CHAPITRE VI
Nossi-bé. — Hell-ville. — Aperçu de l’histoire, de la géographie, de la météorologie et de
l’ethnographie de l'ile. — Ambanerou. — Visite au chérif Kalyfan Ben Alla. — But du voyage. — Nossi-Faly et son Roi. — Nos premières excursions de chasse à Madagascar. — Notre halte à Sjammanore. — Retour à Hell-ville. — Fêtes Malgaches à l'occasion du 15 Août. — Le commandant nous présente au Roi
de Nossi-Mitsiou. —Lenavire Hambourgeoïis »Maria Heydoorn” sur rade.
Nous voici à Nossi-bé'), le point de départ de nos excursions scientifiques à Mada-
1) Nossi-bé signifie: Ile grande; composé de Nossi: Ile et Bé: Grand. Les Sacalaves la nomment aussi: Variou-be
ce qui à la même signification.
gascar, le lieu de nos rêves et de nos désirs, si favorablement situé à une demi-douzaine d'heures de la grande-terre, le Tany-bé des indigènes. Mais que faire dans ces moments d'espérance, sans habitation à nous, sans les outils nécessaires au naturaliste, logés sous un toit étranger? Attendre que le boutre fût arrivé et tâcher de trouver une maisonnette ou une cahute propre à nos travaux. Enfin, grâce à la complaisance de notre hôte et aux secours de M. Doublé, nous nous installâmes bientôt dans un petit établissement, bâti singulièrement en style arabe de blocs de corail et pourvu d’une spacieuse varangue et d’un beau jardin planté de cafiers. Cette maison donnait sur la place de la caserne et était ombragée par des bois-noirs (Acacia lebbek) ; au loin nous avions une vue superbe sur la montagne boisée de Loukoubé, A gauche, devant nous, s'élevait la grande caserne, bâtie en 1855, comme une forteresse à plate-forme, sur laquelle on pouvait monter au besoin, disait-on, des pièces de canon pour dominer la place de Hell-ville. Ceite caserne fortifiée était entourée d’une haute muraille, pourvue d'embrasures. Enfin le tout était d’un aspect imposant, du moins au point de vue des indigènes. Un peu plus loin et vis-à-vis cet édifice se trouvait le camp des soldats malgaches. C'était une caserne tout à fait indigène, car chaque soldat avait sa propre cabane; bâties regulièrement à côté l’une de l’autre, elles étaient séparées par des rues assez spacieuses; le tout entouré d’une vaste clôture de palissades. A côté de ce camp on voyait l'hôpital mitaire, vis-à-vis duquel on remarquait l’église catholique en construction. Ce nouvel édifice devait remplacer l’église actuelle, qui se trouvait pour le moment dans une grande cabane indigène, dont l’intérieur était orné trop simplement, aux yeux des fidèles; mais Jésus-Christ lui-même n'aurait pas désiré mieux, pour célébrer la gloire de son père céleste. Non loin de là on observait le magasin général, grand entrepôt de comestibles de toutes espèces, appartenant au gouvernement, destiné à pourvoi” aux nécessités des divers employés de l'Etat, qui souvent ne pouvaient se procurer ailleurs à meilleur marché les produits de la mère-patrie; c’est pour cela que les colons sollicitent souvent cette faveur, ce qui leur est ordinairement accordé, quand leur solidité est prouvée. A ce magasin est attaché une boulangerie, qui pourvoit à leurs besoins journaliers, ainsi qu’une cave, qui fournit d'assez bon vin. L'hôtel du gouvernement, qui se trouve tout près de ce bâtiment est une maison bien simple, à un étage, mais assez spacieuse, entourée d’un petit jardin ombragé de grands manguiers. Enfin les autres édifices, qui ornent le plateau, sont les bureaux de l'administration, la geôle, la manutention, le presbytère; et en retournant vers notre maisonnette, on rencontre à gauche du camp des soldats africains, le bazar ou marché indigène, se composant de deux allées couvertes de toits de feuilles de raflia, soutenues par une rangée de poteaux. Plus loin, sur une partie plus rude du plateau, s'étendent les rues larges, ombragées et bien entretenues, qui bordent les emplacements de quelques colons. Voilà en peu de mots la villette coloniale, la résidence du commandant de Nossi-bé et qui est devenue provisoirement
la nôtre, pour nous servir de point de départ pour Madagascar même.
Voyons maintenant avant de continuer notre relation de voyage, ce que nous savons de Hell-ville et de Nossi-bé. Jettons ainsi un coup d'oeil sur l’histoire, la géographie et l’ethnographie de cette petite colonie française. Lors du gouvernement à Bourbon du contre-amiral M. de Hell, les français, désireux de posséder au nord de Madagascar un établissement maritime, qui depuis l'occupation du comte Bényowski n'existait plus, M. de Hell chargea de cette mission importante son aide de camp M. Passot, capitaine d'infanterie de marine. Cet officier s'embarqua à bord du brick le Colibri, que le gouvernement de Bourbon avait mis à sa disposition pour faciliter ses recherches. Peu de temps après 1l se trouva dans les eaux qui baignent l'ile de Nossi-bé, où il débarqua. L'île était habitée par des Sacalaves sous le gouvernement d’une reine nommée Tsioumeik (Bioumèke), qui menaient une vie pauvre et misérable grâce aux guerres continuelles dont le pays offrait depuis longtemps le funeste spectacle, par suite des invasions barbares des Hovas. M. Passot, touché du malheureux sort de ce peuple, qui lui exposa la situation critique dans laquelle se trouvait le pays, donna à la reine l'espérance que si elle voulait implorer la protection du gouvernement français, elle pourrait être sûre qu'elle n'aurait rien à craindre pour l'avenir. Elle embrassa cette heureuse idée avec empressement, d'autant plus que les secours promis par l’Iman de Zanzibar Seyid Said, qu'elle avait attendus avec impatience, tardaient à venir. Craignant une nouvelle attaque des Hovas, dont le bruit s'était déjà répandu dans l’île, la Reine pria M. Passot de faire connaître à son gouvernement son désir de se mettre sous la protection de la France. M. Passot, en digne serviteur du Roi de France, voulut prouver tout de suite que sa proposition était sérieuse, fit diriger son brick devant la forteresse Hova de Mourounsang et fit connaître au commandant qu'il devait s'abstenir de toute hostlité contre les habitants de Nossi-bé, puisqu'ils venaient d’implorer la protection de la France. Il paraît que cette démonstration de la part de M. Passot avait eu le résultat désiré, car les Hovas n'avaient pas tenté d'opérer une nouvelle descente dans l’île. Cependant depuis le départ de M. Passot des désordres intérieurs avaient lieu à Nossi-bé. La Reine Tsioumeik, qui avait eu de bonnes relations avec son voisin le Roi Tsimandrou, s'était brouillée avec lui, au sujet d'esclaves qui s'étaient échappés de chez elle, pour aller se mettre sous le patronage de ce chef. M. Passot, qui avait rendu compte au gouverneur de Bourbon de sa mission, faisant connaître en même temps le désir de la Reine de Nossi-bé et la situation dans laquelle il avait trouvé cette île, fut peu de temps après renvoyé pour négocier avec la Reine Tsioumeik un acte par lequel elle concéderait, sous consentement des autres chefs, son pays aux Français. Pour cette nouvelle mission M. Passot s'embarqua sur la gabare la Prévoyante, le 13 Avril 1840, et arriva quelques jours après à Nossi-bé. Il venait juste à temps, puisque les secours qu'un certain Tsimilitio implorait depuis plusieurs mois chez le sultan de Zanzibar, en faveur de la
Reine de Nossi-bé, ne venaient pas. Seyid Said, qui sans doute avait connaissance des anciens droits des Français sur Madagascar, ne voulait pas protéger les Sacalaves contre les invasions des Hovas, craignant l'opposition que le gouvernement de France mettrait d’abord à ses projets. C’est pourquoi qu'il avait la prudence de ne pas se mêler des affaires de la Reine Tsioumeik. Le désespoir où cette triste nouvelle l’avait jeté, elle et ses premiers chefs, la décidèrent à se mettre en relation avec le représentant du gouverneur de Bourbon, pour obtenir de lui ce qu'ils avaient espéré en vain du Sultan de Zanzibar. M. Passot leur accorda toute protection et assistance à condition que la Reine, d’accord avec ses premiers chefs cédât son territoire à la France et que son peuple se reconnüt dès ce moment sujet du Roi des Français. Pour donner plus d'authenticité à cet acte de cession, la jeune Reine désigna quelques-uns de ses chefs, pour se rendre avec M. Passot à Bourbon, afin de traiter officiellement en son nom avec M. le gouverneur. La convention fut passée le 14 Juillet 1840, et depuis ce temps le gouvernement de Bourbon stationna un bâtiment de guerre dans les eaux de Nossi-bé pour protéger les habitants. La Reine transporta sa résidence de Pasandava') au plateau situé entre la pointe de Mahatinzo et l’anse de Passiména. (Ce lieu où l’on avait fait construire pour elle une maison en maçonnerie, autour de laquelle s’élevèrent aussitôt un grand nombre de cases indigènes, reçut en l’honneur de M. le gouverneur de Bourbon M. de Hell, le nom de Hell-ville, quoique ce soit plutôt un grand village; cette localité est considérée à présent comme la plus importante de l’île. En attendant l’approbation du gouvernement de la métropole, de la prise en possession de Nossi-bé, une maison de commerce de Bourbon y fonda bientôt un établissement et plusieurs aventuriers créoles de cette colome s’y rendirent pour exploiter des terrains. Avant que la décision du gouvernement fût aflirmative, le gouverneur de Bourbon reçut l'autorisation de donner à la convention une assez large exécution, et dès ce moment :l prit toutes les dispositions nécessaires pour occuper la nouvelle colonie. Déjà le 13 Février 1841, il envoya M. F. Gouhot, capitaine d'artillerie de marine, avec les fonctions de commandant particulier de Nossi-bé; pour remplir ce poste il se rendit à bord de la corvette la Dordogne, accompagné d’un détachement destiné à former la garnison, avec le matériel nécessaire aux premiers besoins pour une occupation sérieuse que le gouvernement de Bourbon désirait. Ces décisions n'étaient pas prématurées, puisque le Gouvernement de la métropole avait bientôt après donné son adhésion à l’acte du gouverneur de Hell; ainsi le 5 Mai 1841 on arbora le pavillon français à Hell-ville, avec les cérémonies d'usage, au bruit de coups de fusil et aux acclamations des habitants.
La prise de possession de Nossi-bé par les Français, au point de vue de la richesse
1) On ne doit pas confondre ce lieu uvec la grande baie de ce nom à Madagascar; c’est pour cela que les créoles les désignent sous les noms de petit et de grand Pasandava.
ln des
végétale ou minérale, n’élait pas d'une aussi haute importance, que sous le rapport militaire et commercial pour l'avenir. Située à peu de distance de Madagascar, à trois lieues seulement, on peut à chaque moment aborder cette grande terre, avec des forces assez considérables pour comprimer toute hostilité de la part des indigènes; elle offre aussi à la garnison qui l’occupe une bonne retraite devant des forces trop nombreuses, et un point d'observation sur toute la côte voisine. Comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, l’île de Nossi-bé offre encore une rade vaste et sûre, d’un mouillage commode, dans laquelle une flotte assez nombreuse peut s’abriter. De plus la mer qui baigne les côtes de la colonie est parfaitement connue, grâce aux excellents travaux hydrographiques du capitaine Jehenne, faits depuis 1841; de sorte que les navires de différents tonnages y peuvent circuler sans danger. Ces grands avantages sont d'une importance considérable, non seulement pour la marine, mais plus encore pour les navires de commerce, qui fréquentent ces parages dans le but de trafiquer sur les différents points de Madagascar, dans le canal de Mozambique et dont le nombre augmente chaque année. Pour le moment, le nombre de boutres arabes est supérieur aux navires européens et américains, mais il est à prévoir que dans l’avenir ce sera le contraire, surtout quand on fera un plus grand usage des bateaux à vapeur, par le chemin plus court du canal de Suez, et qu'on pourra braver la région des calmes. Nossi-bé peut devenir à juste titre la station maritime de la France, dans la mer de l'Afrique orientale; tous les bâtiments de guerre qu’elle peut armer, trouveront facilement un bon mouillage dans cette vaste rade, située entre la partie méridionale de l’île, la côte N. 0. de Nossi-cumba et l’îlot de Tani-keli. C’est à ce point de vue que Nossi-bé est pour le moment une possession assez considérable pour la France, car le pays même n'offre pas en proportion d'autres avantages plus importants. La culture qui existait lors de la prise en possession de l'île, se bornait à la plantation de riz, de patates et de manioc; et encore en petite quantité. Les indigènes ne plantaient que pour leurs besoins et ne se donnaient pas la peine d’exploiter le sol pour s'enrichir. Le terrain, quoique peu varié, présente une agglomération de collines basses et arides dont quelques-unes sont d’anciens cratères, entre-coupées de vallons boisés arrosés par plusieurs ruisseaux, qui avant de se jeter à la mer, forment de vastes marécages, couverts de palétuviers. C'était une contrée pauvre et malheureuse, habitée par une peuplade paresseuse; mais dès que des Français vinrent s’y établir, elle devint meilleure et commença à prospérer. Les maigres plantations des indigènes changèrent sous la main de la civilisation, les points les plus fertiles furent exploités par les nouveaux colons; la culture des cannes à sucre occupa bientôt une assez grande étendue du terrain; sur ce sol vierge, cette plante prospérait assez bien et donna de si bonnes récoltes que peu de temps après les planteurs élevèrent dans ces lieux des fabriques de sucre. Plusieurs d’entre eux se livrèrent aussi à la plantation de cafiers, qui donnèrent de même de bons produits et quelques-uns
purent bientôt jouir d'un jardin potager de légumes européens !).
Le nombre des. bestiaux et des volailles importés de Madagascar s’étendait à mesure que la population colonisatrice s’augmentait; car au moment de l'occupation de l’île par les blancs, on n’y trouvait ni boeufs, ni moutons, ni chèvres, mi porcs et les seuls animaux vivants propres à la consommation de l’indigène consistaient en quelques poules, en canards et en pintades. Ainsi avec le temps, ils réalisèrent quelques profits en pourvoyant le marché de ces denrées nécessaires à la nourriture journalière des colons. Les côtes de l’île abondent en excellents poissons dont les indigènes font la pêche à la ligne, et qu'ils vendent comme un mets recherché, qui trouve toujours des acheteurs parmi les habitants. On ne rencontre pas de bons fruits dans l’île; une mauvaise qualité de bananes y est assez commune; mais d'autres espèces et en outre des manguiers, introduits par les colons, y deviennent déjà abondantes. Les contrées situées dans le voisinage de la mer et pourvues d’une plage de sable, où les pirogues peuvent accoster et être halées à terre, sont habitées de préférence par les indigènes et partout où on les rencontre dans l’île on trouve aussi une quantité d'habitations et beaucoup de terres cultivées. En parcourant l'île, on ne trouve pas tant de contrées habitées dans l'intérieur, que sur les côtes et les différentes baies. La fondation d'usines a eu lieu dans les premiers temps de préférence à proximité directe de la mer, pour faciliter le chargement et le déchargement des navires; les fabriques situées au centre de l'ile éprouvent pour ces travaux de grandes diflicultés, faute de bons chemins, quoique le gouvernement s’'empresse de les améliorer de plus en plus. En somme, l'aspect de cette colonie est en général assez agréable; la verdure s'étend jusqu'aux bords de la mer excepté dans la partie septentrionale, qui est rocheuse et dépourvue d’une végétation luxueuse. Les vallons sont très-fertiles, mais les plaines n'offrent pas cette qualité; car le haut terrain qui est exposé pendant toute la journée aux rayons brülants du soleil, manque d'arbres et d'ombrage et n’est pas arrosé par des ruisseaux. Cependant le bétail y trouve encore une maigre pâture. Dans le centre du pays s'élèvent plusieurs hautes collines, couvertes de longues herbes jaunes; parmi ces collines, il y en a en forme de cône, qui font penser à d'anciens cratères ayant existé dans des temps reculés, et on se fortifie dans cette idée par les traces de terrains volcaniques et de morceaux de lave qu'on trouve dans ces contrées. Quelques-uns de ces anciens volcans offrent à présent une grande nappe d’eau: la pluie tombée pendant des siècles a rempli l’entonnoir de ces mornes d’une masse d’eau, formant de véritables lacs; on en trouve huit dans l’île, qui contiennent des poissons et des crocodiles. Nossi-bé n’a point de rivières; elle n’a que de petits cours d’eau, qui offrent pendant toute l'année de l’eau potable et il n’est pas douteux que ces ruisseaux ne prennent leur source dans les lacs. Un des principaux
1) Au bout de deux mois, on y récolte les navets, la laitue, les carottes, les raves, les choux, les oignons, ete.
ruisseaux arrose le pied du plateau de Hell-ville et offre un ravin pittoresque, ombragé de cocotiers, de manguiers, de flamboyantes, de tamariniers, de bananiers et d’autres plantes. C'est un lieu de délices pour le jardinage; plusieurs légumes d'Europe y croissent à merveille. C’est principalement le gouvernement qui exploite ces terrains, dans le but de propager la culture des légumes au profit de la garnison et de l'équipage des navires de guerre de l’état entrant en rade, ou bien pour les cuisines du commandant et d’autres hauts fonctionnaires. Outre ces ruisseaux, on trouve encore dans l’île plusieurs aiguades, provenant de l’eau accumulée des ravins situés dans l’intérieur, et qui, en cherchant un chemin sur un lit de mousses et de fougères entre les rochers, forment un jet d’eau fraîche et filtrée; quelques-uns, situés près de la plage sont les bien-venus aux marins qui s’approvisionnent ainsi facilement d'excellente eau, pour leurs voyages. La principale source se trouve au pied de la forêt de Loucoubé, tout près du fort Tafondrou, avec lequel nous ferons connaissance dans le cours de notre récit. Nossi-bé, comme je lai déjà dit en quelques mots, est moins remarquable pour la culture que comme position maritime et commerciale par excellence pour la côte ouest de Madagascar. Les différentes anses et rades sont aussi nombreuses que remarquables à connaître. Nous devons les renseignements nautiques, hydrographiques et météorologiques que nous possédons à ce sujet au savant M. Jehenne !), capitaine de corvette, commandant de la gabare La Prévoyante”, qui résida plusieurs mois dans ces contrées, presque toujours sous voile dans la mer de Nossi-bé, et qui visita toutes les côtes de cette île; ces renseignements sont pleins d'intérêt pour ceux qui visitent ces parages en navigateurs. Suivons pour un moment ce digne marin dans ses explorations des côtes, en commençant par Pasandava et par l’anse des Antalotes. Le fond de ces mouillages est presque partout de vase ou de sable vaseux, la profondeur de l’eau de 12 à 15 brasses et la mer constamment belle. L'île de Tani-keli, dont nous parlerons davantage plus tard, est le seul point saillant dans cet espace. Elle est bordée de quelques roches et récifs, qui ne s'étendent pas au delà de 300 mètres, de sorte qu'on peut en approcher sans danger en tout sens à }, mille; et est éloignée de 5 milles !/, du mouillage ordinaire qui est situé à 3 ou # encablures de terre au pied de la forêt de l’ouest, et devant un village et une plage; les habitants l’appellent Pasandava ?). Dans ce mouillage, on a de 10 à 13 brasses sur un excellent fond de vase. On y est parfaitement à l'abri des vents, depuis l'O. N. O. jusqu'au S. en passant par le N. et l’E.; mais lorsque soufflent ceux de S. 0. et d'O., s'ils sont frais, on a un peu de mer, ce qui rend l’abord de la plage difficile. D'un autre côté, on a l'avantage d’être près de plusieurs aiguades qui fournissent d'excellente eau. Pour l’appareillage, je me trouvais moins gêné que dans les
1) Voir: Renseignements nautiques sur Nossi-bé, Nossi-Mitsiou, Bavatoubé etc. (côte N. O. de Madagascar) et sur l’île Mayotte (extraits des Annales maritimes et coloniales, Mars 1843). 2) Il ne faut pas confondre ce village avec la grande buie du même nom, qui appartient à Madagascar même.
autres anses. En avançant un peu dans le N., vers le village des Antalotes, jusqu'à n'avoir que 5 à 6. brasses d’eau à basse mer, on serait moins exposé aux vents d'O.; ce mouillage est celui que prennent les petits bâtiments arabes qui font le cabotage. Le mouillage d'Hell-ville, que nous conseillons aux petits bâtiments, n’est pas très spacieux, étant limité au N. par le fond de l’anse, qui asséche en partie à basse mer; à l'E, par des roches, qui s'étendent à plus de 2 encablures au S. de la pointe du plateau; et à l'O., par des pâtés de coraux, qui viennent jusqu’au bord du chenal; on y a de 6 à 8 brasses d’eau à basse mer sur un fond de sable vaseux. Les deux directions que j'ai remarquées comme aboutissant à l'endroit le plus convenable pour mouiller sont: la pointe basse de Mahatinzo, par le bas de la montagne ronde (côté de droite), et la presque-île de la pointe N. E. de Nossi-Cumba, par une montagne remarquable dans le lointain et qu'on appelle Abouiche-Zanahar ‘). Dans ce mouillage on est abrité des vents du large, et la mer y est toujours belle. Le seul inconvénient que nous y avons trouvé, c’est qu'il n’y a pas dans les environs d’eau douce en assez grande quantité, pour suffire aux besoins des bâtiments. On est obligé d’envoyer sa chaloupe, au moins une fois par semaine, au village de Pasandava, pour y prendre un chargement d’eau destiné à l'entretien du plein des caisses. Depuis les derniers temps, on ne mouille plus dans l’anse d'Hell-ville, mais dans l’anse du Plateau. La bouée placée sur les récifs de la côte ouest de la première anse a été supprimée, et le mouillage est maintenant signalé par deux bouées, peintes en blanc; l’une à l'extrémité S. O. du récif de la pointe Mahatinzo et l’autre au S. E. du banc de 4 pieds, qui est à l’extrémité S. O. du récif de la pointe, qui sépare les anses d’Hell-ville et du Plateau. Le mouillage dans l’anse à l'E. du Plateau est encore plus resserré que celui de l’anse d’'Hell-ville et peut contenir tout au plus 2 ou 3 bâtiments, étant borné à l'O. par les récifs de la pointe du Plateau; au N., par un pâté de corail sur le bord du chenal; et au S. E. par la pointe Verte. La tenue y «est bonne, et la profondeur de l’eau de 6 à 9 brasses. Ce mouillage, qui ne présente aucun avantage sur celui de l’anse d’Hell-ville, a l’inconvénient d'offrir un peu moins d’abri contre la brise du large; en outre l’appareillage ne s'y fait pas sans quelques difficultés. Au fond de cette anse se trouve un bras de mer, qui conduit au pied du village d'Hell-ville; mais il n’est praticable pour un canot, que quand la marée est presque haute, et encore la navigation y est difficile à cause des palétuviers qui encombrent le chenal, et dans les branches desquels les avirons s'engagent. À basse mer, tout le fond de l’anse asséche, aussi bien du côté de l'E., où l’on voit un village, que du côté de N. O., où se trouve le bras de mer. Le terrain qui reste ainsi à découvert est composé de sable vaseux mêlé de pierres ou de roches plates. À l'O. de la pointe Mahatinzo, dans la direction O. N. O., on trouve un banc de roches, galets et sable vaseux, qui tient à la côte, et qui se prolonge jusqu’à environ ‘} mille
1) Signifie: Montagne de Dieu.
de distance de la pointe Anbournerou ‘), où il se forme un véritable récif, composé de pâtés de coraux qui découvrent en partie, et qui brisent dès qu'il y a peu d’eau dessus. Ce récif est accoré du côté du sud. Vers la côte, au N. N. E., se trouve un îlot boisé. Tout le plateau, sur le milieu duquel il y a une espèce d’herbage, asséche dans les grandes marées. Entre l'extrémité ouest du récif et la pointe Anbournerou, se trouve un chenal de !/, lieue de largeur qui permet aux bâtiments qui veulent mouiller dans cette partie de l’île, de jeter l’ancre par 12 ou 14 brasses d’eau, fond de vase, sous la pointe Anbournerou même, à 1 ou 2 encablures de terre; là on est à l'abri des vents d'O., et on a une belle mer; mais la grande distance où l’on est d'Hell-ville et de Pasandava, seuls points de l’île où il y a un peu de mouvement, rend ce mouillage fort monotone; d’ailleurs l’eau douce y manque aussi. Les environs de l’île Sakatia ont un fort joli mouillage, tout près de terre au S. E. par 8 à 12 brasses, fond de vase argileuse. On y est à l'abri de tous les vents, excepté de ceux du S. et du S. 0. qui soufflent rarement, il est vrai. Le morne le plus élevé, qui se trouve à la partie S. O. de l’île est couvert de beaux arbres; les autres mornes paraissent formés de terres blanchâtres et rougeñtres peu favorables à la végétation. Il y a cependant en certains endroits de fort jolis vallons bien verts, sur le bord de la mer et dans les ravins, où viennent se perdre quelques petits ruisseaux d’eau douce. Au $S. 10° O. de la pointe boisée de Sakatia, à 1 mille !/, de distance, se trouve un banc de corail, qui a 1000 mètres dans la direction N.E. et S. O., et 400 mètres de largeur, et qui doit être évité par les navires qui vont au mouillage, car il y a des têtes sur lesquelles il ne reste que 13 pieds d'eau, tandis qu'à l’accore ouest du banc on trouve 15 brasses. Le chenal entre le banc et Sakatia étant de plus de À mille, on pourra en toute sécurité ranger cette île à 4 ou 5 encablures ou 1}, mille. Il y a passage entre Sakatia et Nossi-bé pour un bâtiment d'assez grand tonnage, même pendant la basse mer, mais comme le chenal n’est pas direct, on ne pourrait le tenter qu'avec un vent arrière, c’est-à-dire venant du S. ou du N., qui permettrait de suivre des directions presque opposées. La nécessité ne s’en présente jamais. En continuant à contourner Nossi-bé, en s’élevant de l'O. vers le N., le premier mouillage qu'on rencontre, et le seul de cette partie, est celui de la baie du N. O., connu des gens du pays sous le nom de Bé-Foutaka. Cette baie, fort belle au premier coup d'oeil, ne répond pas à ce qu’elle promet, quand on l'examine attentivement. D'abord, l'entrée du côté du N. se trouve en partie barrée par un banc de roches, et les pointes les plus saillantes sont entourées de récifs, qui brisent pendant la basse mer. Ajoutons à cela que la brise du large, qui est ordinairement assez fraîche dans cette partie de l’île, et qui vient de l'O. N. O., y cause une houle qui rend ce mouillage peu agréable. Pour être un peu à l'abri, il faudrait aller tout à fait dans le fond de l’anse, vis à vis la pointe ouest du village; mais comme un
1) Le nom Anbournerou se dit plutôt Ambanourou. 21*
bâtiment ne mouillera jamais dans la baie de Foutaka que par exception, ou pour y passer la nuit, il aimera mieux jeter son ancre au milieu de la baie, afin d’être en appareillage pour le lendemain. La côte est de Nossi-bé présente trois baies, dans lesquelles un bâtiment peut mouiller. La plus spacieuse qui est en même temps la moins bonne, est celle d'Ambatou-Zavavi, dont le fond est de sable mêlé de coraux, et qui asséche au tiers de sa profondeur. Si on veut mouiller devant cette baie, il ne faut guère aller au dedans de la ligne qui joindrait les deux pointes extérieures; là on aura 6 à 7 brasses d’eau sur un fond de vase molle. Du reste la brise du large ne se fat presque jamais sentir dans cette baie; mais dès qu'il vente un peu de l'E. ou du S. E., la mer devient tout de suite houleuse. Il en est de même de la baie de Fassine ou Linta, qui se trouve plus au N.; il y a de la mer et une forte houle, quand la brise de terre a soufflé un peu frais pendant la nuit; le jour il y fait calme, si ce n'est l'après-midi assez tard; on sent alors un peu la brise du large, qui passe par dessus les mornes, et qui n'arrive jamais dans une direction bien franche. Le mouillage est au milieu de la baie par 6 à 7 brasses à basse mer, fond de sable ou sable vaseux. Il ne faut pas s'approcher davantage du Rocher Noir qui parait à l’O., car le fond décroit rapidement, et la plage découvre beaucoup à basse mer. Un des inconvéments qu'offre ce mouillage, outre la houle, c’est qu'on ne peut communiquer facilement avec le village de Linta que lorsque la mer est haute. A cet endroit on ne se procure que très difficilement de l’eau douce, mais en revanche on y trouve très abondamment et au meilleur compte des provisions de table, des volailles surtout. Ce village, amsi que ceux des environs, est habité par des Betsimsaracs, émigrés de la côte est de Madagascar et qui sont plus industrieux que les Sakalaves. Au N. de la baie de Linta (ce nom est celui du chef des Betsimsaracs, dont je viens de parler), toute la côte, jusqu’à l'entrée de l’autre baie, est bordée par un récif, qui s'étend à près de 4 mille au large et qui découvre presqu’en entier dans les grandes marées; c’est la partie la moins accore de toute la côte est de Nossi-bé. La baie Tandraka est divisée en deux parties par une île boisée, qu'on nomme Tandraka, dont la direction, dans le sens de la longueur, est N. E. et S. O.; la ponte de ce dernier côté est très rapprochée des terres de Nossi-bé, et on peut communiquer de l’une à l’autre à pied sec, à la marée basse. La petite anse au S. de l’île asséche en grande partie; il ne reste pour le mouillage qu'un espace très resserré entre des récifs et qui ne peut convenir qu'à de petits bâtiments. Au fond de cette même anse, sur la gauche, se trouve un village de Malgaches réfugiés, où l'on élève beaucoup de volailles pour la vente, c’est le seul endroit de l'ile où nous avons pu nous en procurer à six pour une piastre. La partie de cette baie au N. de Tandraka, offre un joli mouillage par 7 à 9 brasses d’eau, à peu près au tiers de la distance de Tandraka à la pointe de Nossi-bé, qui termine la baie du côté du N., et un peu en dehors de la ligne qui joindrait ces deux points. Un village
de Sakalaves, situé dans le N. O., est d'un abord difiicile pendant la basse mer, et n'offre d’ailleurs aucune ressource pour les provisions. Sur la côte nord de cette baie, on remarque une petite île plate formée de rochers et de coquillages brisés, dont il ne faut pas trop se rapprocher, parce qu'il y a peu d’eau dans les environs. Partant de cette baie et continuant à contourner Nossi-bé par le nord, on ne trouve plus ni baies ni anses qui offrent quelque abri jusqu’à la grande baie de Foutaka; il y a cependant quelques plages de sable, devant lesquelles nous avons jeté l'ancre pour 12 ou 24 heures, mais on y est en pleine côte, et le débarquement est difficile à cause de la houle et des récifs, qui bordent la plage. Il y a passage entre la pointe Apahoufaho et le rocher découvert, qui en est à 2700 mètres à l'E. 10° S., en se tenant à peu près à égale distance de l’une et de l’autre; ce passage, dans lequel on trouve de 9 à 13 brasses d’eau, à au moins 1}, mille de largeur. Je le préfère même à celui du large du rocher, à cause des bancs de coraux qui sont au nord de celui-ci.
Le climat de l’île peut se diviser en deux saisons distinctes, qu'on nomme l'été et l'hivernage. Dans l’été, qui commence au mois d'Avril et finit en Novembre, le temps est plus frais, plus sain et presque constamment beau, le ciel pur, le vent modéré et la mer calme. La pluie est rare dans cetle saison, ainsi que les orages et les tempêtes. Si le ciel se couvre, c’est alors pendant la nuit, car dès que le soleil se lève à l’horizon, les nuages se dissipent ordinairement. Cependant dans le mois de Mai, la pluie tombe souvent pendant la nuit, et les éclairs qui paraissent quelquefois vers le soir, sont rarement suivis de coups de tonnerre. Dans le commencement de l'été, le thermomètre indique à l’ombre à midi, 30°, 1, Cels.; à 3 heures, 30°, 8, Gels.; à l’entrée de la nuit, 28°, 5, Cels.; le matin 26°, 0, Cels.; mais dans les mois suivants la température baisse un peu et la nuit devient froide. Le contraste dans l’hivernage, qui a lieu dès le mois de Décembre jusqu'à celui d'Avril, est grand; la chaleur devient insupportable, et monte de 32% à 36°, Cels. Le sol trempé par des pluies torrentielles ressemble souvent à un vrai marais, dont les miasmes, évaporés par les rayons ardents du soleil, remplissent l’air et occasionnent des fièvres fatales aux Européens, ainsi qu'aux habitants mêmes, avec lesquels nous ferons connaissance dans le cours de notre relation. Les coups de tonnerre sont effrayants dans cette saison, et les éclairs qui les accompagnent donnent à l’espace l'aspect d'un feu artificiel énorme. Il est vraiment curieux qu'on ait rarement dans ces parages de ces ouragans qui parfois occasionnent de si grands ravages aux îles Mascarègnes et à la côte est de Madagascar '}. Cependant on a quelquefois de fortes brises. Comme nous l'avons déjà dit en quelques mots, l’île est habitée par différents peuples émigrés de Madagascar, de Comores, importés de la côte orientale d'Afrique, de Créoles de la Réunion, d’Arabes de Zanzibar et de Mascate et d’'Hindous de l'Inde anglaise, ainsi que par un petit nombre de Français. Les Sakalaves emportent le chiffre de
1) Voir p. 57—60 I. c.
la population, puis suivent les Antankars et les Betsimsaracs, les Antalotes (peuple de sang arabe de Madagascar), quelques Hovas, des Betanimènes, des Ménabéens et d’autres peuples de la côte ouest de Madagascar.
Après avoir donné cet aperçu de l’histoire, de la géographie etc., nous revenons à notre relation de voyage. Depuis quelques jours nous. attendions avec impatience le boutre Fata Salama, qui avait à transporter nos colis de Mayotte à Nossi-bé; nous étions même inquiets de leur sort, mais la confiance que nous avions mise dans le capitaine Mohama Massoudy, et qui nous avait été inspirée par les recommandations et le bon témoignage du commandant de Mayotte, nous donnait en même temps de la tranquillité. En attendant, notre première visite après notre installation, fut au commandant particulier, M. Deyrusac, pour le complimenter et lui demander en même temps des renseignements indispensables pour notre séjour dans la colonie; d'autant plus que le peu de meubles les plus nécessaires nous manquaient, par suite du retard de l’arrivée de nos colis. Le commandant nous reçut cordialement et nous conseilla de faire nos achats à Ambanourou 1), la ville marchande de la colonie, lieu où l’on trouve les boutiques des Banians et des Arabes, dans lesquelles nous pourrions nous procurer plusieurs choses, dont nous aurions besoin pour commencer notre ménage de garçons; comme le commandant lui-même devait aller à Ambanourou pour rendre visite au Chérif Kalyfan, il nous invita à l'accompagner, afin de nous présenter en même temps au chef d’Ambanourou, qui pouvait nous être très-utile pour nos voyages à Madagascar, grâce à ses connaissances et à ses grandes relations commerciales avec ce pays; et nous acceptâmes cette offre complaisante. Comme je l'ai dit, j'avais déjà eu l'avantage de faire connais-
sance avec ce dignitaire arabe, lors de mon séjour à bord du Lynx,” mais la présentation du commandant avait pour nous un caractère ofliciel; c'est pourquoi j'étais heureux de la renouveler, d'autant plus que M. van Dam ne le connaissait pas encore. Nous nous rendimes alors par mer avec le commandant, dans l'après-midi, 4 Août 1864, à Ambanourou. L'aspect de la villette était vraiment oriental avec ses maisonnettes à plate-forme et ses façades blanchâtres; mais autant elle paraissait propre de loin, autant elle se montra sale lorsque nous accostämes. Plusieurs boutres étaient mouillés dans l'anse et quelques-uns échoués sur la plage vaseuse, qui répandait une mauvaise odeur. À peine eut-on remarqué le canot du commandant, que la plage se remplit d’une foule de monde; quelques-uns s’avançaient dans la mer, pour venir en aide aux matelots qui leur jetaient l’amarre. Nous accostâmes presque en face d'un édifice qui semblait plus beau que les autres; du moins la façade était plus haute et pourvue de plusieurs fenêtres toutes à barreaux de fer, qui lui donnaient plutôt l'air d’une prison que du palais d'un grand personnage. Devant la maison, à quelque distance de la plage, se trouvait un mât de pavillon, pour indiquer que l'habitant était le représentant du gouvernement
1) Voir la note p. 163.
de Nossi-bé. Aussitôt que nous miîmes pied à terre, le Chérif Kalyfan vint à notre rencontre, au moment où l’on arborait le drapeau tricolore de la France, pour saluer le chef de la colonie. Après avoir fait une révérence respectueuse, il invita le commandant et nous à entrer dans sa maison. L’entrée bâtie en voûte était spacieuse et haute, ainsi que le vestibule contre les parois duquel se trouvaient des bancs, sur lesquels étaient assis, ainsi que sur le perron, plusieurs arabes qui causaient avec tant d'animation, qu'on aurait cru se trouver dans une synagogue à l'heure du service. En suivant le Chérif dans l’aile droite de sa demeure, nous entrâmes dans une espèce de chambre à haut étage. Elle était très simplement meublée et avait plutôt l'apparence d’un bureau que d’un salon de réception. Une armoire, un cubani et plusieurs armes, comme de vieux fusils à pierre et des sabres, ornaïient les murailles nues; un bureau se trouvait devant la fenêtre et une simple table et quelques chaises remplissaient l'appartement, dont le pavé était couvert de nattes de Zanzibar et de Madagascar. Après que nous eûmes pris place autour de la table et qu'on nous eût servi un verre de Vermouth, le chef arabe se mit devant le bureau et nous demanda la permission d'écrire un moment, afin de finir une lettre à peme commencée , en disant que le commerce lui
importait plus que
toute autre affaire. Il
mit alors ses lunettes
sur son nez, COnmença à écrire et à peine quelques minutes s'étaient-elles passées, NS
à SN N NN
qu'il porta sa plume
derrière son oreille;
ce qui nous prouva qu'il était prêt à re- Le Chérif Kalyfan Ben-Alla et son fils. prendre la conversation; mais elle fut bientôt interrompue par l'entrée de son enfant,
un gentil petit garçon de quatre ans, qui vint se placer sur le genou de son père. Son
discours roula principalement sur les relations commerciales qu'il entretenait avec la côte orientale de l'Afrique et de Madagascar, et dont il parlait avec une telle ardeur qu'on aurait cru que la visite du commandant n'était qu'une affaire de commerce. Il paraissait que le chef de Nossi-bé était accoutumé à une réception pareille. En notre faveur, il saisit cette occasion de profiter de cette passion commerciale, et invoqua son secours pour nous rendre nos achats aussi avantageux que possible. Quelques instants plus tard nous quittâmes sa maison, suivis d'un de ses esclaves, pour faire nos affaires, laissant le commandant en conversation avec le Chérif Kalyfan. Lorsque nous entrimes au village, ou plutôt au bazar de Nossi-bé, nous vimes partout une grande activité commerciale; une foule de gens de différentes couleurs, de langage et d’habillement divers, venant des différents pays orientaux, se méêlaient pêle-mêle, en babillant; ce qui produisait un bourdonnement si vif qu'on aurait cru se trouver au milieu d’un millier de ruches d’abeilles prêtes à essaimer. Le contraste des races les plus diverses était curieux à voir. Des arabes Comoriens de Zanzibar, de Mascate, d’Antalotes, de Hovas, d'Antankars, de Betsimsaracs, de Sakalaves et d’autres peuples de Madagascar, ainsi que des Banians de Bombay, de Calcutta, de Surate et d’autres peuples de Bengale, rivalisaient dans leurs affaires. Nous arrivämes à l'entrée d’une rue très-sale et non pavée, bordée de chaque côté de maisonnettes, aux toits en plate-forme, bâties en style arabe de morceaux de coraux, dont plusieurs étaient nouvellement élevées; ces maisons répandaient une odeur infecte de poisson, causée par les blocs de madrépores récemment pêchés, contenant encore des substances animales en putréfaction. Presque toutes étaient des boutiques; les étages et les arrière-maisons servaient de magasins. Les habitants de ces boutiques élaient pour la plupart des Banians, et les objets qu'ils étalaient consistaient en diverses toiles de Surate, en quincaillerie, en verroterie et en faïence; ainsi qu’en outils de charpentier, comme: des haches, des marteaux, des ciseaux, des scies, des clous, des vilebrequins etc., etc. Les boutiquiers étaient généralement assis les jambes croisées, derrière leurs marchandises; tandis qu'un de leurs domestiques, le plus souvent un jeune homme de leur race, invitait les passants en leur offrant à vendre plusieurs objets de diverses sortes. Par exemple, pour recommander leurs allumettes, ils les allumaient plusieurs fois; pour faire valoir leurs rasoirs et leurs couteaux, ils coupaient divers objets; pour faire apprécier leurs articles de toilette, ils ouvraient souvent les flacons et les faisaient examiner, etc. L'activité de ces gens était vraiment étonnante et nos Israélites d'Amsterdam pourraient bien y aller à l’école. (C'était toujours vers quatre heures de l'après-midi que le marché était le plus animé; ce que nous attribuions à la chaleur de la matinée et au fait que les marchands de Madagascar retournaient le soir chez eux. On croirait que ces négociants n'ont d'autre affaire que d'ouvrir leurs magasins dans l'après-midi; mais 1l n’en est pas ainsi; ces boutiques ne sont pour eux qu'une affaire de peu d'importance. de crois qu’elles ne servent à rien autre qu’à attirer
les Malgaches, à les exciter à entrer en relations avec eux, pour le commerce en gros de leurs marchandises, comme: le riz et diverses espèces de bois, la cire, la gommecopal, l’indigo, les peaux et les cornes de boeuf, etc. Pour ce commerce, ils ont besoin de piastres, nom qu'on ne donne pas seulement aux piastres d'Espagne, mais aussi aux pièces de cinq francs de France. Pour les obtenir, ils se rendent presque journellement à Hell-ville chez les colons, pour y changer souvent contre une forte somme leurs pièces de 5 et 10 centimes, produit de leur commerce en détail. Non seulement ils font cela pour eux-mêmes, mais ils profitent en même temps de la présence des traitants arabes, et des capitaines de boutres qui font le commerce à Madagascar, pour leur fournir les piastres sans lesquelles ils ne pourraient négocier avec les Malgaches. A Madagascar même, les piastres!) sont divisées en morceaux égaux, c’est-à-dire qu’on les coupe par moitiés ?), par quarts‘), par huitièmes“), par seizièmes®5), jusqu'à ce qu’on obtienne de petits morceaux qu’on pèse contre des grains de riz. Le gouvernement Hova a introduit une balance et des poids), pour contrôler ofliciellement les finances ; c’est du reste la monnaie courante dans toutes les parties de Madagascar qui sont sous le gouvernement direct des Hovas. La monnaie d’or ou de cuivre n’est que rarement acceptée et seulement par ceux qui traitent directement avec les Européens. Aussi les piastres d'Espagne à canons sont les pièces qui ont le plus de valeur; elles sont plus recherchées que les pièces de cinq francs de France; la monnaie anglaise n'est acceptée que sur quelques points de la côte orientale de Madagascar, principalement à Tamatava, où plusieurs traitants fgnt le commerce avec l’ile Maurice. Je crois qu'on pourrait faire une bonne affaire en changeant des pièces de cinq francs ou des piastres d'Espagne contre de la monnaie de cuivre, en cas que la somme soit assez considérable. Du moins lors de notre séjour à Nossi-bé, nous changeñmes souvent à grand profit des pièces de cinq francs; et je suis encore fàché que je n’en aie pas emporté d'Europe en’ plus grande quantité pour en faire le commerce. Souvent les piastres sont très rares dans la colonie de la Réunion et sont soumises à un escompte de 5 pour cent et plus. La Banque d’escompte de Saint-Denis qui nous fournissait de l’argent, nous payait toujours en billets de banque, parce que nous ne voulions pas perdre une somme considérable en prenant des pièces de cinq francs, et nous les changions sans perte au trésor colonial, grâce à la bonté du gouverneur.
Lorsque nous eümes fait nos achats dans la rue principale d’Ambanourou, nous visitâmes deux mosquées, l’une mahométane et l’autre hindoue; puis en les quittant, nous
1) Se nomme: Parata.
2) » ” Losu.
8) " Kirobo,
4) " “ Parata tafunra.
5) " Sikatsi à une valeur d’une livre ou 7 marques de l'ile de la Réunion.
6) Voir les notes I. c.
passämes par le marché, où plusieurs Malgaches, femmes et hommes, accroupis sur des nattes, vendaient des feuilles de betel, des noix d’arec, de la chaux, du mamioc, des patates, des ambravades, des noix de coco, de la volaille et des poissons secs; dans un coin opposé on débitait de la viande de boeuf, coupée en petits morceaux, enfilés à un jonc ou placés sur des feuilles de cocotier. Je vis aussi les pieds de boeuf à demi brûlés, que les Malgaches achètent avidement comme une délicatesse. En longeant une rue semblable à celle que nous venions de quitter, mais dans laquelle se trouvaient des boutiques de moins d'importance, nous vimes encore quelques orfèvres antalotes, qui nous offrirent leurs services et nous demandèrent une ou deux piastres pour en fabriquer des bagues, qu’ils orneraient de fausses pierres si nous le désirions; mais comme nous ne tenions pas à ces ornements grossiers et plus encore que nous craignions d’être trompés, nous retournâmes vers la demeure du Chérif, pour rejoindre le commandant qui était prêt à partir. Nous nous informâmes encore si on n'avait pas un bateau quelconque à vendre, avec lequel nous pourrions entreprendre nos expéditions à Madagascar, mais nous ne réussimes pas pour ce moment-là. Nous en parlâmes à Kalyfan, qui nous promit de faire tout ce qu'il pourrait pour nous en procurer un le plus tôt possible, après quoi nous retournâmes le soir à Hell-ville, satisfaits de sa réception.
Le lendemain, nous apprîimes que M. O'Neill irait sous peu de jours à Nossi-Faly, île qui se trouve à peu de distance de Madagascar et à 6 lieues de Nossi-Bé, où il avait des relations commerciales. Comme il était grand amateur de chasse, il nous proposa de l'accompagner, afin de faire en même temps avec nous une excursion à la grande terre et de nous présenter au jeune Roi, qui était son frère de sang, titre avec lequel nous ferons connaissance dans le cours de notre relation. Comme le boutre avec lequel nous attendions notre bagage n'était pas encore arrivé et que nous avions néanmoins nos armes, une provision de munitions et de quoi faire nos préparations, nous acceptâmes de bon coeur l'offre généreuse de M. O'Neill, d'autant plus que M. Doublé aurait soin de notre demeure et ferait attention à l’arrivée de nos colis, pendant cette absence de peu de jours.
Vers une heure et demie de l’après-midi, par un beau jour du mois d’Août nous nous mîmes en route à bord du Comte Ory”’, petite goëlette d'agrément de notre ami, pour nous rendre dans les états du Roi Antankar. Par une bonne brise du Sud-ouest, nous franchimes la passe de Tafondrou, qui sépare la magnifique forêt de Loukoubé du sol aride de Nossi-Acoumba, et nous entrâmes quelques heures après dans le chenal qui se trouve entre Nossi-Faly et la grande terre. Nous débarquâmes sur la plage sablonneuse qui s'étend devant le village royal. Ce village, qui est situé à la pointe méridionale de l’île, est bâti sur un sol plat et sablonneux. Vu du bord de la mer, ce petit plateau a un aspect riant; mais ce ne sont certainement pas les misérables cases construites de railia et couvertes de feuilles de Ravenala qui rendent ce paysage agréable; ce sont
ay
surtout les nuances de la verdure des badamiers, des acacias, des adansonias, des gossampinas, des cocotiers, des magniferas, etc., qui couvrent de leur ombre les centaines de demeures de ses habitants. Lorsque nous fûmes débarqués et que nos marmites, nom qu'on donne à Madagascar aux domestiques, eurent déposé notre bagage dans une case que Sa Majesté avait mise à notre disposition, nous entrâmes, accompagnés de M. O'Neill, dans la demeure royale qui se distinguait des autres par sa grandeur et une balustrade de feuilles de Sagus raffia qui l’entourait. L'appartement dans lequel nous fûmes reçus, était très simplement meublé; une table, quelques chaises en bois et une natte malgache étaient tous les ornements de la salle de réception de ce monarque. Il paraît que Sa Majesté s'occupe aussi de lecture, d'écriture et de musique, car sur cette modeste table se trouvaient quelques livres, de l'encre, des plumes et un cahier de musique. Parmi les livres un livre de prières catholique romain et un volume du Monde Illustré, attirèrent surtout notre attention. Les autres objets, qui se trouvaient encore dans cette modeste chambre étaient des sagayes, un sabre, un violon, un accordéon et un tambour. Lorsque le Roi nous reçut, il était assis sur une chaise et entouré de ses ministres el des hauts dignitaires de sa résidence, qui étaient assis où à moitié étendus sur une natte à quelque distance de lui. Après que M. O'Neill nous eut présentés à Sa Majesté noire et lui eut fait connaître le motif de notre mission et le but de notre voyage, nous primes place sur les autres chaises; on alluma une bougie et on nous présenta un verre de rhum malgache, après quoi le Roi fit entendre sur son violon une marche Hova et quelques airs français et anglais. Il paraît que la musique du Roi frappait ses ministres, car tous avaient la bouche ouverte et demeurèrent immobiles pendant tout le temps que dura le concert; quant à nous, nous bâillämes d’ennui aux sons discordants que le musicien royal arrachait de son instrument. Après cet entretien musical, nous causâämes encore quelque temps du but de notre voyage et principalement du besoin que nous avions de son secours dans nos excursions scientifiques. Il nous promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour nous être agréable et utile. Satisfait de l'introduction que M. O’Neill nous avait procurée auprès du Roi, nous nous retirâmes dans notre case où un souper frugal nous attendait. Nous apprimes de M. O’Neill l'histoire de la famille royale de Nossi-Faly, que je m’empresse de communiquer. Le jeune Roi de Nossi-Faly descend des anciens souverains d'Ankara; soumis au joug des Hovas, ce pays fait à présent partie de leur grand empire dont il est la province septentrionale. Suivant les récits de certains indigènes, feu son père aurait été le véritable Roi qui devait régner sur Ankara; mais suivant d’autres, c'était le fameux Tsimiaar, qui se serait emparé du gouvernement d'Ankara pendant l'invasion des Hovas, sous leur redoutable guerrier Radama I. D’après les documents que nous a fournis le capitaine Guillain, Tsimiaar aurait eu des droits au trône d’Ankara, comme fils aîné de Tsialan, qui mourut en 1832; mais ne pouvant pas lutter contre les forces supérieures des Hovas,
il fut forcé de se retirer dans son fort naturel d'Ambatouzah. Cette singulière retraite se trouve dans une chaîne de montagnes sur la côte nord-ouest de Madagascar en face de Nossi-Mitsiou, et est connue parmi les français qui traitent dans ces parages, sous le nom de Trou de Tsimiaar. L’asile qu'il avait cherché dans cet endroit ne le protégea pas longtemps; il fut trahi et obligé de se retirer dans l’île de Nossi-Mitsiou, où il fut ensuite rejoint par un certain nombre de ses partisans, qui le proclamèrent Roi de cette ile. Une hame profonde contre les Hovas l’engagea à s'allier aux français, à l’aide desquels il espérait reconquérir le trône d’Ankara. Le fameux guerrier fit, pour atteindre son but, un voyage à l'île de la Réunion, où il fut reçu en véritable Roi par le gouverneur et la garnison et reconnu comme leur allié dans le canal de Mozambique. Au moment où Tsimiaar s’emparait du trône d’Ankara, son frère de père Tsiaminra fut obligé de fuir et de se réfugier dans l’île de Nossi-Faly, dont il prit possession sous le titre de Roi, suivi d’un grand nombre de ses partisans. Tsiaminra venait de mourir et son frère Tsimataus fut élu par plusieurs habitants pour lui succéder; mais celui-ci fut forcé, par l'influence des missionnaires jésuites, de renoncer à ses prétentions sur le trône de Nossi-Faly en faveur de son neveu, le plus jeune fils de Tsiaminra, nommé Ndrivotsi (Indryvouts), qui se trouvait dans ce moment-là à l'île de la Réunion, où son père l'avait envoyé pour être élevé chez les jésuites à la Ressource. A peine était-il resté un an chez les missionnaires, qu'il apprit la mort de son père et les tentatives faites par son oncle pour s'emparer du trône; il se hâta de retourner à Nossi- Faly, afin de réclamer son trône. De retour dans son pays, un grand nombre des habitants le reconnurent comme leur Roi, et par l'influence des jésuites il put se maintenir et braver les menaces et les tentatives de son oncle Tsimataus; celui-ci fut obligé de quitter le pays et se rendit avec quelques-uns de ses partisans dans les parages de la rivière de Mavave, situés à la grande terre entre les îles de Nossi-Faly et de Nossi- Mitsiou, où il fut nommé Roi. Le jeune Ndrivotsi, qui avait assez bien profité des instructions des jésuites pour le peu de temps qu'il était resté parmi eux, leur prouva sa reconnaissance en leur accordant l'autorisation de professer librement leur religion dans ses états et fit honneur à son nom chrétien de François Xavier. La société de Jésus fit bâtir une église et une école sur un plateau élevé, un des plus magnifiques et des plus fertiles de l’île; mais l'indifférence des indigènes pour la religion chrétienne obligea les jésuites d'abandonner leurs tentatives, et de renoncer à prêcher l'Evangile parmi eux, malgré les bonnes dispositions du jeune Roi. A présent ces édifices ne sont que de véritables ruines et en l'absence des prêtres le jeune Roi retomba, grâce surtout à l'influence de ses femmes, dans les idées religieuses de son peuple et oublia une grande partie des bons principes qu’il avait reçus. Lorsque nous fimes notre visite chez Ndrivotsi, il avait à peu près dix-huit ans. Il est de petite taille, bien fait et d'un beau type, surtout pour un Malgache. Sa figure, couleur café au lait, ses yeux noirs,
ses traits souriants, ses lèvres grosses, mais bien faites, ainsi que sa chevelure noire et soyeuse, qui pend en tresses nombreuses sur ses larges épaules, dénotent en lui un bon naturel. Son habillement est conforme aux coutumes de son pays, très-simple; un symbou d'une étoffe bleue, une chemise blanche, un gilet arabe brodé, ou parfois un paletot européen garni de rouge, composent tout son costume. Il porte aussi comme ceinture une forte chaîne d'argent, à laquelle se trouve quelquefois suspendu un couteau arabe. Dans ses promenades il porte un sabre de la même fabrique, suspendu à son épaule gauche par un ruban très court, el tient à la main une canne en bois de rose, surmontée d’une pomme d'argent. Il est alors suivi de quelques ministres et de son frère de père Dindela, qui exerce une grande influence sur lui. Ce Prince, qui se livre trop souvent à la boisson, a été élevé par les jésuites à la Ressource, où il est resté cinq ans et où il a bien profité de l’enseignement, puisqu'il lit, écrit et calcule très bien en français et est très rusé dans le commerce.
Depuis que M. O’Neill avait quitté la marine royale, pendant son séjour à Nossi-Bé, pour se livrer à d’autres travaux dans la nouvelle colonie, il avait déjà fait la connaissance du père d'Indryvouts, dont il était le frère de sang (Fatidrah); c'est pour cela que le jeune Roi lui portait une grande estime et un grand dévouement. M. O'Neill avait souvent fait un commerce assez considérable en riz et en bois d’ébène, qu'il continuait avec ses fils, et je crois que c’est pour cette raison que sa visite auprès du Roi actuel avait lieu. Le Roi nous combla de politesses et mit à notre disposition quelquesuns de ses esclaves, qui nous accompagnèrent le lendemain dans une excursion de chasse à la grande terre. Donnons d’abord un aperçu de Nossi-Faly et de ses habitants, ainsi que de leurs moeurs et de leurs coutumes, qui ne diffèrent en rien de celles d'Ankara, la partie septentrionale de Madagascar, dont ils sont originaires. L'ile est séparée de Madagascar par un chenal assez étroit et peu profond, qui n’est navigable que pour des barques et qu’on traverse à peine en un quart d'heure. Cette région se nomme la pointe d'Ambatou, à cause du nom de la montagne qui domine Nossi-Faly que les indigènes nomment aussi Bary-Fady, ce qui signifie: île sacrée. Elle à la forme d'un L, et n’a point de montagnes; il y a quelques collines, qui forment au centre un plateau assez élevé. Du reste c'est un pays bas, pourvu de grandes plaines d’un sol souvent aride, entrecoupé d'étangs et de sources de peu d'importance; il n'y a point de fleuve et les côtes seules sont couvertes d’une végétation assez luxuriante. Autrefois l'ile était boisée, mais comme on en a brûlé tous les ans et dévasté une partie pour la culture du riz, les forêts proprement dites n'existent plus. La résidence du Roi offre, comme je l'ai déjà dit en quelques mots, un aspect agréable par la verdure d’une quantité d'arbres de diverses espèces, sous l’ombrage desquels on compte une centaine de cases de différente grandeur. Les cases des esclaves jusqu’à celle du plus haut dignitaire, ne se distinguent que par une construction plus finie. Elles sont construites de tiges de
Sagotier (Sagus raffia), sur une espèce d’échafaudage de trois pieds de hauteur, soutenu par de petits poteaux, ou bien elles sont construites sur le sol même. On coupe les tiges du raffia de manière qu’elles aient la même longueur et on les unit l’une à l’autre par une longue cheville plate et mince de bambou, de sorle qu’on construit de cette manière des claies bien confectionnées, qui forment les cloisons de la maison. Le plancher est fait de troncs de palmiers battus à plat, qui sont connus sous le nom de Rapaka. Dans ces cahutes on trouve deux petites portes étroites et ordinairement une séparation, qui les divise en deux appartements. Le toit se compose de feuilles pliées de l'arbre voyageur (Ravenala madagascariensis). Quelques-uns sont couverts aussi, mais rarement, d’une espèce d'herbe nommée Fatak. Il y a aussi tout près de ces demeures une espèce de grange pour les provisions où l’on garde ordinairement Île riz. Ces granges sont bâties sur des poteaux de 5 à 6 pieds de hauteur et de la même manière que les cabanes, mais elles sont beaucoup plus petites. En haut des poteaux, il y a des planches de forme ronde, comme le fond d’un tonneau, sur lesquelles la grange est placée. Ces planches servent à empêcher les rats de grimper le long des poteaux et d'entrer dans la grange. Les portes de ces granges sont pourvues, d’un cadenas. Dans le village royal on trouve aussi une église catholique romaine, ainsi qu'une école créée par une mission jésuite, mais ces établissements utiles, qui sont abandonnés et détruits depuis quelque temps, témoignent que le Christianisme n’a pas eu d'influence parmi les indigènes. Les habitants de cette île sont doux et hospitaliers et aiment beaucoup à fréquenter les blancs. Leurs plus grands vices sont de mentir, de tromper, de s’énivrer et de mendier. Ils volent très rarement, du moins je n’ai pas remarqué qu'aucun vol ait été commis à mon préjudice. Cependant ce vice existe parmi eux, puisqu'ils se volent souvent leurs canots. Les hommes sont généralement très paresseux et ne travaillent que pour vivre au jour le jour. Les femmes au contraire sont très-laborieuses, et il faut dire qu'il y a peu de contrées parmi celles que j'ai visitées où les femmes sont aussi actives que là. Leur travail consiste à piler du riz, à fabriquer des lambas, des nattes, de petits paniers, des vans à riz, des cruches à eau, des pots, des poèles, etc. Outre cela, elles passent encore des heures entières à se tresser leurs cheveux l’une à l’autre et ceux de leurs époux ou de leurs amants.
La plupart des habitants ont la taille bien faite et il y a des femmes que l’on peut trouver belles, si l’on ne fait pas attention à la couleur, comme celle de café au lait, fêve de café brûlé et suie de cheminée. La coiffure est chez eux une des principales beautés. Ils tressent et coiffent leur chevelure crépue de différentes manières, avec tant d'adresse et de patience qu'un coiffeur parisien pourrait prendre une leçon chez eux. Lorsqu'ils portent leur plus belle coiffure, ils disposent leurs cheveux en tresses de la grosseur d’un tuyau de pipe. Pour ce travail il leur faut plus d’une journée. Les noeuds en très-grand nombre sont formés si mathématiquement qu’on croirait qu'ils ont fait usage
d’un compas. Le seul instrument dont ils se servent en tressant, consiste en une cheville d'ivoire de la forme de celles qu’on emploie pour tricoter, cependant un peu courbée, ainsi que d’un petit peigne étrange en bois, de la forme d’un tamplon. On ne peut pas s'imaginer qu’ils puissent avec cela débrouiller leur chevelure crépue. Pendant qu’on tresse les boucles de cheveux, celui qui doit être coiffé tient la tête sur les genoux de la femme qui fait cette opération. Souvent on voit des femmes se coiffer l’une l’autre de cette manière, devant la porte de leurs cabanes et étendues sur une natte, ou coiffer leurs parents, leurs voisins, leurs amants ou leurs époux. Il y a sûrement vingt manières de porter la coiffure, selon le goût ou la chevelure. L'habillement et la parure des hommes et des femmes sont très simples. La plupart portent un grand morceau de toile de la forme d’une nappe longue, généralement fait de raffia teint de couleurs plus ou moins vives. Ils couvrent, ordinairement avec une certaine élégance, leurs épaules de cette espèce de large écharpe, qui est connue parmi eux sous le nom de Lamba); nom qu'ils donnent cependant à toute espèce de toile. Ils portent encore un habit de dessous nommé Simbu, qu'ils ferment un peu au dessus du ventre. Leur collier est ordinairement une petite corde à laquelle est attachée un petit morceau de bois rond, qu'ils portent toujours et partout comme talisman; c'est leur Fanfoudi, auquel ils attribuent une puissance secrète et qui les préserve, croient-ils, de plusieurs souffrances terrestres. Quelques-uns portent aussi des coraux d'argent (Vavan-pantzava) et des boucles d'oreilles (Kivera). Les plus fortunés portent encore une espèce de chemisette, camisole ou paletot; les hommes d’un âge avancé couvrent leur tête rasée d’une calotte (Kufia). Leur arme principale est la sagaie, espèce de lance, dont ils se servent très-adroitement en la lançant et dont ils se séparent rarement, la portant toujours avec eux en promenade, comme marque de distinction et moyen de défense. Dans le combat, la sagaie est l'arme principale qu’ils lancent en ligne de bataille à plus de 25 pieds de distance. Au bas de quelques-unes de ces sagaies se trouve un morceau de bois léger, fait de la tige du raffia, de la forme d’un bouchon pointu, pour servir de contre-poids, ou bien une petite barre de fer, comme un coutelas, qui joue le même rôle. La plupart de ces gens possèdent aussi de vieux fusils à pierre à feu; plusieurs d’entre eux ornent la crosse et le fût du fusil de petits clous en cuivre. Il n’est pas nécessaire de prouver que cet ornement cause, lorsqu'ils tirent, un sentiment désagréable sur la joue du tireur. Ils ont la coutume de tenir leur fusil des deux mains et de tirer ensuite en rasant la terre. Ils emploient beaucoup de poudre afin que les coups retentissent davantage, ce qui peut leur occasionner à eux-mêmes ou à leurs camarades, aussi bien qu'à leurs ennemis, les plus grands malheurs. Ils aiment aussi à ce que leurs fusils soient très
1) Se nomme chez les Betsimsaracs aussi Sici.
brillants et à les graisser; ils exagèrent cette coutume jusqu’au ridicule; ils versent tant d'huile dans les canons de leurs fusils, qu’en les renversant elle s'échappe goutte à goutte. Equipés pour la chasse, le combat ou les fêtes, ils portent aux reims un large bandeau de cuir de vache auquel est attaché une corne de boeuf, une giberne et une fiole d'huile de coco. Le bandeau est souvent muni d’un collier de balles de fusil. Quand ils n’ont pas de balles, ce qui arrive bien souvent, ils se servent de petits cailloux ou de morceaux de fer brisé. Ils tirent par exemple sur le gibier presque à hout portant, en faisant en même temps toutes espèces de bonds ridicules ou de mouvements singuliers afin de s’en approcher le plus que possible. Leurs outils sont très insignifiants; il ne consistent généralement qu'en une petite hache, un couteau et une espèce de bêche. Avec les premiers, ils fabriquent presque tout ce qu'il leur faut, comme: leurs cabanes, leurs canots ; leurs rames, leurs bancs à coucher (Kibane) , leurs bacs à piler le riz, leurs pilons à riz, leurs cuillers, etc. Il est vraiment étonnant de voir avec quelle adresse ils se servent de ces outils. La bêche est ordinairement employée pour creuser les trous où entrent les poteaux de leurs cabanes. Leurs travaux agricoles consistent principalement dans la culture du riz, du manioc, des patates et d’un peu de tabac. Les garçons s’exercent dès leur enfance à toutes espèces de mouvements difficiles et fatigants du corps, comme à apprendre à lancer la sagaie, à lancer des pierres, à lancer au moyen d’une sarbacane une petite flèche faite de raffia, à gouverner au moyen de la pagaie, à fabriquer ces articles, ete. Lancer la sagaie est un de ces mouvements dont l'étude exige beaucoup de temps. Les garçons commencent généralement cette étude avec de petites armes, ou simplement avec des bâtons pointus. Ils se placent ordinairement à une distance de dix à vingt pas d’un certain but, fat de bois léger, le plus souvent de raffia, et lancent jusqu’à ce qu'ils l’aient touché plusieurs fois. Quand ils lancent la sagaie, ils se tiennent le corps penché en arrière, la sagaie dans la main droite, l'index de la main gauche dans la direction du but, et ils lancent la sagaie le long du doigt. Ils font preuve d’une adresse étonnante, quand ils lancent des pierres à certains objets. Souvent je les ai vus tuer ou étourdir de cette mamière de petits oiseaux et des roussettes (Pieropus Edwardsii). Ils montrent la même adresse en jetant une flèche de bois mince avec une sarbacane. Je me suis exercé plusieurs fois à les imiter, mais mon haleine n'était pas assez forte. Ils le font cependant avec une (elle force et une telle adresse, que la flèche atteint à travers les arbres un oiseau ou quelque autre objet, à une distance de plus de trente pieds. Le maniement de leurs légers canots est plus dificile qu’on ne croirait. Ces canots ont ordinairement 20 pieds de long et sont faits pour la plupart d'un tronc d'arbre, connu à Madagascar sous le nom de Tacamaca (Calophyllum madagascariensis). Presque tous sont pourvus d’un balancier placé d’un seul côté, Il consiste en un long morceau de bois, le plus souvent un tronc d'arbre, ordinairement un ouattier (Gossampina), attaché à un mètre de distance
environ du canot avec de minces bâtons, disposés de manière que du côté opposé ils font saillir hors du canot. On a trois sortes de canots, mais je parlerai ici de celui en usage chez les Antancars; nous aurons occasion de mentionner les autres ailleurs. Le canot ordinaire consiste en un tronc d'arbre ingénieusement creusé, qu’on élargit en l'exposant au dessus d’un feu, après l'avoir creusé ou plutôt coupé au moyen d'une hache et lui avoir donné la forme convenable; les autres sont faits de plus d’un morceau et sont beaucoup plus élégants. Le nombre des rameurs ou plutôt des pagayeurs dépend de la longueur du canot; mais la plupart sont gouvernés seulement par deux personnes. Ceux-ci se placent à l'avant et à l’arrière du canot. Les rames ou plutôt les pagaies sont faites d'une espèce de bois léger et souple; elles sont très-courtes et ont la forme d'une bêche. Les jeunes Malgaches apprennent à les manier adroitement, et les plus avancés savent gouverner leurs petites nacelles en pleine mer et si habilement qu’on en est étonné. Pour ramer ou pagayer il suflit de remuer ou de puiser l'eau continuellement; celui qui est à l'arrière gouverne en même temps le canot dans la direction qu'il veut prendre. Pour mettre à la voile, ils se servent simplement d'une pièce de toile carrée, faite de raffia, le plus souvent d'une couleur jaune sale. Quelques-uns ont à la partie supérieure de leur voile des carreaux noirs ou rouges, qui offrent de loin un aspect étrange. La pêche est encore très imparfaite chez ces peuples; on peut dire qu’elle est encore dans son enfance. Des hommes, des femmes, des garçons et des filles, exercent cependant cette branche d'industrie. Parmi les premiers et les troisièmes, on en trouve dont la pêche est le seul moyen d'existence. Les moyens qu'ils emploient sont, comme je l'ai déjà dit, très imparfaits et si ce n'était que les côtes de leur île sont riches en poissons, leur pêche, avec les moyens dont ils se servent, ne leur rapporterait pas grand chose. La pêche la plus lucrative se fait à l’aide d’un grillage, composé de petites branches ou de fines ramilles, qu'ils placent à quelque distance de la côte, de préférence là où se trouve un banc de rochers. Ils le mettent de la même manière, cependant en ligne plus droite que chez nous les tramails, et par la marée basse. Pendant le flux les poissons cherchent la côte par bandes, afin de se nourrir d’escargots, de petits poissons ou de plantes marines; aussitôt que le reflux commence, les poissons qui se trouvent près de la côte à la place où est le grillage, sont arrêtés sur le rivage et ramassés à la marée basse. Il y a encore une manière de pêcher plus simple. Ils placent à quelque distance de la côte un carré de blocs de rocher de plusieurs mètres de longueur, entassés l’un sur l’autre et ayant une ouverture du côté de la terre. Pendant le flux, la mer remplit ce carré et les poissons y restent enfermés par le reflux; les pêcheurs se rendent ensuite vers ce lieu, pour la plupart armés de bâtons, et tuent et ramassent les grands poissons qui s’y trouvent. Quelques-uns exercent la pêche d’une manière plus simple encore et cela avec un panier de la forme d’un
panier à moineaux, dans lequel on jette l’amorce. Les ouvertures à l'extérieur sont
larges et beaucoup plus étroites à l’intérieur. Par le flux les poissons entrent dans le panier, pour se régaler de l’amorce, et ne peuvent plus en sortir. On prend de cette manière avec peu de peine des masses de poissons. La pêche la plus favorisée est la pêche à la ligne; ils pêchent souvent à une profondeur considérable et à toute heure de la journée, dans leur léger canot, à une assez grande distance de la côte; mais de cette manière ils pêchent de préférence la nuit, quand la lune est couverte, avec une espèce de torche ou flambeau. IL se trouve parmi eux des harponneurs habiles, qui souvent font une bonne chasse aux requins et aux poissons à scie, dont ils pendent la chair, coupée en petits morceaux, pour la sécher au soleil, la mangent ensuite ou la vendent. Les scies des poissons sont souvent exposées dans leurs cabanes comme trophées. Ils bouillent le foie, jusqu'à ce qu'ils obtiennent de l'huile et s’en servent comme nous nous servons d'huile de lampe. Ils harponnent aussi les grands poissons, qu'ils ont pris à l'hamecon avant de les tirer de l’eau; il est souvent à déplorer que les objets rares soient endommagés de cette manière et perdus pour l'examen scientifique. Cependant il y a encore d’autres manières de pêcher mises en pratique, principalement par les femmes et les filles. Pour cela plusieurs femmes et filles se rendent par la marée basse à la côte, avec une pièce de toile carrée ou raban'), que quelques-unes tiennent sous l’eau par les quatre bouts. Les autres se placent à quelque distance et forment un cercle autour de celles qui tiennent la toile. Alors elles frappent l’eau avec les mains et chassent ainsi les poissons vers la place où se trouvent celles qui tiennent la toile. Aussitôt qu'un certain nombre de poissons se trouve au-dessus de la toile, elles la ferment subitement, pour prendre les poissons. On comprend bien que ce sont en général de très petits poissons. Quand on a répété plusieurs fois cette manoeuvre et quand elle à bien réussi, alors les pêcheuses retournent au rivage pour partager le butin.
L'habillement des femmes et des filles consiste principalement en un grand symbou, vêtement de dessous, qu’elles attachent jusque sous les bras, de sorte que la poitrine est couverte. Ils sont fabriqués pour la plupart d’une étoffe à couleurs vives et ordinairement tirés de Zanzibar. Les plus riches principalement portent aussi une petite jaquette qui ne s'élève qu’un peu sous la poitrine. Les pauvres ne portent qu’un symbou fabriqué de gros raban. Beaucoup des premières portent des colliers, des boucles d'oreille, des bracelets et des ornements aux mains, préférablement d'argent ou d'or, puisqu'elles n’attachent pas beaucoup de valeur à des ornements de cuivre, quoiqu'ils soient dorés. La plupart portent des colliers de coraux de verre. Les hommes et les femmes portent aussi autour du cou, une ou plusieurs pièces de bois enfilées à une ficelle, qui leur sert de talisman. Ils attachent une grande valeur à ces amulettes, auxquelles ils donnent le nom de Fanfoudi ?), parce qu'ils croient que cela les préserve de toutes sortes de vices et de malheurs. Ces
1} Voir: les notes.
2) Idem.
folies leur sont inspirées par leurs médecins}, qui sont en même temps les guides de leurs principes religieux, et qui se chargent des évocations et de faire les pronostics, quand ils reçoivent ces étranges bijoux. Ils ont bien soin, après les avoir pendus à leur cou de ne pas les ôter ou de ne pas les endommager. La plupart portent aussi un cordon noir ou blanc, garni de petits coraux de verre rouge, un peu au-dessus du pied gauche à la hauteur de la cheville, et auquel ils attachent de même une valeur spirituelle.
Comme je l'ai déjà dit, les femmes s'occupent de plusieurs sortes de travaux. Le travail principal est la fabrication des /ambas?). Pour fabriquer ces vêtements, elles emploient les feuilles du raffia. Après avoir rassemblé les feuilles minces, elles les coupent en bandes étroites et les font sécher. Aussitôt qu’elles sont séchées par le vent, elles les peignent en fil fin, au moyen de petits morceaux de bois généralement de raffia. Elles lient ensuite ces fils et les enroulent sur une aiguille à filocher. Pour les colorer, elles mettent différentes couleurs dans un grand pot de terre ou de fer et les font bouillir durant quelque temps. Si elles veulent fabriquer un /amba d'une certaine longueur, elles tendent très près l’un de l’autre des fils en double sur des lattes attachées à des branches très près du sol, entre lesquelles elles placent une latte large et polie qu’elles poussent continuellement avec de fortes secousses contre les fils qu'elles portent, et passent sans cesse l'aiguille à filocher entre les fils tendus. On obtient de cette manière un tissu beau et même frès fin, dont la fabrication exige cependant un temps assez long. Elles sont aussi très habiles à tresser des nattes, de petits paniers, des vans à riz, etc.; et à faire des pots et de poëles. Pour tout cela, elles ne se servent point d'outils; tout est l'ouvrage de mains ingénieuses.
Dans la soirée de ce jour-là nous assistâmes à une fête étrange, laquelle fut annoncée par un tambourinage bruyant de tams-tams. On remarquait à quelque distance du rivage une foule de gens, pour la plupart des hommes et des jeunes gens, qui semblaient attendre le signal de l’homme qui battait le tam-tam, pour commencer la fête. À peine ce signal fut-il donné, que les assistants se placèrent en cercle et commencèrent à courir à la ronde d’une manière étrange, ce qui pour eux est une certame espèce de danse. Après que cela eut duré quelques minutes, un de ces hommes sortit du cerele et se plaça au milieu, où il courut quelque temps le corps courbé, après quoi il choisit un des assistants. Celui-ci ne fut pas plus tôt entré dans le cercle qu'il commença à courir de la même manière que le premier. Les deux qui se trouvaient alors dans le cercle, semblaient se provoquer à un combat, ce qui arriva bientôt; c'était un combat à coups de poing. Si les assistants remarquent que l’un est beaucoup plus fort que l'autre, il est ordonné par un certain signal de finir la lutte. Celui qui se trouve le plus faible se retire alors du cercle et celui qui y reste cherche un autre adversaire, de
1) Voir les notes ]. c.
2) Se nomme Ümbiassa; voir les notes I. c.
la manière dont je viens de dire. Cela continue jusqu'à ce que les assistants jugent que les forces de.ceux qui entreprennent la lutte sont égales et alors le combat commence. Il finit le plus souvent par de légères blessures et celui qui sort vainqueur de l'arène est conduit à sa demeure par la foule au bruit des chants. Cette fête bizarre se passe ordinairement au clair de la lune. Les Antancars ont aussi l'étrange coutume de se vacciner les bras avec une espèce de petit poivre (Capsicum frutescens) , nommé piment Pil-pil, sakay; ce qu'ils font selon eux pour exciter leur force musculaire, et se rendre le bras plus fort pour se battre.
Le lendemain 43 Août, nous fimes une petite excursion de chasse en société de M. O'Neill, à la langue de terre saillante, qui sépare par un chenal étroit l’île de la grande terre. Le passage que nous fimes dans une pirogue ne dura qu'un quart d'heure et nous mimes pour la première fois pied à terre dans le pays de nos longs désirs, à Madagascar même, pour y consacrer à la science le meilleur temps de notre vie. La chasse fut favorable, surtout dans la partie boisée, située à la côte, de sorte que nous eûmes beaucoup à faire dans l'après-midi, pour préparer nos objets, parmi lesquels se trouvaient quelques exemplaires de la Faleulia palliata 1), qui est assez rare et que les indigènes nomment Vouroun-Saza, probablement parce que son cri rauque rappelle les cris des petits enfants. Donnons un abrégé du petit voyage que nous fimes ce jour-là. Nous arrivâmes à Madagascar de bonne heure dans la matinée et abordâmes dans une belle, mais étroite contrée couverte de grands arbres, et après avoir mis notre pirogue en sûreté, nous suivimes un sentier étroit, qui nous conduisit dans une plaine immense. On remarquait par-ci par-là dans ce vaste champ un certain nombre de petits bocages, ainsi qu'une quantité de troncs d'arbres à moitié brûlés, qui rappellent au voyageur les monuments gigantesques des anciennes forêts de cette contrée. Ses habitants ont brûlé autrefois les forêts pour la culture du riz; ainsi la plaine se présenta à nous sous un aspect bien triste, n’offrant autre chose que de troncs d'arbres brülés, dans une savane desséchée par un soleil brûlant, qui me faisait songer aux paysages d'hiver de ma patrie. Il y avait un peu de vie dans cette plaine solitaire, principalement dans les petits bocages; en effet les différentes espèces d'oiseaux qui s’y trouvaient, les beaux oiseaux noirs à reflets dorés, les Reluvis (Dicrurus forficatus) ?), penchés sur les buissons faisaient entendre de loin leur forte voix. Une quantité de cailles (Turniæ nigricollis) *), ainsi que des troupes de pigeons (Turtur picturatus)*), entrant dans les bocages et en sortant, volaient devant nous lorsque nous les traversämes en chassant, de sorte que nous mîmes bientôt les oiseaux en rumeur. Les Vouroun-Sazas surtout excitaient leurs camarades par leurs cris assourdissants. Il était fâcheux que M. O'Neill fit la chasse
1) Voir Partie II p. 105.
2) Idem » NN TO
3) Idem ” ” 120.
4) Idem # » 113.
à cette espèce d'oiseaux, chasse plus heureuse pour lui que pour nous, ear il la faisait en chasseur et non en naturaliste. Il maltraitait tellement les oiseaux tués, que nous eûmes beaucoup de peine à en trouver un seul entre les sept exemplaires, qui pût être conservé comme objet scientifique. Il avait écrasé l’occiput des oiseaux blessés avec la crosse de son fusil, de sorte qu'ils étaient excellents pour la cuisine, ignorant qu'il faisait perdre à la science des oiseaux de grande valeur. Nous étions naturellement contrariés de cette manière de faire, toute naturelle pour un chasseur pratique. Nous chassâmes ainsi pour le pot au feu et non pas pour le musée, jusqu'à ce que nous arrivämes à 10 heures du matin à un village, situé assez agréablement sur la côte et qu’on nomme Sjammanore, ne demandant pas mieux que d'y déjeüner. Etant arrivés, nous y rencontrâmes S. M. Indrivoutz, le jeune Roi de Nossi-Faly, entouré de sa suite, qui à l’ombre d'un grand tamarin, présidait une assemblée (Kabar) !), composée d'un certain nombre de dignitaires indigènes.
Sjammanore, situé près du mont Ambatou, compte environ une trentaine de cabanes, ombragées par plusieurs benzoins et tamarins. Il est visité annuellement par beaucoup de personnes, parce qu'il il y réside selon les Antancars un Ampangaxzari?), qui leur prédit l'avenir. Lorsque nous y arrivâmes, Indrivoutz, comme nous l'avons dit, se trouvait justement là, pour demander à ce devin si le riz que son peuple avait l'intention de semer cette année, donnerait une riche récolte. Assis à côté du Roi, nous primes part au Kabar qui commença après la sentence de l’Ampangazari. Le Roi était assis contre le tronc du géant du règne végétal, environné des premiers de ses courtisans et des anciens du peuple. Le prophète se trouvait vis-à-vis de lui et ensuite en cerele tous ceux qui étaient assemblés pour entendre l’oracle de cet homme. Malheureusement nous ne comprimes presque rien à ce qu'on discutait, car nous n'étions pas encore assez familiarisés avec la langue du pays et d’ailleurs mon interprète ne pouvait pas traduire les discours de la plupart des anciens, qui parlaient si vite qu'il était très difficile de déchiffrer leurs phrases. (Cependant nous fümes étonnés de l’éloquence de quelques-uns de ces gens, dont plusieurs tenaient un discours, entrecoupé à chaque instant de gracieuses déclamations, qui duraient plus d’une heure et qu'ils prononçaient avec une volubilité étonnante. Après le Kabar, on tua un boeuf et on se régala à s’enivrer d’un boisson assez fort, nommé Bes-a-bes et fait de jus de cannes à sucre distillée, mêlé de certaines plantes amères et aromatiques. Il faut être Malgache pour trouver cette boisson d’un goût agréable; j'en goûtai, mais cela me causa du dégoût et une indisposition; je croyais boire de l’eau salée corrompue. Le simple déjeûner qui nous attendait, nous convenait mieux que l'étrange festin des Antancars. Dès que nous eûmes déjeüné avec un appétit de chasseur, nous nous rendimes à la cabane où séjournait le Roi, afin de nous entretenir
1) Voir les notes I. c.
avec lui le temps qui nous restait. Là ïl était entouré de plusieurs femmes, avec lesquelles il se régalait d’un boisson aussi étrange que le Bes-a-bes. (Ce boisson, le ranu-anpangu, était une infusion de riz brûlé. C'était un extrait de la croûte qui se trouvait au fond du pot dans lequel on avait bouilli le riz. Après notre arrivée dans la cabane royale, nous nous trouvâmes entourés tout à coup par quelques-uns de ses courtisans, curieux d’entendre notre entretien avec le Roi, qui s’en tint heureusement à la langue française, de sorte qu'ils ne pouvaient satisfaire leur brutale curiosité. Cependant ces dignitaires furent assez galants et assez hospitaliers pour nous demander, si nous voulions assister au déjeûner qui les attendait; mais comme nous venions de déjeuner, nous refusâmes leur invitation; néanmoins ils nous tourmentèrent pour nous faire accepter le boisson de riz brûlé que nous goütâmes enfin par curiosité. La petite gorgée que j'en pris me donna cependant envie de vomir; le goût me rappela celui de la nicotine; mais en revanche nous acceptâmes avec plus de plaisir le lait que le Roi nous fit servir, lorsqu'il remarqua que nous n'avions plus envie de revenir à sa liqueur de prédilection. Dans cet intervalle le soleil était devenu ardent; une chaleur étouffante nous donna un sommeil incroyable pour l'heure du jour, car notre montre indiquait midi; enfin le besoin de nous reposer nous fit prendre congé de S. M. pour faire la sieste, après quoi nous devions retourner à Nossi-Faly. Nous dûmes lui promettre cependant que nous ne partirions pas sans lui, puisqu'il voulait nous accompagner avec sa suite jusque dans son royaume; nous acceplâmes très volontiers, vu que c'était aux yeux des naturels une grande distinction royale envers des étrangers. Notre retour eut donc lieu à trois heures de l'après-midi en société du Roi et de sa cour. Le chemin se fit à travers la plaine que nous venions de traverser le matin même; et nous arrivämes dans la soirée, fatigués comme des chiens, à la résidence de notre illustre compagnon. Après notre arrivée, nous décidâmes de retourner le lendemain avec M. O'Neill à Nossi-Bé, où les affaires de notre hôte l’appelaient, d'autant plus que nous avions besoin aussi d'acheter un canot ou une barque quelconque, avec laquelle nous pourrions entreprendre nous-mêmes nos excursions à Madagascar. Le lendemain de grand matin, nous mîmes à la voile avec M. O'Neill pour Nossi-Bé où nous arrivämes dans l'après-midi par un bon vent frais. Nous fümes très satisfaits de ce premier voyage parmi les sauvages de ce pays qui sont doux comme des agneaux; en outre nous avions eu l’occasion de prendre les informations, qui nous étaient nécessaires pour la tâche que nous nous étions proposée. Nous avions l'intention de diriger nos recherches scientifiques, premièrement dans la partie N. 0. de Madagascar; c’est-à-dire, de visiter la partie de la grande île qui se trouve entre le cap Ambre et la rivière de Samburanu !) qui se jette dans la baie de Pasandava?); cette contrée forme la partie occidentale de la province actuelle d'Ankara *). Pour atteindre le but de
1) Samburanu est composé de Sambu, Navire et Ranu, Eau. 2) Pasandava est composé de Pasan, Sable et Dava, Long. 3) Ankara (Atankara) signifie Pays du corail.
notre voyage d’après nos désirs, nous décidâmes de prendre pour point de départ de nos excursions Nossi-Faly, qui est une des pointes les plus proches de Madagascar, et d'établir en même temps à Nossi-Bé le dépôt principal de nos collections futures. Quand en voyage on est bien pourvu d'argent, alors il est très facile de s’en ürer, mais nous n'avions que de quoi vivre honnêtement et économiquement; outre cela notre crédit n'était ouvert qu'à Maurice et à la Réunion et nous fümes ainsi forcés de calculer nos dépenses pour ne pas nous trouver pris au dépourvu. Notre demeure “ait aussi propre à servir de magasin et de laboratoire, mais il nous manquait une chose capitale, c’est-à-dire un bateau convenable avec lequel nous pourrions entreprendre nos voyages. Nous fümes retardés dans nos travaux par l'absence de nos colis que nous attendions de jour en jour de Mayotte; de sorte que nous dûmes nous contenter pour le moment de faire de petites excursions dans l’île de Nossi-Bé même. Le 15 Août était un jour de fête pour les Nossi-Béens. Hell-ville fut décorée en l'honneur de l’anniversaire de l'Empereur des Français Sa Majesté Napoléon Il; de sorte que nous le célébrâmes solennellement avec les sujets français, qui nous avaient reçus si généreusement. Le gouvernement colonial avait eu soin d'organiser en cette occasion des fêtes nationales, consistant principalement à lancer des sagaies, à tâcher de saisir un cochon graissé, le cours en sac et en d’autres jeux populaires. Sur le terrain on avait érigé une tribune pour les notables de l'ile et les autres invités. Ce qu'il y avait de plus curieux pour un Européen, c'était de voir lancer des javelots, exercice dans lequel les Malgaches sont très adroits. A une distance assez considérable se trouvait un poteau pourvu d'un point de mire. Îl était étonnant de voir avec quelle adresse ces gens lançaient leurs sagaies, qui fendaient l'air en tournoyant pour rencontrer dans leur vol le point de mire. En un instant le sol au pied du poteau fut labouré par les javelots. Parmi ceux qui s'exerçaient à ce jeu, il y en avait un qui avait lancé son arme dans le poteau même près du point de mire. Les autres jeux furent exécutés avec la même adresse. Une revue des troupes de la garnison, se composant de 45 soldats d'infanterie, 20 d'artillerie et 80 soldats indigènes, eut lieu le matin et fut précédée d’un Te Deum solennel. Hell-ville avait ce jour-là un aspect joyeux; presque toutes les maisons de la place étaient ornées de pavillons, ainsi que les navires en rade; on y remarquait une quantité d'indigènes dont plusieurs étaient venus de loin.
Nous nous trouvâmes en société de M. le commandant, d'officiers et d’autres fonctionnaires civils. Dans l'après-midi, on organisa un concours de pirogues, auquel une quantité d'indigènes prirent part; le gouvernement avait promis un prix à celui qui serait vainqueur. Le grand nombre de pirogues qui s’y trouvaient et les navires en rade ornés de plusieurs pavillons, donnaient à la baie un aspect riant. Parmi ces pavillons on remarquait le pavillon Hambourgcois; c'était celui de la barque allemande Maria Heydorn, avec le capitaine de laquelle M. Dolt nous eümes le plaisir de faire connais-
sance. Lorsque nous nous rendimes au quai pour être témoins de la lutte des Malgaches, nous renconträmes le capitaine Dolt qui nous invita à monter à son bord, où nous aurions occasion de la voir de plus près. Nous acceptâmes de bon coeur et primes congé de M. le commandant et des officiers pour nous revoir dans la soirée, au souper que le chef de la colonie nous offrirait pour terminer solennellement l'anniversaire de l’Empereur. Ce fut pour nous une récréation d’avoir fait la connaissance du capitaine, d'autant plus qu'il connaissait très bien la Hollande, qu'il avait visitée bien des fois. M. Dolt, danois de naissance, était un marin très aimable, qui nous combla de politesses pendant son séjour dans cette contrée. Il était venu de Zanzibar pour chercher une cargaison de riz; mais comme il n'avait jamais été à Madagascar, il était venu à Nossi- Bé pour prendre des renseignements à ce sujet. Il avait fait la connaissance de M. Verger, qui exerçait quelquefois le métier de courtier de port et qui parlait un peu l'anglais, la seule langue que M. Dolt connût hors sa langue maternelle et l'Allemand. M. Verger ne pouvant pas converser assez bien avec lui pour faire ses affaires, eut l'idée d’implorer notre assistance pour être son interprète auprès du capitaine Dolt. Nous fûmes d'autant plus contents d’avoir fait sa connaissance que nous pouvions parler avec lui de notre mère-patrie. Il régnait beaucoup de gaieté à son bord, car il avait avec lui des orgues portatives à manivelle et des accordéons, avec lesquels son équipage donnait de temps en temps un concert qui nous rappelait les foires hollandaises. Parmi les autres objets d'échange, il avait encore toutes sortes de quincailleries d'Allemagne. Mais comme le capitaine Dolt ne savait pas le moyen d'acheter le plus tôt que possible une cargaison de riz, je lui conseillai de faire la connaissance du Chérif Kalyfan qui était à la hauteur des affaires commerciales de Madagascar. Il paraît néanmoins qu'il avait déjà eu une entrevue avec lui, parce qu’il me dit qu’il croyait que ce n’était pas la manière d’acheter du riz au meilleur marché: il voulait entrer en relation directe avec les indigènes de Madagascar. Je lui dis qu'il aurait besoin alors d’un bon interprète et que le Chérif d’Ambanourou était l’homme qui pouvait le mieux lui fournir un homme habile pour le suivre à Madagascar. Il accepta mon conseil, mais me pria de faire des démarches auprès du Roi de Nossi-Faly, afin qu'il ordonnât à ses sujets de lui procurer dans l'intervalle d’un mois une cargaison de riz. Je lui promis que je ferais tout mon possible pour lui être agréable, mais que je ne savais pas au juste si je réussirais auprès de S. M. Indrivoutz. Enfin content de voir que je voulais lui être utile, il nous versa le meilleur vin de son bord, pour boire à la bonne réussite de mes opérations et dans l'espérance qu'il pourrait continuer ses visites commerciales dans ces parages. Nous restâmes encore longtemps à son bord, jusqu'à ce que le crépuscule nous avertit qu'il était temps d'aller à la soirée du commandant. Nous primes congé jusqu'au lendemain, et nous fûmes bientôt revenus à terre, où nous fimes un bout de toilette. Presque tous les notables colons
de Nossi-Bé, et les hauts fonctionnaires et officiers de la garnison assistaient à la fête.
Les salons étaient assez bien éclairés par des bougies, car le gaz est inconnu dans cette colonie. La réunion était composée d'une vingtaine de personnes, parmi lesquelles je remarquai plusieurs de mes connaissances, comme M. O'Neill, Escudier, Verger et quelques officiers et fonctionnaires civils du gouvernement. Après qu'on eut causé une demi-heure dans l’antichambre, on servit dans le salon un souper, qui pour le pays était assez convenable. Cependant nous vimes bientôt que notre hôte épargnait ses vins fins, car à peine le souper était-il fini qu'on servait déjà le thé, ce qui occasionna une certaine confusion parmi les convives, qui n'avaient pas encore porté de toasts, ni à la santé de l’Empereur, ni à la famille impériale, ni au Ministre de la marine et des colonies, ni au commandant, etc. Chacun se hâta alors d'obéir à l'étiquette, ainsi que moi qui, comme étranger, ne voulais pas oublier les règles de la politesse. Mais Ô malheur! Lorsque moi, à mon tour, je voulus porter un toast, je vis à mon grand étonnement que mon verre était vide et qu'au lieu de vin on était prêt à offrir du thé. Quelle situation! Je dis à mon voisin M. Verger: ”Pas un verre de vin pour boire à la santé de votre Souverain.” Oui, c’est bien dommage; mais vous n’aurez pas la chance d'en avoir davantage, car je connais l’économie de notre hôte; toutefois vous concevez qu'en votre qualité d’étranger, il faut dire quelque chose.” Quoi! demander du vin?” ”Mais non! Faire vos excuses, dire que vous n'avez pu boire à la santé de l'Empereur.” Et quelle raison donner?” Mais, dire que le domestique a oublié de vous verser du vin;” Je vous comprends; M. Verger, vous voudriez que j'en demandasse pour nous deux?” Mais oui! En votre qualité d'étranger, on ne prendra pas cela en mauvaise part.” Mon cher, vous me faites rire, mais je crois que vous vous amuseriez de moi, si J'avais l'audace de faire ce que vous désirez.” Venez demain chez moi et nous boirons, si vous voulez, toute la journée à la santé de tout ce que vous voudrez. Mais il faut pourtant parler, avant qu'on quitte la table. Presque tout le monde a porté des toasts, excepté vous, Monsieur le hollandais.” La raison est bien simple! Je n’a rien dans mon verre et vous ne pouvez pas me prêter le vôtre.” Pendant cette discussion on versa le thé et mon voisin me dit: Il est à présent trop tard, mon ami.” "Trop tard? Jamais! Je suis dupé, voilà tout! car j'avais cru qu’à une table gouvernementale on aurait du vin de champagne, et comme dans mon pays, on en présente ordinairement pendant le dessert, j'ai attendu; mais j'ai attendu trop longtemps, puisqu'on me donne une tasse de thé au lieu de vin de champagne. Mon cher Verger, un natu-
raliste ambulant n’est jamais dans l'embarras et je vous le prouvera.”’ Je demandai là-dessus la parole à M. le commandant. Mon voisin devint rouge comme une crête de coq et me dit tout bas: ”Malheureux! qu’allez-vous faire?” Rien autre chose, que porter un toast à votre Souverain!” Avec quoi?” ”Mais avec du thé!” Vous n'oserez jamais.” Je parie un bon diner chez moi.” Soit!” Pendant cet intervalle il se fit
un grand silence parmi les convives; tous les yeux s'étaient fixés sur moi, ainsi que
ceux de notre hôte, qui rougissait comme mon voisin; celui-ci à son tour ne pouvait pas s'empêcher de rire et annonça à son voisin de gauche ce que j'allais faire; de sorte que de ce côté, tous les convives commencèrent à rire, tandis qu'à droite, tous paraissaient étonnés, car ils ne savaient naturellement pas de quoi il s'agissait. (C'était un demi-cerele, fermé d’un côté par M. le commandant et de l’autre par moi, puisque nous étions vis-à-vis l’un de l’autre. Ces contrastes étaient vraiment curieux à voir pour un anthropologiste et j'avais beaucoup à faire pour ne pas prendre le même parti que ceux assis à ma gauche. Enfin, je pris ma tasse de thé et je dis: M. le commandant, par des circonstances indépendantes de ma volonté, je me vois obligé de vous demander la permission de boire à la santé de S. M. l'Empereur des Français avec cette tasse de thé. Je suis convaincu que mes paroles seront aussi chaleureuses que si je buvais à sa santé avec un verre de vin. En Turquie, on porte une santé avec du café, en Chine avec du thé, à Madagascar avec du Bes-a-bes, en Hollande bien des fois avec du genièvre, en Belgique et en Bavière avec de la bière. Eh bien, permettez-moi
s’il vous plaît, de porter un toast à la chinoise, à la santé du Souverain sous le gouvernement duquel j'ai eu l’avantage de trouver les secours nécessaires à un voyageur dans des contrées primitives comme Madagascar, dont le climat funeste a déjà fat perdre la vie à beaucoup de mes devanciers, parmi lesquels on a à déplorer la mort de plusieurs naturalistes français. La protection que nous avons l’honneur et le bonheur d'éprouver de la part du gouvernement impérial, et principalement à la Réunion, à Mayotte el dans ses dépendances, m'engage à boire à la santé du Souverain de la France et à témoigner ma profonde gratitude et mon respect, en mon nom et en celui de mon compagnon de voyage, pour les bontés dont on nous comble à chaque instant. Monsieur le commandant, Messieurs! je bois à la santé de S. M. l'Empereur des Français. Vive l'Empereur! Qu'il vive!” À peine avais-je fini que tout le monde éclata de rire et même M. le commandant, qui n'avait jamais entendu un toast si étrange; cependant je craignais qu'il ne le prit en mauvaise part. Mais, réfléchissant à ma qualité d’étranger, comprenant mes bonnes intentions, et connaissant mon caractère indépendant, il me pardonna publiquement la liberté que j'avais prise. En quittant la table, M. Verger me dit: Mon cher, M. le commandant ne vous pardonnera jamais, que vous lui ayez fait comprendre qu'il ne verse pas assez de vin, chose connue depuis longtemps par les colons.” de suis fâché de ce que vous me dites, mais j'espère qu'il comprendra que c'était une plaisanterie.” Après avoir pris congé de M. le commandant et des convives, J'accompagnai avec mon compagnon de voyage M. Verger à sa demeure, qui nous invita à aller diner le lendemain chez lui; et bientôt après nous rentrâmes dans notre modeste case où notre bon domestique Eugène avait eu soin d’arranger convenablement notre couche; après quoi nous nous couchâmes sous l'impression de la soirée.
Le lendemain nous arrangeñmes notre bagage, qui, quelques jours auparavant, était
arrivé de Mayotte en bonne condition. La longue durée de la traversée du boutre Fata Salama avait été occasionnée par les vents contraires contre lesquels il avait dû lutter en route. Notre demeure avait alors l’aspect d’un vrai magasin; tout l’espace était encombré de nos colis; heureusement que nous avions un appartement tout libre pour les placer convenablement. L'arrivée de tant de colis attira dans notre case plusieurs visiteurs, qui venaient voir si nous n'avions rien à vendre. Ils étaient curieux de savoir ce que nous portions avec nous, ce que nous trouvâmes très indiscret; mais pour un colon c’est une chose très ordinaire. Dès que des objets européens arrivent dans la colonie, que cela les regarde ou non, ils se croient autorisés à entrer dans la demeure d'un nouveau venu, de l’interroger sur ses affaires. Naturellement, c’est à celui-ci à les recevoir comme 1l l’entend. Dès l’abord on remarque que dans la colonie on est hospitalier partout; dans les premiers temps de son séjour et plus tard, on aperçoit qu'on y peut entretenir des relations amicales; mais soyez toujours méfiant, car on se voit entouré par beaucoup de gens, qui sont vos amis aussi longtemps qu'ils peuvent vivre au profit de votre bourse, mais dès qu'ils voient que vous devinez leurs projets, vous recevez rarement leurs visites. Enfin nous étions sur nos gardes; et nous profitâmes de cette occasion pour leur faire voir des denrées que nous avions avec nous, comme articles d'échange, et nous leur demandämes un si grand prix pour les objets qu'ils désiraient acheter, que plusieurs d’entre eux n’avaient plus envie de revenir nous voir; ce que nous trouvâmes assez agréable, car ces visites nous dérangèrent bien de fois dans nos {ravaux; mais en revanche nous fûmes assez heureux pour lier connaissance, parmi ces gens, avec des personnes qui nous témoignèrent une amitié sincère pendant notre séjour dans la colonie. Vers le midi, les visiteurs nous quittaient pour faire leur sieste, car la chaleur devenait gênante; nous-mêmes, fatigués du travail et de nos conversations avec ces gens, nous désirions un peu de repos. Tout en leur faisant nos adieux, je me tenais quelques instants sous la varangue, où un petit courant d'air m'invitait à m'asseoir. Les rayons du soleil dardaient de toutes leurs forces leurs rayons sur le sol aride du plateau d’Hell-ville et répandaient une lumière éblouissante sur les hautes murailles blanches de la caserne. L'ombre seule des accacias donnait des points de repos aux yeux fatigués. Personne ne se faisait voir sur la place; il semblait que toute la population d’Hell-ville fût couchée et cela en plein jour; cela paraît drôle aux yeux d’un
Européen, qui ne connaît pas la vie créole. Et je dis avec mon ami de Monforand !) : Ici, quand un soleil, que jamais rien ne tache Verse de son zénith les plus ardents rayons, Quand sous les verts rameaux l'oiseau se cache Et suspend ses chansons.
C'est l'heure où Européen ou Créole fait sa sieste dans la colonie. C’est un sommeil
1) Voir p. 91 de l’Album de la Réunion Année 1862. La sieste, par P. de Monforand.
léger, bien doux, plein de rêves, qui vous transportent gaiement vers la mère-patrie. C'est un sommeil . inconnu en Europe; :il est vrai que certains gens là aussi ont l’habitude de prendre du repos après le diner; mais c'est un sommeil qui est peu comparable à celui de la sieste créole. C’est pourquoi de Monforand, qui est né en France, vous
dit aussi:
Si vous voulez goûter un moment sur la terre
Les charmes inconnus d'un repos merveilleux, Laissez la vieille Europe à son labeur austère; Venez sous nos beaux cieux.
Enfin je n'avais pas envie de me reposer à cette heure, d'autant plus que je contemplais le vol de plusieurs milans, qui faisaient la chasse à l’ordure qui se trouvait sur la place de la caserne. Il était curieux de voir comment ils planaient à une hauteur considérable dans l'air, en décrivant des cercles et en descendant peu à peu; arrivés à une pelite distance de l’objet qui attirait leur attention, ils s’y laissaient tomber soudainement, l’attrapant avec leurs serres et le dévorant ensuite. Je vis d’abord que c'était la même espèce de milan que j'avais observée à Mayotte, le Milous parasyticus *). Comme nn ; à Zaoudsi, il était défendu de tirer un coup de fusil dans la ville; de
= / sorte que ces oiseaux n'étaient point E— = farouches. J’'eus donc l’occasion d’ob-
server à mon aise leur mamière de = vivre, comme je l’ai décrite ailleurs.
Parmi ces oiseaux je remarquai des
A - - individus les uns à bec jaune et les autres à bec noir, ce qu'on doit
EE h attribuer à leur âge. Les vieux ont TAC MANN L, = la première couleur, les jeunes la
dernière. Les autres rapaces volti- DS geurs, que je remarquai sur la place étaient des crécerelles (Falco Newto-
nü) ?), qui à leur tour leur disputè-