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X A L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES

de toutes les sections de l’Institut et plus particulièrement à celle de notre Académie.

Je n’ai pas cru commettre d’indiscrétion en vous dédiant mes derniers adieux à cette Bibliothèque nationale que ma femme et moi nous avons tant aimée et à laquelle j’ai conscience de m’être dévoué sans réserve, pour remplir à la fois mes devoirs de bibliothécaire et ceux d’académicien.

SOUVENIRS DE JEUNESSE

-SHCS-

C’est le 11 décembre 1857 que je fus élu membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

Mes titres n’étaient guère considérables, et mes premières ambitions, je le dis sincèrement, ne s’élevaient pas bien haut.

J’étais allé à l’Ecole des Frères de la Doctrine chrétienne et j’avais fait mes études dans le très modeste collège de ma ville natale, dont les anciens élèves ont tout récemment adressé à leur doyen un touchant souvenir d’amitié.

Quand j’étais sur les bancs du collège, je fus remarqué par un vieillard, Charles Duhérissier de Gerville, qui avait passé sa jeunesse dans l’émigration en Angleterre; il y avait vécu en donnant des leçons de français, et il en avait rapporté des connaissances assez étendues en histoire naturelle et en archéologie. Rentré en France, il fut un des fondateurs de la Société des Antiquaires de Normandie, et il eut le mérite d’être chez nous un des premiers à appliquer à nos monuments du moyen âge les méthodes de travail auxquelles il s’était initié pendant son exil. Sa curiosité s’aiguisa, ses goûts s’affermirent et son érudition se forma peu à peu à l’aide de livres que sa pauvreté l’avait empêché de connaître pendant sa jeunesse; il s’instruisit surtout à la vue et à la comparaison de beaucoup de monuments à moitié démolis, qu’il réussit bien rarement à sauver d’une destruction complète, et aussi au contact des savants anglais, que les guerres de l’Empire avaient tenus éloignés de la France et qui, au rétablissement de la paix, étaient accou-

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rus en Normandie. Sa réputation franchit les bornes de la province. C’était à lui que les grandes familles anglaises demandaient des renseignements sur le berceau de leurs ancêtres. C’était lui que les antiquaires prenaient pour guide dans la visite des églises et des abbayes normandes, dont l’étude leur était indispensable pour approfondir l’étude des monuments religieux de l’Angleterre remontant au xie et au xne siècle. Les services qu’il rendait furent aussi reconnus par les savants de Paris, comme il appelait les membres de l’Institut, en les traitant avec beaucoup de déférence, et il fut profondément touché, en même temps que surpris, quand il apprit son élection de correspondant de l’Académie des inscriptions. Il aurait pu l’être également de l’Académie des sciences; car, tant qu’il fut valide, il passait en revue les carrières du Cotentin avec autant de curiosité et d’intelligence, que les églises, les vieux châteaux et les moindres vestiges d’antiquités de toutes les communes du département de la Manche.

Pendant que j’étais au collège, M. de Gerville m’attirait chez lui, et m’y retenait peut-être trop longtemps, au détriment de mes devoirs d’écolier, ce qui inquiétait parfois mes parents. Il me faisait lui lire des livres anglais et m’entretenait de tout ce qui l’intéressait. Je ne m’y intéressais pas moins que lui, et il n’eut guère de peine à me faire partager ses goûts et, si j’ose le dire, sa passion pour l’étude du moyen âge, et surtout du moyen âge normand. En somme, ce ne fut pas du temps perdu. C’est là que j’appris qu’il existait une Académie des inscriptions, et aussi, ce qui me paraissait un peu mystérieux, une École des chartes. Un jour qu’il m’avait donné une idée assez vague de ce qu’on pouvait faire à cette École, il me proposa de m’initier à la lecture des anciennes écritures, et il tira d’un coin de sa bibliothèque un vieux registre qu’il me dit être le Cartulaire de l’abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte; après m’avoir expliqué ce qu’on trouvait dans un Cartulaire, il me fit lire, au commencement de son manuscrit, quelques lignes

SOUVENIRS DE JEUNESSE, écrites en beaux caractères gothiques. C’était une charte de Henri II, roi d Angleterre. L’exercice ne me parut pas au-dessus de mes forces, et je fus ravi d’obtenir la permission d’emporter le Cartulaire chez mes parents, dans ma chambre d’écolier, de sorte que la plus plaisante de mes recréations consista, pendant tout un été, à copier une bonne partie du Cartulaire, que mon premier maître de paléographie déposa peu de temps après aux Archives du département de la Manche.

A mon petit collège était annexée une bibliothèque, qui remplissait une ancienne église et me paraissait immense ; elle ne contenait guère que de vieux livres imprimés, beaucoup en caractères gothiques, que j’ai su depuis s’appeler des incunables, et je me rappelle encore ma stupéfaction à l’ouverture d’un volume d’une des premières éditions du Spéculum de Vincent de Beauvais.

A la fin de l’année 1845, mes parents me conduisirent à Paris, où je devais suivre les cours de l’Ecole des chartes et de l’Ecole de droit. J’apportais dans mon bagage trois pièces infiniment précieuses, des lettres adressées par M. de Gerville «à ses amis Charles Le Normant, conservateur à la Bibliothèque royale et membre de l’Académie des inscriptions, Auguste Le Prévost, député de l’Eure et membre libre de la même Académie, et Jules Desnoyers, qui fut plus tard, lui aussi, membre libre de notre Académie. Merveilleux fut l’effet de ces lettres. A l’accueil qui leur fut fait, je crus voir mon avenir assuré, surtout quand M. Desnoyers m’eut mis sous la protection particulière de ses meilleurs amis, Benjamin Guérard et Natalis de Wailly, qui partageaient avec lui la direction de la Société de l’histoire de France.

Les trois années que je passai à l’École des chartes furent assez accidentées et me laissèrent beaucoup de loisirs, d’autant plus qu’avec l’assentiment de mes parents je suspendis, au bout de peu de mois, mon assiduité à l’École de droit.

En 1846, j’avais à suivre un seul cours, que M. Guérard

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faisait clans les combles de la Bibliothèque royale et qu’il dut interrompre à plusieurs reprises pour raison de santé. En 1847, la réorganisation de l’École, transférée aux Archives du Royaume, dans un local encore à moitié approprié, réduisit à trois mois la durée des cours; en 1848, les événements amenèrent une assez longue fermeture de l’École.

Les lacunes de ma scolarité et les trois années qui suivirent la soutenance de ma thèse, jusqu’à mon entrée à la Bibliothèque nationale, me laissèrent beaucoup de liberté pour m’occuper, à Paris et en Normandie, du genre d’études auquel je comptais me consacrer.

M. de Gerville n’avait pas réussi à m’inoculer ses goûts de numismate et d’antiquaire; il comprit de bonne heure que mes prédilections étaient acquises, non au métal et à la pierre, mais au parchemin et au vieux papier. Il déplorait l’état des archives, et il y avait signalé, à plusieurs reprises, des actes de vandalisme, dont il avait été le témoin indigné, mais impuissant. Il avait cependant réussi à faire confier les archives de son département à un de ses élèves et secrétaires, Nicolas Dubosc, qui a accompli de très utiles travaux et a mis un terme à bien des abus. Il pensa que je pourrais être l’archiviste d’un des autres départements de la Normandie, et il avait communiqué cette pensée à son ami Auguste Le Prévost, l’un des membres influents de la Commission des archives instituée depuis 1840 au ministère de l’Intérieur.

Le projet me séduisit : il cadrait parfaitement avec mes goûts pour l’histoire de la province, et je me croyais assez bien préparé à l’administration d’un dépôt d’archives normandes. J’avais, en effet, compulsé, en vue de mes premiers travaux, que l’Académie récompensa bien au delà de mes espérances, presque tous les fonds anciens des départements de la Seine- Inférieure, de l’Eure, du Calvados et de la Manche, ainsi que les séries de chartes normandes conservés à Paris, aux archives et à la Bibliothèque nationale.

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J’avais pu effectuer mes recherches à la Bibliothèque nationale, grâce à la protection de Guérarcl et à l’inépuisable complaisance d’un modeste bibliothécaire, qui pouvait tenir lieu de catalogue, Charles-Clément Claude, qu’aucun de vous n’a pu connaître, mais dont le souvenir est resté bien vivant chez les vieillards qui ont fréquenté le département des manuscrits au milieu du dernier siècle, époque à laquelle aucun catalogue n’était mis à la disposition du public. Aux Archives nationales, où le plus souvent j’étais le seul étranger admis à travailler, ma tâche fut facilitée par M. de Wailly, et je ne tardai pas à y être traité en camarade et en ami par les archivistes de la Section historique, surtout par Douët d’Arcq. Quant aux Archives de Normandie, elles me furent ouvertes dans des conditions ultra-libérales, et qui auraient dû m’effrayer si j’avais eu plus d’expérience. Le plus souvent, à Rouen et à Caen, je pouvais me faire enfermer le matin, dans les Archives de la préfecture, et y rester seul toute la journée, sans que personne vînt frapper à la porte pour y entrer.

C’est ainsi que, dès avant 1852, je me trouvai posséder la copie de la plupart des chartes normandes antérieures à la conquête de Philippe-Auguste.

En 1851, les postes d’archiviste du Calvados et d’archiviste de la Seine-Inférieure allaient se trouver vacants, et je fus informé que je pourrais y poser ma candidature. Au même moment, mon patron M. Le Prévost, qui venait de me confier la mission de terminer son édition d’Orderic Vital, me prévint que le préfet de la Seine-Inférieure était tout disposé à me nommer archiviste de son département. J étais enchanté de la perspective qui s’ouvrait devant moi; je ne voulus cependant pas accepter le poste qui m’était offert avant d avoir consulté mon maître M. Guérard. Au premier mot de 1 entretien, il me a défendit » de quitter Paris, où, disait-il, ma place était marquée; il ajoutait que je n’aurais pas à regretter d avoir suivi son conseil. Je le regrettai d’autant moins qu’en allant porter

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ma réponse à M. Le Prévost, je pus le décider à recommander au préfet la candidature de mon meilleur ami Charles de Beaurepaire, qui, à tous égards, a pu être cité comme le modèle de l’archiviste formé à l’Ecole des chartes; il a pris sa retraite il y a deux ans, il est aujourd’hui le doyen des correspondants de l’Académie des inscriptions. C’est ainsi qu’en 1851 je me trouvai rivé à Paris.

L’année suivante, Guérard était mis à la tête du Département des manuscrits, et j’étais en même temps attaché à ce département en qualité d’employé. Le lendemain de nos nominations, mon chef me fit venir chez lui. Il m’exposa en grand détail le plan des travaux auxquels il avait songé de longue date, pour le cas où il serait appelé à introduire dans le Département des manuscrits des réformes reconnues depuis de longues années comme absolument nécessaires; il repoussait les mesures radicales et révolutionnaires; mais il voulait couper court à des abus et des irrégularités qui l’avaient souvent fait gémir. Selon lui, toutes les pièces du Département devaient être cataloguées, au moins sommairement; toutes devaient porter des cotes régulières, aussi simples que possible et absolument immuables. Il fallait strictement respecter les classements consacrés par l’usage; ceux que l’excès et l’irrégularité des intercalations, ou toute autre circonstance, avaient rendus défectueux ne pouvaient jamais être remplacés sans que des concordances fussent établies pour permettre de passer sans hésitation de l’ancien numéro au nouveau.

Guérard se lamentait surtout de l’état matériel des collections confiées à son administration. Il y avait alors dans les combles de la Bibliothèque nationale des masses assez considérables de papiers, dont, faute de ressources, le classement et la reliure étaient restés en souffrance. On y voyait des tas de parchemins vendus au poids sous l’ancien régime par la Chambre des comptes, et dont l’intercalation dans les dossiers généalogiques avait été interrompue au moment où on eut à

SOUVENIRS DE JEUNESSE, craindre une mesure d’épuration, comme celle qui eut lieu en 1792 et dont le résultat fut la mise au feu, sur la place Vendôme, de plus de la moitié de l’inappréciable Collection de Clairambault. Il s’y trouvait aussi des volumes qu’on n’avait pas portés sur les catalogues, les uns parce qu’on les jugeait peu dignes d’intérêt, les autres, au contraire très importants, parce qu’ils étaient placés à part dans des armoires spéciales où les employés allaient les prendre, sans recherche spéciale, quand il y avait lieu de les communiquer. On allait jusqu’à dire que des manuscrits précieux étaient dissimulés, parce que la Bibliothèque ne s’en croyait pas légitimement en possession. Les premiers professeurs de l’École des chartes, l’abbé Lespine et Guérard, avaient aussi acquis, souvent au prix du poids du parchemin, un certain nombre de chartes qui servaient à l’enseignement de l’École des chartes, sans avoir reçu des cotes de classement.

Tout cela était fort irrégulier. Guérard entendait que ces causes de désordre disparussent au plus tôt : il fallait immédiatement se mettre à l’œuvre, sans cependant agir avec précipitation; il me répéta que de telles opérations étaient fort délicates, et que, pour éviter de regrettables accidents, il fallait se rendre un compte exact de la façon dont les collections s’étaient formées et dont elles avaient été traitées avant et depuis leur arrivée à la Bibliothèque. Il était absolument nécessaire de bien connaître l’histoire de la maison et savoir distinguer l’écriture et les marques des premiers possesseurs des manuscrits, surtout l’écriture et les chiffres des anciens bibliothécaires. Il ne fallait pas s’exposer à confondre les copies de documents exécutées par de vulgaires écrivains avec les transcriptions, les extraits, les analyses et les simples notes des érudits tels que les frères Dupuy, Du Cange, Gaignières, Baluze, Clairambault, Anselme Le Michel, Mabillon, Martène, etc. Tout employé devait connaître à fond l’histoire de la Biblio-

SOUVENIRS DE JEUNESSE, thèque : il fallait me procurer, sans retard, le petit livre que Le Prince avait publié sur ce sujet à la fin du xviii6 siècle.

Rien ne pouvait m’être plus utile que ces conseils, auxquels j’ai toujours conformé ma conduite, et dont plus tard j’ai constamment recommandé l’application jjans tous les départements de la Bibliothèque.

De telles instructions contribuèrent à développer en moi le goût de la vraie bibliophilie; je devins ainsi de plus en plus avide de savoir par qui et pour qui les manuscrits avaient été faits, de quels pays ils étaient originaires, à quelles époques ils avaient été copiés, révisés ou complétés, quels artistes les avaient décorés, entre quelles mains ils avaient passé, à quels dangers ils avaient échappé, quels savants en avaient fait usage, par suite de quelles aventures les différents morceaux de certains manuscrits se trouvent dispersés dans des contrées souvent très éloignées les unes des autres, quelles altérations ils ont subies, quels mauvais traitements’ leur ont fait subir des faussaires, tantôt pour leur attribuer une valeur tout à fait imaginaire, tantôt pour dissimuler des larcins. Que de précautions à prendre pour ne pas sé laisser égarer par des témoignages légendaires! Un petit événement bibliophilique, auquel est mêlé le nom de Guérard, montre à quels dangers on est exposé en essayant de résoudre certains problèmes qui se présentent.

Peu de temps après mon entrée en fonctions, Guérard m ouvrit une petite armoire de réserve, où étaient rassemblés quelques manuscrits précieux, qu’on ne communiquait pas sans une autorisation spéciale du conservateur, et qui n étaient pas tous portés sur les catalogues. Je devais les inscrire sommairement sur l’inventaire du Supplément latin auquel ils étaient rattachés. Un de ces manuscrits me fut particulièrement signalé. « Voilà, me dit Guérard, un de nos plus précieux manuscrits, l’exemplaire de Nithard, qui contient les serments de Strasbourg, le plus ancien texte français qui nous soit par-

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venu. C’est un volume de la bibliothèque du Vatican, qui nous fut attribue en 1797 par le traité de Tolentino. Les commissaires du pape en réclamèrent la restitution en 1815; mais il avait disparu de la Bibliothèque, par suite probablement de la remise qui en avait été faite à un dessinateur pour le fac-similé du texte des fameux serments exécuté à cette époque. Le volume reparut quelque temps plus tard, mais on n’en parla pas, pour ne pas s’exposer à voir se produire une réclamation du Vatican. Les choses en étaient là quand Pertz, venu à Paris pour préparer, entre autres morceaux destinés aux Monumenta Germanise historica, une nouvelle édition de l’Histoire de Nithard, demanda à collationner le manuscrit de cet auteur, venu du Vatican. La consigne était de déclarer que le manuscrit avait dû être rendu en 1815 aux commissaires du pape. Pertz revint à la charge, après avoir fait une démarche infructueuse au Vatican. Mais, c’est toujours Guérard qui parle, j’avais pris mes précautions. J’avais collationné le manuscrit avec le plus grand soin, sur l’édition de Dom Bouquet, et, quand Pertz se représenta, je lui dis qu’ayant fouillé dans les papiers d’un des conservateurs du temps que les manuscrits du Vatican étaient à Paris, j’y avais rencontré une collation du Nithard qui paraissait avoir été faite avec une attention minutieuse; à défaut de l’original, je pouvais mettre cette collation à sa disposition. Pertz accepta avec reconnaissance. » En terminant son récit, Guérard me dit de voir dans les Monumenta 1 comment l’aventure y était rapportée. Je me reprocherais de ne pas reproduire textuellement ce que dit le savant allemand :

Codex seculo xvii bibliothecæ palatinæ Vaticanæ sub numéro 1964 inlatus, bello ultimo Parisius rediit, ibique a cl. Roquefort evolutus et ab alio viro docto, cujus nomen ignoro, rei tamen diplomaticæ peritissimo, cum editione bouquetiana diligentissime collatus est. Mox Italiæ redditus, Romæ latet, nec vel maxima cura nostra adhibita, iterum emersit. Sed quo plurimum gratulandum nobis cense-

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