Scriptores , t. II, p
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mus, collationem istam, in qua nihil desiderari posse videtur, flagitantibus nobis summa cum benivolentia transmisit V. cl. Guérard, Bibliothecæ regiæ Parisiensi adscriptus, quem futurum gloriæ suæ diplomaticæ vindicem Gallia jam jamque sperat et expectat.
J’ai lu et relu plus d’une fois ces lignes dans le bel exemplaire des Monumenta qui m’est échu, après avoir appartenu à Guérard puis à Natalis de Wailly. C’est l’exemplaire que Pertz avait donné à son ami, et dans lequel il avait inséré son portrait. C’est le plus précieux morceau de la collection de livres dont ma femme et moi nous avons cru devoir disposer en faveur de la Bibliothèque nationale.
Mais ce que je viens de dire n’est pas la partie la plus dramatique de l’histoire du manuscrit de Nithard. Guérard ignorait et n’a jamais su ce qui s’était passé en 1815 lors de la réclamation des commissaires du Vatican; il n’en avait pas été instruit par les chefs de la Bibliothèque qui avaient pris part à la négociation. On ne l’a appris qu’en 1884, et la partie secrète de la négociation nous a été révélée, dans les moindres détails, par la publication posthume du rapport de Marini, le principal commissaire pontifical.
Il avait bien fallu en 1815 se résigner à la restitution en bloc des manuscrits livrés h la France en vertu du traité de Tolentino, bien qu’il n’eût été rien stipulé à ce sujet dans les traités conclus en 1815 avec les alliés. Quelques exceptions avaient été cependant admises, pour atténuer la rigueur des revendications, et l’affaire paraissait à peu près arrangée, sauf en ce qui concernait deux manuscrits sur le sort desquels Dacier essayait d’apitoyer les représentants du pape. Il s’agissait du manuscrit de Nithard et d’un antique exemplaire de Virgile, orné de peintures, qui était sorti de l’abbaye de Saint-Denis. On conjura Marini de vouloir bien encore en référer au pape. La réponse ne fut guère de nature à nous satisfaire ; malgré toute la considération que, disait-on, Pie VII avait pour M. Dacier, Marini ne se croyait autorisé à abandonner ni le Nithard ni le Vir-
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gile. Il finit cependant par accepter, en échange du Nithard, un manuscrit grec, croyant, comme il s’en est vanté plus tard, avoir ainsi fait un marché très avantageux pour la bibliothèque du Vatican. Mais il fut intraitable pour le Virgile. Il prétendit même qu’il s’était compromis en laissant le Nithard à Paris. En réalité, le souverain pontife, « pour ne pas faire de peine à M. Dacier », avait autorisé son fondé de pouvoirs à abandonner les deux manuscrits.
Cela se passait en 1815, et, moins de douze ans après, la légende de la disparition momentanée du Nithard s’était formée de toutes pièces et avait pris assez de consistance pour être acceptée par Guérard et consignée par Pertz dans un volume imprimé en 1829. Elle figure encore dans d’excellents ouvrages d’érudition postérieurs à la publication du compte-rendu de la mission de Marini.
Mais je me suis trop étendu sur un épisode bien secondaire, et je dois m’excuser de m’être laissé entraîner parle désir de rappeler le témoignage si flatteur que l’illustre Pertz publiait en 1829 sur les espérances données parle jeune employé de la Bibliothèque.
La lecture du petit livre que m’avait recommandé Guérard, et surtout celle du résumé des recherches de Boivin, publié par l’abbé Jourdain, en 1739 au commencement du premier volume du Catalogue des livres imprimés de la Bibliothèque du Roi n’avaient pas tardé à me mettre assez bien au courant des grandes lignes de l’histoire de la Bibliothèque ; mais j’étais encore très peu avancé dans les travaux de déblaiement et de vérification dont j’étais chargé, et qui me valaient souvent de très agréables surprises, comme la découverte de la lettre d’un bourgeois de La Rochelle à la reine Blanche, que je fus autorisé à communiquer à l’Académie, pendant l’été de 1856. C’était la première fois que j’avais l’honneur de parler devant ce bienveillant auditoire. Guérard n’était plus là pour m’entendre. Une mort prématurée l’avait enlevé le 10 mars 1854, à peine deux ans après qu’il avait pris la direction du Département des manuscrits.
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La perte (l’un tel maître, et, je puis le dire, d’un tel ami, fut un grand deuil pour moi ; ma douleur ne fut atténuée que par la nomination de son successeur, Natalis de Wailly, chez qui je devais retrouver les mêmes qualités, la même science, la même sagesse et la même affection. Il connaissait à fond les projets de Guérard, son intime ami, avec lequel il les avait discutés; il travailla pendant plus de quatorze années à les appliquer, et les principes que ces deux illustres maîtres avaient fait prévaloir au Département des manuscrits y sont encore en vigueur, et ces principes ont inspiré beaucoup des réformes depuis introduites, prudemment et peu à peu, dans les autres Départements.
C’est peu après son entrée à la Bibliothèque que Natalis de Wailly s’entendit avec son collègue, confrère et ami Charles Le Normant, pour me présenter à Mme Eugène Burnouf; ils voulurent bien lui garantir que je pourrais être aussi bon mari que bon bibliothécaire. Cette femme, aussi vaillante que distinguée, qui porta si noblement le nom de notre grand indianiste, daigna se laisser convaincre, et ne tarda pas à me faire agréer par sa fille aînée, Laure Burnouf. Alors commença pour moi une vie de bonheur, qui devait se prolonger pendant quarantesept ans.
La compagne qui s’était donnée à moi de si bonne grâce avait été élevée dans les cabinets de son grand-père et de son père. Le grand-père se flattait d’avoir formé une élève qui, au bout de peu d’années, faisait convenablement les mêmes versions latines que les rhétoriciens de Charlemagne, et qui, n admirant pas seulement de confiance le génie de son père, entrevoyait les difficultés de la tâche qu’il s’était donnée et l’importance des résultats auxquels il devait parvenir au cours d’une carrière si prématurément interrompue. Son rêve de jeune fille aurait été de s’unir à un orientaliste ; mais elle voulut bien me trouver un double mérite : j’étais né tout à côté du berceau de la famille des Burnouf, et je sortais de 1 École des
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chartes, dont Eugène Burnouf fut un des premiers et des plus brillants élèves.
Ma femme eut donc un double motif d’aimer l’Ecole des chartes et de s’intéresser aux travaux dont on s’y occupait. Elle ne s’en cachait pas, non plus qu’elle ne dissimula jamais son plaisir à admirer les peintures des manuscrits du moyen âge. Elle en appréciait d’autant mieux le mérite, qu’elle-même avait pratiqué avec un certain succès l’art de la miniature. On ne doit pas s’étonner qu’elle se soit laissée séduire par la paléographie. En peu de temps, elle acquit, dans un genre d’études nouveau pour elle, assez d’expérience pour déchiffrer couramment et très correctement les écritures du moyen âge, et même pour en apprécier les dates. Elle éprouvait un vrai plaisir à copier les chartes, s’effarouchant parfois d’une latinité quelque peu différente de celle que son grand-père lui avait apprise. Que de pièces m’a-t-elle très exactement transcrites, en jolis caractères qui rappellent les belles copies faites par son père et données par elle à la Bibliothèque nationale ! Que de collations avons-nous faites ensemble ! Elle partageait tous mes goûts, s’associait à tous mes travaux, à toutes mes occupations; elle voulut n’être étrangère à aucune des questions que j’étais amené à examiner. Sa modestie était telle qu’elle n’a jamais voulu qu’on pût soupçonner la part qui lui revient dans mes publications. Que de mémoires elle a lus et analysés la plume à la main, que de livres elle a parcourus, que de traductions elle m’a faites, que de lettres elle a écrites pour moi, que de fautes, et pas seulement des fautes typographiques, elle m’a épargnées, en revoyant mes épreuves, qu’elle n’a jamais voulu laisser partir pour l’imprimerie sans les avoir relues! Comme je jouissais du malin plaisir qu’elle éprouvait en me montrant des coquilles que j’avais laissé passer et qui auraient dû me crever les yeux !
Son ardeur au travail s’augmenta quand il fallut nous résigner à abandonner l’espoir de fonder une famille. Cette ardeur
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sembla même redoubler dans les dernières années de sa vie,
quand les infirmités l’obligèrent à ne plus sortir de la maison.
Mon mariage fut suivi de très près par mon élection à l’Académie, et le souvenir que mon beau-père avait laissé dans la compagnie ne fut pas étranger à mon succès. La voie qui conduisait à l’Académie n’était pas, d’ailleurs, à beaucoup près, aussi encombrée qu elle l’est aujourd’hui, et si je touchai si vite le but, je le dus aux éloges, vraiment excessifs, que mes patrons Guérard, Le Prévost, de Wailly et Wallon avaient daigné donner à mes premiers ouvrages; ils promettaient en mon nom des livres importants sur l’histoire de la Normandie et sur le règne de Philippe-Auguste ; mais ils avaient beaucoup trop présumé de mes moyens et n’avaient pas prévu la déviation que mon entrée à la Bibliothèque devait faire subir à mes études.
Résolu à consacrer ma vie à la Bibliothèque, je devais me livrer à des études bibliographiques et paléographiques. Il fallait avant tout m’occuper de nos chers manuscrits. Je les aimais passionnément, et ma passion était partagée par ma femme. Que de joies ces manuscrits nous ont données! Quelles délicieuses soirées ont été passées dans notre ménage à parler de pièces de genres bien divers, dont j’avais aperçu l’importance, quand une circonstance imprévue les faisait passer sous mes yeux! Quels souvenirs m’en sont restés dans la mémoire!
Je ris encore de l’enthousiasme avec lequel je rentrai à la maison, un jour de l’été 1867, pour annoncer à ma femme qu’un notaire m’avait laissé feuilleter, sous ses yeux, et seulement pendant une toute petite demi-heure, un magnifique psautier, que j’avais reconnu avoir été fait pour la reine Ingeburge de Danemark, ce dont personne ne s’était encore douté. Nous ne pensions guère alors qu’une vingtaine d’années plus tard ce psautier serait acquis par S. A. R. le duc d’Aumale et qu’il nous serait donné, à l’un et à l’autre, de le voir et revoir à loisir dans le Cabinet des livres de Chantilly.
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Quelle bonne fortune nous advint la même année quand nous admirâmes à l’exposition du Champ-de-Mars un manuscrit venu de Soissons dans lequel j’aperçus des indices certains d’une origine royale ! C’était, en effet, un des plus précieux livres du xive siècle, que le roi Jean perdit avec ses bagages à la journée de Poitiers. Charles V le racheta aux Anglais, pour le donner à son frère, le duc de Berry, le plus grand bibliophile du moyen âge. J’ignore, hélas! aujourd’hui, quelles destinées sont réservées à ce chef-d’œuvre d’écriture et d’enluminure, dont nous avons été les gardiens dans le salon de la Bibliothèque nationale, en 1904, après la clôture de l’Exposition des Primitifs, et ce fut alors que j’en préparai une minutieuse description pour la comprendre dans mes Recherches sur la librairie de Charles V.
Un peu plus tard, en 1878, je me revois dans la bibliothèque de Lyon, assis à côté de ma femme, que j’effrayai d’un soubresaut subit; l’ouverture d’un manuscrit dépourvu de reliure et tout délabré venait de faire surgir dans ma mémoire la vision des cahiers du Pentateuque à trois colonnes, en onciale, que le vieux comte d’Ashburnham avait publié en 1868 avec un facsimilé. Je me trouvais inopinément face à face avec la moitié d’un revenant de moi bien connu, quoique je n’en eusse jamais vu l’autre moitié. Le revenant semblait répondre à une évocation de notre regretté Gaston Paris, qui, après avoir signalé, dans la Revue critique, en 1868, l’importance des fragments récemment publiés, déplorait la perte du reste du manuscrit et terminait son compte-rendu par un vœu quasi prophétique : « Heureux, disait-il, le chercheur qui mettra la main sur ce trésor, caché peut-être dans le fond de quelque bibliothèque de province ! »
Quel plaisir j’éprouvai un peu plus tard, quand j’eus à remplir la mission de rétablir à leur place légitime les cahiers échoués en Angleterre depuis plus de trente ans !
Je n’ai pas oublié non plus nos anxiétés pendant les cam-
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pagnes que j’ai eu l’honneur de diriger pour réparer des pertes considérables subies par nos collections au xviii6 et au xixe siècle. Mais quel bonheur succéda à ces anxiétés, quand nous vîmes rentrer en France, grâce au bon vouloir de nos amis du Musée britannique, M. Bond et sir Edward Thompson, d’abord, en 1876, les feuillets arrachés du temps de Louis XIV à la Bible de Charles le Chauve, puis en 1887, cent soixante-six manuscrits de choix, dérobés à nos bibliothèques, pour faire l’ornement des collections de Libri et de Barrois. Il m’est bien permis de rappeler ces derniers succès dans un livre sur les origines de la Bibliothèque nationale, dédié à l’Académie des inscriptions. Ces succès sont dus, en effet, pour une grande partie, à l’appui qu’elle a bien voulu me donner. C’est elle qui a entraîné l’adhésion des Trustées du Musée britannique et celle du commissaire du gouvernement italien, le professeur Villari, quand, le 23 février 1883, elle s’associa à ma démonstration de l’origine frauduleuse de tant de manuscrits précieux cédés au comte d’Ashburnham par Libri et par Barrois en 1847 et en 1849.
Elle exerçait ainsi sur la Bibliothèque nationale le genre de patronage que le roi Louis XVI lui avait conféré, en la chargeant, en 1785, d’en rédiger la notice des principaux manuscrits, mission qu’elle n’a point cessé de remplir, comme l’attestent les trente-neuf volumes publiés depuis 1787 jusqu’à ce jour sous le titre de Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques .
Fidèle aux recommandations de Guérard, dont il a été dit quelques mots un peu plus haut, j’ai toujours eu l’attention éveillée sur l’origine de nos manuscrits et sur les vicissitudes par lesquelles ils ont passé. Peu avant 1868, je crus avoir réuni assez d’observations pour commencer la publication d’un ouvrage qui devait être l’histoire de notre Département des
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manuscrits. Cette entreprise, quelquepeutéméraire, se termina en 1881 . Aujourd’hui, l’ouvrage serait à reprendre ensous-œuvre, de fond en comble, avec un choix de pièces justificatives, sur des bases beaucoup plus larges. Voilà longtemps que j’ai dû renoncer à une tâche qui était au-dessus de mes forces. Mais depuis que j’ai dû faire mes adieux à la Bibliothèque, j’ai cru pouvoir mettre en œuvre mes notes relatives à ce qu’on peut appeler l’Enfance de cet établissement. Il ne s’agit là que des livres amassés par Charles V et dispersés après la mort de Charles VI. Ce n’est qu’une très petite partie du premier volume, publié en 1868 sous le titre de Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale . Les questions que j’avais à examiner ont dû prendre beaucoup d’ampleur, par suite de nouvelles recherches poursuivies pendant près de quarante ans.
En 1868, je ne connaissais guère qu’une trentaine de manuscrits ayant fait partie de la collection d’environ 1,200 volumes réunis du temps de Charles V et de Charles VI dans la tour du Louvre et dans les différentes résidences royales. Je puis aujourd’hui en signaler une centaine. On peut espérer que les documents publiés dans la seconde partie de mes Recherches permettront d’en accroître encore le nombre.