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Prologue de la traduction de la Cité de Dieu

4. Van Praet cite, probablement d’après une note manuscrite de Boivin, un mandement du roi, en date du 28 octobre 1371, chargeant Raoul de Presles de traduire la Cité de Dieu, « pour l’utilité de luy, du royaume et de toute la o chrestienté ». Inventaire des livres de l’ancienne bibliothèque du Louvre, p. 43. L’extrait rapporté par Van Praet a été tiré du compte de Jean Laisnier, receveur général des aides en 1371. Voir plus loin, p. 109, et plus haut, p. 1 et 2.

DENIS FOULECHAT.

furent point sacrifiés à ceux des derniers siècles. On demanda des représentants.;! toutes les époques comme à toutes les branches de la littérature.

Il y aurait à coup sûr une belle étude à faire sur l’ensemble des traductions que Charles V, suivant sur ce point les traces de son père, fit entreprendre, et qui, pour la plupart, furent promptement menées à bonne fin. On s’étonne qu’un tel sujet, mis plusieurs fois en concours par l’Académie des inscriptions, n’ait point encore été traité. Comme travail préparatoire, j’insère ici les notes que j’ai été amené à réunir en recherchant et examinant les manuscrits de l’ancienne librairie du Louvre. Je les présente en suivant l’ordre alphabétique des noms des traducteurs.

Denis Fodlechat.

La traduction du Polycratique de Jean de Salisbury fut entreprise sous les auspices de Charles Y. L’exemplaire de cette traduction, qui est à la Bibliothèque nationale sous le n° 24287 du fonds français, et qui est sans doute un des exemplaires originaux, s’ouvre par une rubrique qui annonce que l’ouvrage avait été commandé par le Roi.

Ci commence le prologue sur la translacion d’un livre appellé Policratique, composé de très excellent docteur maistre Jehan de Salusbery, lequel fist translater de latin en françois très excellent et puissant, très crestien et misericort prince, le très noble roy de France Charles quint de ce nom, l’an de grâce M. CCC. LXXII, et de son règne le ixe...

Le traducteur le déclare nettement dans un épilogue adressé au roi (fol. 296) :

Quant je os oÿ et entendu que il vous plaisoit et vouliés que je translatasse le livre qui est appelé Policraticon et le meisse de latin en romans, je n’osé pour rien contredire.

Le nom du traducteur n’est pas douteux ; il est écrit en

TRADUCTEURS

toutes lettres dans l’inventaire de Gilles Malet (A 228, B 231 ) : « Policraticon, translaté en françois par frère Denys « Foulechat *. . . » Le texte même de l’ouvrage confirme cette attribution. Le prologue se termine par une invocation à saint Denis1 2, qui serait difficile à expliquer si le traducteur n’avait pas eu saint Denis pour patron. Il y a plus, le nom de Denis Foulechat, sous une forme énigmatique, est en toutes lettres au commencement de l’ouvrage, et le traducteur nous a livré le mot de l’énigme dans une petite pièce de vers mise à la fin du livre (fol. 296) :

Ici est finé le livre de très excellent et très noble docteur et parfait en plusieurs sciences, comme le livre le monstre, qui est appelle Policraticon, compilé de maistre Jehan Salusberien, translaté de latin en françois.

Le translateur pas ne se nomme,

Car n’est pas amé de tout homme ;

Mais qui à l’arbre de science,

Comme dit est, retournera,

Il en venra à congnoissance Par les rainsseaus qu’il trouvera :

Prengne les chiefs par droite ligne Et les mette com dens de pigne,

Il y verra par droite voie.

Or li veulle Diex donner joie.

Amen.

Si le voulez plus clerement Où son nom par les chiefs applique,

Retournez au commencement Du livre, en l’Entetique3.

1. Ce religieux, qui appartenait à l’ordre de saint François, a été parfois appelé Sotjlechat, par suite d’une mauvaise lecture. Voir Sbaralea, Scriplores ordinis s. Francisco, p. 220, et Hist. litt. de la France , t. XIV, p. 112. Il faut surtout consulter les textes auxquels la table du tome III du Chartul. univ. Paris, renvoie, sous le nom Dionysius Foulechat.

2. « Si me vueille Dieu donner grâce de le parfaire... Et monseigneur saint « Denys la me vueille empetrer... » Ms. 24287, fol. 5 v°.

3. La traduction de l’Entétique est dans le manuscrit latin 6416 de la Bibliothèque nationale (fol. 3), qui contient le texte latin du Polycratique. Les auteurs du Catalogue des manuscrits du roi (t. IV, p. 241) ont attribué cette

DENIS FOULECHAT.

Suivant ce conseil, reportons-nous au commencement du livre pour examiner dans 1’ « Entétique » les « chefs de ligne », c’est-à-dire les premières lettres des phrases. D’un coup d’œil nous constatons qu’en réunissant ces initiales nous obtenons le nom de Denis Foullechat.

Doulz filz, très chierement amé...

Et point ton pié si n’entrera...

Nulle chose ne te soit si seure...

Il te doit tous temps estre en mémoire...

Se tu en ys par aventure...

Fais que ta dextre si porte le bourdon...

Or t’avise que tu soies estranges...

Va et quelque part tu yras...

La foy du seigneur de ton hostel...

Les fols et ceuls qui sont trop sages...

Et celui qui amera vérité...

Celui par droit de patronage...

Humblement dont doit estre...

Au premier de cuer diligent...

Tu trouveras à plain...

Denis Foulechat avait travaillé sans avoir les ressources nécessaires pour remplir comme il l’aurait voulu la tâche qui lui avait été imposée ; il avait laissé en souffrance des passages qu’il espérait pouvoir améliorer s’il lui était donné de revenir à Paris1. Peut-être avait-il été éloigné de cette ville à la suite de la condamnation de certaines propositions qu’il avait soutenues2.

Le système de traduction adopté par l’écrivain est ainsi exposé dans le prologue (fol. 5 v°) :

Et pour ce que suyvre le latin à la lettre et le translater si comme

traduction à Jean Le Bègue. J’ignore l’origine de la méprise; je constate seulement que le ms. 6416 a dû appartenir à Jean Le Bègue; on y trouve sur le fol. 2 v° la devise He bien alegue, anagramme de Jehan Le Bègue.

1. « Et en pluseurs lieux, où je n’ay peu trouver conseil n’en livre, n’en plus souffisans de moi, j'ay laissié les espaces en esperance de les corrigier, s’il plaisoit à Dieu que je retournasse à Paris, où je pourroie et par livres et par docteurs bien recouvrer de les amender. » Fol. 296 v°.

2. Voir à ce sujet plusieurs pièces des années 1368 et 1369 dans le tome III du Chartul. univ. Paris., n"* 1298, 1299, 1349-1352 et 1354.

TRADUCTEURS

il gist, pas ne seroit chose que l’en peust entendre, pour ce que la haute et noble rhétorique des poetes anciens entrelace les mos et quiert estrange gramoire et tient sentences suspensives parfondes et obscures, qui, ja lonc temps a, pour les petis entendemens est du tout oubliée en la commune escole, j’ay ordené, à l’aide et la grâce de Dieu et de sa très chière mère, de le mettre clerement senz muer la sentence, afin que toutes gens le puissent entendre, au mieux que jepourray, en suppliant à tous ceuls qui deffaut y verront que, pour l’amour de Dieu, charitablement le vueillent corriger, et humblement leur requier en ycelle manière que pas ne se travaillent à quérir le poil dessoubz le cuir. Car en pluseurs pas j’ay trouvé que un dit pouoit avoir divers entendemens. Si ay aucunes fois mis et adjousté pluseurs synonimes pour les convocacions déclarer. Aucunes foiz ay quis circonloquicions pour ce que les mos du latin n’ont pas propres significas selon commun françois, et de pluseurs entendemens ay esleu celui qui m’en sembloit selon l’entendement de l’aucteur et la connexion de ce devant et de ce qui s’ensuit, lequel par aventure de plaine face donroit, à celui qui le liroit senz veoir ce de devant et le point qui s’ensuit, un autre entendement.

Jacques Bauchant.

Jacques Bauchant, de Saint-Quentin, en Vermandois, sergent d’armes du roi, possédait une petite bibliothèque. Charles Y, qui s’en était fait communiquer le catalogue, y remarqua un texte latin des Voies de Dieu, ou Visions de sainte Élisabeth; il exprima le désir de le voir mettre en français. Ce fut Jacques Bauchant qui reçut la mission d’exécuter le travail. Le manuscrit original de la traduction nous est parvenu, et nous y pouvons lire d’intéressants détails sur la façon dont le roi eut connaissance du livre et des conditions dans lesquelles le traducteur dut se mettre à l’œuvre :

Mon très redoubté signeur, Quant de vostre benigne grâce il vous plut à moy faire tant de honneur comme de moy retenir à vous et faire vostre sergant d’armes, pour ce que il vous fu raporté d’aucuns que je avoie pluseurs livres, et que je m’i cognoissoie aucunement, vous me commandastes que je vous apportasse par escript les titres de tous les livres que je avoie par devers moy, lesquiex je

DENIS FOULECHAT.

vous aportai, et oïstes lire, especialment ceulz en latin, entre lesquiex vous advisastes le title d’un petit livret moral intitulé le livre des Voies de Dieu ; et pour ce que il vous sambla par le title que il estoit ou devoit estre assés moral, et aussi pour essaier se je me saroie d’aucune chose entremettre, il vous plut à moy commander que je le vous translatasse de latin en françois, lequel commandement, confiant de vostre grant bénignité, je reçu, non pas que je me sentisse souffisant à ceste œuvre ny à autre translater, mais pour obéir à vostre commandement, si l’ai translaté au mieux que je ay peu ; et pour ce, mon très souverain et très redoubté signeur, je supplie très humblement à vostre royal magesté que ceste petite translation il vous plaise recevoir en gré, benignement supporter les deffautes, et tenir, se il y a aucun bien, que il vient tout de Dieu et rien de moy.

Je cite cette dédicace d’après le manuscrit même de présentation, qui est à la Bibliothèque nationale, n° 17921 du fonds français.

Encouragé par l’accueil fait à son premier travail, Jacques Bauchant s’essaya sur un texte de l’antiquité classique, le traité de Senèque de Remediis fortuitorum. Il fit hommage de cette seconde traduction à Charles Y. L’épître dédicatoire1 est curieuse à plus d’un titre. Il y faut remarquer un passage, d’où il semble résulter que le traducteur avait comparé plusieurs exemplaires2 et qu’il avait eu quelque peine à se reconnaître au milieu des variantes.

A vous, très noble, très excellent et bien puissant prince, et en vérité la fleur de la merveille de tous princes terriens, Charles, le quint de ce nom, roy de France, digne de règne et de regner, Jacques Bauchans, de Sainct Quentin en Vermandois, vostre petit et humble serviteur et sergent d’armes, luy tout et ce petit qu’il a de pouoir prest en vostre service, et vous doinst en tele manière perseverer ou gouvernement de vostre règne, que ce soit au plaisir de Dieu, au salut de vostre ame, à honneur et à l’utilité

1. Je la cite d’après un bel exemplaire en grosse écriture flamande du xv' siècle, n° 1090 du fonds français.

2. Comparez ce qui est dit plus loin (p. 110 et Appendice, XII) des nombreux exemplaires du texte latin de la Cité de Dieu que Raoul de Presles a consultés en vue de la traduction de cet ouvrage.

TRADUCTEURS

de vous et de vostre pueple, et à la confusion de tous ceulx qui sont ennemis de vous et de vostre royaume.

Très souverains, très redoubtez et très renommez princes, Je, vostre petite créature, confians de vostre constante débonnaireté et souveraine bénignité, non mie de mes mérités, après ce que autres fois vous presentay le livre Madame saincte Elisabeth, des Révélations des Voyes de Dieu, que je translatay de latin en françois, me suis orez de rechief enhardis de présenter à vostre très haulte et très excellente Majesté ce petit livre, que Senecque fist entre les autres, qui est intitulé des Remèdes ou confors de maulx de fortune qui aviennent ou peuent avenir aux hommes, lequel livre il envoya à un sien amy appellé Callio, que j’ay translaté en françois selon le foible sens de mon povre entendement. Et ja soit ce que le livre soit petit en escripture, toutesfois il m’a esté assez duret en translation, tant pour ce que je n’ay peu trouver vrais exemplaires ne du tout semblables, mais les uns plus contenans et autrement que les autres, tant pour ce que le stile est grief et estrange quant à moy, et especialment pour la foiblesse de mon jugement et de ma petite science. Pourquoy, très redoubté et très débonnaire prince, je supplie très humblement à vostre haulte et très benigne Majesté, qu’il vous plaise à supporter mon ignorance et prendre en gré et en pacience mon petit euvre, à l’exemple du souverain roy, qui eut plus agréable le petit don de la povre femme que les grandes offrandes du riche.

Dans la suite de l’Épitre, Jacques Bauchant a voulu faire montre d’érudition en citant les Fastes d’Ovide et les Éthiques d’Aristote. Il termine en avertissant que, dans le dialogue, il présentera comme interlocuteurs, non pas Sensualité et Raison, mais Senèque et Callio.

... Pour la translation estre plus plaine et plus ententable, et pour ce aussi que je l’ay trouvé en aucuns de mes exemplaires, ou lieu de Sensualité , j’ay mis Callio , auquel Senèque envoya son livre, qui met avant les doubtes et doleurs, et Senecque ou lieu de Raison, si que Callio sera complaignant et mettant avant les doubtes et doleurs, et Senecque sera confortant et respondant aux doubtes.

Jacques Bauchant mourut vers l’année 1 396 i. Une partie

1. Un acte du 12 janvier 1397 (n. st.) mentionne les exécuteurs testamentaires « de feu Jacques Bauchent, jadiz sergent d’armes du roy, estans à Saint- « Quentin en Vermandois ». Bibliothèque nationale, Quittances, à la date du 12 janvier 1396 (v. st.), ms. français 26028, pièce 2474.

JACQUES BAUCHANT.

de sa bibliothèque fut acquise par le duc d’Orléans1 . Il devait s’y trouver un volume, aujourd’hui n° 2063 du fonds français, qui renferme la traduction de Végèce faite en 1284 par Jean de Meun pour Jean, comte d’Eu, le Lapidaire et le Testament de Jean de Meun. Ce volume avait été copié en 1 340 pour maître G. de Dynant et acheté à Noyon, en mars 1 367, par Jacques Bauchant au prix de trois florins d’or, non compris le Testament de Jean de Meun, qui y fut ajouté après coup2.

Jean Corbechon.

Ce fut par l’ordre de Charles V que Jean Corbechon3 mit en français le livre des Propriétés des choses, composé au XIIIe siècle par Barthélemi L’Anglais, comme l’annonce expressément la note par laquelle se termine un exemplaire de cet ouvrage conservé à la Bibliothèque royale de Belgique4, n° 2953 (jadis 9094) :

Ce livre des Proprietez des choses fu translaté de latin en fran-

1. Le 5 avril 1397 (n. st.), Olivier de L’Empire, un des quatre principaux libraires de l’Université, reçut 48 sous, pour avoir prisé des livres que le duc d’Orléans avait achetés le mois de mars précédent, « lesquelz feurent feu « Jacques Bauchant, demourant à Saint-Quentin ». Le Roux de Lincy, La Bibliothèque de Charles d’Orléans, p. 34 et 35, n" 12.

2. Au fol, 107 v° du ms. français 2063, on lit : « Chils livres est Jaque Bau- « chant, sergent du roy nos., en la prevosté de Saint-Quentin en Vermendoiz, « et li cousta à Noyon m flourins d’or que on dist frans, qui valoient sur tout « xlviii s. parsis, le gros tournois d’argent pour xvi d. parsis. Che fu ou mois « de mardi l’an CCC LXVI. Qui le troeve ou cui il le prestera, si le rende, si « fera ce que il devera, et contient dusques chi xm quohiers e v foellais, et « sur tout xv quohiers. » Au dernier feuillet est une note de Jacques Bauchant dans laquelle on remarque ces mots : « Tous chilz livres, ensi que il est loiiés, « a cousté lxiiii s., le gros tournois d’argent pour xvi d. parsis. »

3. Le 6 février 1369, le pape Urbain V recommanda au chancelier de Paris Jean Corbechon, de l’ordre des ermites de Saint Augustin, qui faisait depuis dix ans des leçons à la Faculté de théologie. Chartul. univ. Paris., t. III, p. 186, n” 1353.

4. Si ce manuscrit n’est pas l’exemplaire original de présentation, il en est une réplique fidèle. Voir plus loin chapitre XIII, notice XLII des manuscrits parvenus jusqu’à nos jours.

TRADUCTEURS

çois l'an de grâce mil CCC LXXII, par le commandement de très puissant et noble prince Charles le quint de son nom, régnant à ce temps en France puissanment. Et le translata son petit et humble chappellain frère Jehan Corbechon , de l’ordre Saint Augustin, maistre en théologie, de la grâce et promocion dudit prince et seigneur très excellent.

Un compte de François Chanteprime mentionne à la date de 1 3721 une gratification que le roi fit donner à l’auteur de cette traduction1.

La bibliothèque Mazarine a recueilli deux manuscrits qui portent une note ainsi conçue : « Iste liber est fratris « Johannis Corbechon, sacre pagine professons. » Cet ex-libris, reproduit en fac-similé dans le livre de M. Franklin2, paraît bien être autographe; il suffirait pour montrer que Corbechon est la vraie forme du nom du traducteur, qui a été souvent appelé Cor bichon 3.

Les deux manuscrits de Jean Corbechon que la Mazarine possède4 sont un recueil de Postilles (n° \ 81 , jadis 1 69) et un exemplaire du quatrième livre des Sentences (n° 849, jadis 31 3).

Jean Daudin.

Jean Daudin, chanoine de la Sainte-Chapelle5, traduisit le traité de Pétrarque sur les Remèdes de l’une et de l’autre fortune. Il entreprit ce travail à la demande de Charles V, qui l’en récompensa en lui faisant payer le 1 5 avril 1 377

1. « A frère Jehan Corbechon, Augustin, pour avoir translaté de latin en françois, pour le Roy, le livre de Proprietatibus rerum. » Van Praet, Inventaire de l’ancienne bibliothèque du Louvre par Gilles Malet, p. 114.

2. Franklin, Les Anciennes bibliothèques de Paris, t. II, p. 112.

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