NOTIONS GÉNÉRALES
Les Oiseaux aquatiques abondent non-seulement dans les parties tempérées de la région australe, où les marins les voient sans cesse tournoyant autour de leurs navires, mais aussi dans la zone glaciale, jusque dans le voisinage du pôle; et pour donner une idée de leur abondance sous ces hautes latitudes, ilme suffira de citer un fait enregistré par le capitaine Ross, si justement célèbre par ses découvertes dans les mers antarctiques. Naviguant au sud de l'océan Pacifique, au deladu 57° parallèle, loin de toute terre et près des glaces crrcompolaires, Ross vit un jour des troupes nombreuses d’Oiseaux pélagiens qui passaient au-dessus de sa tête, se dirigeant vers le nord; ils étaient si serrés entre eux, que la lumière du soleil en était obscurcie : une de ces bandes avait environ 4 kilomètres de large, et sa longueur était si grande, qu’on ne pouvait la mesurer des yeux; mais en calculant d’après la rapidité du vol et la durée du défilé, on lévalua à 40 ou 45 kilomètres, peut-être même davantage (1). Cela suppose des centaines de milliers d'individus ; car ces émigrants, que l’on considère comme étant de jeunes Pétrels, n'étaient guère plus gros que nos Pigeons.
L'étude des Oiseaux des régions australes jette beaucoup de lumière sur plus d’une question de zoologie géographique. Au premier abord, on aurait pu croire que des animaux doués de moyens de locomotion si puissants, aptes le plus souvent à franchir au vol de grandes distances et capables de supporter sans inconvénient des variations de température très Consi-
(1) Ross, Voyage of discovery and research in the Southern Antartic regions, t. I, p. 135 (1874).
dérables, seraient peu propres à nous éclairer sur Ta position et les limites des foyers zoologiques ou centres de création. Mais il en est tout autrement : les Oiseaux contribuent plus que les animaux d'aucune autre classe à marquer les différences profondes qui existent entre l’ensemble des faunes de l'hémisphère sud et les faunes qui appartiennent spécialement à l'hémisphère boréal.
Le domaine de certains types ornithologiques est nettement délimité; et, chose non moins importante à mettre en évidence, l'existence de plusieurs de ces formes organiques spéciales dans une région déterminée coincide avec celle de représentants d’autres types appartenant, soit à la même classe, soit à d’autres grandes divisions du Règne animal. Ainsi, pour caractériser en peu de mots la faune qui appartient essentiellement aux régions antarctiques, 1lsuffirait de dire qu’elle se compose principalement des Apténodytiens ou Manchots (1) et des autres Vertébrés qui semblent former le cortège ordinaire de ces singu-
liers Oiseaux. Je citerai parmi ceux-ci les Albatros et quelques
genres ou espèces du même groupe naturel, divers Procellariens et certains grands Mammifères aquatiques de la famille des Phoques, tels que le gigantesque animal désigné par les navigateurs anglais sous le nom d’Eléphant marin (Leptonyx de Weddell où Léopard marin), VOtarie à crinière des matelots, et l’Otarie de Falkland, si recherchée pour le commerce de la pelleterie; enfin des Gachalots et des Baleines d'espèces partieulières. Gette faune antarctique ne se présente pas sans mélanges avec les produits d’autres foyers zoologiques dans toute l'étendue de la zone froide ou tempérée de l'hémisphère austral ; mas, dans la plus grande partie de cette région, elle existe seule. Ge que je vais en dire s’appliquera donc particulièrement à la portion de la surface du globe où elle domine. Mais, afin d’en rendre l'examen plus fructueux, je crois devoir la suivre partout où elle semble s'être étendue, et négliger pour le moment les dis-
(1) Cela est si vrai, qu'il a suffi de ce fait pour porter M. Pelzeln à admettre l'existence d’une faune antarctique spéciale dont la limite au nord serait le tropique du Capricorne.
Le
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 23 tinctions géographiques qu’ilest cependant nécessaire d'établir dans ces régions, lorsqu'on prend en considération l’ensemble
de leur population zoologique. Ainsi la Nouvelle-Zélande possède une faune terrestre spéciale, mais elle est fréquentée aussi par des représentants de divers types pélagiens qui ap- partiennent essentiellement à la faune antarctique, et par conséquent il me faudra en tenir grand compte ici. Aux iles Falkland il y a aussi des mélanges dus à la proximité de la faune américaine ; cependant les traits principaux de la création antarctique n’y sont pas affaiblis, et, lorsque je traiterai des relations qui, dans cette partie du globe, ont dû s'établir entre les produits naturels de’ deux foyers zoologiques voisins, 1l me sera facile de fournir les preuves d'échanges de cet ordre. Pour simplifier l'examen des questions très complexes dont je cherche la solution, je laisserai provisoirement de côté ces détails, Pour l'instant, je ne m'occuperai que des caractères généraux de la faune antarctique, et dans cette vue j’examimerai successivement le mode de distribution géographique des représentants de chacun des principaux types organiques qu'elle nous offre.