FAMILLE DES MANCHOTS
La famille des Manchots ou Apténodytiens, appelés Pingouins (1) par les navigateurs, constitue le groupe le plus singulier de la classe des Oiseaux; je dirai même le plus anormal, s’il était permis d'appeler ainsi une forme zoologique qui n’est
pas en désaccord avec les lois générales de la nature, bien qu’elle diffère beaucoup de tout ce que nous sommes accou-
(4) Ce nom, appliqué d’abord aux Manchots par les navigateurs espagnols et motivé par la quantité de graisse dont ces Oiseaux sont chargés (Penguigo), a été ensuite étendu à tous les Oiseaux pélagiens à ailes très courtes, et enfin réservé par les zoologistes aux Alca et aux autres Brachyptères du même groupe qui habitent les mers du Nord.
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tumés à voir (1). En cffet, ce sont des animaux pour lesquels le vol est complètement impossible. Leurstailes, dépourvues de pennes et garnies seulement de petites plumes analogues à des écailles, constituent de larges palettes pendantes et ressemblent d’une manière frappante aux nageoires des Dauphins. La marche leur est difficile; 1ls sont plantigrades, et lorsqu'ils cherchent à courir, ils s’aident parfois de leurs moignons d’ailes comme d’une seconde paire de jambes (2); leurs pattes diffèrent de celles des Oiseaux ordinaires par la structure de leur charpente osseuse; enfin leurs mœurs sont non moins remarquables que leur conformation. Ils vivent presque toujours en mer; ils y nagent avec une facilité extrême, et les navigateurs nous disent qu’au premier abord, en les voyant filer entre deux eaux, par bandes nombreuses, on croirait avoir sous les yeux une troupe de petits Phoques. Ils se nourrissent de poissons ou d’autres animaux marins, et à l’époque de la ponte ils s’établissent à terre en nombre incaleulable, pour y couver leurs œufs et y élever leurs petits. Ordinairement ils nichent sur le sol, dans des excavations peu profondes ou dans de petits terriers, et leurs habitations agglomérées, mais alignées avec régularité et séparées entre elles par des allées soigneusement nivelées, couvrent souvent plusieurs hectares. Les voyageurs désignent sous le nom de rookeries (3) ces
(1) Pour donner une idée de l’aspect singulier de ces animaux, Quoy et Gaimard les appellent des « Oiseaux-poissons » (Remarques sur les Oiseaux pélagiens, dans Ann. des sc. nat.,1825,t. V,p. 148). Et un voyageur du dix-septième siècle les dépeint dans les termes suivants : € Ils sont un mélange de la bête, de l’Oiseau et du Poisson, mais c’est de l’Oiseau qu'ils se rapprochent le plus. » (Ch. Roe, Journal, etc., in Churchills Collection of voyages, vol. I, p. 196.)
(2) Buffon signale ce genre de locomotion d’après le voyageur Pages (Hist. nat., OISEAUX, t. IX, p. 407, édit. de Lamouroux et de Desmarest), et plus récemment Ross eut l’occasion de constater un mode de progression analogue en voyant des matelots faire la chasse du Manchot de Forster sur des glaces couvertes de neige (Ross, 0p. cit., t. II, p. 159). Cunningham l’a observé aussi sur la côte sud de la Patagonie (Notes on the Natural History of the strait of Magellan, 1871, p. 271).
(3) Cette expression, d'origine anglaise, signifiait seulement dans l'origine un ensemble de nids construits par les Freux (ou Rooks) ; mais depuis longtemps les navigateurs des mers australes l’appliquent aux lieux de campement où non
LA
lieux de reproduction et les comparent au campement d’une armée. Enfin, sous tous les rapports, les Manchots difièrent tant des autres Oiseaux, qu’un zoologiste éminent, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, a cru devoir les considérer comme formant non seulement une famille particulière, mais même une sousclasse dans laquelle aucun autre représentant du type avien ne prendrait place (1).
L'une des principales stations occupées par les Manchots est le groupe des îles Falkland, ou îles Malouines (2). Ce fut dans le voisinage de ce petit archipel, sur un îlot de la côte est de la Patagonie, que les navigateurs les remarquèrent pour la première fois. Les Hollandais les y signalèrent à l'attention des naturalistes dès 1598 (3), et aujourd’hui encore on trouve réunies à Falkland près de la moitié des espèces ou races particulières dont l'existence a été constatée dans l'ensemble des régions habitées par ces Oiseaux (4). Ils ont établi là, pour l’incubation de leurs œufs et l’élevage de leurs petits, plusieurs de ces grandes agglomérations de nids grossiers dont je viens de faire mention.
Les Manchots habitent aussi divers points de l'archipel feugien ou magellanique (5), ainsi que la côte du continent
seulement les Manchots, mais aussi les Phoques, se réunissent en grandes bandes pour l'élevage des jeunes.
(1) Voyez Lemaout, Hist. nat. de Oiseaux suivant la classification de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, 1855, p. 40.
(2) Voyez la carte ci-jointe, n° 1.
(3) Clusius, Exoticorum libri, 1605, p. 101.
(4) Bougainville, Voyage autour du monde de la frégate LA BouDEUSE, 1765, p. 69. — Garnot, Remarques sur la zoologie des îles Malouines (Annales des sciences naturelles, 1826, t. VII, p. 50). — Fanning, Voyages round the World, 1834, p. 87. — Gould, Exhibition of a series of Pinguins (Proceedings of the Zoological Society of London, 1860, p. 418). — Abbott, On the Birds of the Falkland islands (Ibis, 1861, t. IE, p. 149). — Sclater, Report on Lecomte's exæpedition to Falkland islands (Proceedings of the Zoological Society of London, 1868, p. 521).
(5) Forster, Voyage round the World, 1877; t. I, p. 519.— Morell, op. cit., p. 45. — Cunningham, op. cit. — L'amiral Serres, Notes manuscrites accompagnant une collection ornithologique envoyée récemment au Muséum d'histoire naturelle.
adjacent, les terres de Palmer (1) et de Louis-Philippe (2), la Géorgie australe (3) ,le petitarchipel de Sandwich austral (4), l'ile de Tristan-d’Acunha (5), quelques roches isolées situées près de la côte du cap de Bonne-Espérance (6), Ils abondent à l'ile du Prince-Édouard (7), aux îles Crozet (8), aux îles de Kerguelen (9), de Saint-Paul (10) et d'Amsterdam (11). On en voit également sur les côtes de l’Australie et de la Tasmanie (12), à la Nouvelle-Zélande (13), à l'ile Auckland (14), à l'ile Campbell (15), à l'ile Macquarie, (16) à la terre Adélie (17)
(1) Fanning, op. cit., p. 439.
(2) Dumont d’Urville, Voyage au pôle sud, t. IL, p. 153.
— Ross, op. cit., t. Il, p. 421.
(3) Cook, Voyages dans l'hémisphère austral et autour du monde, t. IV, p. 86.
(4) Notamment à l'ile du Prince, située par 55° 55’ latit. S, et 27° 53’ longit. O0. du méridien de Greenwich (Fanning, op. cit., p. 443).
(5) Carmichael, Some Account of the island of Tristan-d'Acunha (Trans. Linn. Soc., 1887, t. IL, p. 497).
— Earlé, Narrative of a residence in the island of Tristan-d'Acunha. London, 4832, in-8°. (Imprimé dans l’ouvrage intitulé : À Narrative of nine months résidence in New-Zealand, p. 336 et 357.)
(6) Layard, Birds of South Africa, p. 376.
(7) Ross, en passant près de cet îlot, à vu la côte occupée par un nombre immense de ces Oiseaux réunis par groupes, dont chacun comprenait plusieurs milliers d'individus, op. cit., édit. in-8°, t. I, p. 46).
(8) Ross, op. cil., t. I, p. 49.
— J. Verreaux, Observations sur les mœurs d'un grand nombre d'Oiseaux (Magasin de zoologie de Guérin,f1847,' p.241).
(9) Ross, op. cit., t.I, p. 88.
— Mac Cornick, Remarks on the Birds of Kérguelen's Land (Proceed. of the Royal Society, 1841, t. IV, p. 98).
— Kidder, op. cit. (Bull. ofthe United States National Museum, n° 2, p. 39).
— Sharpe, op. cit. (Philos. Trans., 1879, t. CLXVIIE, p. 153).
(10) Pelzeln, Novara Expedition, Zovlogischer Theil, Bd. 1, Vôget, p. 140.
— Velain, Recherches sur la faune des îles Saint-Paul et Amsterdam, 1878, p. 96.
(11) Péron, Voyage aux terres australes.
(12) Gould, Birds of Australia, t. VIT.
(13) Dieffenbach, Travels in'New-Zealand, t. W, p.199.
(14) Hombron et Jacquinot, Ann. des sc. nat., 2 série, 1841, t. XVI, p. 320.
(15) Collections données au Muséum par M. H. Filhol.
(16) Bennett, Proceed. Zool. Soc., 1834.
— Wilkes, Exploring Exped. of :the United States (Narrative, t. 11, p. 305).
(17) Hombron et Jacquinot, Voyage au pôle sud, Z001., t. IE, p. 156,
et à celle de Wilkes (1) ; mais c’est surtout plus au sud qu'ils se trouvent en nombre incalculable. Ross en a vu des troupes immenses sur les glaces qui bordent la terre Victoria, jusqu'au delà du 76° degré de latitude australe, où l’on ne rencontrait plus aucune trace de végétation. Sur une des îles dépendantes du continent antarctiqueles Manchots, serrés les uns contre les autres, couvraient toutes les rampes des rochers aussi bien que les montagnes de glace. La fiente qu’ils y avaient accumulée constituait un riche dépôt de guano dont l’exploitation, ajoute ce navigateur, pourrait être profitable aux agriculteurs de l'Australie. Les récits du capitaine Ross, toujours scientifiques et exempts d’exagération, inspirent au lecteur une confiance entière ; or c’est par myriades qu’il évalue les légions réunies ainsi sur un seul point auquel il donne le nom de Possession island (2).
Ainsi partout où les explorateurs ont pu pénétrer en s’avançant vers le pôle austral, on a rencontré ces oiseaux singuliers, et c’est même dans les parties les plus froides de la région antaretique qu'ils semblent pulluler le plus. Ils s'étendent sur la zone tempérée de l’hémisphère sud, tout autour du globe, mais ils ne pénètrent qu'accidentellement dans lés régions chaudes adjacentes (3). Leur extension vers le nord semble être
(1) Wilkes, op. cit. (Narrative, t. IL, p. 315, 365 et 369).
=— Gray, Voyage of the Ereeus and TERROR, Birds, p. 17.
(2) Ross, op. cit., t. 1, p. 189. Une représentation de cet immense campement a été donnée par Ross, en tête du chapitre vit de son récit (op. cit., t. 1, p, 165).
(3) Quelques ornithologistes font mention de l'ile de l’Ascension comine étant une des stations fréquentées par les Manchots ; mais cette indication me paraît résultér d'une singulière erreur de traduction commise par le rédacteur d'un recueil scientifique de l'Allemagne intitulé Notizen aus der gebieder Natur und Heildkunde et publié par Froriep. Effectivement, en rendant compte des observaz tions d'Earle sur les Albatros et les Manchots où Pingouins (t. XXXIV, p. 177, août 1832), on les dit avoir été faites à l'ile de Ascension, tañdis que c’est à l'ile de Tristan-d'Acunha que ce voyageur 4 séjourné, ét cé sont les rovkeries de cette localité qu’il décrit. Froriep n'indique pas d’où il a tiré la relation qu’il soumet à ses lecteurs, mais il suffit de la comparer à celle donnée par Eatlé dans son voyage intitulé : À Narrative of nine months residence în Netb-Zealand in 1827, together with a Journal of residence in Tristan-d'Acunha, London, 184%, p- 357, pour en reconnaitre l’origine. D’ailleurs Earle ne visita pas l’fle de l’As-
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limitée par des conditions de température, car la seule partie du monde où ces Oiseaux nageurs atteignent Péquateur est le petit archipel des iles Galapagos (1); or, dans cette région de l'océan Pacifique, les courants froids qui viennent du pôle sud et qui baignent les côtes du Chili font encore sentir leur influence d’une manière très-notable, et la mer est beaucoup moins chaude que dans le reste de la zone intertropicale.
Pour s’en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur une carte où les diverses stations occupées par les Manchots se trouvent indiquées (2), et de tenir compte des lignes isothermales marines. Mais il est évident que ce n’est pas le climat seulement qui règle la distribution générale de ces Oiseaux à la surface du globe, car on ne les rencontre nulle part dans l'hémisphère nord. Il existe bien dans la région circompolaire boréale un nombre considérable d’autres Palmipèdes qui ont à peu près
cension, tandis qu’au contraire il séjourna longtemps à Tristan-d’Acunha. Cette erreur géographique est grave et n’a pas encore été relevée.
Il est moins facile de s'expliquer comment Sonnerat a pu attribuer à la Nouvelle-Guinée les trois espèces de Manchots dont ce voyageur a donné la descriptions et les figures (Voyage à la Nouvelle-Guinée, 1776). Il est bien avéré aujourd’hui qu'aucun Oiseau de cette famille n’habite cette île, où Sonnerat place également le Secrétaire, type fort remarquable dont les représentants ne se trouvent de nos jours qu’en Afrique. Il est probable que, dans les collections formées ou achetées par ce voyageur, il y a eu diverses transpositions d'étiquettes. J’ajouterai que ces trois Manchots indiqués par Sonnerat comme provenant de la Nouvelle-Guinée habitent les îles Crozet et la terre de Kerguelen, ainsi qu’on peut s’en assurer par les descriptions des Oiseaux de cette station données dans la relation du voyageur Cook (Voyage to the Pacific Ocean in 1776-1780, t. 1, p. 87), et par les collections formées dans cette localité par les naturalistes des expéditions astronomiques de 1874. M. Schlegel a insisté avec raison sur les erreurs géographiques commises par cet auteur qui n’est pas allé à la Nouvelle-Guinée et n’a pas dépassé lesîles Philippines (Schlegel, Muséum d'histoire naturelle des Pays-Bas, Urinatores, p. 2).
(1) L'existence de Manchots sur l’une des îles Galapagos (l'ile James) a été contestée en 1852 par l'expédition suédoise de la frégate EUGÉNIE, commandée par le capitaine Virgin (Sundeval, On Birds from Galapagos islands, in Proceedings of the Zoolog. Society of London, 1871, p. 124).— Voyez aussi O. Salvin, On the Avifauna of the Galapagos Archipelago Transactions of the Zoological Society, t. IX, p. 508).
(2) Voyez la carte ci-jointe, n° 1.
les mêmes formes extérieures et des mœurs analogues : ce sont
es Alcide, qui, dans le langage ordinaire, sont désignés aussi sous le nom de Pingouins; mais la structure de ces Brachyptères n’est pas la mème que celle des Apténodytiens, ils constituent une autre forme ornithologique, et ils ne sauraient être classés dans la même famille. Le type organique dont dérivent les Manchots appartient donc essentiellement à la faune antarctique, et il en forme un des caractères les plus remarquables.
Il importe également de rappeler ici que l'apparition de la famille des Manchots dans la région antarctique n’est pas de date récente, et que c’est dans cette partie du globe seulement qu’on a découvert des preuves de lexistence de ces Oiseaux à des époques antérieures à la période actuelle.
Quelques ossements fossiles trouvés à la Nouvelle-Zélande (1), dans le terrain calcaire de Kakaunui, qui date de l’époque pliocène ou qui est peut-être plusancien, proviennent indubitablement d'Oiseaux de ce groupe naturel. M. Huxley a reconnu que ces Manchots ressemblent aux Eudyptes plus qu'à tout autre type actuellement existant (2), mais qu'ils en diffèrent cependant assez pour motiver l'établissement d’une division générique particulière à laquelle ce savant a donné le nom de Palæeudyptes.
À raison de la grande dispersion des Manchots sur les terres antarctiques et de l'absence presque complète de colonies formées par ces Oiseaux dans les régions chaudes du globe, on peut considérer, ainsi que Je l’ai déjà dit, la température comme étant la principale cause déterminante de la délimitation de l’aire géographique qu’ils occupent; cependant nous ne
(1) Mantell, On the Remains of Birds from New-Zealand (Journ. of the Geol. Soc., 1879).
(2) Huxley, On a fossil Bird and a fossil Cetacea from New-Zealand (Proc. of the Geol. Soc., 1859, p. 670).
— Hector, Ibis, 1872, p. 455, et On the Remains of a gigantic Pinguin (Palæeudytes antarcticus, Huxley) from the Tertiary rocks on the West coast of Nelson (Transactions and Proceedings of the New-Zealand Institute for 1871, t. IV, p. 341, pl. 17 et 18).
voyons en eux aucune particularité anatomique ou physiologique qui nous explique pourquoi la chaleur est incompatible avec leur propagation. On comprend mieux le choix des stations où ils se sont établis.
En effet, si l’on tient compte du mode d'organisation des Manchots et des nécessités biologiques auxquelles ces Oiseaux sont soumis, on comprend facilement pourquoi 1ls se trouvent dans certains lieux de campement et pas ailleurs. Pour prospérer, il leur faut à la fois une abondante nourriture et une grande sécurité ; vivant de pêche et ne pouvant ni voler ni faire à terre de longues courses, ils doivent nécessairement rechercher la proximité de la mer et nicher, non sur des corniches de falaises abruptes, comme le font beaucoup d’autres Palmipèdes pélagiens, mais dans des localités dont l’accès leur soit facile. D'autre part, leurs principaux ennemis sont les Phoques, qui abondent aussi dans les mêmes parages; par conséquent il leur est utile que leurs campements soient hors de la portée de ces amphibiens; et comme ceux-ci ne progressent que difficilement à terre, cette condition se trouve remplie lorsque la rookery est située à une certaine distance de la côte, sur quelque terre élevée. C’est effectivement de la sorte que les colonies formées par les Manchots sont toujours placées, et l’on conçoit que le voisinage de l'Homme ou de Quadrupèdes agiles et carnassiers soit incompatible avec l'existence de ces réunions d’Oiseaux. Ainsi leur extension géographique, de même que celle de beaucoup d’autres animaux, n’est pas réglée seulement par le chimat, la configuration de la surface du globe et les ressources alimentaires offertes par les lieux accessibles; elle est subordonnée aussi à la nature de la faune circonvoisine, et l’absence de Mammifères terrestres dans la région antarctique nous explique comment les Manchots ont pu s’y maintenir et s'y mulüplier.
La nature de la faune préexistante en Afrique et en Amérique, ainsi que dans les autres parties continentales du globe, a donc été incompatible avec l'établissement de ces Oiseaux, à moins que ce ne fùt sur quelques rochers déserts et assez éloi-
gnés de la côte pour les mettre à l'abri des attaques des animaux terrestres qui cherchaient à les dévorer ou à s'emparer de leurs œufs. Pour eux, la présence de l'Homme était aussi une cause d'extinction, et il est probable que peu à peu ils reculeront vers le pôle, à mesure que nos marins s’étendront dans les régions antarctiques et que nos animaux domestiques s’y seront multiplhiés.
Partout une certaine harmonie zoologique est nécessaire à la prospérité des êtres qui vivent réunis, et, quand cette harmonie vient à être troublée, certaines espèces peuvent disparaître sans qu'aucun changement soit survenu dans le climat ou la configuration du globe. C’est une circonstance dont les paléontologistes doivent tenir compte ; mais je n’y insisterai pas ici, car Je n'ai à m'occuper que de l’état actuel des choses.
Presque toutes les terres habitées par les Manchots sont en effet complètement désertes. Les stations qui se trouvent dans le voisinage des lieux habités soit par l'Homme, soit par des Carnassiers, ne consistentguère que dans des îlots rocheux isolés et d’un accès difficile (1) : ainsi dans l'archipel Falkland, resté désert jusque dans ces derniers temps (2), mais habité par un
(1) Tristan-d’Acunha semble au premier abord faire exception à cette règle, et il existe sur l’île principale une rookery très considérable de Manchots, quoique depuis un siècle et demi environ les Anglais y aient formé un petit établissement et que quelques animaux domestiques, notamment des Chèvres et Cochonsintroduits anciennement par des navigateurs, y vivent en liberté et y aient pullulé. Mais la configuration de ces îles d’origine volcanique est telle que la séparation est complète entre la partie colonisée et la partie déserte où se trouvent ces oiseaux apténiens. Une barrière de rochers abrupts cerne du côté de l'intérieur la languette de terre cultivable occupée par les émigrants, et la partie de l'ile réservée aux Manchots n’est accessible que du côté de la mer. Ces Oiseaux y vivent donc tranquilles, car la chasse n’en est pas assez rémunératrice pour que les colons s’y livrent. Le voyageur Earle, qui a résidé pendant plusieurs mois à Tristan-d’Acunha, a donné au sujet du campement des Manehots dans cette station des détails circonstanciés (op. cit.).
. (2) Les Malouins ne sont restés à Falkland que trois ou quatre ans, et les Es-
pagnols qui leur ont succédé n°y ont pas fait d'établissement plus durable.
Récemment les Anglais ont formé au fond de l’une des baïes de l’ile orientale une petite colonie appelée Stanley, et le bétail s’est beaucoup multiplié dans les herbages de l’intérieur. Mais la presque totalité du littoral habité par les Manchots est restée complètement déserte.
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Chacal venu sans doute du continent voisin (1), les Manchots ne sont pas établis sur les grandes îles et ne nichent que sur quelques îlots écartés (2).
Dans l’archipel feugien, la rareté des Oiseaux sur quelques points, notamment à l’île Hermite, est attribuée par les navigateurs à l’avidité avec laquelle les indigènes recherchent les œufs (3). Il me paraît probable que dans un court espace de temps ces animaux disparaîtront de la plupart des îles de la zone tempérée de l'hémisphère sud, si l’on continue à les pourchasser comme on le fait depuis quelques années pour obtenir l'huile ou la graisse liquide accumulée sous leur peau (4).
Toutes les espèces dont cette famille se compose ont entre elles une grande ressemblance ; leurs formes varient à peine, et leur système général de coloration est toujours à peu près le même : noirâtre en dessus, blanc en dessous. Elles se distinguent les unes des autres par de légères différences dans la forme et la longueur du bec, par l'existence ou l’absence de quelques plumes jaunes sur les côtés de la tête, par quelques variations dans le mode de répartition des parties blanches et noires autour de la tête et du cou ; enfin, par la taille. Lorsqu'on n’en connaissait que fort peu, les naturalistes les répartirent
(1) Bougainville, Voyage autour du monde en 1766-1769, p. 64. Ce Chacal est le Canis antarcticus.
(2) Quoy et Gaimard, op. cit. (Ann. des sc. nat., 1825, t. V, p. 148).
(3) Ross, Voyage in the Southern and Antarctic Regions, t. II, p. 418.
(4) Pour montrer combien la destruction des Manchots se pratique sur une grande échelle depuis quelques années, je citerai le passage suivant extrait d’un travail récent sur l’ornithologie de l'Afrique australe par un zoologiste résidant au cap de Bonne-Espérance, M. Layard : « Un navire qui arrive en ce moment des iles Crozet apporte 37 tonneaux d'huile tirée des peaux de Manchots Macaronis (Eudyptes chrysocoma). On me dit qu’il faut 1400 de ces peaux pour obtenir une tonne d'huile; cela suppose que par ce seul chargement, 51 500 de ces Oiseaux ont été détruits. Chaque matelot peut tuer ou écorcher 350 à 360 Manchots par jour. » (South African Ornithology, in Ibis, 1869, t. V, p.378.)
J'ajouterai que les arrivages de ce genre ne sont pasrares.
A Port-Stanley (aux Falkland), en 1867, quatre navires affectés à la chasse des Manchots ont recueilli plus de 50000 gallons d’huile. Or, il faut environ huit Manchots pour un gallon; d’où il résulte que ce chargement avait coûté la vic à 400 000 de ces Oiseaux. (Proceed. Zool. Sac., 1868, p. 528.)
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 33 en deux, puis en trois genres, sous les noms de Spheniscus, de Cataractes et & Aptenodytes; mais aujourd’hui qu’on a découvert plusieurs formes intermédiaires, la plupart des ornitholooistes ont cru nécessaire de multiplier beaucoup ces divisions systématiques, tandis que d’autres ont préféré les abandonner et n'employer, pour désigner tous ces Oiseaux, qu’un même nom générique. Ainsi le prince Ch. Bonaparte, par exemple, a cru devoir porter à six le nombre de ces groupes réputés génériques (1); tandis que M. Schlegel, dont l'autorité scientifique est non moins grande, a jugé préférable de réunir tous les Manchots en un seul genre, ainsi que l'avait fait précédemment le voyageur Forster (2); seulement, pour désigner ce genre, il emploie le nom de Spheniscus, au lieu du nom d’Aptenodytes (3).
Les ornithologistes sont également en désaccord relative-
(1) Voy. le Conspectus Ptilopterorum systematum inséré dans les Comptes rendus des séances de l’Acad. des sciences, 1856, t. XXXXIT, p. 775.
(2) En 1760, Brisson répartit les Manchots en deux genres sous les noms de Spheniscus et de Cataractes (Ornithologie, t. VI, p. 96 et 102) ; mais le second de ces noms, ayant été employé précédemment par Gesner pour désigner des Alcidæ, n'a pas été conservé. En 1780, Forster réunit tous ces Oiseaux, ainsi que des espèces nouvellement découvertes, en un seul genre auquel il donna le nom d’'Aptenodytes (Historia Aptenodyte, Commentationes Societatis scientiarum gottingensis per annum 1780, vol. I, p. 151). En 1798, Cuvier adopta ce nom générique pour la totalité des Manchots (Tableau méthodique, p. 279). Mais en 1817 il divisa ce groupe en trois sous-genres, pour l’un desquels il réserva plus spécialement le nom d’Aptenodytes, tandis que pour les deux autres il employa les désignations introduites dans la science par Brisson (Règne animal, 1817). :
(3) M. Schlegel, en adoptant le groupe générique des Manchots établi par Forster, a substitué au nom d’Aptenodytes celui de Spheniscus, à raison de l’antéorité que l’on peut attribuer en apparence à Brisson (voy. l'ouvrage intitulé : Muséum d'histoire naturelle des Pays-Bas par Schlegel, fasc. 1x, 1862). Mais il est à remarquer que le genre Spheniscus de Brisson ne correspondait qu’à une petite portion du genre Aplenodytes de Forster, tandis que cette dernière division est identique à celle adoptée par M. Schlegel et désignée par lui sous le nom partiel de Spheniscus. I me semble que la loi de priorité ne devrait pas être interprétée de Ja sorte, et que le groupe formé par Forster, étant admis intégralement, devrait conserver le nom sous lequel ce naturaliste l’avait établi. C’est pour cette raison que jy reviens ici.
H. ÉTUDES. —. SC. NAT. XXI. 17. — ant. N° 4.
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ment au nombre des espèces dont ce groupe naturel se compose (1).
Je n’ai pas à discuter ici ces questions de nomenclature pour la solution desquelles nous ne possédons pas toutes les données anatomiques dont il faudrait tenir compte, mais je crois nécessaire de faire remarquer que les divergences d'opinion touchant les distinctions génériques ou les distinctions spécifiques ont en réalité moins d'importance qu’elles ne semblent en présenter au premier abord. En effet, elles sont souvent plus apparentes que réelles, car elles dépendent surtout du point de vue où se placent les classificateurs et de la valeur qu'ils attachent aux mots espèce et genre, sujet sur lequel ils s'expliquent rarement.
Pour le physiologiste, le mot espèce implique lidée d’un oroupe d'animaux qui, sans être identiques, ne présentent que des différences de l’ordre de celles reconnues compatibles avec une origine commune, et attribuables par conséquent aux influences modificatrices actuellement existantes; mais pour les auteurs systématiques modernes, ce mot a une acception moins large : ils l’appliquent d'ordinaire à tout groupe d'individus non domestiqués, susceptibles d’être distingués du reste du Règne animal par des caractères héréditaires constants ou peu variables. Pour ces derniers naturalistes, l'idée attachée au mot espèce est donc la mème que celle exprimée par le mot race, quand le physiologiste parle des animaux domestiques. Chez les animaux qui ne sont pas soumis à l'empire de l'Homme et qui vivent en liberté, on a pu
(1) Le mode de groupement des différentes espèces ou races de Manchots a été récemment l’objet d’études spéciales dues principalement à deux ornithologistes américains, M. Hyatt et M. Elliott Coues, dont la manière de voir a été confirmée par les observations de M. Bowdler Sharpe sur les collections formées à Kerguelen par l’expédition astronomique anglaise. — Voy.: 1° À. Hyatt, Catalogue of the ornithological Collection of the Boston Sociely of Natural History (Proceedings of the Boston Natural History Society, vol. XIV, 1870- 1871, p. 238). — 2° Elliott Coues, Material for a Monograph of the Spheniscidæ (Proceed. of Che Academy of natural Sciences of Philadelphia, p. 170). — 3 Bowdler Sharpe, op. cit. (Philosophical Transactions, vol. CLXVII, p. 152 et suiv., publ. en 1879).
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 39 constater fort souvent des variations du même ordre que chez des êtres dont la souche primitive était, suivant toute probabilité, unique et dont l'habitation était différente, et en zoologie physiologique on devrait appeler ces races des variétés locales; mais dans la pratique il est souvent très difficile de distinguer entre elles une espèce proprement dite et une variété devenue constante dans une contrée déterminée. Cette difficulté est même presque insurmontable pour les animaux dont on ne possède pas dans les collections zoologiques de nombreux représentants, à l’aide desquels il devient possible d'établir l’existence ou la non-existence de formes intermédiaires aux types réputés spécifiques. Gela a conduit la plupart des classificateurs à admettre au rang d'espèces toutes les races ou variétés locales qui, dans l’état actuel de nos connaissances, ne peuvent être ramenées avec certitude à un type spécifique commun, et il en résulte que beaucoup de petits groupes z00logiques méritent à leurs yeux le rang de genre, bien que le physiologiste, en jugeant par analogie, soit disposé à ne voir dans chacun d’eux qu'une seule espèce primordiale modifiée de diverses manières par l'influence de conditions d'existence différentes.
Dans les études de zoologie géographique, comme je lai déjà dit, il est indispensable de tenir grand compte de ces appréciations diverses, et de ne pas attribuer la même valeur à toutes les distinctions réputées spécifiques ou même génériques. Ainsi, pour la famille des Manchots, par exemple, il est nécessaire de ne pas confondre une espèce physiologique avec ce qui est seulement une race ou une variété locale; et en procédant de la sorte on arrive d'ordinaire à attacher l’idée de l'espèce proprement dite, ou espèce primordiale, à chacun des groupes secondaires Institués sous le nom de genre par les ornithologistes modernes, plutôt qu’à la plupart des subdivisions établies dans chacune de ces sections et désignées dans les systèmes de classification sous autant de noms spécifiques particuliers. Femploierai donc dans plus d’une occasion les distinctiors génériques proposées par les ornithologistes essen-
tiellement descripteurs, mais en n’y attribuant pas autant de valeur zoologique que ceux-ci le font, et en Ÿ altachant plutôt l'idée de l'espèce physiologique. Pour le moment, je me bornerai à rappeler ici que l’on désigne communément ces diverses sortes de Manchots sous les noms de :
Aptenodyles,
Eudyptes ou Chrysocoma,
Pygoscelis,
Spheniscus,
Eudyptila,
Dasyramphus.
J'ajouterai seulement que ces divisions réputées génériques n'ont été, dans la plupart des cas, ni délimitées, ni caractérisées autrement que par l'indication d’une espèce choisie comme représentant le type des Manchots que l’on entend ranger dans tel ou tel groupe. Enfin, il existe aussi dans cette partie de nos classifications une confusion regrettable etrésultant de ce que lenom de ces sections a été souvent changé, de l'emploi d’une même désignation dans des acceptions très différentes, et de ce que la plupart des Oiseaux répartis de la sorte ont été transportés successivement dans plusieurs de ces prétendus genres, et portent par conséquent, chacun, plusieurs noms.
Un des représentants les plus remarquables de la famille des Manchots est le grand et bel Oiseau désigné par les navigateurs sous le nom de roi des Pingouins. I est de grande taille ; sa tête n’est pas empanachée comme chez quelques autres espèces du même groupe; son bec est allongé, grêle et atténué graduellement vers le bout; sa queue est très courte, et son plumage est orné de jaune sur les côtés du cou.
Un individu provenant des îles Falkland fut décrit et figuré par Pennant en 1763 (1). Quelques années plus tard, Forster
(1) Patagonian Pinquin, Fennant, An Account of the different Species of the Birds called Pinguins (Philosophical Transactions, 1768, t. LILI, p. 94, pl. 0).
trouva dans l'archipel magellanique et dans d’autres parties de la région antarctique un Oiseau du même genre, qui ne diffère que très peu du précédent et qui fut considéré par ce voyageur, ainsi que par les contemporains de cet auteur, comme appartenant à la même espèce ornithologique (1). Forster les réunit done sous un même nom spécifique, et les appela Aptenodytes palachonica (2). Plus récemment, la plupart des auteurs systématiques ont cru devoir les distinguer et leur donner des noms différents : la première de ces espèces, races ou variétés, peu importe en ce moment le rang qu’on leur assigne, a été appelée tantôt Aptenodytes patachonica, Aptenodytes Pennanti, où Aptenodytes longirostris, tandis que la seconde a été appelée d’abord Aptenodytes patagonica, puis Aptenodytes Forsteri(3). D'ailleurs, quelle que soit la valeur qu’on attribue aux différences qui existent entre ces Manchots, on s’accorde généralement à les séparer des autres membres de la même famille et à leur réserver le nom générique d’Aptenodytes (4).
(1) Cook, Voyage dans l'hémisphère austral et autour du monde (2° voyage), 1718, t. IV, p. 86.
(2) J. R. Forster, Historia Aptenodytæ (Commentationes Societatis scientiarum gotlingensis, 1780, t. IT, p.137, pl. 2).
(3) Ce fut à la suite de l'étude des collections rapportées des mers antarctiques, par l'expédition de Ross, que G. R. Gray établit cette distinction entre les Aptenodytes proprement dits (voy. Annals and Magazine of Natural History, 1844, t. XIE, p. 515). Aujourd'hui la plupart des auteurs, en adoptant cette distinction, désignent sous le nom d’Aplenodytes longirostris l'espèce décrite par Pennant, se fondant sur ce que Scopoli, dans un ouvrage intitulé : Deliciæ faunæ et Floræ insubricæ, avait en 1786 désigné de la sorte l'Apténodyte figuré par Sonnerat sous le nom de Manchot de la Nouvelle-Guinée-(Voyage, pl. 113); mais ce changement ne me paraît pas justifié, car ce dernier Oiseau diffère notablement du premier par l'étendue du plastron noir pectoral qui s'étend très bas, et il pourrait constituer une troisième variété du même type sous-générique.
(4) Dans la classification ornithologique de M. Schlegel, ces Manchots forment la première section du genre Spheniscus, laquelle est caractérisée de la manière suivante : «Taille très forte, surpassant. celle du Cygne. Bec grèle, allongé, aux plumes du front s’avançant jusque sur les narines; dans les adultes, plus long que la tête, noir, à parties basales de la mandibule inférieure rouge orange. Plumage des adultes : dessus noirâtre, avec une tache d’un blanc gris bleuâtre sur chaque plume, teinte complètement dominante sur les côtés
Presque toutes les terres australes que j'ai énumérées précédemment comme étant fréquentées par les Manchots comptent au nombre de leurs habitants des Aptenodytes proprement dits. En effet, l’existence de ces Oiseaux a été constatée dans une multitude de stations éparses tout autour du globe, entre les glaces circompolaires antarctiques et le 45° degré de latitude S., ainsi que sur quelques points situés un peu plus au nord (1). Divers marins les ont trouvés, comme je lai déjà dit, aux îles Falkland (2) et dans l'archipel feugien (3); d’autres navigateurs les ont rencontrés à la Nouvelle-Géorgie du Sud ou Géorgie australe (4), etsur la terre de Palmer quiest située plus au sud, entrelesiles Sandwich et la terre de Graham (5). Au loin vers l’est, les Aptenodytes nichent aussi aux îles Crozet (6), à Kerguelen (7), à l'ile Stewart qui forme l'extrémité sud de la Nouvelle-Zélande, à lile Auckland (8) et à l’île Camp-
du cou et le dessus des ailes ; face etgorge noires ; dessous de l'oiseau d’un blanc passant, vers la gorge, au jaune intense, teinte qui monte, en formant une raie terminée en massue, derrière la gorge et la région des oreilles. » (Muséum d'histoire naturelle des Pays-Bas, % livr., Urinatores, p. 3, 1867.)
Parmi les auteurs qui considèrent ces Manchots comme devant former un genre particulier et qui réservent à cette division le nom d’Aptenodytes, je citerai G. R. Gray, le prince Charles Bonaparte, M. Elliott Coues et M. Sharpe.
(4) Voyez la carte n° 1.
(2) Pernetty, Histoire d'un voyage aux îles Malouines, fait en 1765, t. I, p. 17, pl. 7. — Bougainville, Voyage autour du monde, t. 1, p. 120. — Pennant, op. eit., pl. 15 (Philosophical Transactions, 1768, p. 91). — Fanning, op. cil., p. 87.
(3) Notamment, à l’île Tyssen, dans le détroit de Magellan, voyez Sclater and Salvin, List of Birds collected during the Survey of the Strait of Magellan, by D° Cunningham (the Ibis, 1869, t. V, p. 284).
: (4) Forster, Historia Aptenodytæ (Commentationes Societalis goltingensis, 1780, t. IE, p. 138).
(5) Fanning, Voyage round the World, p. 439.
(6) Verreaux, Observations sur les mœurs d'un grand nombre d'Oiseaux (Revue zoologique de la Société cuviérienne de Guérin-Méneville, 1847, p. 241).
(7) Elliott Coues, op. cit. (Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia, 1872, p. 193).
(8) G. R. Gray, Handlist of Birds, t. WI, p. 99. — Elliott Coues op. cit. (Proceed. of the Acad. of Nat. Scienc. of Philadelphia, 1872, p. 193).
bell (1). Un des champs de reproduction les plus remarquables de ces Manchots se trouve au sud-ouest de Campbell, sur Pile Macquarie (2). Enfin les naturalistes de l'expédition amérieaine les ont rencontrés sur les glaces, vers le 66° degré de latitude $S., près du continent antarctique, et ce fut même par l'inspection des pierres contenues dans l’estomac d’un de ces Oiseaux, qu'ils eurent les premiers indices de l'existence de terres dans ces parages (3).
L’Aptenodytes de Forster (4) et l’Aptenodytes de Pennant (5) ne diffèrent que fort peu l'un de l'autre. Le premier atteint une taille plus élevée que le second, et il est mieux protégé contre le froid, car ses plumes s’étendent sur la majeure partie de la mandibule inférieure, ainsi que sur les tarses et même sur la base des doigts; tandis que chez l’Aptenodytes de Pennant ces parties sont presque entièrement nues. Les bandes jaunes qui occupent les côtés du cou de ce dernier sont plus développées et d’une teinte plus foncée : mais ces variations dans la coloration ne me paraissent avoir que peu d'importance; et lorsque les ornithologistes auront sous les yeux des séries d’individus plus nombreuses que celles que renferment nos musées, je suis persuadé que l’on verra ces variations se multiplier, et qu’à raison des intermédiaires, il deviendra impossible de tracer entre ces deux prétendues espèces une ligne de démarcation qui ne serait pas arbitraire (6). En effet, les différences de cet ordre
(1) M, H, Filhol a trouvé quelques représentants de cette espèce à l’île Campbell, et l’un d’eux, grâce aux soins de ce voyageur, figure aujourd’hui dans les galeries du Muséum.
(2) G. Bennett évalue à 30000 ou 40000 Je nombre des Manchots qu'il vit réunis dans une rookery de eette terre isolée (On the Habits of the king Pinguin, iu Proceedings of the Zoological Society of London, 1834,p, 34).
(3) Cassin, United States eæploring Expedition : Mammalogy and Ornithology, p. 549. — Elliott Coues, op. cit. (Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia, 1872, p. 192).
(4) Aptenodytes Forsteri, G. R. Gray, ou Aptenodytes longirostris, Scopoli, ou Aptenodytes patachonica, Forster (loc. cit.,1780, tab. 2).
(>) The Patagonian Pinguin, Pennant, op. cit. (Philosophical Transuclions, 1768, pl. 5).
(6) M. Elliott Coues, qui a fait une étude comparative et minutieuse des
qui ont été signalées comme constituant des caractères propres à faire distinguer entre eux ces grands Manchots sont moins considérables que celles offertes par des Aptenodytes de Pennant appartenant au Muséum de Paris (1); et lorsque l’on compare entre elles les diverses figures que les auteurs en ont données, on constate aussi l'existence d’autres particularités individuelles très notables (2).
On ne connaît pas assez bien la distribution géographique de ces deux Aptenodytes pour que je puisse entrer ici dans des détails à ce sujet; mais 1] importe de noter qu’ils ne paraissent coexister dans aucune des localités où leur présence a été signalée, et que l’Apténodyte de Pennant, ou Apenodytes longirostris, fréquente trois stations de la portion subtempérée de la zone australe, savoir, les îles Falkland (3), Kerguelen (4),
Aptenodytes appartenant au musée de Institution Smithsonienne, et qui adopte la distinction spécifique proposée par G. R. Gray entre lAptenodytes Forsteri et l'Aptenodytes Pennanti, ajoute cependant que les différences qui existent entre ces Oiseaux n’ont peut-être pas la valeur zoologique qu’on leur attribue communément et pourraient bien dépendre des différences du climat des stations habitées par eux (loc. cit., p. 194).
(1) Le Muséum d'histoire naturelle possède un individu de cette espèce, presque complètement blanc, venant des îles Crozet, et un autre dont le plumage soyeux estentièrement brun. Ce dernier, quoique de taille aussi élevée que les adultes, paraît jeune et ressemble en tout à celui figuré par Latham sous le nom d’Albatros laineux (Latham, op. cit., t. X, p. 194).
(2) Ainsi chez l’Aptenodytes Pennanti, figuré par Sonnerat (pl. 113), les plumes noires de la face inférieure du cou descendent jusque vers le milieu de la poitrine, tandis que chez l'individu représenté par Pennant, cette partie noire s'arrête à la moitié supérieure du cou (op. cit., pl. 5), et que chez un de ceux dont G. R. Gray a donné des figures, elle se prolonge encore moins (Zoology ofthe Voyage of the Eregus and Terror, Birds, pl. 32). Quelques auteurs attribuent ces différences à des erreurs commises par les dessinateurs, mais des fautes de ce genre seraient trop grossières pour être probables. Il est également à noter que l’Aptenodytes Forsteri figuré par Forster (loc. cit., pl. 2) a la tache parotidienne jaune, séparée inférieurement de la bande jaune pectorale par un prolongement noir en forme de collier, tandis que chez les individus figurés par Gray et Sharpe, ce collier manque (Voy. of the TEnEsus and Terror, Birds, pl. 31).
(3) Voyez ci-dessus, page 98.
(4) Gray, Handlist of Birds, part HE, p. 156. — Elliott Coues, op. cit. (Proceedings of the Academy of Natural Sciences 0f Philadelphia, 1872, p.193). —Sharpe, Birds of Kerquelen(Philosophical Transactions, t. CLXVI, p. 259).
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES,. 4 les îles Crozet (1) et l’île Stewart (2); tandis que l’Apténodvyte de Forster, ou Aptenodyles patachonica proprementdit, setrouve plus au sud, à la Nouvelle-Géorgie (3) et sur les terres antaretiques les plus rapprochées du pôle austral (4). En ce moment je n'insisterai pas davantage sur ce sujet, car J'aurai bientôt à y revenir.
Divers Manchots moins grands que les précédents et faciles à distinguer de toutes les autres espèces de la même famille naturelle, ont la tête empanachée. Le voyageur Bougaimville, qui visita les terres magellaniques en 1766, nomma l’un de ces Oiseaux Pingouin sauteur, à raison de la manière dont il avance sur les rochers par sauts et par bonds (5), et Buffon en donna une figure sous le nom de Manchot huppé (6). Les marins anglais les appellent d’une manière générale, des Macarons, à cause des plumes d’un beau jaune dont leur tête est ornée (7); et Forster forma une section particulière de ces Apténodytiens, qu’il appela le groupe des Aptenodytes cristatæ (S). Enfin Viallot établit le genre Ewdyptes pour l’un de
(1) J. Verreaux, Annotations manuscrites de l'ouvrage de G. Gray, intitulé Handlist of Birds, part I, p. 156 (Bibliothèque M. E.), et Revue zoologique, 1847, p. 241. — Sharpe, loc. cit., p. 154. — G. Gray, Loc. cit, p.99.
(2) Elliott Coues, op. cit., p. 193.
(3) Forster, op. cit.
(4) Peale, op. cit. (United States exploring Expedition, p.258 et 335). — Cassin, United States expl. Exped. : Mammalogy and Ornithology, p. 900. — Elliott Coues, op. cit., p. 192.
(5) Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate LA BOuDEUSE, 1765- 67-69, p. 69, édit. in-4°, 1771.
(6) Planches enluminées, n° 984.
(7) L'expression populaire de Macaroni correspond à peu près à l'expression française de petit-maître, et a été appliquée à cet Oiseau à raison des plumes brillantes dont sa tête est ornée. Il paraît qu'aujourd'hui les colons des iles Falkland réservent cette désignation aux Eudyptes chrysolophes, et appellent Pingouins sauteurs, ou Rockhoppers, les Eudyptes chrysocomiens. (Abbott, the Pinguins of the Falkland islands, in Ibis, 1860, t. II, p. 338.)
(8) Forster désigne tous les Manchots à crête sous le nom spécifique d’Aptenodytes chrysocomes. L'individu dont il donne la figure provenait de la Géorgie australe (op. cil., in Commentationes Societatis gottingensis, vol. IL, pl. 1).
42 ALPIH. MILNE EDWARDS.
ces Manchots à panaches, ainsi que pour le Gorfou de Brisson qui est dépourvu de crête, mais qui a également le bec un peu bombé ou crochu au bout (1). Plus récemment, le prince Charles Bonaparte, appliquant à l’ensemble des espèces à aigrettes le nom propre à l’une d'elles, les appela tous « les Chrysocomes ».
Ces Manchots empanachés, de mème que les Apténodytes, sont répartis tout autour du globe, mais ils s’avancent moins loin vers le pôle antarctique, et ils s'étendent davantage vers l'équateur. Ils ont des camps de reproduction à l'ile Saint- Paul (2) et à l'ile Tristan-d’Acunha, située au milieu de l’océan Atlantique, vers le 38° degré de latitude S. (3). Ils se montrent
sur le littoral de la Tasmanie (4) et sur la côte sud de l’Australie (5), ainsi qu'à la Nouvelle-Zélande (6); mais 1ls ne sy reproduisent pas et paraissent y avoir été poussés par le vent ou les flots, car dans cette partie du globe c’est seulement sur les iles situées plus près du pôle qu'ils nichent, principalement à l'ile Campbell et à l'ile Macquarie (7). On en voit aussi parfois au cap de Bonne-Espérance (8) et au
(1) Vieillot ne caractérise ce genre que par la forme du bec, et il y établit deux sections, l’une pour le Manchot des Hottentots, qui est rangé aujourd'hui dans le groupe des Sphénisques proprement dits, et l’autre pour Je Manchot sauteur sus-mentionné, (Voyez L. P. Vieillot, Analyse d’une nouvelle ornithologie élémentaire, Paris, 1816, p. 67.)
(2) Pelzeln, Reise der Fregate Novara, Vôgel, p.140. — Velain, Remarques sur la faune des îles St-Paul et Amsterdam, p.56, et coll. du Muséum de Paris.
(3) Earle, Narrative of a residence in New-Zealand, together with a Journal of a residence in Tristan-d'Acunha (op. cit., 1832, p. 336 et 357).
(4) Musée de l’Institution Smithsonienne. — Elliott Coues, op. cit. (Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia, 1872, p. 203).
(5) Gould, Birds of Australia, t. VIX.
(6) Musée de l'Académie de Philadelphie, — Elliot Coues, op. cit., p. 203.
(7) Le Muséum de Paris possède plusieurs exemplaires de Chrysocomes provenant de l’île Macquarie, et les officiers de l'expédition américaine commandée par le capitaine Wilkes ont rapporté à cette espèce des Oiseaux dont ils avaient observé les rookeries dans la même localité (voy. Wilkes, United States exploring Expedilion, Narrative, t. H, p. 305). M. H. Filhol à rapporté de l'ile Campbell une série nombreuse de ces Eudyptes empanachés,.
(8) Collection du Musée Britannique. — Voy. Sharpe, op. cit. (Philosophical Transactions, t. CLXVIHD).
sud-est de cette terre; ils abondent aux iles Crozet (1), à Kerguelen (2).
Enfin les iles Falkland font aussi partie de leur domaine (3).
Les Endyptes proprement dits (4), ou Manchots ornés, soit de panaches, soit de grandes aigrettes jaunes, présentent entre eux certaines différences, à raison desquelles la plupart des ornithologistes les plus modernes s'accordent à les considérer comme appartenant à plusieurs espèces distinctes. Ils les désignent en conséquence sous autant de noms spécifiques particuliers, et ils les appellent :
Eudyptes chrysocoma (5), Eudyptes saltator (6), Eudyptes nigrivestis (T), Eudyptes pachyrhyncha (8), Eudyptes chrysolopha (9), Eudyptes diademata (10).
(1) J, Verreaux, op. cit. (Revue zoologique, 1847, p. 241).
(2) Sharpe, op. cit. (Philosophical Transactions, t. CLXVIIN),
(3) Jadis ce Manchot était très commun aux îles Falkland, ainsi qu'on peut en juger par les narrations des navigateurs; aujourd'hui il paraît y être plus rare (Sclater, Birds of Falkland islands, in Proceed. of the Zool. Soc., 1861, p.47). Cependant il niche encore dans quelques parties de cet archipel (Abbott, Notes où the Birds of the Falkland islands (Ibis, 1861, t. IT, p. 163), — Lecomte, Proceed. of the Zool. Soc., 1868, p. 278. |
(4) J'insiste sur le sens restreint dans lequel j'emploie ici le mot Eudyptes, parce que plusieurs ornithologistes appliquent ce nom non seulement aux Manchots empanachés, dont le prince Charles Bonaparte a composé son genre Chrysocoma, mais aussi à plusieurs espèces dont les plumes frontales ou sourcilières ne sont guère plus longues que celles de l’occiput, ou dont la tête est même complètement alophienne : par exemple le Pygoscelis papua et le Dasyrhamphus Adelie.
(5) Forster, Historia Aptenodytæ (op. cit., pls4),
(6) Le Manchot huppé de Sibérie, Buffon (Planches enluminées, pl, 984), — Chrysocoma saltator, Stephens, OISEAUX, dans General Zoology de Shaw, 1826, t. XIE, p. 58, pl. 8.
(7) Gould, On two new Species of crested Pinguins (Proceedings of the Zoological Society of London, 1860, p. 118).
(8) Gray, Zoology of the Voyage of ErEBUS and Terror, Birds, 1846, Rudi7s
(9) Brandt, Note sur une nouvelle espèce du genre CAtarACTES de Brisson (Bulletin de l'Acad. sciences de Saint-Pétersbourg, 1837, t. II, p. 914).
(10) Gould, Loc. cit., p. 119.
Lorsqu'on veut étudier d’une manière approfondie la dis tribution géographique de ces Oiseaux et tirer de cette étude des conséquences d’un intérêt général, il est tout d’abord nécessaire d'examiner quelle peut être en réalité la valeur de ces distinctions nominatives. Il faut chercher si les caractères sur lesquels on les fonde indiquent l'existence d'autant d’espèces primordiales, ou correspondent seulement à des variétés locales ou races issues probablement d’une souche commune. Je ne pourrai discuter cette question sans entrer dans beaucoup de détails essentiellement zoologiques qui, au premier abord, vont peut-être sembler déplacés 1e1 (1).
Forster, à qui l’on doit la première monographie de la famille des Manchots, désigne sous le nom d’Aptenodytes chrysocomes Lous les Apténodytiens dont la tête est ornée de longues plumes jaunes. Mais dans la description détaillée qu’il donne, il fait remarquer que, chez les uns, les panaches soureiliers ainsi colorés se rejoignent au milieu du front, tandis que chez d’autres ces ornements sont séparés dès leur origine (2).
(1) Il existe dans cette partie de la nomenclature ornithologique une grande confusion, et, lorsque je commençai l'étude de la distribution géographique des animaux pour répondre aux questions posées par l’Académie, je n'avais pas à ma disposition tous les matériaux de travail que j'ai aujourd’hui. Il me manquait un grand nombre de pièces nécessaires pour fixer mon opinion sur la valeur des distinctions spécifiques établies parmi les Manchots, et, en ce qui concerne les Eudyptes, j'ai dû me borner à certaines considérations d’ensemble. Mais depuis cette époque, grâce aux collections formées à l’île St-Paul, à l’île Campbell et à la Nouvelle-Zélande, par les naturalistes français attachés aux expéditions astronomiques, grâce aux publications récentes faites sur la faune avienne de Kerguelen, j'ai pu traiter plus complètement ce sujet. Les remarques de M. Sharpe sur la classification des Manchots ont jeté beaucoup de lumières sur plusieurs questions obscures, et ce sont ces circonstances qui m'ont permis de remplir la lacune qui existait dans mon premier travail, et toute cette partie relative aux Eudyptes a été ajoutée au mémoire manuscrit déposé dans les archives de l'Académie en 1873.
(2) « Crista atra nitens, occupans frontem et supercilia usque ad aures (sed non pileum), ex pennis angustissimis, lare pennatis, atrontentibus, subereclis; alia sulphurea (in aliisindividuis in fronte unita, in alis divisa) supercilia cingens, usque ad aures decurrens, deflexæa, e pennis longioribus, angustissimis flava-sulphureis nitentibus, apicibus hinc inde atris. » (Forster, loc. cit., p.156.)
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 45 Cette différence dans la disposition des aigrettes (1) constitue le principal caractère employé plus récemment par Brandt pour motiver l'établissement des deux espèces de ces Manchots empanachés. Il conserva le nom de chrysocomus à l'espèce à front noir, et donna celui de chrysolophus à celle dont la région frontale est jaune comme les bandes et les panaches sus-oculaires (2). Lorsque l’on compare deux de ces Oiseaux, ils semblent faciles à distinguer; cependant la plupart des auteurs qui ont écrit récemment sur ce sujet paraissent ne pas avoir connu le véritable chrysolophe de Brandt, et, ainsi que l’a fait remarquer M. Sharpe (3), presque tous l'ont désigné sous le nom de chrysocoma ou de diademala. Le plus ordinairement ils ont donné le nom de chrysocoma au Manchot sauteur, bien que celui-ci présente toutes les particularités caractéristiques du chrysolophe de Brandt. Ilen est résulté une confusion extrême dans la nomenclature de ces Manchots. Le même Oiseau porte, suivant les auteurs, tantôt le nom de ckrysocome, tantôt celui de chrysolophe (4). L’incertitude des déterminations est devenue encore plus grande lorsque, tenant compte des particularités de détails dans la forme du bec et dans la coloration du plumage, plusieurs ornithologistes ont
(1) Voyez fig. 1 et fig. 4. .
(2) Je reproduis ici la diagnose que Brandt donne de ces deux espèces de Manchots à aigrettes. — « CATARACTES CHRYSOLOPHUS, Brandt: Crista in media fronte incipiens, maxima ex parte e pennis vilellinis composita; color niger in qula t'iangularis ; tectricum caudæ superiorum mediæ albido-flavicantes. -— CATARACTES CHRISOCOMUS, Forster : Crista intus nigra extrinsecus Sulphurea, angusle in rostri basi incipiens, postice dependens; color nigra in quia truncatus, lectrices caudæ superiores omnes dorso concolores. » (Brandt, op. cit., p. 315.)
(3) Sharpe, Birds of Kerguelen (op. cit., p. 159).
(4) Ainsi, les Manchots appelés par M. Schlegel Spheniscus chrysolophus, appartiennent au groupe des Chrysocomes proprement dits, car ils ont le front noir (Schlegel, op. cit., Urinatores, p. 7). Récemment, M. Oustalet a adopté les déterminations spécifiques du savant directeur du musée d'histoire naturelle de Leyde, et il a désigné les Manchots des îles Saint-Paul et Amsterdam sous le nom d'Eudyptes chrysolopha, tandis qu’ils constituent seulement une variété ou race particulière de l’'Eudyptes chrysocoma, comme l'avait pensé M. Pelzeln.
(Oustalet, Sur différents Oiseaux de l'ile Saint-Paul, dans Bulletin de la Société philomatique de Paris pour 1875, t. XI, p.74.)
cru devoir multiplier davantage les distinctions réputées spécifiques. Tout cela a rendu fort difficile l’utilisation des renseignements que les différents auteurs nous ournissent sur le mode de distribution géographique des Eudyptes. Aussi suis-je obligé non seulement d'entrer dans beaucoup de détails descriptifs, mais encore d'éviter autant que possible emploi des dénominations dont je viens de parler.
Tous les Ewdyptes proprement dits me paraissent se rapporter à l’une ou à l’autre des deux espèces distinguées par Brandt, savoir : lEudyptes chrysocoma et lEudyptes chrysolopha. Mais les représentants de ces deux types présentent, sous le rapport de la taille, du mode de coloration des plumes de la tête et du cou, de la longueur des aigrettes et de la forme du bec, de nombreuses différences d’une importance secondaire. Ces particularités, qui paraissent être parfois individuelles, peuvent être aussi prédominantes ou même constantes, et caractériser des races locales, dont le mode de distribution oéographique n’est pas sans intérêt à connaitre.
Les EUDYPTES CHRYSOCOMES, ou Eudyptes à front noir (fig. 4), ont été figurés d’une manière très reconnaissable par plusieurs naturalistes du siècle dernier. Ainsi le Manchot représenté par Forster sous le nom d’Aptenodytes chrysocoma (1) appartient à cette catégorie, mais 1] présente dans la disposition de ses couleurs des particularités qui ne se remarquent pas d’ordinaire chez les Manchots du groupe dont il fait partie, et l'Eudyptes dont Buffon, vers la même époque, donna une figure sous le nom de Manchot huppé de la Sibérie, est un meilleur exemple à citer comme type des Chrysocomes proprement dits (2). Le grand naturaliste que je viens de citer ayant reconnu ultérieurement que l'habitat mdiqué d’abord par lui ne pouvait être véritable, changea la désignation de cette espèce, et il Pappela simplement le Manchot huppé (3), tout en y rapportant les Eudyptes des îles Malouines ou
(1) Forster, Historia Aplenodylæ (op. cit., pl. 1). (2) Voyez les Planches enluminées de Buffon, n° 984. (3) Buffon, Histoire des Oiseaux, t. IX.
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 47 Falkland, désignés par Bougainville et par d’autres voyageurs sous le nom de Manchots sauteurs (1).
Chez cet Eudyptes, de mème que chez certains Manchots chrysocomes observés par Forster, la poitrine est d’un blanc immaculé, disposition qui est ordinaire chez toutes les autres espèces à panaches; mais chez Pindividu figuré par Forster sous le nom d’Aprenodytes chrysocoma, 1 en est autrement : on remarque vers le milieu de la poitrine de grandes taches noires irrégulières, et 1lest également à noter que les panaches céphaliques sont beaucoup moins fournis que chez le Manchot huppé de Buffon.
Le même Chrysocome maculé a été ensuite figuré dans ouvrage de Shaw et Miller sous le nom de Pinguinaria cirrata (2), puis représenté de nouveau par le premier de ces auteurs sous le nom de crested Pinquin (3). Mais toutes ces images paraissent avoir été faites d’après le mème individu. Or, il résulte de quelques détails donnés par Forster que cet Oiseau provenait de la Nouvelle-Géorgie du Sud, petite terre située à une distance considérable des îles Falkland vers le sudest (4), et dans la description que ce naturaliste trace d'une manière générale de ses Aptenodytes chrysocomes, il a eu som
(1) Bougamville, op. cit., p. 69.
(2) Dans cet ouvrage iconographique, dont les gravures sont dues à Miller et le texte à Shaw, ce dernier naturaliste appelle ce Manchot le Pinguinaria cirrala, tandis que la planche correspondante porte comme légende Aptenodytes cristata. Shaw ajoute que les matelots l’appellent le Pingouin sauteur, et qu'il habite principalement le voisinage des iles Falkland, mais qu'il se trouve aussi à la Nouvelle-Hollande et sur diverses îles de l’océan Pacifique austral. (Cimelia physica. Figures of rare and curious Quadrupedes, Birds, engraved and coloured from the specimens themselves by J. H. Miller, with Descriptions by G. Shaw, in-folio, 1796, pl. 99.)
(3) La figure donnée par Shaw dans ses Mélanges est une réduction de la précédente, et l’auteur cite en synonymie le Manchot huppé des Planches enluminées de Buffon. Mais il ne dit rien de précis au sujet de lhabitat de cet oiseau. (Shaw et Nodder, Vivarium nature, or the Naturalist's Miscellany, 1880, t. XI, pl. 437.)
(4) En effet Forster nous dit que la figure peinte par Miller a été faite d’après un individu provenant de cette île de l’archipel américain antaretique (0p. ct, p. 156).
de noter que parmi ces Oiseaux les uns ont la poitrine blanche, les autres la poitrine maculée de noir (1); par conséquent, ce mélanisme partiel ne peut être attribué à une erreur du peintre, et il faut en conclure qu’à la Géorgie australe 1l existe une variété, soit individuelle, soit locale, qui n’a été rencontrée ni aux iles Falkland, ni ailleurs. Ge fait, s’il étaitisolé, n'aurait à mes yeux aucune importance, mais 1l me paraît mériter d’être noté, car nous allons voir que les Chrysocomes présentent, suivant les stations qu'ils habitent, plusieurs autres particularités dont l'étude ne manque pas d'intérêt, même lorsqu'elles ne sont qu'individuelles. Des modifications de cet ordre, par cela seul qu’elles surviennent chez des individus nés de parents similaires, ayant toujours vécu dans un même lieu et placés dans des conditions qui paraissent être identiques, pourraient, suivant toutes probabilités, se généraliser dans certaines stations, et amener ainsi la formation d’une race distincte de celles qui existent ailleurs.
La même espèce d’Eudyptes est représentée à Saint-Paul et à Amsterdam par un Manchot qui ressemble davantage au Manchot huppé de Buffon et qui se faitremarquer par le grand développement des panaches dont sa tête est armée. M. Pelzeln, qui visita Saint-Paul en 1857, en a donné de bonnes figures et l’a appelé Eudyptes chrysocoma (2); mais la plupart des autres ornithologistes l’ont rapporté par erreur à lEudyptes chrysolopha, et, pour faire cesser la confusion résultant de cette fausse détermination, M. Sharpe a jugé préférable d'y appliquer le nom de saltator, employé jadis par Shaw, puis par quelques auteurs, pour désigner le Manchot huppé de Buffon.
Ces Oiseaux nichent sur File d'Amsterdam ainsi que sur l'ile Saint-Paul. Is s’y établissent en nombre immense pour couver et pour élever leurspetits, el ils y restent pendant l’épo-
(4) Voici comment Forster s'exprime à ce sujet : « Corpus totum supra cœruleonigrum, sublus albo-sericeum. In quibusdam individuis in peclore macula nigro-fusca informis. » (Op. cit., p. 137.)
(2) Pelzeln, Novara Expedilion, Zoologischer Theil, Bd. 1, Fogel, p. 140, pl. 9.
que de la mue, qui commence en décembre (1). Mais pendant les cinq mois d'hiver compris entre mars et juillet, ils abandonnent complètement ces terres et ne se montrent même pas au large, etles pêcheurs de Baleines et de Phoques, qui visitent fréquemment ces parages, pensent que pendant cette saison ils restent constamment à la mer. Plus loin, vers le sud, la même variété niche aussi à l'ile Kerguelen (2) et aux Crozet (3).
Ces Chrysocomes (ou une autre variété de la même espèce, qui n’en diffère pas notablement) sont parfois jetés par les tempêtes non seulement sur le littoral du cap de Bonne-Espérance, ainsi que je l'ai dit précédemment (4), mais aussi sur la côte sud de l'Australie et sur la partie adjacente de la Tasmanie, mais n’y résident pas (5).
Les Eudyptes qui habitent en nombre considérable l'ile Campbell, et qui ont été observés par M. H. Filhol, sont aussi des Manchots à front noir, comme ceux de Saint-Paul et de Kerguelen, mais leurs panaches temporaux sont moins fournis, moins longs et retombent à peine en arrière de la tête; enfin leurs joues sont d’une nuance plus foncée. Cependant il est impossible de les séparer spécifiquement des précédents, et ils ne constituent qu’une race ou variété locale particulière; les uns et les autres sont des Eudyptes chrysocoma (6).
Certains Manchots empanachés et à frontnoir qui se trouvent dans les îles situées sous le méridien de la Nouvelle-Zélande, notamment Stewart (7), quise montrent parfois sur cette dernière terre et qui habitent aussi les îles Falkland, se font re-
(4) Velain, Remarques générales au sujet de la faune des îles Saint-Paul et Amsterdam, 1878, thèse présentée à la Faculté des sciences de Paris, p. 61. Ce naturaliste a donné beaucoup de détails intéressants sur ces Manchots.
(2) Sharpe, op. cit.(Philosophical Transactions, t. CLXVI, p. 160).
(3) J. Verreaux, 0p. cit. (Revue de zoologie, 1847, p. 242).
(4) Voyez ci-dessus, page 42.
(5) Gould, Birds of Australia, t. VII, pl. 83.
(6) M. Hutton a cependant cru devoir les considérer comme appartenant à une espèce distincte, et il leur a donné le nom d'Eudyptes Fülholi (Proceedings of the Linnean Society of New South Wales, t. IV, p. 334),
(7) Voyez fig. 5; d'après un individu appartenant au Muséum d'histoire naturelle et rapporté de l'ile Stewart par M. H. Filhol,