après la prise de possession par les français (13 Juin 1843), se procurèrent des terrains à peu près pour rien, mais après treize ans ces faveurs cessèrent par un décret du 5 Mars 1856, lorsque les concessions de terrains furent réglées par un taux progressif. Depuis ce temps, on paie 5 franes par hectare au dessous de 100 hectares, et pour 500 hectares et plus une somme limitée de 25 francs par hectare. C’est bien peu de chose encore pour des terres fertiles situées si favorablement près de la côte, peu accidentées et peu boisées, mais pour des terrains qui se trouvent dans l’intérieur, qui n'ont pas encore de routes assez praticables, couverts de forêts vierges, de hautes collines et d’autres choses encombrantes et difficiles pour le travail d'une culture régulière, le prix est souvent encore bien élevé. Les concessions faites par le décret mentionné sont à titre définitif, mais le concessionnaire ne peut aliénier le terram achété, qu'après avoir complété sa mise en valeur. Dans ce moment-ei (Mai 1864) le gouvernement a concédé à divers colons près des deux tiers de la superficie de l'ile !), et la plantation des
1) La superficie de Mayotte est plus de 30.000 hectares. La longueur du N.-N.-O au S.-S.-E. est 21 milles marins et la largeur de 2 à 8 milles. L'ile est située entre les 12° 39’ et 12° 59/ de latitude Sud et les 42° 46’ et 43? 2” de longitude est mesurée de la meridien de Paris.
cannes à sucre occupe près de 1000 hectares; naturellement sans compter encore les terrains plantés de cafiers, de girofliers, de cacoyers, de riz, de maïs, de patates et d'autres cultures alimentaires. À présent on a dans la colonie une vingtaine d’exploitations de cannes à sucre, dont plus de la moitié sont en possession d'usines pour fabriquer le sucre et quelques unes pourvues de distilleries pour faire le rhum, qui donnent du travail à environ 2000 ouvriers. Ces colons peuvent se faire d’abord planteurs de cannes à sucre et gagnent ordinairement en peu d'années par leurs récoltes assez d'argent pour monter une usine.
”£n outre depuis deux années (17 Mai 1862) nous possédons un bureau d’hypothèques, ce qui permet aux colons la voie hypothécaire pour faciliter leurs opérations, qui dès qu'ils possèdent une usine demandent beaucoup de fonds; car on doit travailler trop longtemps pour gagner la somme qu'il faut pour monter une usine bien organisée. La fertilité du sol cependant permet d'obtenir une fois et même deux fois plus de produits des terres cultivées qu'aux îles Marcarègnes où beaucoup de terrains sont appauvris par une culture assidue, de sorte qu'on doit avoir recours aux engrais, pour rendre les champs plus fertiles. Comme dans presque toutes les colonies nouvelles, on n’a pas besoin à Mayotte de ces moyens pour faire pousser plus avantageusement les plantes utiles, et l'on y pourra cultiver encore longtemps avant qu’on doive employer l’engrais, où qu'on doive renouveler les terres par d’autres cultures, puisque les cannes à sucre peuvent oceuper les mêmes champs en donnant la même production pendant dix années; en outre la canne à sucre!) vient ici plus vite à sa maturité, c’est-à-dire plus longue, plus forte et plus grosse; c'est pour cela qu’on peut classer cette colonie parmi les plus productives de la France. Comme les terrains plantés de cannes à sucre produisent plus que ceux plantés d'autres végétaux, les habitants s'appliquent naturellement plus à cette culture qu'à toute autre. Quoique les cannes à sucre à l’île de Mayotte ne soient complètement mûres qu'au bout de deux ans, il suflit néanmoins de 6 à 8 mois pour les pouvoir couper afin d'en extraire le sucre et de planter les boutures provenant des rejetons. Cette fertilité est d’autant plus remarquable qu'aux îles Mascarègnes les cannes à sucre ne sont bonnes pour la récolte qu'au bout d'un an et demi; mais cela provient de ce qu'on cultive dans ce pays, depuis plus que cinquante ans, cette utile graminée aux dépens des autres cultures productives. Et là encore les cannes à sucre demandent toujours de l'engrais; après une ou trois récoltes au plus les terrains ont besoin de repos; et c’est pour cela qu'on ne peut tenter leur culture, du moins si on veut qu’elle soit assez productive, que sur une grande échelle; et quoique cela puisse être encore une source de prospérité et de richesse pour un grand propriétaire, ayant les moyens d’être à la fois agriculteur et industriel sucrier, pour les gens qui ne possèdent que peu de terrain et
1) Voir les notes I. c,
qui doivent avoir recours aux usines de ces seigneurs, c'est un état de gêne, de soul: france et souvent de ruine. La plantation des cannes à sucre à l'ile Mayotte ne demande pas tant de soins qu'aux iles Mascarègnes; et si cela n’était pas, alors ce serait encore par ce qu'on y peut couper les cannes plus tôt. Comme la culture des cannes à sucre à fait place aux îles Mascarègnes à celle du cafer') qui y abondait jadis, la canne à sucre a presque tout envahi, depuis les côtes jusqu'aux sommets des monticules. A Mayotte on a tenté alors aussi la culture du cafer, mais elle n’a pas réussi comme on avait espéré. Bien que les jeunes plantes poussent assez vile et quils donnent des fruits abondants au moment des récoltes, les arbres périssent ou n'offrent que des fruits séchés, pauvres et souvent sans grains. dJ’altribue ce résultat à la grande chaleur qui règne pendant les mois de Janvier et de Février, quand le thermomètre s'élève à 34° C.?) et parce qu'on a planté les cafiers dans les plaines et les vallées au lieu de le faire à mi-côte des montagnes, où la température est naturellement moins chaude. Il est vrai qu'on a planté les cafiers, qui ne sont que des arbrisseaux, à l'ombrage d'autres arbres, comme de famariniers et de bois noirs (Acacia lebbeck), pour les garantir de l’ardeur du soleil, ce qui empêche les fruits de se dessécher avant leur maturité;, mais ce n'est pas du tout la nature du cafer, qui aime les hauteurs au lieu des contrées basses qui nuisent à son développement et à sa fécondité; outre que les autres arbres qui l'entourent doivent lui enlever ses ressources nutritives, non seulement celles du sol par leurs longues et profondes racines, mais aussi celles de l’air par leurs branches et leur feuillage touffu. Je crois que si l’on cultivait les cafiers comme jadis et encore aux iles Mascarègres, la culture de cet arbre tiendrait la promesse qu'on a droit d'espérer dans les contrées si fertiles qu'offre Mayotte; mais on ne doit jamais perdre de vue la nature du sol et les conditions voulues pour son développement. Le cafer demande surtout une terre pierreuse et des soins continuels à l’égard de la propreté, car cette plante est très délicate dans certaines contrées. A Mayotte j'ai vu peu de cafiers plantés dans les conditions voulues, c'est-à-dire qu'on n'avait pas fait assez de recherches pour trouver des terrains convenables; la plupart étaient plantés dans de la terre glaise, peu pierreuse, trop chaude ou trop détrempée par les pluies, qui enlèvent la nourriture propre à son alimentation, On sait qu'il existe plusieurs variétés de cafiers, mais comme toutes les qualités ne sont pas égales et n'ont pas la même facilité de s’acclimater sur un sol étranger, je crois que, quoique inférieure au cafier de Moka et de Yemen, la variété qu'on nomme aux îles Mascarègnes: le cafier Leroix, originaire de la côte d'Afrique, conviendrait
le mieux encore pour la culture à Mayotte, puisqu'il réussit dans presque toute espèce de
1) Voir les notes I. c.
2) La température moyenne à midi en Mars eten Avril est de 29° à 31° C. et celle de l’année est de 27° ©, La saison pluvieuse (hivernage) est déterminée par les lunes de Décembre et de Mars. Les pluies sont fréquentes et plus abondantes dans la partie orientale que dans Ja partie méridionale de l'ile, et mème lors de la saison séche, les pluies y sont aussi moins rares que dans l’est. On a rarement aussi des tempêtes et des cyclones à Mayotte.
sol. J'ignore si l’on a déjà tenté la culture de cette variété dans cette île: mais s’il en est ainsi, je crois pourtant qu'il est plus fécond que tous les cafiers, qu'on y a plantés. Je conseille alors aux planteurs de cette colonie de propager cet arbre en choisissant surtout les terres sur lesquelles ils veulent faire des plantations fructueuses, n'oubliant pas que les hauteurs à mi-côte sont toujours les plus favorables.
Les plantes alimentaires, comme le riz, les maïs, les patates, le manioc, les légumes ete., ne sont cultivées que par quelques indigènes, pour leur usage personnel, tandis que les planteurs colons ne s’y livrent que rarement. Ils font venir les céréales et d’autres plantes alimentaires du dehors; et quand ils possèdent un jardin potager, c’est encore seulement pour l'agrément d’avoir de temps en temps des légumes frais et non pas par spéculation. Comme ils reçoivent les graines potagères de France, de la Réunion et du Cap de Bonne Espérance, ils doivent chaque année renouveler leurs semences, puisque les légumes dégénèrent de suite, et c’est la raison pour laquelle la culture par ces procédés leur devient trop coûteuse, pour s’en occuper plus activement. Un légume qu'on y mange pendant toute l’année est une espèce de songe bien délicat et très sain, c’est l'Arum esculentum, bien connu aussi aux îles Mascarègnes. Aussi on se sert d’une espèce de haricot, originaire de Madagascar, d’un goût très agréable, connu sous le nom d'ambrevade (Cytisus cajanus) ). Aux îles Mascarègnes on plante ces cytises, dans les terres épuisées par la culture des cannes à sucre, afin que les feuilles de ces arbustes servent à les engraisser.
Nous parlâmes avec notre hôte de tous ces sujets en montant à l'habitation, et notre conversation était si animée, qu'on la continua encore à table. Bientôt une légère sieste s'empara de nous, et après un doux farniente de quelques moments, nous nous occupämes de la préparation des animaux tués. Pendant les jours suivants plusieurs objets remarquables nous furent remis, par le zèle de notre domestique Eugène et de quelques ouvriers de M. Chaulier. Je reçus des caméléons, de petits serpents, des crevettes et des insectes, que ces gens m'apportaient journellement. En outre nos recherches personnelles au profit de l’entomologie furent couronnées par la capture de plusieurs espèces, surtout des microlépidoptères; mais quoique notre collection s'enrichit par beaucoup d'additions, je la perdis cependant trois fois de suite totalement par la voracité des fourmis, qui pénétraient dans les boites qui contenaient notre trésor scientifique. Combien de fois nous avons détesté ces bêtes, qui nous dérobaient nos insectes rares, obtenus souvent avec peine. Jamais nous n'avons été un seul moment sans fourmis. Elles voyageaient, dormaient, buvaient et préparaient avec nous; en un mot: c'étaient nos compagnons fidèles. En vérité c'était à la longue plus qu'incommode d’avoir forcement cette société d'amis. Souvent pour leur donner quelque distraction, je leur jetais le crâne ou
1) Voir les notes I, c.
le corps d'un petit animal, qu’elles disséquaient; et j'obtenais ainsi un squelette. Bien des fois, quand je voyais toute une armée devant moi sur la table disséquer avec ardeur et avec adresse, j'admirais leur intelligence étonnante, et je jouissais, en dépit du chagrin des pertes que ces êtres curieux m'avaient occasionnés. J'aurais désiré, quand j'observais le travail des Formicae mayottenses, avoir près de moi l'éminent observateur entomologiste Huber :), qui aurait certainement fait toute une histoire des diverses actions de ces dévastateurs. Je perdis plusieurs fois courage pour recommencer mes recherches entomologiques, en voyant ainsi disparaître à chaque instant de jolis papillons et de rares scarabées, dûs pour la plus grande partie à nos excursions personnelles. Je me consolais par l'espoir de conserver pourtant un maigre butin, malgré les invasions audacieuses des petits rongeurs dans mes boîtes. Du reste on doit se figurer qu'on a à lutter contre beaucoup d'obstacles, quand on est à la chasse des insectes dans les forêts vierges, où l'on ne peut chercher fructueusement que sur les places ouvertes, qui y sont rares. Ce sont les sentiers et les endroits, où un gros arbre est tombé par terre, que l’on peut être assez heureux pour capturer des insectes. Nous cherchions donc toujours ces lieux préférés par les insectes, car autrement nous aurions eu beau courir après eux dans les forêts, si nous n'avions pas Vu par expérience , que dans un endroit ouvert de quelques mètres carrés nous en trouverions cent fois plus qu’en parcourant quelques hectares trop boisés. Ordinairement nous trouvions le plus d'insectes près de l'habitation, où la plupart des arbres se trouvaient à quelque distance les uns des autres, laissant des espaces couverts de maigres broussailles, donnant à peine de l'ombre sur la terre échauffée. Dans ces endroits j'observais en plein midi des milliers de microlépidoptères de diverses couleurs, voltigeant à peine à un pied au dessus du sol entre les broussailles, tandis que les espèces du genre Acraea se reposaient sur les troncs laisants des oliviers, qui dominaient le terrain. Mais dans les forêts j'éprouvais un vrai bonheur de trouver un arbre vermoulu, sur lequel je faisais ordinairement une bonne chasse aux coléoptères capricornes, qui se cachaient dans le bois pourri et dans les fentes de l'écorce épaisse. (Chaque jour nous nous livrions avec ténacité à la chasse des animaux vertébrés, n’oubliant cependant pas de collectionner les invertébrés curieux pour la science, qui se montraient sur nos pas. Mais il était bien diflicile de faire ces recherches en même temps. Souvent en parcourant la forêt, le fusil sur l'épaule et le filet en main, nous ne savions que faire, si nous apercevions au même moment de superbes papillons, des scarabées volants et des oiseaux remarquables dans les arbres. Naturellement nous désirions les posséder tous à la fois; mais c'était ordinairement impossible. En courant après les insectes volants, nous oublions la place où nous avions vu les oiseaux en repos ou sautant de branche en branche, et si par hasard, ou par une indication quelconque, nous y revenions dans
1) Voir les notes I. c.
l'espoir de tuer l'objet désiré, la recherche en était alors souvent inutile. Ces désappointements occasionnés dans la capture des insectes nous forcèrent bientôt à nous borner à la chasse des vertébrés, et je me contentai de surveiller en même temps les occupations de mes domestiques, qui se livraient alors à la recherche entomologique. Plusieurs fois ils nous apportèrent des insectes curieux, ainsi que des reptiles, comme des caméléons, des couleuvres, des lézards etc. Je me rappelle encore très bien le moment où je reçus un magnifique caméléon !) avec son petit, que je mis de suite dans un bocal. J’admirais les soins que la mère avait pour son enfant, qu'elle portait sur le dos en grimpant prudemment contre les branches, qui s'y trouvaient; ainsi que la manière dont elle caressait son petit; car avec sa longue langue elle enlevait la couverture membraneuse, mince et transparente, qui encouvrait la tendre peau. De tous côtés elle épiait avec ses veux mouvant en tous sens, si quelque danger menaçait son précieux fardeau, et j'étais étonné de voir sa fureur lorsque je mis un autre caméléon avec elle dans le même flacon. A peine l’eut-elle aperçu qu'elle s'élança violemment sur lui et le mordit tellement, que son crâne en fut brisé, et qu'il en mourut quelques instants après. Plus tard je jetai des chauves-souris dans le flacon occupé par cette bonne mère, mais au lieu d’attaquer celles-ci, elle se fourra dans un coin pour protéger son pelit et trembla de tous ses membres. Mais le plus curieux phénomène, que j’eus le plaisir d'observer dans ce moment-là, fut le changement remarquable de sa couleur d’un vert tendre, qui passa au noirâtre ?), comme celle des chauves-souris. Ordinairement de grand matin la couleur de ce caméléon était plus foncée qu’en plein jour, mais pendant la plus grande chaleur de la journée sa couleur devenait la plus vive. Ces changements remarquables me mirent souvent en extase, et je pensais alors involontairement à ce que le poële
Dryden chanta:
,, The thin chameleon, fed with air receives The colour of the thing to which it cleaves.”
Pendant plusieurs jours nous fimes des chasses assez fructueuses dans les environs qui abondaient en forêts vierges, habitées par une quantité de maquis et de différents oiseaux curieux. C'était un de nos plus grands plaisirs d'aller à la recherche de ces animaux, dès le grand matin avant le lever du soleil, et vers le soir, avant son coucher, quand la rosée couvrait encore le feuillage comme une abondante pluie, ou qu'elle commençait à tomber. Nous pénétrions dans les lieux, qui renfermaient ces trésors de la création animale au milieu d’une richesse végétale au-dessus de toute description, nous avions soin de regarder au-dessus de nos têtes vers les cimes des arbres qui logeaient ordinairement ces animaux pleins de vie. J'emploie ici cette expression parce que l’agilité des maquis est souvent pareille à celle des oiseaux. Leur agilité, lorsqu'ils sautent d’un arbre à
1) Voir la Partie III.
2) Voir les notes I. c.
l’autre ou de branche en branche, est telle qu’elle surpasse le vol d’un oiseau, de sorte qu'on ne peut les suivre de l'oeil. Dans ces moments de vitesse, il est bien diflicile de les chasser, si on ne veut pas se fatiguer courant après eux, car en quelques secondes ils sont loin de vous, et disparus du centre ou au bord de la forêt. Leurs cris perçants et dissonants vous indiquent que ce serait inutile d’aller à leur poursuite. Au contraire on est sûr de les abattre quand on se glisse avec adresse à travers les broussailles, en évitant tout bruit si c'est possible, car chaque bruit, même le moindre craquement des branches, les éveille et prive le chasseur du plaisir de les approcher à une portée de fusil. Combien de fois nous dûmes marcher sur les mains et les pieds, nous tortillant comme un serpent par les buissons, souvent même en retenant pour un instant notre haleine craignant de les mettre sur le qui-vive, car si un seul individu se doutait du danger qui les menaçait, à un fort cri donné par lui, toute la bande se sauvait à la hâte. Mais quand nous étions assez heureux pour nous approcher à la portée de nos armes, nous avions alors pendant un instant une jouissance d'observation si désirable pour un naturaliste, car dans ces moments-là, il a le bonheur de faire des notes intéressantes sur les moeurs de ces animaux curieux, qui se croient en parfaite sûreté. Oh! quel plaisir j'éprouvai bien, qu'embusqué d’une façon pénible, quand je vis un beau lémurien se mettre debout sur une branche avec les bras ouverts, paraissant embrasser les premiers rayons du soleil, qui pointaient sur son corps. L'animal se choyait dans la chaleur du matin, séchant la rosée qui mouillait encore sa belle fourrure en léchant chaque poil d'une manière élégante, comme une chat domestique, en balançant sa longue queue comme pour battre la mesure, et en faisant entendre par intervalle un petit grondement de contentement, ayant quelque rapport avec le cri d’un très Jeune porc. Encore quelques pas, et je me trouvais non lon du tronc de l'arbre dont la cime était le siége de lanimal précieux que je désirais si ardemment posséder. Ravi de la vue de ce grâcieux animal, que J'avais contemplé pendant plus d'un quart-d'heure, le coeur impitoyable baltit de plus en plus lorsque je le vis tout à coup s’élancer sur une branche en regardant rapidement autour de lui. Le maqui avait remarqué le mouvement de mon fusil que je couchais en joue, mais avant qu'il püt apercevoir le danger, le plomb avait percé sa poitrine. Tout d'un coup la forêt résonna des cris plaintifs de ses compagnons qui sautaient brusquement au-dessus de ma lêle, mais comme j'étais sous l'influence de la curiosité d'examiner ma pauvre victime, je ne pensais plus à tirer sur la bande furieuse, qui méassaillait de tous côtés des cimes des arbres les plus élevées, comme pour se venger de l’homme, qui avait commis le meurtre d’un de leurs frères. Oui, je le confesse que j'étais dans ce moment là stupéfait de l’action passée, et Je concevais que ces êtres charmants devaient me tenir pour un barbare, un homme sans coeur. Mais quoique je fusse fâché pour eux, je me consolais par l’idée que c'était au profit de la
science. Qu’auraient dit mes collègues, si je ne leur avais pas apporté le peau ou le
squelette de ma victime? Quelle valeur auraient eu mes observations, si je n’avais pas pu fournir les pièces justificatives? En outre elles appartenaient à un animal inconnu à eux, à un lémurien, dont on ne savait encore rien dans le monde scientifique. En vérité, ces idées tranquillisaient ma conscience, lorsque Je me trouvai face à face du cadavre, que j'avais admiré encore quelques moments auparavant, jouissant d’une vie pleine de charmes et de douceur, mais de l’autre côté Je m'’accusais du fait accompli, tant j'adorais les Jémuriens dans leurs actions. Enfin je désirais le posséder pour connaître mieux sa vie et pour éterniser son nom dans la science '). Après cette capture je m’avançai dans le forêt pour en obtenir encore un autre et tant que je pourrais m'en procurer; une série, si c'était possible, pour faciliter de plus en plus mes recherches sur la vie et les moeurs de ces animaux. Bref, je fus assez heureux pour me procurer en peu de jours une belle collection d'individus des deux sexes, de grandeur et de variété d’une couleur très remarquable. Parmi les mammifères de l’île Mayotte, ce sont les lémuriens qui occupent la première place, appartenant tous à une seule espèce. Selon l’assertion de notre hôte on n’en voit pas d’autres dans l’île et toutes les recherches, que nous avons faites à ce sujet, nous ont fait voir qu'il avait raison ?). Puis on y rencontre un petit animal carnivore, la genette, appartenant également à une seule espèce, que j'ai trouvé comme étant nouvelle pour la science et à la quelle j'ai conféré en honneur de mon célèbre ami M. le Professeur H. Schlegel le nom de Viverra Schlegelii*). Les habitants de Mayotte les chassent pour les détruire, parce qu'ils occasionnent souvent de grands ravages dans leurs basses-cours et qu'ils volent, quand ils peuvent, beaucoup de leurs bananes mûres. (C’est par leur friandise pour ces fruits qu'ils se laissent attraper facilement par un tel fruit comme appat, soit avec des pièges en bois du sagotier, soit avec des lacets. Bien des fois nous avons obtenu ces animaux par les soins des indigènes, et c'était curieux de les voir venir nous présenter une genette en la portant pendue par la queue à un bâton auquel elle était attachée par une corde en mordant de tous côtés. Cest pendant la nuit que ces animaux sortent de leur retraite pour s’aventurer dans les forêts, dans les plaines et même tout près des habitations, répandant un odeur de muse très forte, qui fait découvrir facilement les lieux qu'ils ont parcouru. La chasse de ces animaux dans l’île Anjuan est une des plus grandes récréations des habitants‘). Un autre mammifère, auquel surtout les habitants malgaches de Mayotte font la chasse à cause de leur chair, est le tendrec; et il y a des créoles qui ne dédaignent pas ce mets, qu'ils disent être aussi délicat que la chair d’un cochon
1) Voir p. 3 et 4 pl. 2 de la Partie II.
2) Idem, p. 22.
3) Idem, p. 16 pl. 10.
4) Voir Léguevel de Lacombe, Voyage etc. 1. e., tom. II, p. 94. Il est très probable que l'espèce de la genette d’'Anjuan appartient à la même espèce que celle de Mayo:te. Voir p. 16 pl. 10 L. c.
de lait. Quant à moi je préfère cette dernière à celle de cette espèce de vilain hérisson. En parcourant les forêts on ne rencontre que rarement cet animal, puisqu'il s'embusque pendant la journée dans les trous qu'il s'est creusé dans la terre, et qui ressemblent à des taupières de forte dimen-
sion. On trouve aussi à Ma-
yotte des musaraignes, et les
exemplaires que j'ai obtenus appartiennent probablement à
Le tendrec (Centetes setosus) 1).
une espèce nouvelle, mais il est très difficile de se procurer ces micromammifères, et ce n’est que par hasard qu'on les attrappe. Notre hôte me dit aussi qu’on trouve dans l'ile des vountsiras (Galidictis, Herpestes?), mais je n'ai pas eu le bonheur de les trouver. On est frappé de la pauvreté de mammifères, qui habitent Mayotte, et excepté les fanys, avec lesquels nous avons déjà fait connaissance, les chauves-souris (Nyctinomus pumilus) , les rats (Mus alexandrinus), les souris (Mus musculus) et par hasard les cetacées (Delphinus, Balaena elc.), ce sont les seuls mammifères connus à Mayotte. Non seulement cette île est pauvre en mammifères, mais elle l’est aussi en oiseaux et en reptiles, et c’est d'autant plus étonnant, que la richesse végétale du pays est encore dans beaucoup d’endroits vierge et abondante. Le nombre d'oiseaux est bien minime et ne surpasse pas le chiffre d’une trentaine. Avant l’invasion des français, Mayotte contenait plus d'oiseaux qu'à présent, puisque la dévastation de beaucoup de parties boisées , pour l’arrangement des plantations occupées par la culture des cannes à sucre, en à fait déménager un grand nombre. Pour le présent les parties méridionale et occidentale de l’île renferment encore beaucoup de terrains boisés, habités par une quantité de maquis et d'oiseaux, mais qui sont pauvres en espèces ; en outre les nouveaux venus se livrent à la chasse, surtout à celle des pigeons bleus ?) et rouges *), en les remarquant comme un gibier excellent, tandis que les indigènes ne les chassent que rarement et n’employent pas d'armes à feu, et comme on ne tire ces oiseaux qu'en repos et presque jamais au vol, on peut se figurer que ces espèces doivent diminuer chaque année. Les colons chasseurs me disaient souvent qu’autrefois l’ile abondait en pigeons et qu'à présent on devait courir bien loin pour s’en procurer une couple pour son déjeuner. Outre les pigeons les colons chassent encore les cailles (Coturnix vulgaris) ‘),
1) Voir p. 24 de la Partie II.
2) Ptilopus Sganzini, Idem p. 115 pl. 37.
3) Turtur picturatus. Idem p. 113.
4) Idem p. 120.
mais cette espèce n'est pas abondante et habite les plaines et les plateaux déboisés; ce qui rend la chasse très difficile à cause des longues herbes. Enfin elle ne compense pas les fatigues qu'on doit se donner, pour tuer quelques cailles sous un ciel ardent avec des chiens, qui n’ont plus l’odorat à cause de la chaleur, et qui perdent de suite la piste, quand le soleil darde ses rayons.
Les planteurs qui séjournent près des plages font des chasses à meilleur compte, après les sarcelles (Dendrocygna viduata) ), les courlis (Numenius phaeopus) ?) et les chevaliers de mer (Charadrii) *). Autrefois les habitants du voisinage de l’ilot Bouzi y chassaient aussi les pintades (Numida tiarata) *), mtroduites de Madagascar, mais à présent on ne les y voit que rarement. À Mayotte néanmoins, quoique la chasse pour un vrai chasseur n'y signifie rien, un naturaliste y peut chasser pour le moment assez fructueusement, puisque l’île nourrit quelques espèces d'oiseaux, qui sont encore rares dans les collections d'histoire naturelle et dont les habitudes sont en grande partie inconnues aux savants.
Suivons pour un moment le naturaliste dans ses chasses aux oiseaux dans les forêts, les champs et le long des rivages de l’île mahorienne. Entrons donc premièrement avec lui dans le bois où vous entendrez des cris divers d'oiseaux, et vous vous demanderez à chaque instant quels oiseaux les peuvent produire? À petits pas vous avancez plein d’inquiétude, en vous courbant plus d’une fois pour passer à travers les broussailles épaisses vers l'endroit où vous avez entendu tantôt un cri perçant, tantôt un chant mélodieux ; vous jetez un regard rapide et curieux autour de vous dans l'attente de découvrir une quantité d'oiseaux. Tout à coup vous entendez de nouveau les mêmes sons tout près de vous; vous vous tenez bien tranquille en retenant votre haleine pour les surprendre. Qui? La quantité d'oiseaux? Oh, non! Le naturaliste vous dira que c’est seulement un couple amoureux qui réunit dans sa gorge les chants divers que vous venez d’entendre par intervalle. Vous regardez el vous êtes surpris par la tromperie de la mère Nature, qui vous a fait croire rencontrer dans ce moment une quantité d'oiseaux au lieu de deux veuves noires (Dicrurus Waldeni) 5), qui se caressent l’un l’autre d’une manière
extraordinaire en produisant des cris et des chants tout à fait différents. e À ses mélodieux accents, À sa voix chaleureuse et tendre, Il est facile de comprendre Que l'amour anime ses chants.
Quel phénomène curieux de la création! direz-vous, quand vous serez convaincu que les sons provenaient pour la plupart d’un seul oïseau, au lieu de plusieurs, puisque c’est le
1) Voir p. 143 de la Partie II.
2) Idem, p. 132.
3) Idem, p. 129.
4) Idem, p. 118.
5) Idem, p, 80 pl. 23,
mâle seul qui chante pour plaire à la femelle. Le naturaliste veut abattre ce chanteur trompeur, mais à peine a-t-il mis le fusil en joue que l'oiseau curieux a disparu au fond de la forêt pour ne plus reparaître vivant aux yeux de ses admirateurs. Tandis que vous êtes encore en extase de ce que vous venez d'entendre et de voir, le naturaliste vous quitte. Comme un serpent il se glisse à fravers les broussailles en ligne droite vers l’asile de l'oiseau, et pendant que vous contemplez deux autres petits oiseaux, l’un brun et l’autre blanc, qui sautent tranquillement de branche en branche au-dessus de votre tête le bruit d’un coup de fusil vous indique l'endroit où il a retrouvé le chanteur. Les oiseaux, effrayés par ce son inattendu, ont changé d'arbre en vous observant fugitivement dans ce moment meurtrier; car le naturaliste revient bientôt en vous montrant le corps d’un bel oiseau à longue queue fourchue, d’un plumage noir luisant avec des reflets métalliques, en vous disant: voilà le chanteur trompeur, qui n’est pas plus gros qu’un étourneau. Puis il ajoute: mes amis, les oiseaux au-dessus de vos têtes sont aussi curieux que celui que je viens de tuer. C'est-à-dire que vous pouvez admirer dans celui-ci le pouvoir du chant et dans ceux-là le changement remarquable du plumage, car ces petits oiseaux d'une robe différente, connus sous le nom de veuve brune et de veuve blanche appartiennent à une seule espèce (Muscicapa mutata) ‘). Ce n’est pas un couple amoureux, mais ce sont deux mâles, le blanc en plumage de noce, le brun en habit de passage. Plus loin le roucoulement des pigeons bleus ?) attire l'attention de l'observateur; vous le suivez de nouveau, il en tire deux de la cime d’un arbre élevé et il vous montre des exemplaires apparemment bien différents, car l'un est bleu et l’autre vert bronzé, en vous disant que l’une est la femelle adulte et l’autre son petit, tandis que vous croyiez auparavant, que c'étaient des pigeons de différentes espèces. Ainsi arrivé à la lisière de la forêt, il vous indique deux cirombos (Leptosomus afer) *), mâle et femelle, que vous Jureriez appartenir aussi à des espèces différentes, tellement leurs couleurs diffèrent, mais ce n’est pas étonnant, car les savants eux-mêmes l'ont cru aussi pendant longtemps, en les indiquant sous des noms divers. Au pied de l'arbre où se trouvent ces soi-disants perroquets des colons, vous verrez sauter une petite bande de merles (Hypsipetes urovang) *), faisant entendre de temps en temps leur chant monotone. Le planteur se donne bien de la peine pour en tuer une douzaine pour se préparer un repas de grives de sa patrie, mais le naturaliste ne les dédaigne pas davantage, puisqu'ils sont pour lui non seulement un bon petit gibier, mais aussi qu'ils ont de la valeur pour sa collection. De là
la différence entre l’arrangement de ce gibier par lui et le chasseur. Car celui-ci
1) Voir L. ce.
2) Idem L. c.
3) Idem p. 54.
4) Idem p. 96.
le plume pour le rôtir à la broche, tandis que le premier l’écorche pour en ürer un double profit, savoir: en faire cuire la chair et en conserver la peau pour ses études. C’est pour cela que vous voyez, qu'aussitôt que le naturaliste a tué quelques oiseaux, il les soigne comme des objets précieux, en mettant un peu de coton dans leurs becs et leurs narines, afin d'empêcher que le sang ne salisse leur plumage, après quoi il les met dans un cornet de papier après avoir poudré les blessures avec de la sciure de bois. Ce n'est pas pour les formes, pour la beauté du plumage, ou pour la rareté que le naturaliste conserve ces merles; oh, non! C’est seulement pour les comparer avec leurs congénères de Madagascar), de la Réunion ?), de Maurice :) ete.; qui offrent tous des différences notables pour la science qu'un simple chasseur ne pourrait deviner. Il en est de même de cet oiseau rouge que vous voyez dans ce haut filao. Le colon vous dira, que c’est le cardinal, le même que celui de Madagascar et des îles Mascarègnes, mais le vrai observateur vous dit que c’est un oiseau tout à fait différent et de plus une espèce nouvelle à décrire 4). A la famille de cet oiseau se rattachent ces gentils pelits oiseaux que vous voyez : là en bande sautant sur les tiges des mimosas près de ce petit courant, où ils vont se baigner. Ce sont les Spermestes nana®), décrits en 1845 par le savant naturaliste Pucheran et qui sont nouveaux pour la faune de Mayotte, car lui ne les connaissait que de Madagascar. L’épervier (Nisus brutus) leur fait souvent la chasse, aimant bien la chair de ces nains, qui sont ordinairement gras.
Le plus joli oiseau de Mayotte, qu'on croyait aussi originaire de Madagascar est ce petit être à reflets dorés, avec le ventre jaune orné d’une tache orangée connu chez les colons sous le nom de colibri; mais vous savez que c'est un nectarinea, car l’Amérique seule, et non l'Afrique, nourrit des colibris. C'est donc le Nectarinea Coquerelii $) si rare dans les collections d'histoire naturelle et si rare à Mayotte même, pays seul qu'il paraît habiter, puisque dans les autres îles Comores, du moims à Anjuan il est remplacé par le Nectarinea comorensis ”), oiseau différent, décrit par le Professeur W. Peters de Berlin. Parmi les petits oiseaux mahoriens, on compte aussi ceux à lunettes °), qu’on voit cependant plutôt le long des chemins dans les arbrisseaux, que dans les forêts, où ils sont beaucoup plus abondants. Le naturaliste vous dira qu’ils sont inconnus dans la science, et vous trouverez cela bizarre, puisqu'on les voit, dès qu'on met le pied à la grande terre de Mayotte, par bandes de six et plus. Mais il arrive souvent qu'il ne recueille pas ces animaux qu'on trouve très communs dans le pays qu'il explore, et souvent ce sont justement des espèces rares ou inconnues pour la science. Ainsi me disait un
1) Voir p. 96 de la Partie II. 2) Idem p. 97. 3) Idem p. 98. 4) Idem p. 109 pl. 34.
5) Idem p. 107. 6) Idem p. 71, pl. 12 fig.
7) Idem p. 157. 8) Idem p. 73 pl. 19 fig. 2.
jour un médecin de la marine française, habitant à Zaoudzi, qui faisait une collection pour le musée du jardin des plantes de Paris et qui voyait quelques oiseaux à lunettes chez moi: » Comment Monsieur, vous recueillez aussi de ces oiseaux! Vous qui cherchez des oiseaux curieux pour la science?” — Mais oui! Pourquoi pas?” — » Mais parce qu'ils sont tellement communs dans l’ile, qu'ils doivent être nécessairement connus depuis longtemps par les savants du jardin des plantes à qui J'ai expédié, il y a quelques années, beaucoup d'espèces d'oiseaux de Mayotte. — 7 C’est bien probable, Monsieur, mais alors ces honorables messieurs ont oublié de décrire les oiseaux à lunettes, ou ils les ont confondus avec d’autres espèces. Quant à moi, je les considère comme nouveaux pour la science, et c’est mon devoir de les faire connaître le plus vite possible à mes collègues.” — Eh bien, Monsieur,” me dit en riant le docteur, quant à moi, je ne veux pas même me donner la peine de les préparer; vous verrez que vous vous trompez.”
Les oiseaux qui habitent encore les forêts de Mayotte sont des tourterelles et un pigeon avec lequel on fera connaissance plus tard. Les tourterelles (Turtur semitorquatus) !) et (Peristera tympanistria) ?), se trouvent aussi dans les champs cultivés et sont très communs, tandis que le pigeon en question est assez rare. En parcourant les champs on observe encore les hirondelles (Cypselus parvus) *) , les saint-esprits (Merops superciliosus) +), les agrettes (Ardea ibis) *), des milans (Milvus aegyptius) ‘), des corneilles (Corvus scapulatus) *), peut-être aussi des papangues (Circus Maillardi) *), et des faucons (Falco communis?). Cependant les milans et les corneilles préfèrent habiter les plages plutôt que les champs, pour se régaler des ordures qu'ils y trouvent en abondance; mais aussitôt qu'on défrise les terrains par le feu pour les préparer pour la culture, ils y reviennent de suite, pour faire la chasse aux souris, aux scinques et aux couleuvres qui cherchent à se sauver. Ce que les vautours sont pour l’Afrique continentale, les milans et les corneilles le sont pour Mayotte; c’est à dire toujours en action pour ramasser les objets pourris ou pour détruire les animaux nuisibles. Dans les parties solitaires les plages sont habitées par une quantité de hérons, qui, dès le reflux, s’y réunissent pour faire la pêche en société des courlis, des chevaliers, des sarcelles et des hirondelles de mer. Là où la côte est parsemée de pierres de roche, on voit aussi le martin-pécheur, l'oiseau le moins défiant de la plage. Il est assez difficile pour le naturaliste d'obtenir parmi ces habitants
1) Voir p. 113 de la Partie II. 2) Idem p. 114. 3) Idem p. 66. 4) Idem p. 60.
5) Idem p. 124. 6) Idem p. 44.
7) Idem p. 102.
8) Nons n'avons jamais observé ces oiseaux à Mayotte, mais ils peuvent s’y trouver accidentellement, du moins M. le Dr. Kirk les a rapportés de l’île Anjuan. Voir la Partie II p. 60. 9) Ce rapace peut se trouver aussi par hasard à Mayotte. Nous ne l'y avons jamais rencontré. M, le Dr. Sclater dit qu'il vient aussi d'Anjuan. Voir la Partie II p. 30. 16*
du rivage, des oiseaux curieux pour la science. S'il veut leur faire la chasse, il faut qu'il se tienne embusqué dès le commencement du reflux dans les palétuviers ou derrière une roche, pour attendre avec patience le moment où les visiteurs à longues jambes ont fait leur sieste dans les arbres du voisinage, les palmipèdes, leur toilette. La mer tombe, les courlis font entendre leur fort cri et dès que les flots font peu à peu place à la vase, ils viennent en bande pour commencer leur travail journalier, la destruction des petits mollusques et des crustacés, qui sortent de leurs asiles. Le naturaliste attend toujours avec inquiétude les autres visiteurs, en éprouvant dans les moments une odeur désagréable occasionnée par l’évaporation de la vase échauffée par un soleil ardent. Toute la côte, qu'il a devant lui, fourmille d'insectes de mer éveillés par la chaleur, servant bientôt de nourriture aux bandes considérables de chevaliers, qui les abordent à l'instant, suivis de quelques petits butors (Ardea atricapilla) ) et de sarcelles (Dendrocygna viduata) 2). Unmoment après les convives réunis au repas élèvent unanimement leurs cris pour annoncer l’arrivée des dominateurs. Ce sont leurs seigneurs, ce sont les hérons; des blancs, des bleus, des rouges, des grands, des petits, viennent l’un après l’autre. Toute la société se salue et s'apprête pour le repas. Les petits chevaliers se retirent devant les autres et chacun d'entre eux prend sa position suivant sa grandeur et sa force. Parmi ces petits coureurs, on observe des tournepierres (Sfrepsilas enterpres) ©), des guignettes (Tringa hypoleucos) *| des pluviers (Charadrius Geoffroyi) *) (Charadrius tenellus) ‘), des courlis (Numenius phaeopus) ”); tandis qu'on distingue parmi les grands, des aigrettes (Ardea garzetta) #), des hérons bleus (4rdea cinerea)*), des hérons rouges (Ardea purpurea) "°); tous d’une couleur plus vive et plus éclatante que ceux d'Europe. Mais tous ces oiseaux sont connus au naturaliste! A quoi bon les tuer? Plusieurs fois il ajuste son fusil; mais hélas, il ne voit pas un seul exemplaire assez curieux, et s'il en fait encore tomber un, c’est seulement pour avoir dans sa collection un représentant de la faune mahorienne, ou bien une pièce justificative de la dispersion géographique. Mais heureusement que la vue de tous ces oiseaux aquatiques le dédommage souvent de la perte du temps qu'il croyait sacrifier au profit de la science, s'il n'obtient pas un oiseau désiré. Bien souvent j'ai éprouvé aussi ce désappointement dans mes excursions le long de la plage, qui furent malheureusement bien des fois infructueuses pour l’ornithologie. Alors je me retirais dans ma chaumière avec la consolation d’avoir revu avec joie plusieurs oiseaux, qui m'avaient rappelé mes journées de chasse si regrettées de ma chère patrie. En outre parmi les habitants de la plage je reconnaissais plusieurs
1) Voir la Partie IL p. 125. 2) Voir p. 148.
3) Idem p. 130. 4) Idem p. 133.
5) Idem p. 129. 6) Idem p. 129.
7) Idem p. 132. 8) Idem p. 123.
9) Idem p. 122. 10) Idem p. 123.
oiseaux qui, Dieu le sait, avaient peut-être même visité les Pays-Bas, ou bien leurs ancêtres y avaient séjourné. Cette question m'occupait bien souvent, quand j'avais vu des oiseaux de passage pareils aux nôtres !).