Ibid., article
Ruine de la librairie.
Malgré les causes d’appauvrissement qui viennent d’être rappelées, la librairie du Louvre renfermait encore plus de huit cents volumes quand la mort de Charles VI vint lui porter un coup dont elle ne devait pas se relever. En avril 1424, Garnier de Saint-Yon reçut l’ordre de faire estimer par trois libraires, Jean Merles, Denis Courtiller et Jean de Sautigny, les livres confiés à sa garde. Il y en avait huit cent quarante-trois, dont la prisée monta à 2,323 livres 4 sous parisis, environ 25,000 francs de notre monnaie, valeur intrinsèque; le duc de Bedford les acheta et en prit définitivement possession le 22 juin 14251. Il paraît n’avoir eu à débourser qu’une somme de 1 ,200 francs, qui fut payée comptant à Pierre Thuri, entrepreneur du mausolée de Charles VI et d’Isabeau de Bavière2.
En changeant de maître, l’ancienne librairie royale ne changea pas de garde. Garnier de Saint-Yon en resta chargé jusqu’au 15 octobre 1 429 3, époque où, selon toute apparence, le duc de Bedford en fît passer la meilleure partie soit en Angleterre, soit, ce qui est encore plus probable,
1. Appendice, XVII. Cf. Van Praet, Inventaire de la bibliothèque du Louvre, p. xl et xli.
2. Boivin, dans le ms. français 22571, p. 102, nous a conservé cet article du compte de Renaut Donat : « Argent comptant issu de certains livres du feu « roy trouvez au Louvre, douze cents livres receues de M. le regent, pour les « livres que ledit seigneur eut, pour bailler la dite somme sur les sépultures « que l’on faisoit pour le roy et pour la reyne. M CCCC XXV. » Cf. Sauvai, t. II, p. 15, et Van Praet, p. xxiv.
3. Appendice, XVII ; Van Praet, p. xli, d'après l’inventaire F.
dans le château de Rouen1. Dès l’année 1427, il en avait détaché un magnifique exemplaire du Tite-Live français2, qu’il envoya à son beau-frère le duc de Gloucester, bibliophile éclairé3, dont les manuscrits sont en partie revenus en France4. Mais le duc de Bedford, dont le nom sera tou-
1. Le 11 avril 1433 (n. st.), Gontier d’Oessel, bûcher, demeurant à Rouen, se faisait payer pour « douze cassis à mettre toille, mis et assiz huit en plusieurs « bees de fenestre estans en la librarie du chastel de Rouen, et quatre en la « chambre où est de présent logié mons. le gouvernant regent de France, duc « de Bedford ». Bibl. nat.. Quittances, à la date du II avril 1432 (v. st.), ms. français 26056, pièce 2050.
2. Aujourd’hui à la bibliothèque de Sainte-Geneviève, ms. français 777. On lit à la fin de ce volume : « Cest livre fut envoyé des parties de France et donné « par mons. le regent le royaume, duc de Bedford, à mons. le duc de Glou- « cestre, son beau-frère, l’an mil quatre cens vingt-sept. »
3. Voici quelques détails intéressants sur la bibliothèque que Honfroi, duc de Gloucester, mort en 1447, fonda à l’Université d’Oxford : « Splendidam in « publicum studiosorum usum ædificavit bibliothecam. Quam optimis qui- « busqué libris instruere cupiens, misit in Galliam et Italiam, qui antiquissi- « mos et selectissimos codices coemerent, nullis sumptibus parcens, ut hune « litterarium thesaurum compararet. Empti sunt igitur partim in Gallia, par- « tim in Italia, præter obvios et communes sine numéro libros, præstantissimi « rarissimique auctores centum viginti novem. Quibus in Angliam invectis,
« exultavit bonus dux tanquam qui invenisset spolia multa, misitque omnes « dictos libros Oxoniam et bibliothecæ, quam ibi recens ædificaverat, donavit :
« plures promittens, ubi se offerret occasio et ubi prece vel precio poterunt « haberi. » Joannis Pitsei, Relationum historicarum de rebus anglicis t. I, p 638. — Æneas Sylvius disait, en parlant du duc de Gloucester : n Huic tanta « litterarum est cura ut ex Italia magistros accierit poetarum et oratorum « interprètes. » Ms. latin 4314, fol. 164 v». — Un catalogue des 129 volumes donnés à l’Université d’Oxford par le duc de Gloucester a été publié dans les Monimenta Academica du Rev. H. Anstey (London, 1868, in-8°, p. 758-772). Voir aussi l’édition de YHistoria minor de Mathieu de Paris, donnée par sir Frédéric Madden, t. I, p. xxxix.
4. Outre le Tite-Live dont il vient d’être question, on peut citer cinq manuscrits de la Bibliothèque nationale qui ont appartenu au duc de Gloucester : 1° un recueil d’anciens panégyriques (ms. latin 7805) ; 2“ un recueil de lettres de Cicéron, qui lui avait été donné par Zanon, évêque de Bayeux (ms. latin 8537) ; 3° une Bible historiale qui lui avait été offerte en 1427 par Jean Stanley et qui fut achetée à Londres en 1461 par Philippe de Loan (ms. français 2) ; 4” un Décaméron, à la fin duquel on lit : « Cest livre est à moy Homfrey, duc de Glou- « cestre, du don mon très chier cousin le conte de Warewic » (ms. français 12421) ; 5° un roman de Renard (ms. français 12583).
Le Musée britannique possède deux manuscrits du duc de Gloucester, dont l’un (le Songe du Verger, Royal 19. C. iv) vient incontestablement de la librairie
jours attaché à plusieurs chefs-d’œuvre de la calligraphie et de la peinture du xv“ siècle1, aimait trop les beaux livres pour qu on puisse supposer qu’il n’ait pas conservé à peu près dans son intégrité la collection qui lui était si merveilleusement échue en 142 4 ou 1125. C’est donc à la mort du duc de Bedford (14 septembre 1435) que dut être irrévocablement dispersée la collection de livres qu avait formée Charles Y. Le comte d’Angoulême, pendant sa captivité à Londres, en racheta un volume, sur lequel Charles V avait lui-même tracé quelques lignes2.
La librairie du château de Blois, à la fin du xve siècle, renfermait un certain nombre de volumes qui avaient fait partie de la librairie du Louvre. Tout porte à croire que Charles, duc d’Orléans, avait recueilli en Angleterre, pendant qu’il y était prisonnier, un Tacuinum sanitatis (aujourd’hui notre ms. latin 6977) et une copie des Éthiques traduites par Nicole Oresme (ms. français 542). Selon toute vraisemblance, ce fut pareillement d’Angleterre que Louis de Bruges tira une dizaine de manuscrits qui venaient de l’ancienne librairie de Charles V 3 .
En dehors de la librairie du Louvre, après la mort de Charles VI et après celle de son premier chapelain Jean Du Molins, on trouva dans l’hôtel de ce chapelain et dans la
du Louvre, et dont l’autre (Chroniques des rois de France jusqu’à la mort de saint Louis, Royal 16. G. vi) pourrait bien avoir la même origine.
Le recueil d’anciens portraits qui est à la bibliothèque d'Arras renferme celui de Honfroi, duc de Gloucester. Il y en a une reproduction phototypique dans l’élégant volume qui a été publié en 1903 à Oxford sous le titre de Pietas Oxoniensis, in memory of sir Thomas Bodley, knt. , and lhe fowndation of the Bodleian library [ in-8°, 50 p., avec planches).
1. Voir à l’Appendice (XVIII) une note sur les manuscrits qui nous autorisent à ranger le duc de Bedford parmi les grands bibliophiles du moyen âge.