‹ Recherches sur la faune de Madagascar et de ses dépendances (volume 2)Chapitre 8 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une visite à Syda. — Noce mahorienne. — Excursion au lac de Combany. — Notre retour à Mamouzou. — Rencontre désagréable. — Pêche de coquilles sur les bancs de madrépores. — Accident malheureux de Monsieur van Dam. — Notre position critique. — Séjour à bord du Loiret. — Réhabilitation. — Départ de la Réunion. — Relache à Nossi-Bé. — De retour à Mayotte. — Réception de M. le Commandant. —

Notre voyage pour Nossi-Bé. — L'arrivée.

C'était le 9 Mai 1864, que notre hôte Monsieur Chaulier nous proposa de l’accompagner avec sa famille à Syda, village non loin de sa demeure, situé sur la plage entre les baies de Joungony et de Boény. Dans peu de jours on y célébrait une noce mahorienne, et il avait reçu du chef du village une invitation officielle pour assister à cette fête solennelle, si curieuse pour un européen. Après cinq jours, que nous avions employés à la chasse et a la préparation de divers animaux, nous nous mîmes en route pour Syda. C'était le premier jour de Pentecôte que nous dirigeñmes nos pas en société de notre ami, sa femme, ses enfants et quelques domestiques, vers la plage qui conduisait au village mentionné. Nous y eümes une vue pittoresque sur une partie du paysage de Kokony, situé au fond de la baie de Joungony, sur une hauteur où se trouvait la maison de M. Chaulier et sur la pente son usine à sucre en construchon; le tout enclavé par des montagnes couvertes de forêts épaisses; c'était un coup d'oeil magnifique. La vallée, bordée en face par la baie, était couverte de champs de cannes à sucre entrecoupés par un chemin ombragé par de magnifiques cocotiers. Le côté gauche de cette vallée était arrosé par un petit torrent, caché par des arbres et des broussailles, dont le lit était encombré par des blocs de roche. Au bout de l’embouchure qui se jette dans la baie s'élève un morne assez élevé, dont la cime nue, en forme d’un pain de sucre, se fait voir du fond d’une forêt, qui couvre le pied de cette

1) Voir les notes I. c,

montagne remarquable. En parcourant cette vallée nous passämes un bois de paletuviers, situé entre des hauts blocs de granit entre lesquels croîssaient beaucoup de badamiers colossaux (Terminalia cappa), dont les noix ont le goût d’une amande, mais plus exquis, et sont employées souvent par les colons français de cette île dans des espèces de gâteaux. Les grandes feuilles de ces jolis arbres sont aussi employées par eux dans l’intérieur du chapeau pour tenir la tête fraîche et la garantir des coups de soleil. Notre promenade le long de la côte fut quelquefois assez pénible par la quantité des roches, qui encombraient notre chemin dans beaucoup d’endroits, mais comme nous avions emporté avec nous nos fusils, nous éprouvâmes moins la fatigue par la distraction, que nous trouvâmes dans la chasse de quelques oiseaux aquatiques.

Lorsque nous fûmes arrivés en vue du village, qui était situé tout près de la côte, un grand nombre de ses habitants armés de sabres et de sagayes, vint à notre rencontre pour nous recevoir et nous conduire en pompe au lieu de la fête. Le village est composé d’une quantité de petites cases bien bâties, dont l'entrée est étroite et très basse; de sorte qu'il est difficile pour une personne corpulente d'y entrer. Ces cases ont un ou deux appartements, meublés si simplement, que je n’y observais qu’un cubani, espèce de canapé arabe. Tout le village est ombragé par un grand nombre de cocotiers, qui y croissent à merveille et qui abondaïent en fruits. On y observe encore les ruines d’une forteresse et d'une enceinte, qui auraient été bâties par les portugais, qui ont découvert ces îles; mais, quant à moi, je suis porté à croire qu’elles sont originaires des premiers habitants arabes, qui ont abordé dans ces îles dans un temps très reculé. La muraille indique surtout que sa construction est primitive et très ancienne. Une partie est couverte par un badamier d’une épaisseur telle, qu'il a fallu certainement quelques siècles, pour qu'il soit arrivé à l'état où je l’observais, et c’est d'autant plus curieux qu'il a poussé ses racines dans les fentes de la muraille, où le vent a jeté la terre, dans laquelle il a pu trouver sa nourriture pour arriver à une si forte dimension. Pendant que je contemplais ce phénomène botanique, notre hôte s’adonnait à la chasse d'une quantité d’échassiers, qui se promenaient à quelque distance de la plage et bientôt il nous apporta son butin, consistant en une couple d’aigrettes bleues, que je tenais pour des Ardea quiaris. Un moment après la musique sauvage nous avertit que la fête avait commencé, et nous nous hâtâmes d'y arriver promptement. Notre première visite fut pour la personne importante de la fête; c’est à dire au fiancé, qui était charmé de voir des blancs parmi ses invités. La case dans laquelle il nous fit réception nous paraîssait plus spacieuse que les autres; l’intérieur était tapissé de grands mouchoirs rouges et les planches couvertes de jolies nattes du pays. De chaque côté se trouvait un eubani, dont l’un était en forme d’un bois de lit dont la corniche était ornée d’assiettes bigarrées et de petits miroirs ronds. Il était curieux de voir que de chaque côté des colonnes se trouvaient des cadres, dans lesquels on avait placé plusieurs flacons de

différentes huiles aromatiques. Celte espèce de lit de parade était destiné à recevoir les jeunes fiancés après les fêtes de noces. Après nous être régalés d'eau de cocos, nous visitâmes la place où les danses devaient avoir lieu et où la musique des tam-tams avait commencé. Quelques-uns de ces musiciens jouaient un air monotone d’une manière bizarre, qui était accompagné de forts coups de timbales. Autour d'eux une quantité de femmes et d'hommes formaient une danse, qui n’était cependant pas autre chose qu’une promenade autour de ceux qui faisaient entendre cette musique extraordinaire. Parmi les soi-disants danseurs s’en trouvaient quelques-uns qui brandissaient des cannes en l'air, en tournoyant à chaque instant sur une jambe et en bondissant d'une étrange manière. Plusieurs des assistants se montraient en habits de fête, tandis que d'autres étaient vêtus assez simplement. Les femmes habillées d'une symbou, espèce de jupon formée de quelques brasses de toile colorée de rouge et de bleu, portaient aussi des colliers de perles d'argent, auxquels pendait une petite boîte carrée du même métal en forme de médaillon. Leurs oreilles étaient percées de grands trous ornés de boutons d'argent, tandis que les bords percés de six petites ouvertures étaient garnis d’anneaux très minces. A l'aile droite du nez se trouvait aussi un petit bouton en or ou en argent, et outre le symbou à la hauteur de la poitrine se faisait voir une boîte à bétel en cuivre. Les mains et les pieds étaient ornés de plusieurs bracelets et le visage était coloré de jaune provenant de la sciure de bois de sandal mise en pâte. Leur coiffure était aussi simple qu'extraordinaire, puisque leurs cheveux étaient tressés très courts et que la peau entre les tresses était rasée en ligne longitudinale. Les femmes les moins riches n'avaient point ces ornements de cou et d'oreilles en argent, mais n'avaient pour s’orner les oreilles que des boutons de corne de boeuf, ou bien simplement une -petite bande mince roulée d’une feuille d’Angava americana. L'habillement des hommes était encore plus simple que celui des femmes, et consistait en une chemise de coton blanche bordée quelquefois de rouge, mais ceux qui appartenaient aux elasses supérieures étaient en outre vêtus d’une camisole brodée en fil d'argent. Tous avaient la tête rasée couverte d’une toile blanche ou colorée en forme de turban, mais la plus grande partie d’entre eux portaient aussi une barbe courte et une moustache, qui ne couvrait que le milieu de la lèvre comme une ligne noire. Quelques uns portaient des bonnets rouges à l'instar des arabes de Zanzibar, d’autres de petits bonnets ronds et blancs ou des bonnets de nuit européens; tandis qu’on en trouvait qui étaient chaussés de sandales très bien travaillées et qui avaient la ceinture ornée d’un large poignard arabe à garde d'argent.

Après la danse de cette troupe bizarre on exécuta une espèce de duel. Les antagonistes étaient armés de longs sabres arabes, ainsi que de petits boucliers ronds; mais je ne puis décrire ce combat amusant qu'imparfaitement. Il consistait principalement à courir l’un contre l’autre, en se tournant, se courbant et faisant des grimaces à chaque

instant, en se menaçant l’un l’autre avec les sabres, sans se faire de mal; ou bien ils sautaient comme des boues ou se cachaient derrière les assistants de l’assaut, de sorte qu'on croyait voir un jeu d'enfant. Après ce spectacle, quelques-uns chargèrent des fusils d’ancien système, avec de la poudre que nous leur avions procurée, et tirèrent quelques coups pour annoncer une autre partie de la fête; alors les invités allèrent recevoir en pompe les cadeaux, qui étaient destinés à la fiancée. Les plus anciens du village avec le chef en tête rangeaient les femmes deux à deux, derrière lesquelles suivaient les hommes dans le même ordre. Le chef en battant le tam-tam, jetant des cris perçants, précédait le cortège. Les femmes y répondaient en chantant et en battant les castagnettes; ce qui était interrompu de temps en temps par un sifflement tremblant, qu'ils produisaient par un mouvement très vif de la langue dans la bouche largement ouverte. C'est ainsi que le cortège arriva au milieu d’un bruit étourdissant devant la cabane, où se trouvaient les cadeaux, qui consistaient en pièces de toile et en symbous coloriées. Lorsqu'on les eut acceptés en pompe, les femmes les portèrent dans le même ordre vers la place où se trouvaient les musiciens. À peine y élaient-elles arrivées qu’on étendit sur le sol une peau de boeuf sur laquelle on posa les cadeaux, parmi lesquels nous observâmes des feuilles de bétel, un peu de chaux en poudre et des noix d’arec. Ces ingrédients sont très nécessaires dans un ménage mahorien, puisque les femmes, aussi bien que les hommes, en font un grand usage; nous n’avons presque jamais rencontré de personnes indigènes, qui ne se servissent pas de ces substances. Après quelque temps de musique des batteurs de tam-tam, le cortège se dirigea vers une autre cabane où l’on chercha le fiancé. Un moment après il prit place sur une espèce de chaise et à peine avait-il satisfait au désir des invités, que quelqu'un de la troupe lui rasa la tête et la barbe. Celui qui exerçait la fonction de barbier était armé d’un simple couteau, mais qui égalait un rasoir bien tranchant. Derrière le barbier se trouvaient deux femmes, qui tenaient étendue une pièce de toile pour recevoir tous les cheveux tombants ; tandis qu’une d'elles offrait à chaque instant un flacon d’eau de senteur au barbier, pour rafraichir la tête du fiancé, ce qui remplaçait en même temps le savonnage. Pendant que le Figaro était à l'oeuvre une huitaine de filles, rangées autour de lui, jouaient des castagnettes en chantant en mesure. Après cette cérémonie bizarre on conduisit le marié vers sa fiancée, tandis que le chef du village nous offrait un déjeuner, consistant en oeufs, viande, bananes, noix de coco et lait, qu'on avait rangé sur une natte sous l’ombrage de quelques magnifiques cocotiers. Curieux d'apprendre davantage des fêtes de noce, que je venais de voir, j'interrogeai notre hôte sur les coutumes du mariage chez les indigènes de Mayotte. J'appris alors qu'elles avaient beaucoup de rapport avec celles des peuples arabes. C'est presque toujours le premier vendredi après le Ramadan, que les mariages ont lieu. Les filles se marient ordinairement de leur douzième à leur quatorzième année, el souvent les parents les ont déjà promises en mariage dès leur enfance, mais cette

liaison n'a jamais lieu, avant que la nature ait prouvé leur puberté. Lorsqu'un jeune homme mahorien est rassasié des amours de sa maitresse, qu'il s’est déjà procurée quand ses moyens lui permettent d'acheter et d'entretenir une jeune esclave, il cherche ordinairement à se marier. Alors il s'adresse au père ou au grand-père de la fille qu'il désire. S'il obtient leur consentement, il ne reçoit pas encore la liberté de voir sa fiancée, et en lui rendant visite, si elle est toute seule, il est obligé de se retirer ou d'attendre aussi longtemps, qu'un de ses parents lui ait fait part de son arrivée. Alors la fille lui fait savoir de la même manière, l'état de sa santé et de ses désirs, et le jeune homme s'éloigne pour recommencer un autre jour les mêmes visites bizarres, jusqu’au jour qu'il a fixé pour son mariage. C'est à lui alors de prendre soin de la dot de sa femme, car c’est à lui de la donner et non pas à elle; il doit aussi payer la moitié des frais des fêtes de la noce. Quand ses amis ont pris soin de l’arrangement des fêtes et des cérémonies, il se rend auprès de sa fiancée, de laquelle il n’a pas encore vu la figure et qui se trouve à ce moment voilée dans l'obscurité, au centre d’une - réunion de jeunes femmes. A peine est-il conduit en présence de sa future, qu'il lui couvre la tête en y posant les mains et en prononçant plusieurs prières pour son bonheur. Après cette cérémonie il doit la quitter aussi longtemps, qu'on célèbre les fêtes de son mariage, et il se voit privé de ses droits conjugaux jusqu'à ce que sa fiancée soit libre des visites de ses parents et de ses amies. A la fin des fêtes il est uni à sa femme pour toujours, et n'éprouve aucune interruption dans son intimité de la part de ses parents et de ses amis. Après une quinzame de jours, le père ou le grand-père de son épouse vient faire la première visite, qui est suivie de celles des autres parents et amis, pour se convaincre qu'elle est heureuse dans son nouvel état. Ainsi se font ordinairement les mariages parmi les habitants mahoriens; mais selon la richesse du mari, il se procure encore des maîtresses, qu'il choisit parmi ses domestiques, qui demeurent sous le même toit et qui ne donnent presque jamais aucun dérangement dans le ménage. Du reste sa femme légitime reste la première de la maison, et si elle lui donne un fils, il la soigne avec tendresse, car la naissance d’un garçon est pour lui le plus grand trésor, qu'il puisse désirer. Si c’est une de ses maïtresses qui lui donne un fils, alors il estime celle-ci plus que les autres, et si elle est esclave, il lui donne la liberté pour la récompenser. La bonne harmonie règne ordinairement entre la femme légitime et les maitresses. Elles s’aident mutuellement dans le ménage et exécutent les ordres de la première, en la reconnaissant comme l'épouse favorite de leur seigneur. Toutefois le mari traite sa femme plutôt en domestique qu'en compagne fidèle, et celle-ci lui obéit plutôt comme à un maitre qu’elle ne l'aime par amour. Les mariés se respectent, mais il règne entre eux plutôt de la méfiance que de la confiance. Le mari fait espionner continuellement sa femme par ses domestiques; de peur qu'elle ne se laisse prendre

aux avances d’autres hommes, il ne lui donne que rarement la permission de sortir,

ou elle doit être entourée de ses confidentes; et il lui défend de sortir si elle est enceinte de trois mois. On conçoit que la vie que ces femmes mènent est malheureuse, mais la coutume est une deuxième nature, et fait qu’elles y sont habituées, tellement qu’elles ne sont point jalouses de la vie libre dont jouissent la plupart des femmes mariées de l'Europe.

Nous étions contents de la manière dont le chef du village de Syda nous avait reçus ; nous aurions désiré assister plus longtemps aux fêtes, qui devaient durer encore toute la nuit, si notre ami Chaulier n’avait pas proposé de retourner chez lui, ce que nous acceptâmes par politesse naturellement. Comme c'était le temps du flux, nous fûmes obligés de retourner par mer vers la baie de Joungony. Le chef du village avait eu la bonté de mettre à notre disposition deux pirogues dans lesquelles nous primes place avec la famille Chaulier. Un certain nombre des conviés de la noce nous conduisirent vers la plage où nous nous embarquâmes, en nous saluant de quelques salves. Le

Vue de la côte ouest près la Baie de Joungoni.

paysage, qui se déroulait devant nos yeux, était magnifiquement coloré par les rayons du soleil, qui allait passer derrière les montagnes. Au pied de ces mornes verdoyantes se montrait le riant bosquet de cocotiers, qui cachait en partie le village joyeux où nous venions de passer une si agréable journée. La plage que nous avions parcourue le matin était couverte par la mer’); çà et là nous vimes sur les pointes des roches, qui se montraient à fleur d'eau, quelques hérons blancs (Ardea garzetta), se reposant de la pêche de l'après-midi, tandis que plusieurs sternas (Sferna alba) *) planaient alentour, pour capturer les petits poissons, qui chassés vers la côte par la marée, se réfugiaient entre les rochers où l'eau était plus calme. Nous désirions bien en tuer quelques uns, mais cela nous fut impossible, puisque, pour ne pas exposer nos légères pirogues, nous nous éloignions de ces rochers, contre lesquels les flots se brisaient avec force. Aussi nos conducteurs noirs se hâtaient pour arriver avant la crépuscule à l’anse, afin de retourner promptement à Syda, pour prendre part à la danse nuptiale, qui continuait pendant toute la nuit jusqu'au lendemain. Nous arrivâmes donc à grande vitesse à la plantation de notre hôte, très contents d’avoir passé une journée parmi ces gens hospitaliers.

Les jours suivants, je fis plusieurs tours de chasse sur la plage de la baie, où je fis collection de plusieurs hérons, qui se plaisaient ordinairement à visiter les endroits de

1) À Mayotte, la mer monte pendant les marées des équinoxes de 4m, 112 et dans les Syzygies, de 3m, 626, et la force des courants a parfois une vitesse de 3 noeuds. 2) Voir p. 150 de la Partie II.

pèche des indigènes, pour se régaler les premiers. Une haie, construite de branches bien serrées les unes contre les autres, formait un carré dans lequel les poissons chassés par le flux vers la côte étaient retenus pendant le reflux, lesquels sont ramassés par les femmes du voisinage, qui les partagent entre elles. Il n'était donc pas étonnant de voir Journellement à ces endroits une quantité de hérons et d’autres échassiers, volant à leur gré les poissons aux dépens des pêcheurs; mais comme ils s'emparent des petits, ne pouvant pas avaler les grands, les indigènes ne se donnent pas la peine de chasser ces gastronomes de leurs pêcheries, et lorsqu'ils me virent tuer quelques uns de ces oiseaux, ils me firent des observations pour avoir troublé ces trabans fidèles, ce qui leur porterait malheur dans leur pêche. J’attribuai leur pitié pour ces oiseaux à ce qu'une certaine espèce, l'Ardea ibis'), se trouve aussi quelquefois parmi la bande, et cet oiseau rend de grands services à leur bétail en le délivrant d'insectes et de larves, qui le tourmentent continuellement. Ne voulant pas chagriner ces braves gens, Je m'abstins de celte chasse jusqu'au moment où ils eurent fini leur pêche et qu’ils! retournèrent au village; alors je m'’entretins avec eux sur leur pêche et j'obtins en revanche quelques espèces de poissons, qui malheureusement étaient meilleurs à manger qu'à conserver dans alcool. Néanmoins j'en conservai quelques uns, comme: le Caranx hippos, le Crayracion immaculatus, la Hemicoris caudimaculata, le Leignathus fasciatus ete. Mais j'aurais obtenu certainement une belle collection de poissons, si le manque de temps et la cherté de l’alcool ne m’avaient pas empêché de collectionner aussi fructueusement pour l’ichtyologie que je l'aurais désiré. Dans le petit cours d’eau qui se jette dans la baie, et au bord duquel je fis souvent mes excursions cynégétiques, se tiennent des anguilles, mais l’espèce m'est restée inconnue, et des crevettes ?) dont j'ai reçu par les soins de M. Chaulier quelques exemplaires. Pendant ce temps j'eus le bonheur d'observer un cirombo (Leptosomus afer), construisant son nid. L'idée d’avoir le nid de cet oiseau curieux me rendit heureux, et je me hâtai de communiquer l'ordre à mon domestique bourbonnais, qui m'accompagnait, de grimper à l'arbre où je l’avais observé. Je fus trompé dans mon attente, car le garçon en examinant le trou du gros badamier, dans lequel j'avais vu entrer l'oiseau, vit qu'il ne contenait rien qu’un nid à peine commencé et consistant en quelques brins d'herbes et de plumes. Désolé de n'avoir pu trouver ce que j'avais espéré, nous nous rendimes à l'habitation, et trouvämes en chemin une couleuvre ‘), le premier individu que nous ayons rencontré pendant notre résidence dans ces parages.

Depuis longtemps M. Chaulier nous avait parlé d’une espèce de pigeon, qui se trouvait dans le voisinage et que nous n'avions pas encore eu le bonheur de rencontrer. Pourtant lui, comme nous, était désireux de l'obtenir, et c'est pourquoi nous fûmes enchantés,

1) Voir p. 124, de la Partie IT.

2) Idem Partie V.

3) Idem Partie III.

lorsqu'il nous proposa d'aller à sa recherche. Comme les occupations de notre hôte ne lui permettaient pas de nous accompagner dans la semaine et que nous avions cherché cet oiseau en vain dans plusieurs lieux indiqués, il alla lui-même un dimanche avec nous à un endroit où il était sûr de rencontrer ces pigeons.

De grand matin nous primes notre route par des collines hoisées et entrecoupées de temps en temps par des champs de cannes à sucre, après lesquels nous traversämes le village de Kokony; et alors nous arrivâmes dans un breuil, lequel entourait une rizière montueuse. Nous eûmes de la peine à y pénétrer par la quantité des lianes, qui liaient les trones et dans lesquels nous nous embarrassions à chaque instant. Cet endroit était le rendez-vous des pigeons que nous cherchions, mais nous ne fümes pas heureux, car M. Chaulier me fit comprendre que nous y étions venus trop tard, et que les pigeons avaient déjà quitté les broussailles pour les rizières. Nous cherchämes longtemps, mais en vain. Fatigués de cette chasse infructueuse, nous nous reposions à peine, lorsqu'un bruit de coups d’ailes se fit entendre non loin de nous. Notre hôte, qui connaissait le terrain, me fit signe de l'’attendre, après quoi il s’éloigna en marchant sur les mains et sur les pieds, et pénétra dans les broussailles, pour aller à la recherche de l'oiseau inconnu. Quelques moments après, le coup de fusil que j'entendis, me donna l'espoir qu'il l’avait obtenu et je ne m'étais pas trompé, car un moment après M. Chaulier m’apportait un pigeon, qui m'était (out à fait inconnu et qu'il nomma: pigeon voyageur. Cet oiseau avait à peu près la taille de notre ramier, la couleur d’un beau brun-gris pourpré, excepté les plumes de la nuque, qui sont lancéolées d’un noirâtre passant au gris et bordées de blanc; et le bec et les pieds d’un beau jaune de citron. Ge fut le seul individu que nous pûmes obtenir, ce qui me contraria; car notre hôte me dit, que ces pigeons étaient très rares dans l’île et ne se montraient qu'à certaines époques. Il les tenait pour des oiseaux de passage venant du continent africain. Je ne puis constater si c'est exact, mais il est probable que celle espèce doit se trouver aussi aux autres îles comores, du moins M. le Dr. Kirk mentionne qu'il a observé à Anjuan deux espèces de Colombes, qui lui sont inconnues 1}, et qui du reste peuvent appartenir à l'espèce que j'obtins à Mayotte; laquelle mon ami le Prof. H. Schlegel à introduit dans la science sous le nom de (Columba Polleni. ?)

Comme le soleil commençait à piquer nous retournâmes vers l'habitation, en tuant en chemin encore quelques oiseaux pour notre collection, en revanche du maigre butm de pigeons que nous avions fait. En route mon hôte me proposa de faire bientôt une excursion de chasse au lac de Combany; j'acceptai sa proposition de tout coeur, car j'étais désireux de faire connaissance avec ces contrées; surtout dans l'espoir de trouver

de nouveaux éléments pour l’histoire naturelle. En outre M. van Dam, ainsi qu’un ancien

1) Voir: On the birds of the Comoro islands by Dr. Ph. L. Sclater, dans l’Ibis 1864. 2) Idem p. 112, pl. 35 de la Partie IL.

sous-oflicier des zouaves, qui était employé à la plantation de M. Coulon à Anjongou, devaient aussi être de la. partie, qui devait avoir lieu le lendemain de grand matin.

Le 19 Mai nous nous mimes en route, en traversant premièrement le petit torrent avec lequel nous avions déjà fait connaissance ; après quoi nous montâmes le petit sentier qui serpentait par la forêt de la montagne voisine et aboutissait à un haut plateau verdoyant, où nous tuâmes quelques pigeons rouges (Turtur picturata), qui devaient nous servir de déjeuner. Après avoir traversé un breuil, nous arrivämes dans une savane, qui s’étendait à perte de vue et qui était couverte de longues herbes d’une hauteur d'homme et enclavée entre des forêts épaisses. En parcourant celte vaste plaine , nous observâmes plusieurs guépiers, qui étaient en mue, et à ceux que nous tuâmes il manquait les longues rectrices du milieu, et la couleur vive dont ils brillent ordinairement. La vue de ces Saint-Esprits, dans ce lieu monotone me frappait beaucoup, puisque ces oiseaux élaient en pleine activité à faire la chasse aux insectes, qui passaient au vol. C'est-à-dire que ces oiseaux se tenaient sur les arbres nus, isolés, desquels ils volaient à chaque instant où un insecte passait, en décrivant un demi-cercle autour de l'arbre, et revenant sur la même branche de laquelle ils avaient guetté leur petite proie, et en faisant entendre leur fort eri kirio-kirio. Le bruit même d’un fusil,

faisant long feu, ne les empécha pas de continuer à l'instant leurs mouvements Joyeux. Né- Le Saint-Esprit (Merops superciliosus).

anmoins il ne nous fut pas possible de faire en route une chasse régulière, ou de ras sembler des objets d'histoire naturelle. En outre nous avions de la peine à suivre notre hôte, qui allait à grands pas, pour arriver avant la nuit à la plantation de M. Bourcher, où nous espérions trouver un logis. Nous traversämes alors le village de Rouveny, qui nous parut une oasis dans cette savane, par le bosquet de cocotiers , qui ombrageait ses cases, et nous descendimes un sentier qui nous conduisit dans un vallon boisé et couvert d'une végétation luxuriante. Le contraste du nouveau paysage avec celui que nous venions de quitter était grand, el donnait une agréable variation à notre course. Le chemin que nous primes alors par une forêt épaisse, qui s'étendait devant nous, était couvert çà et là d’une quantité de petites oranges d'une odeur aromatique et d’un goût suave, auxquelles notre hôte donnait le nom de vangasayes. Une partie de la forêt était un véritable oranger, riche en fruits, qui se montraient entre le feuillage épais, comme une masse de boutons d’or. En contemplant au dessus de nos têtes cette richesse, nous observâmes plusieurs maquis, sautant dans les cimes de ces arbres pour se régaler des fruits mûrs, qu'ils choisissaient avec une adresse élonnante, lorsqu'ils furent troublés par notre

passage. À leur exemple nous eûmes aussi bientôt la poche pleine, eb nous mangions avec un vrai plaisir les petites oranges rafraïchissantes et parfumées que nous n’avions que la peine de ramasser. Je me rappelai alors le nom de vangasaye, mentionné par le conteur horticulteur de Saint-Denis, qui m'avait dit que cet oranger était originaire de Madagascar, et je le trouvais maintenant à Mayotte. En étudiant cet arbre, je vis que M. Flacourt') était le premier qui l'avait fait connaître, que M. Bory de St. Vincent ?) l'avait décrit parfaitement, et que M. L. Morel) avait donné une belle figure des fleurs, des fruits et des feuilles dans l’Album de la Réunion, en les désignant comme appartenant à une variété du Citrus aurantium Linn. Lorsque nous traversions cette magnifique forêt, nous nous amusâmes du chant de quelques oiseaux connus, parmi lesquels les cris perçants des cirombos retentissaient dans les cimes des arbres. La route, que nous suivimes après, serpentait tantôt dans les contrées hautes tantôt dans les basses, arrosées par plusieurs petites cataractes, jusqu'à ce qu’elle fut barrée par une forêt, qui entourait une vallée couverte de cocotiers, au fond de laquelle se trouvait un village. Nos compagnons supposaient que derrière la montagne, qui se présentait devant nous et qui terminait la vallée, devait se trouver le lac de Combany, mais comme nous nous étions écartés du chemin, faute d’un guide, nous ne pouvions plus atteindre ce jour-là le lieu désiré; aimsi nous dûmes remettre notre visite au lendemain, et nous nous décidâmes à prendre le passage de Bonjony pour arriver à la plantation de M. Bourcher, dans l'espérance d'y passer la nuit. En nous y dirigeant, nous eûmes l’occasion de jeter un coup d'oeil sur les contrées fertiles, qui abondaient en bananiers de diverses qualités, d’oransers, de citronniers, d’arbustes de manioc, de sagotiers, de dattiers, de cocotiers et d’autres palmiers du genre Areca; parmi lesquels il y en avait qui portaient le choux-palmiste, qui constitue un mets aussi excellent que notre chou-fleur, et qu’on mange de plusieurs manières. Pendant notre passage dans ces charmantes contrées, nous eûmes beaucoup à souffrir des jeunes datliers, qui, par les épines des tiges de leurs feuilles, nous causaient des piqures douloureuses aux pieds. Plus nous avancions vers la plantation, plus la contrée devenait fertile en plantes utiles; le sol peu accidenté était couvert, en plusieurs endroits, de champs de cannes à sucre, dont nous admirions la hauteur et la grosseur prodigieuse, qui surpassaient bien de moitié celles que nous avions vues à l’île de la Réunion. Dans ces lieux pleins de charmes se trouvaient la plantation et les usines de M.M. Bourcher et Fémerau: partout des points de vue pittoresques se présentaient à nos yeux: ici de grandes et magnifiques forêts; là des clarières et des vallées verdoyantes ou des collines onduleuses, qui au loin étaient dominées par les montagnes, dont la couleur rougeâtre donnait à ce coup d'oeil un aspect à la fois imposant et riant.

1) Voir pag. 124 et 125 de l'Histoire de Ja grande isle de Madagascar. Paris 1661. 2) Idem pag. 296 et 297, t. I, du Voyage dans les quatre principales îles des mers d'Afrique. Paris 1804. 4) Idem pag. 39 et 40 de l’Album de la Réunion. St. Denis 1862.

En arrivant à l'habitation, nous apprîmes avec regret que les propriétaires étaient absents, mais que le lendemain on attendait M. Bourcher de retour. Comme M. Chauler connaissait son hospitalité, il pria la ménagère d’arranger des appartements pour nous, et bientôt après nous étions installés aussi bien que possible. Alors un excellent souper nous remit un peu de notre course du jour, et le repos de la nuit acheva de rendre des forces à nos membres fatigués. Le lendemain, 20 Mai, nous fimes connaissance avec M. Bourcher, qui arrivait de Zaoudsi, où il avait assisté comme membre à l'assemblée du conseil colonial. Il nous fit une réception cordiale et nous invita à demeurer quelque temps chez lui, pour faire des excursions dans le voisinage. Nous étions enchantés de son offre, mais nous regrettämes en même lemps le départ de M. Chaulier, qui ne pouvait rester avec nous, vu que ses affaires l’appelaient chez lui. Il était très content pour nous, et nous souhaita bon succès, en nous attendant quelques jours plus tard de retour à la baie de Joungony. Nous voilà donc près du lac de Combany, que nous visitâmes encore avant l'heure du déjeuner. Malheureusement M. Bourcher fut empêché pour le moment de nous accompagner, mais ne voulant pas déranger notre projet, il nous procura un de ses domestiques pour guide, à condition que nous serions de retour pour prendre le déjeuner avec lui, et qu'alors il irait lui-même avec nous vers le soir faire la chasse aux sarcelles. Désireux que nous étions de voir ce lac, dont on nous avait tant parlé, nous nous miîmes en route en passant par la plantation de M. Toudic, et nous dirigeant par une petite prairie où voltigeaient plusieurs martinets, que nous n'avions pas encore observés jusqu'ici. Nous en tuâmes une couple et nous les reconnûmes le Cypselus parvus !), espèce répandue dans plusieurs contrées du continent africain, ainsi qu'à Madagascar. De la prairie nous descendimes la pente d’une colline couverte de broussailles épaisses, pour arriver dans un vallon enclavé par des forêts, au milieu duquel se trouvait un petit étang, au lieu d’un lac. Jamais nous n’aurions cru que la surface en fût si petite, d’après ce qu’on nous en avait dit; et nous le comparämes aux étangs du bois de la Haye, ou à ceux du bois de Boulogne. Malgré ce désappontement nous fûmes dédommagés par la vue pittoresque de cette pièce d’eau, bordée par des gazons d'une verdure tendre, parsemés d’une quantité de plantes marécageuses. Les arbres qui l'ombragaient se présentaient comme un amphithéâtre de vastes colonnes au milieu de broussailles impénétrables. Une atmosphère humide nous entourait, et le sol trempé et échauffé par le soleil évaporait visiblement. Le calme d’une si belle nature, qui règnait ici, était interrompu de temps en temps par le barbotage de quelques sarcelles (Dendrocygna viduata) , qui habitaient ce lieu solitaire et qui étaient inquiètes par notre visite inattendue. La diversité de couleurs des différents feuillages, colorés par la lumière des tropiques, offrait un tableau riant. Le chant des merles, des veuves et les cris aigus des maquis se

1) Voir p. 66 de la Partie II.

faisaient entendre du fond des forêts d’alentour, lorsque nous nous y trouvâmes quelques instants sous la première impression de notre contemplation. Notre vif désir était de posséder quelques-uns des nageurs, qui attiraient alors notre attention. Nous commençâmes la chasse et nous fûmes étonnés, que malgré un ou deux coups de fusil, les sarcelles au lieu de prendre le vol, tenaient plutôt l’eau. Le guide qui nous accompagnait nous fit observer, que les oiseaux étaient en mue et qu'ils avaient perdu les rémiges. C'était curieux de voir comme la bande voulait se sauver tantôt en plongeant, tantôt en se tenant au milieu de l'étang, qui était assez large pour que le plomb ne püt avoir d'effet. Enfin il était bien difficile de les abattre, mais après une chasse active je réussis pourtant à me procurer un seul exemplaire, néanmoins non sans peine, puisque la sarcelle tuée se trouvait à une grande distance du rivage; et si notre guide ne nous l'avait pas apportée à la nage, nous aurions dû arriver sans plumes chez notre hôte. Outre les sarcelles, nous observämes encore un petit grèbe'), mais il nous fut impossible de l'obtenir; en outre le temps du déjeuner était bien avancé et nous devions revenir à l’habitation, afin de pouvoir retourner vers le soir avec M. Bourcher. Nous passâmes la journée à préparer des oïseaux, et dans la soirée, nous nous rendimes avec notre hôte à l'étang, espérant être plus heureux dans notre chasse; mais nous fûmes désappointés, car nous ne tuâmes qu'une seule sarcelle. Nous y observämes une quantité de petites aigrettes (Ardea ibis), qui se reposaient dans les arbres à la lisière des forêts, et plusieurs qui pêchaient au bord de l'étang, tandis que quelques roussettes (Péeropus Edwardsi) planaient à fleur d’eau comme les hirondelles. Nos excursions de chasse dans ces parages furent très infructueuses, ce qui fit que nous ne voulûmes pas rester plus longtemps à l'habitation de M. Bourcher, bien qu'il nous eût reçu en ami et de la manière la plus hospitalière. C'est pourquoi nous retournâmes le lendemain dans l’aprèsmidi vers la baie de Joungony, qui était pour nous plus avantageuse.

Avant de partir nous fimes encore avec notre hôte une promenade dans sa plantation et regardâmes avec attention ses usines, ses magasins et d’autres bâtiments, ainsi que son jardin potager. Nous étions étonnés, lorsqu'il nous fit part que tout ce que nous voyions datait de peu d'années; car lorsqu'il s’y établit, ces contrées étaient encore à l'état sauvage, couvertes de forêts impénétrables, sans les moindres routes de communication. À présent ces lieux offraient un grand nombre de champs plantés de cannes à sucre, de manioc, de cafiers et d’autres plantes utiles, traversés de tous côtés par des grandes routes et des conduits d’eau. Le zèle, la capacité et la persévérance avec lesquelles M. Bourcher a transformé ces contrées est d’autant plus remarquable, que les

1) Probablement le Podiceps minor. M. le Dr. Kirk a observé aussi des grèbes au lac Zulanza à Anjuan. Ilendit: It is quite unknown elsewhere in the island. The natives of Johanna go every year at certain times to worshipit, and burn incense to it on an altar. A large fish shares with it the divine honours.” Voir p. 9. On the birds of the Comoro islands by Dr. Ph. L. Sclater 1. c.

moyens qu'il avait à sa disposition étaient bien difficiles à obtenir dans un pays, où la main d'oeuvre à la manière européenne était encore dans son enfance, que le transport des matériaux sans routes praticables et les travaux de défrichement étaient fort coûteux, que les ustensiles nécessaires à un travail rapide manquaient, et que de plus les hommes indigènes , qu'il devait employer, n'étaient pas accoutumés à ce genre de travail. Enfin M. Bourcher a prouvé par ses travaux, qu’il appartient à cette classe de colons, qui savent tirer en peu de temps par une habile organisation, les avantages qu'on peut espérer d’un sol reconnaissant, comme celui de Mayotte. Les produits, que ces champs cultivés procurent, lui font espérer que sa résidence dans la colonie sera couronnée bientôt d’un plein succès, qu'il n'aura pas à se reprocher que le temps, employé par lui à la plantation des cannes à sucre dans les contrées de Combany, a été infructueuse; mais au contraire il peut avoir la ferme conviction, qu'il pourra quitter un jour la colonie, comme un homme qui par son zèle a obtenu la récompense de ses travaux. Aussi tous les colons donnent à M. Bourcher l’hommage du mérite d’un savant travailleur, à qui la colonie doit beaucoup pour l'exemple de ses travaux agricoles.

Quoique notre séjour à Combany n’eût pas été heureux pour nos excursions de chasse, il avait été néanmoins très utile par la connaissance, que nous avions faite de l’homme que je venais d'admirer, car j'appris beaucoup par lui sur l’île mahorienne, qu'il avait étudiée profondément et qu’il aimait comme sa seconde patrie. À notre départ M. Bourcher nous accompagna jusqu’au village de Rouvoly et nous procura un de ses domestiques, pour nous indiquer plus loin le chemin jusqu'à l'habitation de M. Chaulier. Après nous être rafraîchis dans ce village de l’eau de cocos, nous fimes nos adieux à M. Bourcher en le remerciant de sa réception hospitalière, et dans l'espoir de nous revoir plus tard. Nous primes un autre chemin, que celui par lequel nous étions venus, et allämes de Benjony à Kokony par une contrée basse et boisée, arrosée par plusieurs petits cours d'eau, en passant par les villages de Rouvony, de Kaony et de Bandacony, où nous n’observâmes rien que d'humbles chaumières; enfin nous arrivämes vers midi à la plantation de Joungony. Comme nous ne voulions pas abuser de la bonté de M. Chaulier, nous résolümes de retourner bientôt à Mamouzou, afin d’arranger nos collections et de nous informer quand nous aurions une occasion de partir pour l’île de Nossi-Bé, désireux que nous étions de commencer nos excursions à Madagascar, qui devait nous offrir un champ plus vaste à nos recherches scientifiques, que l'île mahorienne. Reconnaissants de l'hospitalité généreuse de M. Chaulier et de sa famille, nous quittâmes le lendemain, le 22 Mai, son habitation, heureux d’avoir obtenu une belle collection d'animaux. Après avoir expédié nos bagages, nous partimes, favorisés par une belle matinée jusqu'à la plantation de M. Bouchon, où nous déjeunâmes. Après quelques heures de repos, nous continuâmes notre route et arrivämes dans l'après-midi à notre demeure, où nous retrouvämes tout en bon ordre. A peine étions-nous de nouveau installés à Mamouzou, que nous fûmes trou-

blés par la rencontre désagréable de l'individu, qui nous avait accompagnés auparavant dans nos chasses... Il avait porté plainte contre moi chez le juge de paix pour réclamer une somme considérable, pour les services qu'il prétendait m'avoir rendus, et un huissier me vint prévenir de me rendre devant le tribunal‘), sous peu de jours. Je me rendis immédiatement à Zaoudzi pour faire savoir au commandant supérieur et au juge l'affaire en question, mais comme le procès devait avoir son cours, 1l ne me restait rien à faire que de me justifier devant le tribunal. Je défendis ma cause aussi bien qu'il m'était possible, mes témoins constatèrent que je ne devais rien, et le juge m'acquitta de la plante portée par cet homme, dont la moralité douteuse était connue de tous. En quittant le tribunal, l'individu me menaça de me poursuivre partout et de me tendre de toutes les manières des pièges, pour se venger de moi; mais on comprend bien que je n'y fis pas la moindre attention, et pourtant, chaque rencontre de cet homme m'était désagréable et me fit souhaiter bien des fois de ne l'avoir jamais connu. Pendant le temps que nous résidâmes encore à Mayotte, nous fimes des recherches sur les bancs des madrépores pour obtenir des coquilles et des coraux, qu'on y trouve en abondance, mais dont une grande partie sont les mêmes que ceux des mers des Molluques et qui ont peu de valeur pour la science. Nous fümes redevables à l’obligeance du commandant du génie, qu’un caporal de son détachement, nommé Smit, nous accompagna dans ces excursions et nous prêla aussi une embarcation indispensable pour ces recherches. Le caporal connaissait assez bien les lieux fréquentés par les mollusques; comme il était chargé par son chef de la pêche des coraux, dont on se servait pour la fabrication des chaux pour les construclions en maçonnerie du gouvernement, il avait souvent ramassé de jolies et curieuses coquilles pour son chef qui, grand amateur de la conchologie possédait déjà une riche collection. Heureux d’avoir un guide si capable, nous allâmes plusieurs jours à la recherche des coquilles, qu'on trouvait à la marée sur les bancs des madrépores de la baie de

Pamanzi.

, Come with me, and we will go

Where the rocks of coral grow.” Haypx.

La mer de l'ile Mayotte est pour ainsi dire couverte de bancs de madrépores, et l’île même repose sur les fondements de matières provenant de ces faiseurs de monde, comme disait Michelet. Rien n’est plus remarquable que de voir à la marée basse, ce nombre infin de branches calcaires, pulpeuses ou filandreuses, formant une broussaille épaisse, couvrant le fond de la mer. La vue des diverses couleurs éblouissantes, que cette masse offre à l'observateur, est imposante et pittoresque. Partout il remarque ce monde varié et fécond ; il lui semble voir un lit de fleurs entre des collines sculptées de toutes formes;

ce sont les coraux pierreux, qui datent de siècles et qui s'élèvent avec une rapidité

1) Voir pag. 276 et 277 de l'ouvrage de M. Rambosson, Les Colonies Françaises. Paris, Ch. Delagrave, 1868:

surprenante, en formant en peu de temps de récifs visibles, contre lesquels les flots se brisent avec violence, en jetant les morceaux broyés à une grande distance sur les côtes qui en sont blanchies. La transparence de l’eau lui permet de distinguer, parmi cette diversité des polypes de loute nature, des myriades d'êtres curieux. A chaque instant des scènes nouvelles se déroulent devant ses yeux, et il est stupéfait du spectacle féerique auquel il assiste. Il ne sait ce qu'il doit collecter. Il est venu chercher des coquilles , mais il ne peut s'empêcher d'admirer spontanément les polypiers qui l'entourent, quand il met le pied sur le sol brisé et glissant, pioché en tout sens par des Pholades. M ne peut prendre congé des Caryophyllies, des Astrées, des Verétilles et tant d'autres Acalèphes, qui ravissent son esprit d'admiration et de respect pour le créateur de ces merveilles du monde animé. Toujours en contemplätion devant la diversité de ces êtres, il pense à s'approprier de cette richesse sous marine, quelques polypiers vivants. A peine les a-til trés hors de l’eau, qu'il est surpris que les couleurs au dessus de toute descripton, rivalisant avec celles de l'arc-en-ciel, disparaissent après quelques moments et que les branches de ces arbrisseaux animaux, raides et pleins d’élasticité, deviennent mous et répandent une odeur désagréable de poisson. S'il les met dans l’alcool le plus faible, elles ne représentent qu'une masse mollasse décolorée, qui ne donne pas la moindre idée de leur beauté naturelle, dont elles brillent sous l’onde pure. S'il veut les étudier, il est obligé de les placer immédiatement dans l’eau de mer, qu'il doit renouveler plusieurs fois; alors il peut observer les couleurs, qui quoique moins vives, conservent néanmoins assez de fraîcheur, pour en faire un dessin au pinceau. Il est aussi bien difficile de détacher les branches calcinées des corallaires des roches ou des blocs madréporiques sans les casser, et les nettoyer des substances gélatineuses, dont elles sont ordinairement pourvues. Enfin l'observateur se contente de ce qu'il peut obtenir pour la science, quand il ne peut emporter un trophée de ces riches contrées de la mer, de ces lieux qui abondent d’Anthelias, d’Antipathes, de Gorgonias, de Lithophytas, représentés par les Pocilloporas, Caryophyllias, Oculinas, Milloporas, Astreas, Povonias et d'autres corallaires.

Cette vaste forêt zoomique contient une foule d’Acalèphes, d’Asterias, d'Ophiuras, d'Echinometras, d’'Holothurias, de Medusas, de Rhizostomas, ainsi qu'une quantité de coquilles, de crustacés et de poissons. C'est un vrai magasin du règne animal, où l'on est frappé à chaque pas de la diversité des formes, sous lesquelles il se fait connaître. Heureux le collectionneur qui se trouve sur ces lieux pour se consacrer tout-à-fait à l'étude de ces trésors de la mer. Hélas! le naturaliste ambulant ne peut pas satisfaire toujours à ses désirs de rassembler et d'étudier tout ce qu'il admire. Souventil n’a que l’agréable souvenir des choses qu'il a observées, quelques lignes qu'il insère dans son journal de voyage, le dédommage du regret, qu'il éprouve de ne pouvoir emporter le fruit de ses recherches,

par manque des fonds nécessaires ou à cause de l'embarras de l'emballage et du transport 18*

coûteux et difficile. Bien des fois 1l prend alors congé avec tristesse d'objets curieux, souhaitant revenir un jour chercher ce qu'il n’a pu emporter par des circonstances indépendantes de sa volonté. On doit regretter pour la science de ne pouvoir pas toujours enrichir ses temples des représentants de la nature, qu'on voit en abondance et qu'on n’a qu'à ramasser. On pourrait le dire à juste titre des bancs de madrépores , sur lesquels nous fimes nos recherches de coquilles, représentés par une quantité de diverses espèces, comme des Cones magnifiques, des Sirombidés de toutes grandeurs, de Pferoceras bizarres, de Cypraeas variées, de Mélanudées et Turritellides de toutes formes, de Turbininines, d'Astralunes, de Haliotidés et de Chitonidés curieuses, ainsi qu’une quantité d’autres gastéropodes. De Vénéridés, de Petricolides, de Cyprinides, de Cardudés, de Tridacnides , de Lucinidés, d'Unionidés, de Mytilidés, d'Aviculides, de Pectinacés, d'Ostreides, enfin toutes ces familles d'Acéphales, représentées par tant d'espèces variées, rivalisant en diversité, en beauté et en modèle, vivaient dans ces lieux en société des crustacés, comme de Calappidés, de Paguridés et d’autres carabes ‘), qui se promenaient parmi ce monde paisible, tandis que çà et là se voyaient des poissons de magnifiques couleurs du genre Searus et Chactodon parmi lesquels ceux armés d’une cuirasse pleine d’épines, appartenant au genre Holacanthus et Tetraodon, nageaient avec agilité sous les rameaux de corail; et quoique entourés par tant d'animaux de différente nature, il nous était souvent impossible de faire des hécatombes dignes d’un vrai collectionneur, et le maigre butin que nous rapportions ordinairement de nos recherches de ce genre nous attristait par les difficultés que nous éprouvions, en cherchant en vain des espèces rares et inconnues. Si nous avions eu les yeux d’un Cumming, d’un Ehrenberg, d’un Milne Edwards, d’un Quatrefages, nous aurions certainement eu plus de chance d'obtenir des espèces de corallaires et de coquilles de grande valeur. Vraiment il faut avoir un regard pénétrant pour trouver parmi ces habitants de la mer des nouveautés; ainsi nous partageâmes le sort de beaucoup de nos collègues, qui ont été aussi malheureux que nous dans les recherches de ces invertébrés. Aussi des excursions comme celle du 5 Juillet ne nous encourageant pas du tout; car lorsque nous nous rendîmes aux bancs des madrépores, situés dans la baie de Pamanzi, je fus attaqué d’une fièvre si violente, que mon corps devint tout à coup comme glacé, sous une température de 90° Fabhr. et que je tremblais de froid, enveloppé dans une couverture. Dans cet état je ne pouvais plus aller à la recherche des mollusques, et je fus retenu par cette grave indisposition dans l’embarcation, qui nous conduisait. Mais un autre accident plus grave encore vint interrompre nos recherches. M. van Dam, qui s'était rendu avec nos canotiers sur les bancs eut le malheur de tomber avec le genou sur un bloc madréporique. Mon infortuné ami resta sur la place, et l’on

1) Voir pour nos découvertes des corallaires, mollusques et crustacés, la partie V.

fut obligé de le porter sur les épaules dans l’embarcation. La chûte qu'il avait faite lui occasionnait une telle douleur, que nous craignîimes qu'il ne se fût cassé la jambe. Nous nous hätâmes alors de retourner à Mamouzou, et je n’ai pas besoin de dire que nous n’eûmes plus le goût après cet événement d'aller à la recherche des coquilles sur cette place de malheur, et que nous remimes nos recherches à un temps plus éloigné. — À peine fûmes-nous revenus à terre que nos canotiers portèrent M. van Dam sur un brancard à notre demeure. Je me trainai après lui, malade d’une forte fièvre, au bras du brave caporal Smit, qui nous avait soignés avec bonté dans cette position malheureuse. Revenus dans notre modeste cabane, on porta le pauvre van Dam au lit, et quoique moi-même souffrant, j'examinai aussitôt sa jambe et je pansai son genou, qui élait disloqué. Sa douleur était très vive, mais heureusement en lui donnant les médicaments nécessaires, il se remit peu à peu des premières émotions du mal, qu'il avait éprouvé par sa chüte. Le repos lui était indispensable, et quoique à contre coeur, cet homme actif dut garder le lit. Par les soins de notre domestique bourbonnais, qui le soignait avec attention et avec douceur, il put après quelques jours reprendre quelque travail, mais il fut obligé de mener pendant plusieurs semaines une vie sédentaire. Quant à moi, après un traitement de quelques doses de quinine, la fièvre m'avait quitté en peu de temps, mais un autre malheur, pour le moment plus grave encore, vint me frapper. Ayant cru que nos lettres de crédit sur la banque d’escompte de Paris seraient acceptées aussi à l'île Mayotte, et que l'or anglais qui nous restait était de la monnaie courante dans cette colonie, nous nous vimes tout à coup trompés dans cette attente, car la banque n'avait pas de représentant à Mayotte, comme à l’île de la Réunion et l'or ne fut accepté qu'avec des pertes considérables. Que faire dans ces conditions pénibles? La maladie de mon ami d’un côté, et le manque d'argent de l’autre, m'affligeaient infiniment et me firent tomber pour un moment dans une profonde mélancolie. Dieu merci je vis apparaître dans ce sombre horizon un rayon d'espoir. L'idée me vint de demander conseil au commandant supérieur dans cet état désespéré, et je me rendis à Zaoudzi pour pouvoir régler notre position et savoir comment faire dans ces circonstances pénibles. Je fus reçu cordialement par le chef de la colonie, qui me consola en me donnant le conseil de retourner à la Réunion, pour obtenir les fonds nécessaires, afin de pouvoir continuer mon voyage, et en me permettant d'échanger l'or anglais au trésor colonial, contre de la monnaie courante, à condition de le reprendre aussitôt que je pourrais lui rembourser la somme.

Pour le moment j'étais comblé de joie, mais en y réfléchissant, je craignis qu'en me rendant à la Réunion, je risquerais de m'absenter trop longtemps et d'abandonner mon compagnon de voyage dans un état de détresse. En outre ce n’était rien que d'aller à St. Denis, mais la grande question était de revenir promptement, puisqu'on ne pouvait jamais compter sur une occasion directe de transport. Ce devait être done un jeu du

hasard; et pour risquer une telle entreprise le courage et la persévérance me manquaient : et pourtant je devais supporter le sort où Je m'étais placé. Que faire, mon Dieu ! dans ces moments difficiles? me demandais-je à chaque instant. La tête me brûlait lorsque je retournais à ma cabane, pour consulter mon ami souffrant sur la proposition que je devais lui faire et qui me paraissait impraticable. Enfin nous nous concertâmes aussi bien que possible sur ce qui nous restait à faire. Heureusement pour moi que M. van Dam se soumit avec résignation à ma résolution de me rendre à la Réunion; puisque c'était le seul moyen de nous faire sortir de l'embarras dans lequel nous nous trouvions. Le lendemain nous reçûmes une visite inattendue du gouverneur, qui ayant appris l’accident de M. van Dam, venait lui témoigner sa sympathie; il me promettait de faire soigner, pendant mon absence, mon infortuné ami. En même temps il me fit part qu'il attendait chaque jour un navire de guerre de la Réunion avec des troupes pour remplacer la garnison actuelle de Mayotte; et il promit de me donner un passage gratuit à bord, quand le navire retournerait. Enchanté de l'offre généreuse du digne gouverneur, je me trouvai tout à coup remis de la pémble émotion, que j'avais éprouvée, et je me sentis le courage de braver les obstacles, qui pouvaient entraver de nouveau mon avemir. Deux jours après celte heureuse visite, le beau navire de transport Loiret entra dans la baie de Zaoudzi, et à peine était-il mouillé que je reçus une invitation du gouverneur de venir diner avec lui, afin de faire connaissance avec le commandant du navire de guerre venu sur rade. Je me hâtai d'accepter l'invitation et je me félicitai d'avance de l’occasion favorable d’être présenté au commandant avec qui j'aurais le plaisir de me rendre à Saint-Denis. Notre rencontre ne pouvait être plus agréable, car le commandant me traita en ami et me promit non seulement un passage sur son bâtiment, mais il insista pour me faire accepter un appartement dans sa cabine et partager ses repas. Je ne pouvais qu'être reconnaissant des bontés de ce généreux et complaisant marin, et en le remerciant pour les marques de sympathie, qu'il voulait bien me témoigner, Je le priai de m'excuser, craignant de déranger son ménage à bord. de lui exprimai, que je serais déjà très content, s’il m’accordait une place à la table de l’état major; ce qu'il m'accorda en souriant, mais à condition de lui faire le plaisir de prendre le logement qu'il venait de m'offrir. Bientôt j'eus préparé le bagage pour mon départ prochain, après avoir pris soin de la position de M. van Dam, que je laissa à Mayotte avec notre domestique bourbonnais.

Le 28 Juin fut pour nous un jour de tristesse: c'était pour la première fois pendant notre voyage que nous devions nous séparer pour quelque temps, et encore dans des conditions déplorables, qui devaient interrompre pour une durée inconnue nos explorations à peine commencées. Et pourtant ces désappointements ne nous décourageaient pas, grâce aux projets d'avenir qui nous apparaissaient plus avantageux que nous n'avions espéré. En nous sérrant cordialement la mam et en implorant de notre protecteur céleste notre

prompte réumon, notre santé, et notre prospérité mutuelle, je me rendis à bord du Loiret. Le commandant, M. Tétar de Cosquer, me fit réception d'une manière affable et tint parole. Je reçus un appartement, arrangé très confortablement, dans sa cabine; j'étais très reconnaissant pour son offre, puisque à cause du grand nombre des passagers il y avait à peine les logements nécessaires pour chacun; de sorte que plusieurs d’entre eux durent se contenter de ce qu'ils pouvaient obtenir. La diversité des passagers était grande, car il y avait des fonctionnaires civils, des officiers de différents grades, des missionnaires jésuites, des soeurs de charité, des planteurs et des négociants, outre les soldats qui logeaient sur l'avant. L’encombrement sur le pont, par la quantité de malles de ces personnages, élait très gênant pour les manoeuvres des matelots pendant l’appa- reillage. Le navire libre de ses ancres, commença lentement sa course, guidé par un pilote mahorien dans les passes étroites entre Mayotte et Zaoudzi. Il augmenta sa vapeur lorsque l'ilot Bandeli se trouva derrière nous et que nous quittämes la vaste baie pour entrer dans l'océan indien. Après le départ du pilote, on commença à serrer le bagage et chacun arrangea de son mieux son logement, car par la quantité du monde, il n’y avait que peu de place à bord. dJ’étais le seul des passagers qui eût un appartement convenable, même les ofliciers, les missionnaires et les soeurs de charité, devaient se contenter des hamacs, qui se trouvaient dans l’entrepont, séparés les uns des autres par des voiles pour rideaux. Grâce à la bonté du commandant j'étais plus favorisé qu'eux, et c'était certainement à cause des recommandations ministérielles que j'avais obtenues, car à peine connu de M. Tétar, je ne puis m'expliquer autrement les attentions délicates avec lesquelles 1l me traita. Pendant la traversée, j'eus l’occasion de faire des connaissances agréables parmi les officiers de l'état-major et les passagers, et je n'oublierai jamais les soirées amusantes, que je passai avec eux, soit en jouant soit en causant. La résidence des missionnaires et des soeurs de charité nous donnait souvent une occasion de jeter un coup d'oeil dans la vie intime de ces gens religieux, et nous fournissait souvent des conversations animées. Ces gens vivaient dans la meilleure harmonie et c'était frappant de voir comme ils se soignaient les uns les autres. Les pères se chargeaient ordinairement des besognes désagréables des soeurs, dans le voisinage direct desquelles ils s'étaient permis d'installer leurs bivouacs, afin de pouvoir offrir directement leurs services aussitôt qu'elles en auraient besoin. Les pauvres filles souffraient beaucoup du mal de mer, et causaient bien des peines aux missionnaires, qui se chargeaient comme de vrais disciples de Jésus, de soulager leurs maux par toutes espèces d'attentions affectueuses. Souvent on les voyait dès le grand matin chargés des substances d’une certaine nature, qui ne se laissent pas nommer, et qu'ils portaient dans de la faïence, qui sert ordinairement dans le monde civilisé pour se nettoyer la figure, monter sur le bastingage pour les confier à la mer. Il est bien probable, que quand les pauvres religieuses étaient tourmentées tout à coup dans la nuit par ce dégoütant

malaise, que les pères devaient entrer dans les fonctions de docteurs et qu'ils n'avaient pas de suite sous la main les objets qu'on emploie ordinairement pour ces trésors agricoles. Les pères méritaient certainement des louanges pour les services qu'ils rendaient aux soeurs, mais la manière, avec laquelle ils s’acquittaient de ce travail chrétien, causait de la répugnance à l’homme civilisé, qui par hasard était témoin oculaire de leur extrême obligeance. Le commandant, informé de ce qui se passait, eut soin de leur faire comprendre que ces fonctions étaient incompatibles avec leur dignité, et les observations qu'il fût obligé de leur faire affligeaient beaucoup ces braves gens, qui avaient la ferme conviction de leurs intentions les plus pures et les plus charitables. Il était curieux aussi de voir comment les soeurs prenaient soin de la toilette des pères, car plus d’une fois elles remplissaient les fonctions d’un coiffeur en peignant et en façonnant les longues barbes qui ornaient les nobles figures de ces personnes vénérables, et un bon observateur me communiqua, que c'était au plus jeune des missionnaires, ancien oflicier des dragons, que ce nouveau genre de caresses innocentes plaisait le plus. Je mentionne à regret ici ces faits, afin qu'on puisse se faire une idée de l'impression que ces singulières actions produisaient sur nous qui en étaient témoins, et les diverses opinions qu'on donnait à ce sujet. À part ces petits détails, ces missionnaires élaient des hommes très instruits et amusants en sociélé, et les causeries philosophiques que j'avais souvent occasion d’avoir avec eux me donnaient une distraction agréable. C'était surtout quand notre entretien roulait sur les idées que M. Renan a developpées dans son ouvrage bien connu: la vie de Jésus, dont on parlait beaucoup dans ce lemps, et qui pour eux, comme on le comprend, était un livre défendu. Néanmoins nous discutâmes diverses questions de philosophie, et je dois avouer que leur manière de voir différait beaucoup de la mienne; et pourtant à plusieurs reprises nous élions d'accord en expliquant philosophiquement les causes. Naturellement les idées d’un naturaliste et d’un théologien diffèrent beaucoup, et pourtant tous deux travaillent au même but, c'est à dire à connaître de plus en plus le créateur. Le premier a pour devise: qu'il est plus heureux de rechercher que de croire, tandis que l’autre dit Justement le contraire. Il croit et il est heureux. Eh bien! les nssionnaires dans leur foi ferme de leur église étaient curieux de savoir mon opinion sur ce livre maudit par les croyants. Dans mon amour pour l'étude de la nature, en me rappelant les mots de Raspail: /Va apprendre aux hommes que les plus nobles conquêtes, — j'allais dire la plus belle religion — se trouvent dans l'étude de la nature”, je leur dis que l’orientaliste Renan avait fait des recherches approfondies sur l’histoire sainte, avant de faire connaître sa foi, et que c'était pour cela que son livre sur la vie de l’homme le plus parfait exprimait une vérité sans inventions. Son histoire repose sur les données les plus naturelles, recueillies dans les contrées mêmes où Notre Seigneur a vécu, et non pas sur les traditions pleines de légendes. La dédicace de ce livre à la mémoire d’une soeur chérie témoigne déjà de sa foi naturelle, et chaque page fait voir au lecteur une

étude approfondie et un respect pour la personne du Christ. À peine avais-je commencé à leur dire mes idées qu'ils me dirent: Monsieur, vous êles un incrédule, comme M. Renan”. — Soit, mais j'avoue que je suis naturaliste et que je crois aux choses naturelles et non pas aux choses surnaturelles. Je me nomme physicien et non pas .métaphysicien et je confesse de tout mon coeur que je le resterai jusqu'à ce que la chose la plus naturelle me frappe: la mort! Mais j'ai l’espérance qu'elle sera provisoire et non pas éternelle, car je voudrais vivre pour toujours. J'aime la vie, comme toutes les créatures, depuis l’homme jusqu'à l'être le plus vivant mais le plus imparfait, la plante. Et je dis avec Bunsen: Le sentiment de Dieu est la vie; la vie c’est la force, et on n'acquiert la force que par l’activité personnelle. Si le Christianisme n’est pas un mensonge, le temps viendra où tout homme ne voudra plus être guidé que par son créateur même, c’est-à-dire qu'il sentira en lui-même la vérité du Christianisme” de voyais qu'après ma confession, les pères jésuites recevaient une meilleure idée de mes sentiments religieux et que je commençais à gagner leur confiance. Depuis cette entrevue extraordinaire, J'eus souvent l'occasion de causer avec eux de philosophie, ils venaient en outre d'apprendre que je n'appartenais pas à leur culte, puisque j'étais né protestant. Alors ils devinrent plus libres dans leurs discours et j'aperçus bien vite qu'ils voulaient commencer leur tâche de missionnaire en se donnant bien de la peine pour me faire leur prosélyte. Dans ces moments je rassemblais fout mon esprit naturel pour combattre leurs thèses purement scolastiques, et je devais dire comme Philoctète: /Hélas! que faire? comment résister aux conseils émanés d’une amitié si tendre? Mais, si je cède, comment oserai-je reparaître à la lumière du soleil?” Chaque fois que j'avais eu ces entretiens religieux, soit sur le pont, soit dans le salon de l'état-major, enfin partout où les révérends voyaient le champ libre pour me faire valoir leur évangile, j'avais des matières pour la conversation du soir, que j'avais l'honneur d’avoir très souvent avec M. le Commandant, qui était un homme très éclairé et qui avait des idées très raisonnables sur la religion dans laquelle il avait reçu son éducation. Par l'étude de livres philosophiques il avait appris à reconnaître les bonnes choses de sa religion en laissant de côté les idées en contradiction avec la nature. Et pourtant il était bon catholique, et défendait sa cause avec ardeur, sachant bien qu'on n'avait pas besoin de porter la soutane pour passer pour un bon chrétien. Aussi nos discours passaient bientôt sur d’autres sujets, n'ayant pas toujours envie de nous livrer à des causeries religieuses, car nous n'élions pas assez dévots, pour y trouver une distraction continuelle, comme les pères jésuites, qui étaient inséparables de leurs bréviaires. Du moins M. le Commandant aimait plutôt une bonne pièce de musique d'opéra, qu'une conversation de missionnaires dont il n'aimait pas du reste se voir entouré, quoique ces messieurs faisaient tout leur possible pour obtenir son affection. Ils savaient trop bien qu'il portait la croix de St. Grégoire le

Grand et que son frère élait archevêque; ils devaient profiter de l'occasion pour avoir un

bon appui auprès de leur supérieur, car ils préféraient la résidence de Saint-Denis au dessus de celle de Mayotte ou de Madagascar, si c'était seulement pour la perte de leur barbe à laquelle ils tenaient beaucoup et qui leur serait défendu de porter dans ces diocèses. Si j'avais été à leur place j'aurais fait de même, car vraiment la vie que ces apôtres ont dans les colonies naissantes n’est pas une fonction facile. Enfin notre traversée offrit beaucoup de scènes variées dans notre société. A l’une côté les conversations sérieuses des missionnaires, à l’autre les gaies causeries des officiers donnaient un contraste de caractères bien différents, qui me procuraient une distraction salutaire. Mais surtout les excellentes attentions dont M. le Commandant me comblait, rendaient mon séjour à bord très agréable et me firent oublier bien vite les désappointements qui pouvaient à la Réunion retarder mon prompt retour à Mayotte. Heureusement que J'avais la confiance en mon bon génie, qui m'avait accompagné jusqu’à présent dans mes voyages et qui ne m'avait pas encore abandonné, car après une traversée bien favorisée, nous arrivâmes sur la rade de Saint-Denis dans les premiers jours de Juillet. Bientôt après avoir passé la visite sanitaire ordinaire, je m'empressai de débarquer. Avec une bonne poignée de main je pris congé de l’aimable commandant, en lui témoignant ma reconnaissance pour la manière affable avec laquelle il m'avait traité. À peine à terre, j'en fis part à M. le Gouverneur et le Commandant en chef de la division navale à la Réunion, afin de lui donner leurs hautes approbations. Certes je me rappellerai toujours les jours amusants passés sur ce beau vaisseau de transport, où je fis connaissance avec d'excellents amis comme M. M. Tétar de Cosquer, d’Escande, Damguilleom etc. Mon séjour à la Réunion ne fut heureusement pas de longue durée; car après avoir réglé mes affaires financières, je m'étais rendu à peine de Saint-Denis chez mes amis à la Possession et à Saint-Paul, que je fus avisé par M. Damguilleom que le 14 du mois l'aviso le Lynx” partirait pour Mayotte. Vraiment le plaisir de revoir mes anciens bienfaiteurs fut tout à coup interrompu par cette bonne nouvelle, et je ne pourrais jamais assez remercier mon bon et fidèle génie pour la bonté qu'il avait eu d’avoir écouté mes voeux, en me procurant cette heureuse occasion si imprévue. Je fus touché en voyant la symphathie chaleureuse de mes braves amis Faudomière et Rétout, lorsqu'ils vinrent à apprendre mon départ prématuré. L’espérance d’un doux revoir nous consolait. En toute hâte je me rendis à Saint-Denis, pour obtenir un passage à bord du Lynx.” Grâce aux bontés de M. le Gouverneur je reçus un passage gratuit à la table de l'état-major sur ce bâtiment de guerre où je m'embarquai pour retourner vers mon ami van Dam, qui devait m'attendre avec impatience. Le 14 Juillet au soir le Lynx” leva ses ancres. Après six jours nous arrivèmes à Nossi-bé, où nous devions nous arrêter quelque temps pour prendre des passagers, qui retournaient à la Réunion.

Avant notre arrivée nous eûmes l’occasion de voir les côtes boréales et nord-ouest de Madagascar, que nous longeñmes à peu de distance et qui se présentaient comme une

vaste chaîne de montagnes dont les mornes, plus nous avancions vers la passe de Loucoubé, devenaient de plus en plus boisés, tandis que celles du nord s’élevaient toutes nues dans une contrée sablonneuse. Nous observâmes sur la même côte et à peu de distance du rivage, plusieurs groupes d’ilots parmi lesquels je nomme comme les plus importants Nossi-Ara '), Nossi-Lava?), Nossi-Mitsiou #) et Nossi-Fali‘). Peu de temps après nous entrâmes sous vapeur la passe, qui sépare la magnifique montagne boisée de Loucoubé de celle de Nossi-Acoumba *), qui est déboisée et aride. L'élévation de cette vaste forêt, qui couvre le sommet de ce point culminant de la partie méridionale de Nossi-bé, est estimée à 453 mêtres au dessus le niveau de la mer et se fait apercevoir par un beau temps de 12 lieues; tandis que Nossi-Acoumba est haut de 622 mêtres et se montre de 44 à 15 lieues. Pour les marins ces deux points sont les plus remarquables pour reconnaître l'île Nossi-béf). Les autres mornes de cette île qui s’offrirent à mes yeux en troncs de cônes ne sont pas si hauts et ressemblaient à d'anciens cratères. Au lieu d’une végétation luxuriante comme en offraient les montagnes de Mayotte et de la Réunion, l’île Nossi-bé se montrait comme une chaîne de collines déboisées, couvertes d’un tapis jaune de longues herbes brüûlées, entrecoupées çà et là par de petits points d'une maigre verdure. À droite nous vimes une anse, qui logeait plusieurs boutres arabes, au fond de laquelle s’élevaient au pied d'une colline, une quantité de maisons maconnées toutes avec des toits en plate forme et des façades blanches comme la neige, derrière lesquelles s’élevaient des cocotiers. On me disait que c'était le village Antalot Ambanourou; et quelques moments après nous mouillâmes devant le plateau sur lequel est bâti la capitale Hell-ville.

À peine étions-nous mouillés que plusieurs ambarcations et pirogues malgaches venant de terre nous accostèrent pour nous rendre visite. Parmi les visiteurs je fis connaissance avec quelques notables et des employés du gouvernement, ainsi qu'avec un arabe richement habillé d’un longue par-dessus, qui me fut présenté par M. le Commandant du Lynx, comme le Chérif d’Ambanourou Calyfan-Ben-Alla. L'entretien avec ce dignitaire , parent du Sultan de Zanzibar me fut très utile, puisqu'il m'invita aussitôt que je reviendrais à Nossi-bé à venir à sa demeure, afin de me donner les renseignements dont j'aurais besoin pour ma prochaine exploration de Madagascar. C'était un homme d’une taille moyenne, un type oriental, la figure maigre d’une couleur tanée, le front bombé, un

1) Nossi veut dire Ile. Ara. Corail. M. le Capitaine Guillain prétend que le mot Aya signifie Ecaille, mais il est dans l'erreur. Il est certain que les îles mentionnées sont visitées souvent par la tortue à carret (Chaelona imbricata), mais que le nom de ÂMossi-Ara ait été donné pour cette raison, j'en doute. Voir Guillain Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de Madagascar, p. 161.

2) Lava veut dire Long, Large. Nossi-Lava. Longue île.

3) Je ne connais pas la signification de Mitsiou. Mahitsu, signifie bleu.

4) Fali signifie sacré.

. 5) Acoumba signifie Maki (Lemur). Les écrivains et géographes nomment cette île ordinairement MVossi-cumba.

5) Bé signifie Grand.

grand nez aquilin, les pommettes saillantes, le menton pointu pourvu d’une barbiche, les yeux petits et vifs, les grandes lèvres couvertes d’une petite moustache, l'expression de son visage semblait indiquer la ruse, mais en même temps une politesse servile. Plus tard, lors de ma résidence à Nossi-bé, j'appris à connaître cet homme comme un ami complaisant. Au nombre des autres visiteurs avec qui je fis connaissance, comme M. M. Verger et O'Neill, habitants de Hell-ville, je rencontrai à ma surprise M. Lantz, le conservateur zélé du Musée de Saint-Denis, qui venait de faire des excursions à Madagascar et qui, par maladie et à cause des fonds insuffisants que le gouvernement de la Réunion lui avait procuré, était obligé de retourner à Saint-Denis avec une petite collection d'objets d'histoire naturelle. M. Lantz qui devait être notre passager et avec qui j'aurais le plaisir de faire le voyage jusqu'a Mayotte, m'invita à descendre avec lui à terre. Il me proposa de faire avec lui une petite promenade afin de donner un coup d'oeil à Hell-ville et de pouvoir me présenter à quelques-uns de ses amis, qui me seraient certainement très utiles à mon prochain retour. Aussi M. O’Neill nous accompagna et vint à terre. Après avoir passé la maison du commandant, l'hôpital, l'église, la caserne et d'autres maisons, qui se trouvaient aux deux côtés d'une vaste allée large, plantée en bonne partie de bois noir (Acacia lebbek), ainsi que quelques Flamboyants (Poinciana regia), nous arrivâmes à la demeure de notre compagnon; mais comme la crépuseule commençait à tomber je ne pouvais distinguer qu'imparfaitement Îles objets qui m'entouraient. Je me consolai de cette circonstance, puisque j'avais l'espérance de revenir bientôt habiter cette ville et qu'alors j'aurais le temps de donner une description détaillée de ce que je venais de voir à la hâte. M. O'Neill habitait une grande case située dans une cour spacieuse, ombragée par une quantité de superbes manguiers et entourée par une palissade de pieux bien serrés. La maison pourvue d’une vaste varangue était environnée d’autres cases servant de magasins pour ses marchandises. Un tas de pièces de bois précieux remplissait un grand espace au fond du jardin. Il m'était très agréable d'être présenté à un homme comme M. O'Neill. D’après ce que je venais d'apprendre de M. Lantz, M. O'Neill avait été ancien élève de la marine impériale, mais aimant plus la vie libre de colon que celle de marin de l'Etat, il avait déjà résidé depuis une dizaine d'années à Nossi-bé où il s'était appliqué au trafic du bois de Madagascar. Pour ce commerce il avait parcouru comme touriste négociant un bon nombre de contrées peu connues de la grande île africaine; maitre de la langue du peuple et s'étant lié dès le moment de sa nouvelle carrière à une femme de la tribu des Betsimsaracs, il avait étudié par cette liaison profondement le caractère de ce peuple; excellent chasseur il avait battu souvent les forêts: c'est pourquoi il était à même de donner des renseignements très intéressants sur plusieurs espèces de gibier malgache.

À peine eus-je fait la connaissance de cet homme aventurier, qu'il me combla de politesses et d’hospitalité. Il se mit d’abord à ma disposition, quand j'aurais besoin de

son expérience du pays et ses coutumes; et il voulait aussi s'occuper de trouver une demeure propre à nos travaux, afin que dès notre arrivée nous fussions logés convenablement. Il eut même l’obligeance de m'inviter à loger chez lui, aussi longtemps que bon me semblerait. Je n'étais pas accoutumé à tant de politesses, dont j'étais redevable à la présentation de M. Lantz. J'acceptai néanmoins la première offre, et après une conversation bien amicale je retournai à bord, fatigué comme j'étais de toutes ces nouvelles et diverses rencontres. M. Lantz, qui resta à terre, devait s’embarquer le lendemain matin accompagné de M. O'Neill, auquel je pourrais alors faire mes adieux et mes remerciments de sa bonne réception. Rentré dans la cabine je trouvai tout le monde en repos exceplé quelques matelots de garde. Je me hâtai alors d'atteindre mon hamac dans lequel, bientôt bercé par le léger balancement du bâtiment, je tombai dans un profond sommeil, après avoir compté les coups de minuit de la cloche du vaisseau:

A l'heure où tout est calme, et la mer et la brise, Où l’on n'entend au loin que le cigale grise À cette heure immobile où partout sur la terre, Semble passer sans bruit l'ange blond du sommeil. DE Monroranp.

Je n’eus pas l'avantage de dormir longtemps, car les rêveries qui me troublaient la tête me firent lever plus tôt que je n'aurais désiré. J'étais inquiet de la situation de mon ami van Dam, que j'espérais vivement revoir guéri de son malheureux accident, de plus que cela pourrait entraver notre voyage à Nossi-bé. Ces pensées passaient dans mon esprit lorsque je montais sur le pont pour me distraire par la vue de la baie, qui offrait un aspect joyeux. Les premiers rayons du soleil se montraient au dessus des mornes de Madagascar et éclairaient la mer paisible de couleurs magnifiques, à la lueur desquelles se jouaient, à quelque distance du navire, une bande de dauphins (Delphinus sao) '), en sautant en courbes élégantes hors des flots. Quelques pirogues malgaches faites d’arbres creusés, tenues en balance par un contre poids consistant en une poutre fixée par deux branches au léger canot surmonté d’une petite voile carrée, arrivaient de loin, ainsi que deux boutres arabes qui se dirigeaient vers le mouillage. La vue de la grande baie de Pasandava d’une largeur et d'une longueur considérables, qui s’étendait devant moi vers le nord-est de la rade, comme une vaste nappe d'eau enclavée de trois côtés par des montagnes abritées contre les vents, fit sur moi l'impression d'un bassin immense crée par la nature pour recevoir un jour une flotille de navires marchands. Dieu sait quand cela arrivera, mais je ne doute pas que quand la France aura assez compris l'importance de la richesse de Madagascar dans le voisinage direct de sa colonie, cette idée ne soit bientôt réalisée; du moins si l'ouverture du canal de Suez répond à l'attente qu'on

s'en fait.

1) Voir p. 29, Ile Partie I. c.

Le grand profit que ce chemin nouveau et plus court donnera à la navigation et au commerce sera énorme dans ces parages de l'Afrique orientale, qui à présent sont à peine visités par les navires européens, mais qui ont été exploités avantageusement durant des siècles par les navigateurs et les négociants arabes.

Je fus arraché à mes réflexions par le bruit du vapeur qui m’annonçait notre prochain départ; M. Lantz en compagnie de M. O’Neill venait d'arriver. Ils paraissaient avoir appris aussi à connaître ce signal; du moins ils me déclarèrent, qu’ils avaient dû se dépêcher pour l’embarquement. Nous causâmes encore quelques moments, de ce que je venais de contempler et c’est de tout notre coeur que nous exprimâmes l'espoir, que ce jour de prospérité arriverait pour la colonie avec l'achèvement du grand oeuvre) du célèbre Lesseps. Après une courte conversation avec M. O'Neill à ce sujet, les visiteurs quittèrent le bord en saluant cordialement les partants, et il suivit leur exemple, car le vacarme du levage des ancres et le grondement du vapeur annonçaient notre prompt départ. Lorsque le navire se fut mis en mouvement nous perdimes bientôt de vue les embarcations, qui les reconduisaient à terre, et avec elles la paisible baie de Hell-ville ?), qui nous avait logés pendant une vingtaine d'heures, se cacha derrière les monticules. Bientôt nous nous trouvâmes en pleine mer et notre bâtiment qui marcha toute la nuit à merveille, arriva le lendemain de bonne heure à Mayotte. Vers neuf heures, nous mouillâmes devant Zaoudsi. Le coeur me battit, car je ne vis pas M. van Dam venir à ma rencontre; j'étais inquiet de son sort.

C'est pour cela que je me hâtai de me rendre à Mamouzou et je pris congé du commandant, qui m'avait traité si amicalement, de M. Lantz, de M. Fournier et d’autres amis, que J'invitai à venir me rendre visite le lendemain. Grâce à Dieu, mon brave ami me vint tendre la main plein de joie, mais dans un état de faiblesse surprenante; il devait s'appuyer sur l'épaule de notre domestique Bourbonnais, excellent garçon, plein d’attachement pour nous. Quoique M. van Dam ne fût pas encore tout à fait remis de son accident, il s’apercevait pourtant chaque jour que ses forces revenaient peu à peu. Sa jambe était raide, mais heureusement guérie. Comme mes compagnons étaient contents de me revoir! Comme j'étais réjoui de les rencontrer en assez bon état! Combien de paroles n'échangeâmes-nous pas sur notre séparation, qui contre notre attente avait été de si courte durée! Enfin, nous voilà de nouveau ensemble; oubliant pour longtemps nos déboires et nous faisant des illusions sur nos futures explorations à Madagascar, le pays de notre espérance. (Combien de questions ne nous adressâämes-nous pas l’un à l'autre pendant cette entrevue si heureuse. Autant mon ami avait été souffrant pendant mon absence, autant il avait apporté de zèle dans la préparation des animaux, que notre

2) Le nom de Hell-ville a été donné à la place de l’ancien village de la Reine sacalave Bioumèke, en l'honneur du contre-amiral de Hell, qui était Gouverneur de l’île de la Réunion lorsque les français prirent possession de l’île de Nossi:bé.

domestique et les indigènes lui avaient continuellement apporté. M. van Dam me fil de grands éloges de l'excellent traitement, que lui avait fait suivre M. le Gouverneur, qui avait donné l’ordre au docteur en chef de l'hôpital de le traiter; c’est grâce aux excellents sois de cet habile médecin, que je trouvais mon ami en voie de guérison. Aussitôt que je me fus un peu remis de mon voyage et que j'eus dit le bonjour à nos voisins qui avaient eu beaucoup d'égards pour mon ami pendant sa convalescence par toute espèce de petites attentions, je retournai à Zaoudzi, afin de rendre une visite au Gouverneur pour le remercier des bontés, qu’il avait eues pour mon compagnon de voyage. Il me fit comme d'ordinaire une excellente réception et m'invita à lui donner chaque jour des nouvelles de l’état de M. van Dam, afin qu'il pût l’inviter à venir diner chez lui aussitôt que le malade pourrait sortir. En quittant le Gouverneur je rencontrai au café de M. Coulon les officiers du bord et mes amis Lantz et Fournier, qui m’annoncèrent leur départ précipité pour la Réunion, lequel devait avoir lieu le lendemain dans l'après-midi; en même temps ils me dirent qu'ils me rendraient le lendemain de bonne heure la visite promise dans ma modeste chaumière. Leur départ m'aflligeait; j'avais espéré de faire encore avec mon ami Lantz une excursion ornithologique, car il ne connaissait encore rien de la faune de Mayotte. Après une partie de billard bien animée, je retournai chez moi assez fatigué d’une journée si accablante. Je revins chez mon ami; un excellent diner m'attendait; c'était comme s'il eût voulu célébrer mon retour par un bon verre de vin et des comestibles européens exquis. Enfin c'était vraiment un jour de bonheur, un jour où notre amitié se fortifia plus que jamais; et je suis fier de dire que notre sympathie était plutôt celle de deux frères que de deux amis. Doux souvenirs, vous arrachez à ma plume l'expression d’une reconnaissance qui ne s’effacera jamais, car je n’oublierai jamais ces amitiés fraternelles, éprouvées dans ces pays lointains. Elles me font encore du bien au coeur, quand mes idées errent de nouveau dans ces contrées Mahoriennes.

Une soirée pleine de discours, éclairée par la faible lumière d’un modeste fanal, mais échauffée par le bonheur du revoir, fut interrompue par la cloche de minuit, qui nous rappela l'heure du repos. Il fut doux, car nos esprits étaient soulagés des souffrances passées et les rêveries de notre sommeil achevèrent ce que nous nous serions communiqués l’un à l’autre, si notre conversation n'eût pas été interrompue par le besoin de dormir.

Nous devions être bien fatigués, pour dormir dans notre cahute, car la fatale compagnie de diverses sortes d'animaux nous éveillait souvent d’une manière bien désagréable. Tantôt c'étaient des rats et des souris, qui se promenaient brutalement sur notre lit, tantôt des blattes ou des lézards; mais le plus souvent des myriades de fourmis, qui fourmillaient non-seulement sur le drap du lit, mais qui se faisaient aussi sentir par des piqures douloureuses sur le corps, de concert avec une quantité de moustiques, se rassasiant de notre sang. Bien des fois nous dümes nous lever pour nous délivrer de ces

dégoûtants visiteurs, qui s'étaient même fourrés dans nos cheveux et dans notre barbe, en si grand nombre qu’en nous peignant ils tombaient par centaines à terre. Quelques précautions que nous prenions, pour nous garantir de ces fléaux, ils revenaient néanmoins à chaque instant, de sorte que nous nous y accoutumämes enfin. Nous avions pourtant soin de garantir autant que possible contre ces insectes insatiables nos comestibles, ainsi que notre collection d'histoire naturelle. Nous avions mis aussi les pieds de la table dans des plats remplis d’eau jusqu’au bord, pour empêcher les fourmis d'y monter; mais c'élait vraiment curieux de voir comment avec le temps ils trouvaient moyen d’y parvenir, car ceux qui s’y étaient noyés en masse servaient de pont aux vivants, de sorte que nous devions continuellement purger l’eau des cadavres. Pour garantir les peaux d'animaux, nous les avions pendues à une corde tendue à hauteur d'homme d’une extrémité à l’autre de notre cabane et dont le bout était goudronné; mais cela n’empéchait les fourmis d'y arriver que pour peu de temps, car bientôt ils avaient su se faire un passage de la même manière qu’à travers l’eau. Ainsi nos objets précieux exigeaient des soins continuels pendant le temps dont ils avaient besoin pour sécher avant l’emballage. C'est dans de telles conditions que nous étions logés el cependant nous ne nous plaignions pas davantage, puisqu'à part ces désagréments l'appartement élait assez bon. Mais comme je l'ai dit, nous étions déjà si accoutumés à ces inconvémients des tropiques, que nous passämes notre temps au milieu de cette vermine, aussi bien que si nous avions été dans notre propre demeure en Hollande. Ainsi nous restämes à Mayotte encore quelques semaines, pendant lesquelles je me livrai à des chasses et à des recherches zoologiques dans le voisinage, tandis que M. van Dam, qui se remettait de jour en jour de son accident, faisait des préparatifs pour l'emballage de nos colis.

Comme notre ami Lantz nous l’avait promis, il nous rendit le lendemain une visite en société de quelques officiers du bord, parmi lesquels se trouvait le brave docteur Fournier. Ils furent enchantés de voir nos belles collections, qu’on était en train d’emballer. Après un relâche de quelques heures, nous fimes un petit tour dans la Campagne pour retourner vers midi à Mamouzou. Je les accompagnai à Zaoudzi, où ils se rendaient à bord. Je leur fis mes adieux, car le bateau à vapeur devait retourner dans la soirée à la Réunion; j'avais encore justement le temps d'écrire à la hâte quelques lettres pour mes amis de St. Denis et de la Possession, et je les leur confia.

Quelques jours après leur départ, nous reçumes une invitation affable du commandant qui nous priait de diner chez lui. J'étais heureux de pouvoir accepter, puisque M. van Dam était tellement bien guéri, qu'il pouvait m'accompagner. Dans l'après-midi, le canot du Gouvernement accosta la jetée de Mamouzou, pour nous conduire à l'hôtel du Gouverneur. La réception fut chaleureuse et témoigna de l'estime que M. le commandant avait la politesse de nous montrer en présence de plusieurs hauts fonctionnaires

de la colonie, qui avec nous étaient ses hôtes. Après un agréable entretien avec divers

d’entre ces Messieurs, nous nous rendimes à table; elle était servie avec la plus grande simplicité. Le plat principal qui l'ornait était un grand chapon, que je devais avoir l'honneur de découper, en qualité de naturaliste; mais quelque flatteuse que fût pour moi cette offre d’une singulière distinction, je devais faire honte à mes connaissances en anatomie ornithologique. Le chapon était tellement dur, que je ne pus le démembrer et voyant l’impatience des convives, je dus le céder à mon voisin, qui ayant donné ses preuves de bonne volonté dans l’art de découper, fut obligé de le passer aussi et amsi de suite, jusqu'à ce que l'excellent chapon eut fait le tour de la table, ayant résisté à la rage des coups de couteau et de fourchette, si bien que le commandant ayant pitié de nous, le fit remplacer par un autre plat plus tendre, auquel nous fimes en revanche des honneurs dignes de vrais gastronomes. Mais bientôt nous eûmes noyé le malheureux début du diner dans l'excellent vin de la cave gouvernementale, oubliant le chapon pour le bourgogne et le champagne et portant des loasts à notre hôte mal à son aise. Après le diner nous primes le café dans la spacieuse varangue et causàmes joyeusement de différentes choses; nous eùmes surtout l'occasion de nous convaincre de l’hospitalilé complaisante et amicale avec laquelle M. le commandant recevait ses hôtes. De temps en temps, j'apercevais deux jolies filles mahoriennes, vêtues de symbous et de canzous richement coloriés, qui, guidées par leur curiosité, jetaient par la porte à demiouverte un coup d'oeil plein de vivacité sur l’assemblée; comme observateur zélé de la nature, je ne manquais pas de regarder attentivement ces gentilles créatures, mais je fus bientôt tiré de ma contemplation par mon voisin, le Juge de paix de Mayotte, qui me dit tout bas: Il paraît que ces jeunes filles vous plaisent! mais soyez prudent, monsieur le hollandais, ce sont les confidentes favorites de notre hôte. Ces aimables ménagères exercent un grand pouvoir dans l'hôtel du gouverneur et dans cette varangue elles jouent bien de fois leurs rôles sympathiques envers leur seigneur.” A peine eus-je entendu ce peu de mots, que je compris ce qu'il voulait dire et je le compris d'autant mieux aux sourires et aux clins d'oeil des Mahoriennes, qui paraissaient deviner le sujet de notre conversation, car elles se sauvèrent à la hâte. Mais vers onze heures, lorsque nous primes congé de M. le commandant et que je me relirais au bras de mon voisin, nous fûmes, en quittant le jardin, suivis à peu de distance par ces beautés africaines, qui firent de leur mieux pour nous plaire et qui par des gestes nous voulaient inviter à partager leur société. Néanmoins nous étions trop attachés à M. le gouverneur, pour que nos coeurs s'enflammassent pour ces papillons nocturnes, quoique vraiment dans ces moments de lutte dans les rues obscures de Zaoudsi, nous crussions être sur le boulevard des Italiens à Paris, guidés par ces sentinelles, que les bons vivants connaissent sous le nom de grisettes et de lorettes. Heureusement nous nous conduisimes comme de vrais Josephs et bientôt nous nous souvinmes dans nos rêves de l’aventure à laquelle

nous venions d'échapper.

Je passai avec M. van Dam la nuit dans l'hôtel de M. Coulon; nous devions nous rendre le lendemain à Mamouzou, afin d’arranger le bagage pour notre prochain départ. Grâce aux soins affables du chef de la colonie nous reçûmes une place gratuite à bord du premier navire de l'état, qui devait partir quelque temps après pour Nossi-bé; et comme nous avions une grande quantité de colis, nous fümes heureux de pouvoir faire des arrangements avec un capitaine d’un boutre arabe le ”Fata Salama” pour; leur transport. Ce marin indigène, nommé Mohama Massoudy, était connu à Mayotte comme un honnête homme, qui avait maintefois transporté des cargaisons de grande valeur avec une promptitude incroyable; de sorte que nous pouvions lui confier sans crainte nos effets précieux. À peine avions-nous embarqué nos caisses que nous reçûmes la nouvelle qu’on attendait de jour en jour l’aviso de l'Etat Mahé de la Bourdonnais et que M. le commandant nous promettait, dès son départ pour Nossi-bé, un passage gratuit à la table de l’état major à bord. Heureux d’apprendre cette nouvelle preuve d'affection du digne chef de la colonie, nous primes soin de nous tenir prêts à partir et après que le boutre eut fait voile, il s’écoula une huitaine de jours avant que le navire attendu entrât dans la baie. Trois jours après nous quittâmes notre demeure de Mamouzou, pour nous rendre à bord; c’est le 28 Juillet que nous fimes nos adieux à Mayotte, à ses habitants, à son commandant, à ses dignitaires et aux amis nombreux que nous avions eu le bonheur d'y faire pendant notre résidence.

L’espérance d'y revenir plus tard pour y continuer nos recherches et le désir d'arriver à Madagascar occupaient alors la première place dans nos coeurs afiligés et nous don: naient quelque distraction, lorsque nous serrâmes les mains à plusieurs de ces braves gens qui nous conduisaient à bord; eux qui nous avaient témoigné leur dévouement et donné l'hospitalité dans ce pays étranger. Bientôt nous fûmes de nouveau installés dans des cabines bien peu spacieuses, mais qu'on avait arrangées assez convenablement; de plus, grâce aux soins du premier oflicier M. Pourquier, nous trouvâmes toutes les petites commodités, qui pouvaient rendre notre séjour à bord aussi agréable que possible. À neuf heures vingt, on leva les ancres et quelques instants après nous perdîmes de vue Zaoudzi, Mamouzou et vers la nuit, l’île entière. Le lendemain nous primes la hauteur sur 42° 59 lat. Sud 43° 8’ long Est. (Ce jour-là nous eûmes un spectacle extraordinaire ; le commandant avait envie de tuer une belle genette, que j'avais avec moi. La pauvre bête se trouvait dans une cage sur le devant, près des ancres et je croyais avoir observé à plusieurs reprises que le commandant était désireux de la posséder. Comme je la lui offris, il me dit: ”Je vous remercie sincèrement de votre cadeau, qui me serait une charge; mais si vous voulez me la céder pour lui tirer un coup de pistolet, je l’accepte.” Je tenais trop à la bête, pour m'en défaire à de telles conditions; mais comme je voyais en même temps, que le commandant voulait se procurer ce plaisir, soit pour me faire connaître son habilité comme bon tireur, ou bien pour s'amuser, je ne pouvais

pas la lui refuser, lorsqu'il me dit: ”Si je ne la tue pas, je vous dois un bon diner avec d’excellent vin, mais il faut me donner la chance de tirer trois fois.” La houle était bien forte dans ce moment-là, de même que la distance entre Ja cage et la passerelle sur laquelle se trouvait le commandant; ainsi je pouvais accepter le pari dans l’espérance qu'il manquerait, grâce à ces circonstances. Un moment après ce court entretien, il visait, mais avant de tirer il me dit: J'ai trop pitié de vous et de votre hôte, je n’en veux plus et pour vous donner la preuve que ce n’est pas parce que Je crains de manquer, je tirerai sur un poulet;” à peine avait-il prononcé ces mots, qu'il ordonna qu'on remplaçät le chat de genette par un coq. Lorsqu'on eut attaché l'oiseau sur le gaillard, le commandant se plaça sur la passerelle et ayant chargé deux pistolets, il me dit: ” À présent je tirerai deux coups et si je ne le tue pas, je perds une bouteille de champagne.” Comme le bateau à vapeur était toujours en route, et fendait les ondes agitées, balancé par la houle à chaque instant, il n'était pas facile d'ajuster et néanmoins il le tua du premier coup de pistolet. On comprend que j'étais bien aise, que le commandant n'eût pas fait ce beau coup sur mon chat, car je tenais trop à le conserver vivant et si j'avais consenti d'abord à le donner pour point de mire, c’est que j'ignorais que le capitaine fût si bon tireur. Peu de temps après cette scène de tir nous mouillâmes le 30 Juillet dans la rade de Nossi-bé, contents d'une si courte et si amusante traversée.

Dès notre arrivée, M. O'Neill, avec qui j'avais déjà fait connaissance, vint à notre rencontre et nous offrit gracieusement l'hospitalité, jusqu'à ce que nous eussions trouvé un logement convenable pour notre séjour dans cette colonie française. En outre, comme notre bagage à bord du boutre nous était nécessaire, et qu'il tardait à venir, nous acceptâmes de tout coeur cette offre si bienveillante et demeurâmes quelques jours chez

un de ses amis, l’aimable M. Doublé.

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