QUATRIÈME PARTIE
LES CESTOÏDES SONT-ILS MONO- OU POLYZOÏQUES ? QUELLES SONT LES AFFINITÉS QUI EXISTENT ENTRE EUX ET LES TRÉMATODES ?
Les Cestoïdes sont-ils des animaux simples ou composés, sont-ils monoou polyzoïques, et le segment ou cucurbitain qui se détache, est-ce une partie de l’animal, ou bien est-ce l’animal adulte dans sa dernière phase de développement ?
Le ver adulte et complet est représenté pour moi par chaque anneau ou segment libre qui se détache.
Cette question, quoique de pure interprétation, présente cependant un haut intérêt scientifique : sans elle il n’est pas possible de bien comprendre les affinités naturelles qui lient ces vers aux groupes voisins; aussi allons-nous consacrer ce chapitre à sa solution.
Si nous faisons la récapitulation des opinions exprimées par les helminthologistes les plus distingués, ou par ceux qui, comme MM. Baer, De Blainville ou R. Owen, ont eu l’occasion d'émettre leur avis à ce sujet, nous les voyons presque tous se prononcer en faveur de la nature monozoïque.
Toutefois, parmi les anciens, il est curieux de voir Vallisnieri, Nicolas Andry et le célèbre hollandais Ruysch, regarder les Cestoïdes comme des vers composés, et il n’est pas moins curieux de voir que ces naturalistes aient signalé, dès le commencement du siècle dernier, la présence d’œufs dans le corps des cucurbitains.
Le célèbre Meckel se demande si les Ténias ne sont pas un passage des Polypes composés aux Polypes simples! Chaque articulation ne représente-t-elle pas un individu, et toutes ensemble ne sont-elles pas les organes partiels d’un ensemble commun, dit-il 1?
1 Meckel, Anat. comp., t. I, p. 119.
Nous ne voulons pas, sans doute, revenir aux idées de Vallisnieri sur la nature polyzoïque des Ténias, disait M. Du Jardin, il y a quelques années, dans un de ses beaux mémoires sur l’helminthologie 1, mais nous devons reconnaître, ajoutait-il, que dans chaque segment d’un Ténia, il y a un centre de vitalité qui peut suflire au développement de ce segment et à sa nutrition. Ainsi le Ténia est, pour M. Du Jardin, un animal simple, formé de plusieurs segments analogues aux anneaux des animaux annelés. Comment se fait-il donc que M. Du Jardin propose le nom de Proglottis pour des segments détachés qu’il soupçonne provenir des Ténias? Un passage de sa préface donne peut-être l'explication de cette différence d'opinion exprimée dans le même livre, page 11, ou bien M. Du Jardin veut-il assigner à un seul animal différentes places et le désigner sous des noms différents? C’est ce que je ne pense pas.
L'Allemagne, qui possède un si grand nombre d’helminthologistes distingués, ne compte que des partisans de l'opinion contraire à la mienne; Rudolphi, Creplin, Mehlis, Miescher, Diesing et Von Siebold se prononcent tous dans le même sens : Mit Ausnahme des Caryophylleus wiederholen sich die männlichen und weiblichen Geschlechtsorgane in den Bandwürmern unzählige Male hinter einander , und befinden sich dabei in einem und denselben Individuum auf sehr verschiedenen Stufen der Entwickelung, dit M. Von Siebold, dans son Anatomie comparée qu'il a publiée récemment avec M. Stannius.
M. E. Blanchard, dans le magnifique travail qu'il vient de publier sur l'anatomie des vers en général, dit, en parlant de Lamarck, qui, selon lui, pensait qu'un Ténia pouvait être l'assemblage d’un grand nombre d'individus : « Cette opinion n’est cependant pas fondée ; car ces Cestoïdes sont pourvus d’une tête dans laquelle se trouve logée la partie centrale du système nerveux, et ordinairement des organes de succion. Les anneaux du corps sont seulement comparables à ce qui existe chez les Annélides. »
Ainsi, en France, les deux naturalistes qui se sont le plus particulièrement occupés de ces animaux, se prononcent, comme les naturalistes allemands, contre la nature polyzoïque des Ténias.
1 Loc. cit., AS45.
Parmi les auteurs modernes, les deux derniers, dont nous citerons l'opinion, sont de puissants défenseurs de la nature polyzoïque de ces vers : ce sont MM. Eschricht et Steenstrup, deux naturalistes danois fort distingués. Chaque segment, dit M. Eschricht, dans son beau mémoire sur le Botriocéphale de l'homme, est un animal complet qui correspond aux Distomes parmi les Trématodes : Die Botriocephalen sind zusamengesetzten Trematoden .
M. Steenstrup cite à l'appui de sa manière de voir le développement des Méduses à l'état de Strobila, puis il ajoute : Sicher ist der Bandwurm nicht ein einziger Individuum, sondern mehrere ?,
Depuis 1847, j'ai exprimé mon opinion sur ce sujet, et toutes les recherches que j'ai entreprises depuis n’ont fait que la corroborer, c’està-dire que les segments des Ténias et des Bothriocéphales sont des animaux complets, correspondant aux Trématodes adultes.
Des observations fort curieuses faites dans ces derniers temps s’accordent parfaitement avec les phénomènes dont il est question ici; et M. Steenstrup a rendu un grand service à la science en généralisant le fait si remarquable et connu depuis longtemps, de la reproduction des Salpa. Je ne crois pas toutefois que ce phénomène ait reçu sa véritable interprétation du savant naturaliste de Copenhague; mais cet auteur a, en tout cas, le grand mérite d’avoir reconnu une parenté entre divers faits qui formaient, avant lui, autant de problèmes particuliers.
Voyons quels sont les arguments des partisans de la nature monozoïque de ces vers. J'avoue que je trouve partout de bien faibles raisons en faveur de cette interprétation. Le sentiment ou le préjugé semble l'avoir emporté sur une analyse saine et comparative des faits.
M. Blanchard, que je cite de préférence, parce qu'il a fait le plus beau travail sur l’anatomie de ces animaux et qu’il est en même temps le dernier qui ait exprimé son opinion sur cette question, s'appuie, ainsi que je viens de le dire, sur cette considération, que les Cestoïdes sont
1 Nov. acta Acad. nat. eur, vol. XIX, 1841.
2 [eber den Generationswechsel. 1849.
pourvus d’une tête dans laquelle est logée la partie centrale du système nerveux et ordinairement des organes de succion, mais cet argument n’a qu'une très-faible importance à mes yeux; la portion appelée tête sert à lixer ces animaux aux parois intestinales et à sucer peut-être une partie de la nourriture, comme le pédicule sert à attacher les Strobila des Méduses à l’un ou l’autre corps solide; c’est le point d'appui et le point de départ du développement. Dans les Campanulaires et d’autres Polypes, on voit de même la tête correspondre aux racines qui servent à fixer la colonie au sol. Le Monostomum mutabile a une tête bien mieux caractérisée, et cependant ce ver donne naissance à un animal d’une forme différente qui jouit comme lui d’une vie indépendante. L’embryon qui provient de l'œuf peut, du reste, fort bien avoir une tête, tandis que celui qui naït d’un bourgeon peut en être dépourvu, quand ils sont destinés à vivre dans des milieux et dans des circonstances différentes, sous leur première et dernière forme.
Ainsi, en accordant même une tête à ces vers, Je ne vois pas qu'ils appartiendraient par là plutôt aux animaux monozoïques. Comme nous le verrons plus loin, les Annélides qui produisent des gemmes sont pourvus d’une tête véritable et n’en sont pas moins des vers agrégés.
Quant au système nerveux et aux organes de succion que lon trouve dans cette tête, je ne vois pas que leur présence ou leur absence ait non plus un grand poids dans cette question. Ne voyons-nous pas un cenre nerveux dans la première génération des Annélides gemmipares, des erganes de sens et même une bouche, quand les jeunes formés par gemme offrent en arrière encore tous les appareils continus avec ceux de leur mère? Serait-ce moins un animal distinct, si lun ou l’autre de ces organes manquait? Je ne le pense pas. Ces vers adultes ne devant servir que de gaines pour la distribution de la semence, les rapports avec le monde extérieur sont devenus inutiles comme les organes de sens et le système nerveux. C’est pourquoi je doute de l'exactitude de l'observation, d’après laquelle des filets nerveux, provenant des ganglions antérieurs, s'étendraient à travers tous les segments du ver composé.
Dans les Campanulaires, les animaux de la phase médusaire ont un Tome XXV. 15
système nerveux très-distinct, tandis que ceux de la phase précédente n’en ont pas. C’est donc l'inverse de ce que nous voyons ici. Aussi, à l’état adulte, ceux-là ont le rôle le plus important à jouer, ou du moins le plus varié. Le Scolex des Cestoïdes doit choisir le lieu où il veut se fixer; le Scolex des Campanulaires, au contraire, se développe là où l'œuf est déposé. Le Proglottis des Cestoïdes a rempli son rôle, en se détachant et en disséminant aveuglément la progéniture , tandis que le Proglottis des Campanulaires commence seulement son rôle en devenant Méduse. La présence d’un système nerveux ne prouve donc rien dans le cas qui nous occupe.
Mais revenons aux Annélides, car ce sont surtout ces vers qui semblent fournir des arguments en faveur de l'opinion que je combats. Les segments des Cestoides sont pour eux analogues aux Zoonites des Annélides. Eh bien, ce sont aussi les Annélides que j'invoquerai. Les Cestoïdes, arrivés à un certain àge, repoussent des segments qu'anciennement on nommait cucumérins; on pensait généralement que c'était une portion du ver qui se détachait et qui allait se perdre avec les fèces. Y a-t-il des Annélides qui présentent le même phénomène? Je l'ai déjà dit : les Naïs, les Myrianida , les Filigrana poussent, de la même manière, des segments de la partie postérieure du corps, et ce sont ces segments libres qui correspondent aux cucumérins. Or, les considère-t-on comme des fragments de lAnnélide? Non; tout le monde les a toujours regardés comme de nouveaux individus, comme des jeunes provenant des premiers. Quelle différence trouve-t-on chez ces Annélides entre ces deux sortes d'individus ? C’est que les derniers ont un appareil sexuel complet et que les autres sont agames ; je crois que c’est M. Milne Edwards qui nous a appris le premier ce curieux phénomène! Et les Cestoïdes présentent-ils aussi des différences? Il y a d’abord, comme dans les Annélides cités plus haut, un appareil sexuel complet dans les segments détachés, les cucumérins, tandis que le ver dont ils proviennent est aussi agame ; mais, de plus, le cucumérin ayant une autre destination, à aussi une forme différente de celui dont il provient, puisqu'il doit sucer, dans les parois intestinales, la nourriture qui sert au développement de toute la famille. Ces Annélides gemmi-
pares sont done conformes aux Cestoïdes, quant à leur double mode de reproduction et à la succession des deux générations, dont lune est agame et l’autre sexuée.
Ce n’est donc pas avec les Zoonites des Annélides que l'on doit comparer les cucumérins des Cestoïdes, mais bien avec les vers qui naissent en arrière du corps de plusieurs d’entre eux et qui se détachent spontanément à l'époque de leur maturité.
Nous trouvons ainsi dans les Annélides même un développement tout analogue et qui a toujours été interprété de la même manière. L’Annélide agame correspond parfaitement au Scolex des Cestoïdes.
Cherchons d’autres points de comparaison : comparons le développement des Méduses avec celui qui nous occupe ici.
La jeune Méduse, au sortir de l'œuf, est couverte de cils vibrauls et nage comme un Infusoire; plus tard des appendices se développent sous forme de bras, et des bourgeons apparaissent à la surface du corps, comme il en apparaît à la partie postérieure des Scolex. Je laisserai de côté la question de savoir si la première forme se flétrit ou non. La jeune Méduse, qui ressemble aux Hydres, se fractionne ensuite; des stries transverses se montrent sur la longueur du corps; des segments ou anneaux apparaissent, et ceux-ci vont se détacher successivement, montrant dans leurs flancs un appareil sexuel complet, dont leurs aînés ne portaient pas de traces. La Méduse, sous cette dernière forme, représente les Proglottis des Cestoïdes ; les segments réunis avec le pédicule qui fixe l’animal correspond au Strobila, et le pédicule lui-même représente le Scolex ou la tête du Ténioïde. Nous avons donc exactement les mêmes phases de développement, et même la première, si, comme il est probable, le cœnure cérébral est une colonie produite par un bourgeon ou gemme.
Quelle que soit la ressemblance que nous venons de reconnaître entre le développement des Cestoïdes et des Méduses, cette ressemblance sera peut-être plus frappante encore si nous comparons les Cestoïdes avec les Trématodes dont on a étudié l’évolution.
M. Th. Von Siebold nous a dévoilé le premier les phénomènes si curieux de l’évolution du Monostomum mutabile. Dans Yintérieur de ce ver, il se
forme, comme on sait, un autre ver d’une forme complétement différente el que l’on a pris généralement pour son parasite. Si l'on compare ce Monostomum avec FAmphisteme de Le Blond, ou plutôt avec le Scolex des Tétrarhynques, on trouvera à peu près les mêmes dispositions, et qui plus est, le ver intérieur est regardé dans l’un et dans l’autre cas comme parasite.
Pendant assez longtemps, j'ai pensé que le Tétrarhynque se forme dans l'intérieur de sa gaïîne vivante par voie de génération gemmipare, que c’est un bourgeon qui a poussé à l'intérieur, comme il s'en forme ailleurs à l'extérieur. Les observations de ces derniers temps ne confirment pas cette supposition; ce phénomène semble, au contraire, se passer d'une manière beaucoup plus simple, et l'étude des autres vers s'accorde parfaitement avec mes dernières observations. Au lieu de se former par bourgeon mobile, c’est plutôt par invagination, c’est-à-dire que la partie antérieure rentre, comme un doigt de gant, dans la partie postérieure, que l’une moitié emprisonne l’autre et que, par sphacèle, le corps se sépare en deux parties distinctes emboîtées l’une dans l’autre, dont une seule continue à se développer. La partie postérieure du corps, le sac ou la prison vivante, comme on l’a appelée, disparaît après la sortie du Tétrarhynque. Et dans le Monostome de M. Siebold est-ce un phénomène analogue? À défaut d'observations, je me contenterai de faire remarquer qu'il existe une si grande ressemblance entre ces vers, que, selon toute probabilité, les circonstances embryogéniques sont les mêmes et, si je ne me trompe, ce phénomène si curieux de deux vers vivant l’un dans l’autre s’expliquerait donc très-simplement.
I n'est peut-être pas inutile non plus de faire remarquer que le ver intérieur, chez le Monostome et dans plusieurs Gestoïdes à l’état de Scolex, présente un double amas de pigment que l’on ne peut s'empêcher de regarder comme des organes de la vision. Ce sont des yeux comme on en trouve dans beaucoup d'animaux inférieurs.
Les recherches de MM. Von Siebold et Steenstrup nous ont appris que ce ver intérieur du Monostome donne naissance à une génération endogène dont les individus ont la forme de Cercaires, et que ceux-ci
se métamorphosent ensuite en Distomes, qui seuls portent un appareil sexuel.
Dans tous les Cestoïdes, le même phénomène se reproduit, avec cette différence seulement, que les bourgeons, au lieu de se développer à l'intérieur du Scolex, se développent à l'extérieur et sous forme d’anneaux ou de segments d'autant plus jeunes qu'ils se trouvent plus près du Scolex.
Le ver intérieur du Monostome correspond ainsi au Scolex; ils portent l'un et l’autre des yeux. Le Distome correspond au Proglottis, et s’il a parcouru des phases diverses pour se changer de Cercaire en Distome, ces métamorphoses s’opèrent dans les Cestoïdes d’une manière plus directe.
La seule différence que l’on observe, si l’on peut compter sur l'exactitude des observations faites sur les Distomes et sur les Cercaires, c’est qu'il y aurait d’abord une seconde génération de Cercaires, et que celles-ci subiraient ensuite encore une métamorphose avant d'atteindre leur état adulte. En examinant cette question d’un point de vue général, il est évident que ces difiérences, loin d’atténuer l'importance de ces analogies, confirment pleinement ces rapprochements. Une première forme sort de l'œuf, on peut l'appeler, comme je l'ai déjà dit, ovigéne; cette première forme donne naissance à une seconde forme, qui peut se répéter plusieurs fois avant de donner naissance à l'animal adulte. Plusieurs générations de Cercaires se suivent, comme nous voyons se suivre par reproduction gemmaire des générations de Méduses dans le genre Cytéis 1. Ces animaux, sous leur dernière forme médusaire, en effet, au lieu de produire des organes sexuels et des œufs, donnent naissance à des jeunes par voie directe de bourgeons, et ceux-ci ne passent aucunement par les diverses phases que doivent traverser les générations ovigènes. C’est là un des plus curieux phénomènes que les recherches de ces dernières années aient fait connaître.
Je pourrais me borner à ces exemples; toutefois le sujet me paraît assez important pour chercher encore ailleurs des points de comparaison.
1 J'ai pu confirmer plusieurs fois l'exactitude de cette observation faite d'abord par M. Sars.
i02 RECHERCHES
Dans les Campanulaires, le Polype hydraire provenant de l'œuf, donne naissance à plusieurs générations de Polypes qui lui ressemblent, et toute la colonie est engendrée par bourgeon; tous les individus sont agames. Un ou quelques-uns de ces Polypes logés dans des loges plus grandes, et légèrement modifiés dans leur forme, se divisent par segments , comme le Strobila, et chaque segment devient une Méduse complète pourvue de son appareil sexuel. C’est la forme adulte.
J'avais commis une erreur en regardant ces Méduses comme des jeunes, dans mon premier travail sur les Campanulaires.
Mais d'où vient-il que mes observations s'accordent si peu au premier abord avec celles de M. Lowen et qu'il existe de si grandes différences dans les Tubulaires? Je crois pouvoir donner l'explication suivante :
Les Campanulaires, sous leur forme adulte, semblent surtout destinées à répandre la semence et la vie; mais si les œufs donnent naissance à des embryons avant que animal qui les a produits ne soit adulte, il ne se forme pas de Méduse; il y a un arrêt de développement ou même un retour, et au lieu d’une Méduse on ne trouve qu'une capsule, dans laquelle on découvre à peine quelques vestiges de l'animal adulte; il n’est pas rare de trouver dans cette capsule le produit de l'organe mäle ou femelle. Les sexes se sont rapprochés avant l’âge adulte, et l'individu s’est arrêté dans son évolution; ses débris mêmes disparaissent quelquefois par absorption pendant que les embryons sont en pleine voie de développement. C'est ce qui arrive souvent dans les Tubulaires : le mâle se réduit à un simple spermocyste et la femelle à un ovisac. Aussi toutes ces anomalies que j'avais observées dans les Tubulaires et qui étaient autant d'énigmes s'expliquent aujourd’hui aisément. Du reste, on voit partout le rôle du màle et de la femelle s’amoindrir, à mesure que les chances de développement de l'embryon augmentent et que son accroissement est plus assuré.
M. Lowen a vu les Campanulaires méduses donner naissance, au bout de la loge, à des embryons en vie couverts de cils vibratils; il a vu ces embryons provenir d'œufs, tandis que j'ai toujours vu les jeunes Méduses
se détacher avant l'apparition de l'appareil sexuel. Aujourd'hui il est facile de concilier ces deux phénomènes. J'ai vu distinctement un exemple d’un arrêt de développement des Méduses dans la Campanularia dichotoma, qui explique parfaitement l'observation du savant naturaliste de Stockholm.
Je pourrais citer encore ici le singulier développement des Ascidies, les métamorphoses si remarquables des Échinodermes et la curieuse évolution de plusieurs Annélides; mais il est inutile, je pense, de multiplier les citations.
Pour rendre toute ma pensée et la faire comprendre aisément, je dirai que ce mode de reproduction est normal dans le règne végétal. La graine qui doit donner naissance à un arbre produit un premier individu pourvu de feuilles et de racines; ce premier individu donne naissance à des bourgeons semblables à celui qui est sorti de la graine, et plusieurs générations se succèdent en abandonnant leurs fibres ligneuses à l'individu primitif ovigène, qui est l'arbre. Cet individu primitif est vivace et continue toujours à croître, tandis que les bourgeons sont souvent annuels et se flétrissent dans la plupart de nos espèces indigènes. Une troisième sorte d'individus se développe ensuite, aussi par voie de gemmes, ce sont les fleurs qui ne donnent plus de bourgeons, mais qui produisent les organes sexuels et la semence. Ainsi nous voyons dans le règne végétal, comme dans le règne animal, une ou deux générations par bourgeon et plusieurs formes dans une espèce, dont une seule, la dernière, est pourvue de sexe f,
1 A l'Association britannique d'York, en septembre 1844, M. Edw. Forbes à lu une notice sur la morphologie des organes reproducteurs des Sertulaires.
Son but est de prouver la grande analogie qu'il y a dans le mode de formation des plantes et des Sertulaires; il y a dans l’un et l'autre cas une réunion d'individus, et pour produire la semence ou l'œuf, la fleur ou la vésicule de reproduction , il ne faut qu’une simple modification dans les Polypes ou dans les branches. Il cite quelques exemples frappants à l'appui de sa manière de voir.
Quelques naturalistes ont vu dans la lsge ovarienne une dépendance ou une expansion de la tige (Johnston, Grant); d'autres ont regardé ces loges comme des femelles (Ehrenberg, Lowen), quelques-uns comme des bourgeons ovariformes (de Blainville); M. Edw. Forbes les considère comme des individus distincts ou des individus agglomérés , tandis que M. Steenstrup les prend pour des individus simples.
Dans le règne végétal, je trouve ensuite des exemples semblables de cet autre phénomène dont je parlais, de ces individus mâles ou femelles qui s'arrêtent dans le cours de leur développement et dont la graine et le pollen, je veux dire les spermatozoïdes et les œufs, ne continuent pas moins leur évolution. Les fleurs qui n’ont plus d'enveloppes et qui ne consistent que dans la présence des étamines ou des pistils, ne sont-elles pas en tout semblables à ces Tubulaires et Campanulaires qui jouent simplement le rôle dovisac ou de spermatophore ?
Je ne parlerai pas des curieux phénomènes embryogéniques observés, dans ces derniers temps, sur les fougères. Il existe là deux formes bien distinctes. lune sortant de la graine et l’autre provenant de bourgeon; mais, à mon avis, le comte Süminsky a pris le bourgeon pour la graine et la graine pour le bourgeon. C’est bien la graine qui se développe sur le dos des feuilles des fougères et non pas, je crois, des bourseons mobiles.
Dans les différents êtres dont je viens de parler, il y a, pour ainsi dire, deux individualités et deux vies que l’on ne doit pas confondre : il y a la vie commune, Findividualité de l’ensemble, comme il y a la vie séparée, isolée dans chaque bourgeon qui se détache, et qui constitue une autre individualité; en un mot, il y a la vie Gu Strobila et la vie du Proglottis, comme dans le règne végétal il y a la vie de l'arbre et la vie du bourgeon, ce dernier étant souvent annuel, tandis que l'arbre est vivace. Un troupeau de moutons comme une compagnie de perdrix forment l’un et l’autre une individualité que l’on peut comparer Fune à l'autre, ainsi qu'à une colonie de Polypes, par exemple, mais que l’on ne peut comparer ni à un mouton ni à un Polype isolé. Le troupeau ne correspond qu'à une communauté d'individus.
Faisons remarquer maintenant qu'il existe dans ces Polypes un lien matériel et organique doué d’une vie propre, incapable à la vérité de produire des œufs, mais doué d’une grande fécondité pour des bourgeons, et que ce lien organique représente la vie commune, cette individualité correspondante au troupeau ou à la compagnie.
Cette individualité est agame; elle est intermédiaire entre l'œuf et l'animal adulte; quelquefois elle présente un aspect particulier et des caractères qui lui sont propres, comme c’est ici le cas; d’autres fois la forme est la même, la vie s'écoule dans les mêmes conditions, et il n’y a entre eux que la différence des organes sexuels. Ce dernier exemple est réalisé dans les Annélides dont il est question plus haut.
Cette génération agame peut encore être interprétée différemment. Elle apparaît sous une forme toute particulière au sortir de l'œuf; elle subit quelques transformations, et à une certaine époque apparaît l'embryon du véritable animal. C’est ainsi que dans les animaux supérieurs naît d'abord le blastoderme , plus tard la vésicule ombilicale et plus tard encore le placenta avec son cordon, et que l'embryon apparait sur le blastoderme comme si celui-ci poussait un bourgeon. Les premiers organes forment un ensemble agame auquel succède une génération sexuée. Si on accorde au blastoderme, en voie de développement, une vie propre, il nage librement dans un liquide, et présente une physionomie toute différente de l'embryon auquel il donnera naissance. Ce sera donc aussi une génération alternante pour M. Steenstrup, comme on en voit chez plusieurs animaux inférieurs et comme on en a vu récemment un nouvel exemple chez les Échinodermes.
En résumé donc, les phénomènes que présentent les vers Cestoïdes dans leurs modes de reproduction, correspondent à ceux que nous offrent certaines Annélides, les Trématodes et divers Polypes.
Les Cestoïdes ne sont pas plus monozoïques que les Strobila des Méduses et les colonies des Polypes.
Dans les Trématodes, nous voyons des reproductions par bourgeon à l'intérieur du corps, comme nous en voyons chez les Cestoïdes à l'extérieur.
Les Cucumerins des Cestoïdes ne doivent pas être comparés aux Z00nites des Annélides, mais bien aux vers qui se forment par bourgeon et qui se détachent, chez quelques-uns d’entre eux, de la partie postérieure du corps. Dans les deux cas, les derniers seuls sont pourvus d'organes sexuels.
Il y a deux sortes de reproduction, une par bourgeon et une par œuf; Tome XXV. 14
les embryons provenant d’un œuf, ou les ovigènes, sont agames et fournissent seulement des bourgeons ; les autres naissant par bourgeons, les phytogènes, sont au contraire pourvus de sexe et produisent des œufs. Les phases que parcourent ces embryons ovigènes ou phytogènes ne sont pas toujours les mêmes, et lorsque ces individus présentent des différences, il y a pour M. Steenstrup une génération alternante. Il est à remarquer que cette génération alternante devient la règle.
Ainsi, un Cestoïde se compose d’un Scolex qui provient de l'œuf et que l'on nomme communément la tête; d’une réunion d'individus, nés par voie gemmipare, dont les derniers sont les plus âgés et les plus complets ; cette réunion est appelée Strobila; enfin, des gemmes étant mürs, se détachent, jettent leur semence, et représentent le ver adulte et complet désigné sous le nom de Proglottis. Les Cestoïdes sont ainsi polyzoïques.