IV. — PROGLOTTIS
Faire la description des segments, à commencer par les premiers et en continuant jusqu'aux derniers, C’est faire l’embryogénie de ces vers. On découvre, en effet, tout le développement d’un coup d'œil.
Les premiers segments ne sont que la continuation directe du Scolex; la peau est commune, les cordons longitudinaux traversent tout le corps dans la longueur, et aucun organe particulier n’est encore visible.
Le premier phénomène que l’on découvre quand une ligne de démarcation apparaît entre les segments, c’est la formation de cellules assez grandes qui remplissent presque tout l'intérieur. Ces cellules sont remphes d'un liquide limpide et apparaissent facilement à la plus légère pression.
Ces cellules se groupent ensuite avec plus ou moins d'ordre, et vers le milieu du segment, on voit apparaître un conduit transparent, qui se dirige de dehors en dedans et qui arrive sur la ligne médiane, se courbe brusquement et se dirige vers la partie postérieure du segment. C’est ce que l’on distingue très-bien chez divers Cestoïdes que j'ai représentés.
Presqu’'en même temps, on voit le fond du segment perdre un peu de sa transparence; de petits corps sous forme de boyaux ou de cœcums se forment, se pelotonnent et se recouvrent à la fin irrégulièrement; ils semblent tapisser le fond du segment.
Le premier organe dont je viens de parler, le conduit replié au milieu du corps, c’est le vagin, et le corps à cœcums, c’est l'ovaire ou plutôt le germiducte.
Ces organes, d’abord séparés, marchent à la rencontre l’un de l’autre; puis ils se touchent, se confondent et enfin constituent un seul et même appareil.
De bonne heure, on voit le fond du vagin s’enfler légèrement pour devenir la vésicule copulative.
On commence à apercevoir l'ouverture de l'appareil sexuel.
A la hauteur de cette ouverture, on découvre une poche assez grande;
elle est placée au-dessus ou au-dessous de la première portion du vagin : c’est la poche du penis. Au bout de cette poche, on voit se former comme une espèce de nuage : des contours d’abord vagues se dessinent, un cordon apparaît, et le testicule est formé. L’organe mâle s’étend ensuite en longueur, forme de nombreuses circonvolutions et se loge en avant vers le milieu du corps. Cet organe aboutit au fond de la poche du penis.
Pendant ce temps, un cordon analogue, la continuation du précédent, a paru au milieu de cette poche; ses anses se multiplient aussi, la poche s'ouvre et le penis apparaît.
Au-dessus de l'ouverture du penis s’est formée une seconde ouverture, le vagin; cette partie du corps, en se retirant en dedans, forme une sorte de cloaque, et on peut dire alors que les organes générateurs s'ouvrent au dehors par une seule et unique ouverture.
Outre l'ovaire, il se forme encore sur le côté du corps un autre organe de l'appareil sexuel femelle : c’est celui qui produit le vitellus. On ne peut le reconnaître que quand il est plein; les parois sont si transparentes qu'on ne les voit pas à l’état de vacuité.
Quand les œufs sont formés par le secours des deux glandes femelles et fécondés sur leur passage au-devant de la vésicule copulative, c’est seulement alors qu’apparaît la matrice. Cet organe de dépôt ne se forme que par extension de l’oviducte; on voit distinctement, chez quelques-uns de ces vers, ce bout terminé par une vésicule; on y voit d'abord pénétrer un, deux, quatre, dix œufs, et ce nombre augmentant toujours, les parois se dilatent, forment même des prolongements cœcaux dans l’interstice des différents organes, et par le nombre d'œufs qui s'accumulent toujours, cette simple poche finit par envahir toute la cavité du corps et par le distendre comme une outre; la tension de la peau est si grande qu’au premier contact de l’eau, les parois crèvent et les œufs se disséminent, ainsi que j'ai déjà eu l’occasion de le dire.
Un organe qui apparaît en dernier lieu et sur la nature duquel on semble avoir été peu d'accord, ce sont des cryptes qui se forment sur toute la longueur du Proglottis; ils sont opaques quand ils sont pleins, et on les a souvent confondus avec l'ovaire. Ce sont les cryptes cutanés. Ils n'appa-
raissent que quand le ver est sur le point de devenir libre, qu'il se répand au dehors et que la surface a besoin d’être préservée de l’action de l’eau.
Dans quelques Proglottis adultes, ce sont ces cryptes et le cordon testiculaire au milieu du corps qui, de tous les organes, restent seuls bien distincts pour l'observateur.
Le Proglottis, en se détachant de la communauté, est pourvu de tous ses organes, mais cependant il continue encore à se développer; il change même complétement de forme; les angles du segment s’effacent, tout le corps s’arrondit et les mouvements deviennent beaucoup plus étendus. J'ai vu des Proglottis non-seulement continuer à s’accroître, mais devenir aussi grands que tout le Strobila. C’est pour avoir méconnu cette particularité que plus d’un Cestoïde à cet âge a été pris pour un Trématode ou pour un Cestoïde sans segments.
Depuis longtemps, on avait remarqué que les cucurbitains, c’est-à-dire les Proglottis, ne s'adaptent pas exactement au dernier segment du Cestoïde, dont ils sont censés provenir, et que l’on n’aperçoit pas de cicatrice, ni sur l’un ni sur l’autre. Si on ne pouvait pas facilement se rendre compte de ce phénomène par l'ancienne interprétation, au moins en les considérant comme polyzoïques, cela devient tout naturel, et tous les faits perdent leur caractère insolite.
On voit quelquefois un ou plusieurs segments prendre une forme irrégulière et ne ressembler aucunement à un ver adulte; ces segments deviennent durs, des rugosités se montrent à la surface, et la peau perd complétement sa contractilité. J'ai vu ce phénomène se produire dans quelques espèces, sans pouvoir apprécier dans quelle circonstance. Est-ce l'effet d’une blessure ou est-ce parce que les segments n'ont pu se détacher librement par des causes qui nous échappent? Toujours est-il que j'avais pris, dans quelques espèces, ces formes irrégulières pour l’état normal. PI. V, les fig. 9 et 10 représentent ce singulier état.
Souvent on voit les segments devenir noirs ou verts par leur contact avec la lumière; nous avons déjà vu que c’est le résultat des œufs qui se colorent.
Si ces vers portaient à la fin de leur développement quelques organes nouveaux, propres à la forme adulte, on n'aurait jamais hésité à les regarder comme adultes pendant l’époque de leur indépendance; on n'a pu croire qu'une gaine vivante devait être considérée autrement que comme une partie d'animal. Toutefois, cela n’est pas logique! Cette dernière phase de leur existence est la moins importante comme individu, mais elle est, au contraire, la plus essentielle pour l'espèce ou pour l'harmonie de la nature.
Contrairement à ce que nous voyons en général, voici un animal qui se simplifie avec l'âge. Nous en avons déjà plusieurs exemples. Dans la reproduction, le principe qui prime tous les autres, c'est que l'intérèt de l'individu n’est rien en comparaison de celui de l'espèce. Si l'espèce est assurée, la nature ne s'inquiète plus de la forme de l'animal; il est pour ainsi dire abandonné à lui-même. La nature accorde à certains oiseaux un beau plumage pour l’époque des amours; les espèces sont en général pourvues alors de leurs plus riches attributs : les sexes doivent se plaire; mais quand la conservation de l'espèce est assurée, que les sexes ne doivent plus se rechercher, que l'animal doit servir seulement de päture pour accomplir la propagation de sa race, tous ces soins deviennent inutiles, et des organes extérieurs pourraient mème créer un obstacle à la reproduction. Ces vers ne doivent pas se soustraire à la poursuite de ceux que lon peut appeler leurs ennemis; au contraire, la nature veut qu’ils se laissent manger sans offrir aucune résistance et sans chercher à se cacher. C’est cette forme de sac qui assure le plus efficacement la conservation de leur espèce. Le but principal est de mettre le produit de l’un et de l’autre sexe à même d'accomplir sa mission, et ce but rempli, l'animal est négligé. C’est ainsi que nous comprenons la singulière existence du mäle des Tremoctopus et de plusieurs autres animaux inférieurs. L'animal consiste, à la rigueur, dans une gaîne qui entoure un organe mâle et un organe femelle, il n’est vraiment que l’étui de son appareil sexuel.