L.a mémoire latente
Nous avons étudié ailleurs (1) le mécanisme de la mémoire et nous n’y reviendrons pas ici. Il suffit pour notre objet actuel de montrer, par des faits, que beaucoup d’événements oubliés absolument, qui semblent détruits pour toujours, ont cependant laisséen nous une trace ineffaçable dans cette partie profonde de notre être, dans cette subconscience qui est la base de notre- individualité indestructible.
Nous avons vu plus haut (2) combien le souvenir latent est
(1) Gabriel Delanne. L 'Evolution animique, p. 173 et suiv.
(2) page 1 12 et suiv.
SUR LA MÉDIUMNITÉ
tenace, puisque dans le rêve il ressuscite des souvenirs de jeqnesse, comme ceux racontés par Maury, qui lui représentent un homme qu’il avait vu étant enfant et auquel il n’avait plus jamais pensé pendant quarante années. Voici encore deux exemples de ce réveil de sensations anciennes, empruntés au même auteur : (i)
Un teinturier devenu aveugle, décrivit un jour avec assez de précision les traits d’un de ses cousins qui lui était apparu en rêve et que jamais il n’avait rencontré alors qu’il n’était point privé de la vue. Cette apparente intuition était due, ainsi qu’il finit par se le rappeler, à ce qu’il avait jadis regardé le portrait de son cousin chez un autre de ses parents.
Le même auteur parle encore d’un capitaine, devenu aveugle en Afrique, auquel le souvenir de certaines localités, auparavant tout à fait oubliées par lui, s’était représenté à son esprit avec une parfaite netteté.
Appelons particulièrement l’attention sur des faits qui, s’ils se montraient pendant l’écriture automatique, auraient tout à fait l’apparence d’une révélation extérieure : (2)
Un monsieur Brodekelbank perd un couteau de poche. Six mois après, sans être préoccupé le moins du monde de cette perte, il rêve que ce couteau est dans la poche d’un pantalon qu’il avait mis à la défroque. En se réveillant, l’idée lui vint de savoir si son rêve était exact ; il alla chercher son pantalon et retrouva le couteau dans une poche.
C’est évidemment un souvenir oublié qui renaît pendant le sommeil. On peut en dire autant du récit qui suit :
Dans son ouvrage : Le sommeil et les rêves , le professeur Delbœuf raconte que dans un rêve, le nom de l’« Asplénium Ruta Muralis » lui parut un nom familier. En s'éveillant, il se creusa en vain la tête pour découvrir où il pouvait avoir appris cette appellation botanique. Longtemps après, il découvrit le nom « Asplénium Ruta Murariac » écrit par lui-même dans une Collection de fleurs et de fougères à côté desquelles il avait inscrit les noms sous la dictée d’un ami.
Dans l’exemple suivant, il y a plus qu’un simple rappel de mémoire. 11 semble qu’un certain nombre d’impressions visuelles ont été enregistrées inconsciemment, comme nous verrons tout à l’heure que cela est possible, puis sous l’influence
(1) Maury. Le sommeil et les rêves , p. 123 et 124.
(2) Voir dans les Annales Psychiques , Année 1899, les exemples cités par M. Myers dans son travail sur La conscience subliminale, auquel nous en empruntons quelques-uns.
de l’attention, elles ont été retrouvées par l’esprit pendant le sommeil. Voici le cas :
En arrivant à l’hôtel Morley à => heures, dit madame Bickford Smith, mardi, 29 janvier 1889, je m’aperçus que j’avais perdu ma broche en or et je supposai que je l’avais laissée dans une salle d’essayage chez Svvan et Edgar. J’envoyai voir et fut très désapointée d’apprendre que toutes les démarches avaient été inutiles. J’étais très contrariée, et là nuit je rêvai que je la trouvais dans un numéro de la Oueeti qui avait été sur la table, et dans mon rêve je voyais même la page où elle était. J’avais remarqué une des gravures de cette page. Aussitôt après le déjeuner, j’allai chez Swan et Edgar et demandai les journaux, racontant en même temps aux jeunes femmes mon rêve et où j’avais vu la broche. Les journaux avaient été enlevés de cette chambre, mais on les retrouva, et au gland étonnement des jeunes femmes je dis: « Voici celui qui contient ma broche », et à la page où je m’y attendais, je trouvai la broche.
Il est bien évident que si ce souvenir latent s’était extériorisé par l’écriture automatique, au lieu de se produire en rêve, l’écrivain aurait été fort tenté d’attribuer la description exacte de la page du livre dans lequel se trouvait la broche, à l’intervention bienveillante d’un être de l’au-delà, désireux d’éviter à Mine Smith l’ennui d’avoir perdu son bijou. Nous allons voir, dans un instant, que l’inscription dans la subconscience de sensations que nous n’avons pas perçues, comme c’est le cas ici, n’est pas impossible et se constate expérimentalement.
Ne pouvant nous étendre plus longuement sur ce genred’exemples, nous passons de suite à un second révélateur de cette mémoire latente, qui est l’hypnose.
C’est un fait tout à fait général que le sommeil somnambulique ravive les souvenirs les plus fugitifs de la vie normale :
Les somnambules se représentent, dit Ch. Richet, (1) avec un luxe inouï de détails précis, les endroits qu’ils ont vus jadis, les faits auxquels ils ont assisté. Ils ont pendant leur sommeil décrit très exactement telle ville, telle maison, qu’ils ont jadis visitée ou entrevue ; mais.au réveil, c’est à peine s’ils pourraient dire qu’ils y ont été autrefois. X.. ., qui chantait l’air de Y Africaine pendant son sommeil, ne pouvait pas en retrouver une seule note lorsqu'elle était éveillée.
Léonie, dit M. Janet, (2) est capable dé relire par hallucination des pages entières d’un livre qu’elle a lu autrefois, et elle distingue l’image
(1) Ch. Richet . U Homme et V intelligence, p. 194.
(2) P. Janet. V Automatisme psychologique . p. 267.
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avec tant de netteté qu’elle remarque encore des signes particuliers, comme les numéros des pages et les numéros des feuilles au bas de certaines pages: L’hallucination rétrospective est dans ce cas identique à la sensation.
Nous devons nous persuader que rien de ce qui est entré dans l’esprit, consciemment ou non, ne peut en sortir. Malgré que l’oubli soit une condition d’une bonne mémoire (1), le mot oubli n’est pas synonyme de disparition de l’image mentale. Bien au contraire, celle-ci semble inaltérable; chaque impression laisse une empreinte qui dure et qui reparaîtra, alors même qu’on l’aurait cru anéantie, lorsque les circonstances le permettront Il y a les souvenirs dont nous avons conscience et ceux que nous ne connaissons plus. Ces derniers sont innombrables et leur importance dans la vie mentale est de premier ordre.
La mémoire pendant le sommeil artificiel est sur certains points beaucoup plus étendue qu’à l’état normal, car elle embrasse le souvenir des rêves ordinaires et des états somnambuliques naturels. Voici un exemple du premier cas : (2)
« Un de nos amis, dit Erasme Darwin, a remarqué que sa femme, qui parle beaucoup et distinctement dans le sommeil, ne peut jamais se ressouvenir de ses rêves lorsque cela lui arrive ; mais qu’au contraire elle se les rappelle fort bien lorsqu’elle n’a pas parlé en dormant». J'ai observé le même fait, poursuit M. Janet, sur Léonie, qui raconte à l’état de veille les rêves qu’elles a eus sans parole, et ne peut raconter qu’en somnambulisme les rêves pendant lesquels elle s’est lemuée et a parlé.
Les souvenirs du somnambulisme naturel sont presque toujours ignorés au réveil, mais on peut les retrouver dans un somnambulisme artificiel, ce qui établit la parenté de ces deux états. La relation qu’on va lire en fait foi : (3)
M. le Dr Dufay sénateur de Loir-et-Cher, a publié l’observation d’une jeune fille qui, dans un accès de somnambulisme, avait serré dans un tiroir des bijoux appartenant à sa maîtresse. Celle-ci, ne retrouvant plus ses bijoux à la place où elle les avait laissés, accusa sa domestique de les lui avoir volés. La pauvre fille protestait de son innocencemais ne pouvait donner aucun renseignement sur les causes de la disparition des objets perdus. Elle fut mise en prison à Blois. M-. le Dr Dufay était alors médecin de cette prison. Il connaissait la prévenue pour avoir fait jadis sur elle quelques expériences d’hypnotisme. 11 l’endor-
(1) Ribot. Les maladies de la mémoire, p. 15 et suiv.
(2) P. Janet. Autom. Psych. p. 119.
()) Pitres. Leçons sur /’ Hystérie et V Hypnotisme, p. 200 et suiv.
mit et l’interrogea sur le délit dont elle était accusée. Elle lui raconta alors, avec tous les détails désirables, qu’elle n'avait jamais eu l'intention de voler sa maîtresse, mais qu’une nuit il lui était venu à l’esprit que certains bijoux appartenant à cette dame n’étaient pas en sûreté dans le meuble où ils étaient placés et que, dès lors, elle les avait serrés dans un autre meuble. Le juge d’instruction fut informé de cette révélation. Use rendit chez la dame volée et trouva les bijoux dans le tiroir indiqué parla somnambule. L’innocence de la prévenue fut ainsi clairement démontrée, et la malade fut aussitôt rendue à la liberté.
Une des formes les plus saisissantes de cette rénovation du souvenir est la reconstitution complète de toute une époque de la vie passée d’un sujet. Le professeur Pitres, de Bordeaux, qui a découvert ce phénomène, le nomme le délire ecmnésique.V oici en quoi il consiste ( 1 ):
Supposons un instant qu’un sujet âgé de trente arts, perde subitement le souvenir de tout ce qu’il a connu et appris pendant les quinze dernières années de sa vie. Par le fait même de cette amnésie partielle, il se produira dans l’état mental du sujet une transformation radicale. Il parlera, agira, raisonnera comme il l’eût fait à 1 âge de quinze ans. Il aura les connaissances, les goûts, les sentiments, les mœurs qu’il avaità quinze ans, puisque tous les souvenirs des quinze dernières années auront disparu. Au point de vue mental, ce ne sera plus un adulte, mais un adolescent. Une malade, Albertine M..., âgéj de vingt-huit ans, pendant le délire ecmnésique se trouve reportée à l’âge de sept ans, lorsqu’elle était occupée à garder la vache de sa nourrice :
Après avoir éprouvé toute la série des auras qui précèdent habituellement l’explosion de ses attaques de délire, la malade se remit à marcher lentement, en se baissant de temps en temps, comme si elle eût ramassé des fleurs sur le bord d’une route. Puis elle s’assit par terre en fredonnant une chansonnette. Quelques instants après, elle fit le geste de fouiller vivement dans sa poche et commença à jouer aux. osselets, non sans interrompre souvent sa partie pour parler à sa vache. Nous l’interpellâmes à ce moment, et elle, croyant avoir affaire aux gamins du village, nous offrit aussitôt de partager ses jeux. Il fut impossible de lui faire comprendre son erreur. A toutes les questions que nous lui posions relativement à sa vache, à sa grand-mère, aux habitants du village, elle répondait avec la naïveté d’une enfant, mais avec une imperturbable précision. Si, au contraire, nous lui parlions des événements dont elle a été témoin ou acteur dans le courant de son exis-
(1) Pitres. Ouvrage cité, p. 290.
SUR LA MEDIUMNITE
tehce, après l’âge de sept ans, elle paraissait fort étonnée et ne comprenait rien à nos propos.
Je dois vous signaïerdeux particularités qui ne manquentpas d’importance. Jusqu’à l’âge de douze ans, Albertine. est restée dans un petit hameau de la Charente, au milieu de pauvres paysans qui parlaient à peine le français. Elle-même ne parlai t à ce moment que le patois de la Saintonge ; ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle a appris le français. Aussi, pendant toute la durée de l’attaque, elle s exprimait en patois , et si nous la priions de parler français, elle répondait invariablement, ettoujours en patois , qu’elle ne connaissait pas la langue des messieurs de la ville.
La seconde particularité n’est pas moins curieuse. A l’âge de sept ans, Albertine n’avait pas encore eu d’accidents hystériques et, selon toute vraisemblance, elle n’avait pas encore d’hemianesthésie ni de zones hystérogènes. Or, pendant l’accès de délire ecmnésique dont nous nous occupons, la sensibilité cutanée était normale , aussi bien du côté gauche que du côté dioit, et toutes ses zones spasmogènes avaient perdu leur action, sauf la zone ovarienne gauche dont la pression énergique eut pour effet immédiat d’arrêter le délire. Revenue à l’état normal, la malade n’avait aucun souvenir de ce qu’elle avait dit et fait pendant cet état.(i)
Depuis cette observation, les docteurs Camuset, Mabille, Bourru et Burot, Voisin, etc., ont publié des relations de cas semblables, de sorte qu’il faut admettre le fait comme rigoureusement démontré. Des expériencesde contrôle, faitesau moyen de l’écriture, établissent que la résurrection des souvenirs du sujet estabsolue et porte jusque sur les détails les plus insignifiants de son existence de chaque jour. C’est, littéralement, une tranchede vie qui est exhumée des profondeurs de la conscience car, chose encore plus remarquable, l’état psychologique ancien ramène l’état physique du corps à l’époque que l’on fait revivre. Nous aurons à retenir cette remarque, car elle nous aidera à comprendre pourquoi et comment un esprit peut reprendre dans l’espace récriture qu’il avait de son vivant,si on le reporte à cette période de sa vie antérieure.
L’excitation extraordinaire de la mémoire, nommée hypermnésie, est due aussi, assez souvent, à des causes morbides où à de fortes secousses morales. Les ouvrages de médecine en citent de nombreux exemples. Le cas d’un jeune boucher observé à Bicêtre par le Dr Michea est célèbre. Sous l’influence d’un accès de manie, ce jeune homme récitait des tirades entières de la
(1) Voir également dans notre Evolution Animique. le cas de Jeanne R., étudié par MM. Bourru et Burot — p. 256.
Phèdre de Racine ; of il n’avait entendu qu’une seule fois cette tragédie. Durant les périodes calmes, il lui était impossible, malgré ses efforts, d’en réciter un seul vers.
On a remarqué aussi que le sommeil anesthésique du à l’éther ou au chloroforme amène un état semblable au somnambulisme et peut, comme l’opium ou l’alcool, produire la même exaltation de la mémoire. M. Ribot en a réuni quelques exemples que nous mettons sous les yeux du lecteur : (1)
Un vieux forestier avait vécu pendant sa jeunesse sur les frontières polonaises et n’avait guère parlé que le polonais. Dans la suite, il n’avait habité que des districts allemands. Ses enfants assurèrent que pendant trente ou quarante ans, il n’avait entendu ou prononce un seul mot de polonais. Pendant une anesthésie qui dura près de deux heures, cet homme parla, pria, chanta, rien qu’en polonais.
Il semble, dit Th. de Quincey dans ses Confessions d'un mangeur d'opium^ avoir vécu. soixante-dix ans ou un siècle en une minute. Les plus petits événements de ma jeunesse, des scènes oubliées de mes premières années étaient souvent ravivées. On ne peut dire que je me les rappelais car, si on me les avait racontées à l’état de veille, je n aurais pas été capable de les reconnaître comme faisant partie de mon existence passée . Mais, placées devant moi comme elles l’étaient en rêve, comme des intuitions revêtues de leurs circonstances les plus vagues et des sentiments qui les accompagnaient, je les reconnaissais instantanément.
Ce sont ces sortes de souvenirs si complètement sortis de |a mémoirequ’ils semblent inconnus, qui donnent à l’automatiste la fausse croyance à une intervention de l’au-delà, lorsqu’il les trouve relatés sous la signature d’un ami ou d’un parent mort, surtout si ce n’est qu’après des efforts considérables qu’il s’en souvient, ou s’il lui faut le témoigne des siens pour lui affirmer qu’ils sont bien tels que le message les relate. Cependant il ne faut voir là qu’un phénomène de mémoire subconsciente, tant que d’autres particularités n’auront pas démontré l’intervention des esprits, puisque nous constatons de quelle merveilleuse puissance de rénovation mémoriale est douée Tâme humaine. Notons encore que :
Le souvenir qui est annihilé par l’ivresse profonde peut être retrouvé dans une ivresse suivante, comme dans le cas très connu de ce commissionnaire irlandais qui ayant perdu un paquet pendant qu’il était ivre, s’enivra de nouveau et se rappela où il l’avait laissé. M. Myers
(1) Th. Ribot — Les maladies de la mémoire — p. 143.
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cite un cas semblable sur le témoignage de M. Keulmans (i). Il s’agit d’un nègre qui, étant pris de boison, avait dérobé et caché un scalpel et une paire de pinces. Revenu à l’état normal, il avait oublié ce larcin, mais s’élant de nouveau enivré, il alla chercher ces instruments à l’endroit où il les avait placés.
Les exemples si nombreux et si variés dont nous n’avons donné qu’un échantillon de chaque genre, à titre de renseignement, mais qui ont été observés un très grand nombre de fois, nous mettent en présence d’un fait remarquable : c’est que notre vie mentale est indestructible. Sans doute nous oublions peu à peu la plus grande partie des événements passés ; il ne reste présent dans i’esprit que les souvenirs des événements principaux qui servent de pointsde repère pourla mémoire, etl’on pourrait croire devant l’impossibilité de se rappeler ce que l’on a fait tel jour, à telle heure, il y a dix ans, que le souvenir en est perdu. C’est une erreur. Tout subsiste dans notre mémoire latente, dans cet abîme qui existe au-dessous de la conscience, et à un moment donné, sous l’influence de l’une des causes que nous avons signalées, et aussi sous le coup de fouet des émotions violentes, quelques fragments de la vie passée remontent à la surface de cet océan et peuvent être extériorisés par l’écriture automatique.
Mais il y a mieux encore. Des faits que nous n’avons pas perçus consciemment, qui n’ont pas été connus de nous au moment où ils se produisaient, peuvent laisser des traces indélébiles et surgir un jour, lorsqu’ils seront rénovés par une sensation semblable. Ce sont des empreintes latentes, des images, des clichés que l’âme ignore, qui dorment en elle et que l’on a bien improprement appelées des perceptions inconscientes. Voyons rapidement en quoi elles consistent :
Les Impressions sensorielles inconscientes.
Empruntons à M.Ribot (2) deux exemples de ces phénomènes de mémoire antérieurs à toute conscience :
Une dame, a la dernière période d’une maladie chronique, fut conduite de Londres à la campagne. Sa petite fille, qui ne parlait pas encore {infant), lui fut amenée, et, après une courte entrevue, elle fut reconduite à la ville. La dame mourut quelques jours après. La fille grandit sans se rappeler sa mère jusqu’à Page mûr. Ce fut alors
(1) F. W.H. Myers — Proceedings S. P. R. Automatic writlmg —
(2) Ribot. Les maladies de la mémoire p. 143*
qu’elle eut l’occasion de voir la chambre où sa mère était morte. Quoiqu'elle l’ignorât, en entrant dans cette chambre elle tressaillit ; comme on lui demandait la cause de son émotion : « J'ai, dit-elle, l’impression distincte d’être venue autrefois dans cette chambre. Il y avait dans ce coin une dame couchée, paraissant très malade, qui se pencha sur moi et pleura ». Voici le second cas :
Un homme doué d’un sentiment artistique très marqué (ce point est h noter, car il indique un développement très grand de la sensibilité) alla avec des amis faire une partie près d’un château du comté de Sussex, qu’il n’avait aucun souvenir d’avoir visité: En approchant de la grande porte, il eut une impression extrêmement vive de l’avoir déjà vue, et il revoyait non seulement cette porte, mais des gens installés sur le haut, et en bas des ânes sous le porche. Cette conviction singulière s’imposant à lui, il s’adressa à sa mère pour avoir quelques éclaircissements sur ce point. Il apprit d’elle qu’étant âgé de seize mois, il avait été conduit en partie dans cet endroit, qu’il avait été porté dans un panier sur le dos d’un âne ; qu’il avait été laissé en bas avec les ânes et les domestiques, tandis que les plus âgés de la bande s'étaient installés au-dessus de la porte pour manger.
Ces deux histoires montrent qu’alors même que les sensations produites par le monde extérieur ne sont pas connues par le moi, elles existent dans le périsprit qui en a conservé l’empreinte, bien que le cerveau ait été renouvelé un très grand nombre de fois. Lorsque les mêmes sensations se renouvellent, elles ressuscitent les anciennes, et le souvenir a lieu. Cette renaissance du passé peut être provoquée aussi par une cause morbide.
A l’âge de quatre ans, dit le Dr Abercrombie, un enfant, par suite d!une fracture du crâne, subit l'opération du trépan. Revenu à la santé, il n’avait gardé aucun souvenir ni de l’accident, ni de l’opération. Mais à l’âge de quinze ans, pris d’un délire fébrile, il décrivit à sa mère l’opération, les gens qui y assistaient, leur toilette et autres petits détails, avec la plus grande exactitude. Jusque-là, il n’en avait jamais parlé et il n’avait jamais entendu personne donner tous ces détails.
Il est possible d’instituer des expériences qui permettent de séparer, dans l’acte complexe delà perception, ce qui est connu normalement, de ce qui reste ignoré. Voici deux exemples de réminiscences d’impressions sensorielles enregistrées inconsciemment, que Ton fait renaître par un artifice. Prenons d’abord un cas de vision : (1)
(1) Dr Scripture. U cher der associai iven Vorland der Vorstcllun gen, p. 90 et suiv.
SUR l.A MEDIUMNITE
Le Dr Scripture, de l’uni versi té de Clark, a montré que dans l’acte de vision le plus ordinaire, nous devons distinguer entre ce que la conscience superficielle se rappelle et ce qui reste caché dans quelque profondeur obscure, mais susceptible d’en être extrait Cet expérimentateur montre ausujet une carte avec une image au milieu, et une petite lettre de l’alphabet imprimée en dessous. La présentation est si courte que le sujet observe seulement l’image et n’a aucune connaissance consciente de la petite lettre. Cependant, quand ensuite on lui montre la lettre, celle-ci souvent lui rappelle — graduellement, mais à la fin distinctement — la représentation d’étoile ou d’éléphant ou d’autre chose qui occupait le centre de la carte au coin de laquelle la lettre était imprimée. Il arrive souvent que le sujet ne peut pas dire de quelle manière cette obscure association entre la lettre et l’image s’est effectuée. 11 sent seulement qu'il y a une connexion, par exemple, entre la lettre M.et l’éléphant. On assiste ici à l’impression inconsciente dans le cerveau d’une lettre, mais la vue de celle-ci réveille ensuite par association d’idées, le souvenir de la gravure.
Voici un second exemple relatif aux sensations auditives :
Une expérience de Desseoir, déjà signalée dans les Proceedings , montre que les sons qui passent inaperçus à l’oreille peuvent être tout le temps conservés précieusement, et d’une façon intelligente, dans la subconscience. M. X.... absorbé par la lecture au milieu d’amis qui causent, eut subitement son attention éveillée en entendant prononcer son nom. Il demanda à ses amis ce que l’on avait dit de lui. On. ne lui répondit pas ; on l’hypnotisa. Dans son sommeil il put répéter toute la conversation qui avait échappé à son moi éveillé. Encore plus remarquable est le fait signalé par Edmond Gurney,et d’autres obseï vateurs, que le sujet hypnotique peut saisir le chuchotement de son magnétiseur, même lorsque celui-ci est au milieu de personnes qui causent à haute voix.
Ces expériences nous font comprendre l’origine de certaines visions du songe qui paraissent n’appartenir en rien à votre vie mentale, tandis qu’à notre insu elles en font partie intégrante. Le cas suivant de Maury met ce fait bien en évidence (i).
Il m’arriva plusieurs jours de suite de voir dans mes rêves un certain monsieur à cravate blanche, à chapeau h larges bords, d’une physionomie particulière, et ayant dans sa tournure quelque chose d’un américain. Ce personnage m’était absolument inconnu. Je crus longtemps qu’il n’était qu’une pure création de mon- imagination.
Cependant, au bout de plusieurs mois, quel 11c fut p is mon étonnement de me trouver face à face dans la rue avec mon monsieur 1 Même forme de chapeau, même cravate blanche,
(i) Maury. Le sommeil et les rêves , p. 124.
même redingote, même tournure grave et empesée. Je traversais en ce moment les boulevards, et naturellement curieux de découvrir quel pouvait être cet acteur de mes rêves rendu tout à coup à la réalité, je le suivis jusqu’à ia rue de Clichy ; mais le voyant continuer sa route .jusqu’à x Batignolles, et craignant de trop m’écarter de ma direction, je cessai de le suivre et revins au boulevard. Un mois après, je passais encore rue de Clichy; je l’aperçois de nouveau. Or, il est à noter que quelques années auparavant, des occupations régulières me conduisaient, trois fois la semaine, dans cette rue : je ne doutai plus dès ce moment que je l’eusse alors rencontré ; son souvenir m’était resté gravé dans l’esprit à mon insu, et ravivé par une cause qui m’échappait de prime abord, ce souvenir avait fait intervenir dans mes rêves le personnage en question.
Pour achever de m’expliquer son apparition dans les créations de mes nuits, je cherchais à démêler le motif auquel était dû le rappel de vieux souvenirs, et je le découvris sans beaucoup de difficultés. J’avais, plusieurs jours avant de rêver du monsieur, rencontré une dame qui avait longuement causé avec moi du temps où mes occupations de professeur m’amenaient trois fois par semaine rue de Clichy. C’était évidemment cette conversation qui avait provoqué l’intervention dans mes songes de l’inconnu en cravate blanche, et la preuve c’est qu’aux rêves où il figurait, s’étaient mêlées deî circonstances se rapportant aux leçons que je donnais dans la rue en question. Cette rue avait à son tour évoqué bien des souvenirs effacés, au nombre desquels était la vue de mon personnage.
Quelques réflexions sur l’automatisme graphique.
Maintenant que nous connaissons l’extraordinaire richesse de la mémoire latente, peuplée par les souvenirs de tout ce que nous avons étudié, vu, entendu, pensé durant notre vie; que nous savons que l’activité de l’esprit pendant, la nuit est conservée ; que des impressions sensorielles dont nous n’avons pas eu conscience peuvent se révéler à un moment donné, nous devons être très circonspects avant d’affirmer que le contenu d’un message ne sort pas de la subconscience.
Cependant, nous pourrions nous demander si nous sommes suffisamment autorisés pour admettre sans restrictions que toutes ces mémoires : oniriques, somnamb diques. latentes, qui diffèrent entre elles, puissent servir de sources d’information à l'automatisme, autrement dit, s’il est légitime de penser que tous ces souvenirs s’extériorisent par cette voie. Nous pensons qu’on peut répondre affirmativement, car les personnes familiarisées
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avec les phénomènes de l’hypnose savent quelles affinités existent entre la mémoire somnambulique et celle du sommeil . N’oublions pas que l’automatisme est produit très souvent pendant un état d’hémi-somnambulisme et que l’état psychique de l'écrivain est analogue, pour la mémoire, à celui des sujets endormis.
Or, nous l’avons vu, M. P .Janet nous a montré que des rêves oubliés pendant l’état de veille peuvent être rappelés pendant le sommeil hypnotique. Le Dr Tissié nous cite un cas semblable. Son sujet, Àlbert, rêvait qu’il allait partir pour une de ses fugues somnambuliques, un de ses voyages sans but, et hypnotisé, il racontait au médecin ce rêve, qu’à l’état normal il avait oublié. Réciproquement, des souvenirs de i état hypnotique peuvent se réveiller dans le sommeil ordinaire. Ainsi le Dr Voisin avait suggéré à un sujet hypnotisé de poignarder dans un lit voisin un malade (qui en réalité n’était qu’un mannequin). Le sujet obéit, et naturellement ne se rappela rien en se réveillant. Mais trois jours après il retourna a l’hôpital, se plaignant que dans ses-rêves il voyait toujours une femme qui l’accusait de l’avoir poignardée et tuée. Une suggestion nouvelle persuada au sujet que le fantôme était une poupée.
Le professeur Bernheim a montré également comment des souvenirs latents de l’état hypnotique peuvent se réveiller pendant la vie ordinaire. Voici comment : (i).
Un jour on prend la photographie d’une ée mes somnambules à l’état de veille, puis elle est hypnotisée, et on reprend sa photographie dans diverses attitudes suggérées pendant cet état : Colère, frayeur (vue fictive d’un serpent), gaîté (ivresse), dédain (vue d’étudiants en ricanant) extase. « A votre réveil, vous ouvrirez le livre qui est à votre chevet, et vous y trouverez \ otre photographie. » A son réveil, elle prend le I vre, l’ouvre, y trouve sa photographie (fictive ! il n’y en avait pas), demande si elle peut la garder et l’envoyer a s n fils. « La trouvez-vous ressemblante? » lui dis-je ? — « Très ressemblante, j’ai l’air un peu triste.» — « Eh bien ! dis-je, tournez la page. » — Elle tourne et reconnaît sa photographie (fictive !) dans l’attitude de la colère. . — « Tournez encore. » Et, en continuant à tourner successivement les pages, elle reconnaît : es photographies divers s, avec autant de netteté que si elles existaient réellement, dans ses diverses attitudes de fraveur, de gaîté, de colère, d’extase ; elle me décrit avec une précision parfaite chacune de ses attitudes, telle qu’elle la voit,
(i)Bernheim. Delà Suggestion et de ses applications à la thérapeutique, p . 209.
telle qu’elle l’avait prise pendant son sommeil, sans se rappeler aucunement les avoir eues, ni la suggestion correspondant à chacune ; elle parait fort étonnée quand je lui dis qu’011 lui avait communiqué ces attitudes pendant le sommeil. Ainsi la mémoire latente des faits accomplis pendant ie somnambulisme, a été éveillée par une sorte d’association d’idées-souvenirs.
Nous pouvons d’autant mieux admettre cette source des souvenirs, que parfois l’automatiste présente des preuves manifestes de son état d’ hemi-somnambulisme, telle que l’anesthésie cutanée, par exemple. Nous avons vu (1) le Dr Cyriax rester insensible quand sa main frappait violemment la table. Voici un autre cas :
M. William James surveillait un jour un jeune homme qui présentait à un haut degré le phénomène de î’écriture automatique. Son bras et sa main droite, avant l’expérience, étaient sensibles. Pendant que la main droite traçait des caractères, M. William James vient à piquer fortement cette main, à plusieurs reprises, de manière à provoquer une vive sensation de douleur. Le jeune homme ne sentit rien, ni douleur ni contact. 11 était donc devenu temporairement anesthésique du bras droit, absolument comme les hystériques en état de distraction.
Cette anesthésie était sentie par la conscience somnambulique du sujet, car celui-ci écrivit : « Ne me faites pas de mal ! »
Il ne faut pas non plus attacher une très grande importance aux bizarreries de l’écriture, car on trouve quelques observations qui établissent que l’écriture dite « en miroir », n’est pas plus un signe caractéristique de l’automatisme que de la médiumnité, puisque l’on peut l’observer dans certains désordres d’origine nerveuse où le; esprits n’ont rien à voir. Rapportons un seul témoignage emprunté au Dr Marinesco : (2) L’Ecriture en miroir
L’observation suivante, faite par M. Marinesco, chez un neurasthénique, vient d’être communiquée à l’Académie de médecine.
Le malade était très impressionnable et offrait du tremblement « quand, en l’examinant, dit M. Marinesco, j’ai vu que ses mains tremblaient ; j’ai voulu me rendre compte si ce tremblenfent se manifestait dans son écriture. Je l’ai donc prié d’écrire et mon étonnement fut grand en le voyant écrire spontanément de droite
(1) page 8
(2) Comptes-Rendus. Août 1900.
SUR LA MÉDIUMNITÉ
à gauche et en miroir ; écriture qui s’est produite non seùlemen pour le roumain , mais encore pour le français et l’allemand. La même écriture apparaissait, soit que le malade copie ou qu’il écrive sous dictée. L’écriture des chiffres était également en miroir. Si on lui disait de tracer des mots sur la terre en se servant du pied gauche, les mots écrits l’étaient inversement, c’est-à-dire en miroir. Nous avons fait une expérience plus curieuse encore. Notre malade étant juif et connaissant l’hébreu, nous l’avons prié d’écrire quelques mots de la main gauche et de droite à gauche, c’est-à-dire dans le sens de l’écriture de cette langue. Or, nous avons constaté que cette écriture n’était pas intervertie ; mais si, au contraire, le malade écrit de la même main, mais de gauche à droite, 'alors l’écriture est en miroir. 11 i\’y a que pour la copie d’un dessin que l’image n’est pas intervertie. A notre question pourquoi il écrivait de la main gauche et en miroir, il nous a répondu que c’est une tendance irrésistible et que c’est comme cela qu’il voit l’image des lettres. J’ai retrouvé, comme tant d’autres auteurs, du reste, -l’écriture en miroir chez d’autres malades atteints d’hémiplégie droite avec ou sans aphasie, dans deux cas de crampe des écrivains, et, plus rarement encore chez des personnes sainés que j’ai priées d écrire de la main gauche. Jusqu’à présent je n’ai rencontré personne écrivant d’une manière irrésistible en miroir comme mon malade. Aussi je pense que chez lui, cette écriture en miroir est la conséquence d’une perturbation de la vision mentale, associée à une déviation constante dans la direction des mouvements nécessaires
l’écriture .
Revenons encore sur ce caractère spécial et si important qui donne à l’automatisme son cachet probant, le fait que le message est presque toujours signé d’un nom auquel convient assez bien le caractère général de l’écrit.
Nous avons constaté que la personnalisation des idées est un phénomène assez commun durant le rêve, mais pendant l’hemisomnambulisme elle peut se réaliser avec plus de puissance et une vérité saisissante*. Alors on assiste à la création de ces personnalités fictives que l’on peut multiplier à volonté. Etudions donc à nouveau cet aspect curieux de l’esprit.
Personnalités fictives créées par auto-suggestion.
Voici de quoi il s’agit. M. le professeur Ch. Richet (i) possède deux sujets A et B qui acceptent à tel point les sugges-
(\) Ch. Richet. L'Homme et V Intelligence, p. 233. Voir aussi : Revue Philosophique 1.882. Paulham. Variations de la personnalité à Vctat normal, p. 639.
tions qu’elles s’imaginent être les personnages qu’on leur dit qu’elles sont.
Endormies et soumises à certaines influences, A..., et B..., oublient qui elles sont ; leur âge, leur vêtement, leur sexe, leur situation sociale, leur nationalité, le lieu et l’heure où elles vivent, tout cela a disparu. Il ne reste plus dans l’intelligence qu’une seule image ,une seule conscience : c’est la conscience et l’image de l’être nouveau qui apparaît dans leur imagination.
Elles ont perdu la notion de leur ancienne existence. Elles vivent, parlent, pensent absolument comme le type qu’on leur a présenté.
Avec quelle prodigieuse intensité de vie se trouvent réalisés ces types, ceux-là seuls qui ont assisté à ces expériences peuvent le savoir.
Une description ne saurait en donner qu’une image bien affaiblie et imparfaite.
Le plus intéressant, c’est que pendant cet état, le sujet figure avec la plus entière vérité un personnage qui a des goûts, . des tournures de phrases, des sentiments, des passions qui ne lui sont pas habituels, qu’il serait honteux de montrer dans sa vie ordinaire et que, souvent, il ignore posséder aussi bien. L’éducation nous habitue à réfréner au fond de nous-mêmes les tendances qui ne sont pas en rapport avec notre milieu soc al ; de même nous ne nous servons pas des expressions que nous jugeons triviales ou grossières, mais elles n’en existent pas moins dans notre pensée, accolées au souvenir de certains individus. Les expériences dont nous parlons montrent l'absolue justesse de ces remarques. Voici une femme très respectable, mère de famille, et très religieuse de sentiments, qu’on met dans l’état somnambulique et à laquelle on suggère qu’elle est actrice. Voici ce qu’elle tire d’elle-même:
Sa figure prend un aspect souriant, au lieutde l’air dur et ennuyé qu’elle avait tout à l’heure (lorsqu’on l’avait transformée en paysanne). « Vous voyez bien ma jupe, eh bien I c’est mon directeur qui l’a fait rallonger. Ils sont assommant, ces directeurs ! Moi je trouve que plus la jupe est courte, mieux ça vaut. Il y en a toujours de trop. Simple feuille de vigne. Mon Dieu, C’est assez ! Tu trouves aussi, n’est-ce pas, mon petit, qu’il n’y a pas besoin d’autre chose qu’une feuille de vigne ? Regarde donc cette grande bringue de Lucie, a-t-elle des jambes, hein ? »
«Dis donc, mon petit ! (elle se met à rire). Tu es bien timide avec les femmes ; tu as tort. Viens donc me voir quelquefois. Tu sais, à trois heures, je suis chez moi tous les jours. Viens donc me faire une petite visite et apporte-moi quelque chose. »
SUR LA MEDIUMNITE
Lorqu’on lui dit qu’elle est général, la scène change instantanément.
« Passez-moi ma longue vue. C’est bien ! c’est bien. Où est le commandant du 6e zouave ? il y là des Kroumirs ! je les vois qui montent le ravin.... Commandant, prenez une compagnie et chargez-moi ces gens-là. Qu’on prenne aussi une batterie de campagne.. . Ils sont bons, ces zouaves 1 Comme ils grimpent bien... Qu’est-ce que vous me voulez, vous... Comment pas d’ordre ? (A part) (i). C’est un mauvais officier, celui-là ; il ne sait rien faire. — Vous, tenez... à gauche. Allez vite. — (A part). Celui-là vaut mieux... Ce n’est pas encore tout à fait bien (Haut.) Voyons, mon cheval, mon épée. (Elle fait le geste déboucler son épée à la ceinture.) Avançons. Ah ! je suis blessé ! »
On voit que le personnage que la somnambule s’imagine être est composé avec ses remarques personnelles, et il sera d’autant plus ressemblant que le talent d’observation du sujet est plus développé. En donnant la même suggestion à des personnes différentes, on peut juger, par l’exactitude et la fidélité du portrait, du degré intellectuel du sujet. Voici une autre femme B, à laquelle on dit quelle est général, on va voir que sa conception diffère complètement de celle de A. La première, femme du monde, voit le soldat dans son rôle actif, sur le champ de bataille ; l’autre, d’une situation sociale moins relevée, sel’imagine plutôt sous une forme brutale, populaire :
« Elle fait .. « Hum, Hum ! » à plusieurs reprises, prend un air dur et parle d’un ton saccadé... Allons boire 1 — Garçon, une absinthe 1
« Qu’est-ce que ce godelureau ? Allons, lais ez-moi passer.. Qu’est-ce que tu me veux ? » (on lui remet un papier qu’elle fait semblant de lire). « Qu’est-ce qui est là? » (Rép. C’est un homme de la iru du 3 . ) — Ah ! bon ! voilà ! ( elle griffonne quelque chose d’illisible) Vous remettrez cela au capitaine adjudant-major. Et filez vite. — Eh bien! et cette absinthe? » (on lui demande s’il est décoré), a Parbleu 1 » — Rép. C’est qu’il a couru des histoires sur votre compte). — Ah ! quelles histoires ? Ah ! mais ! Ah ! mais ! Sacrebleu! Quelles histoires ? Prenez garde de m’échauffer les oreilles. Qu’est-ce qui m’a f... un clampin comme ça ? » (Elle se met dans une violente colère qui se termine par une crise de nerfs).
La même en matelot :
Elle marche en titubant, comme le matelot qui descend à terre après une longue traversée. « Ah ! te voilà, ma vieille branche ! Allons
(i) « Les apartés de ces dialogues sont aussi très intéressants. Ils sont dits à voix très basse, mais distincte, en remuant à peine les lèvres. »
vadrouiller ! Je connais un cahoulot où nous serons très bien. 11 y a là des filles chouettes ». Nous renonçons, dit M. Richet, à décrire le reste de l’histoire !
L'identification du somnambule avec la personnalité fictive est si complète, qu’elle oblige le sujet à l’impartialité, même lorsqu’il représente un de ses ennemis. En voici un exemple :
En M. X.. pâtissier . Cette dernière objectivation était particulièrement intéressante, car, il y a plusieurs années, étant au service de M. X..., elle fut brutalisée et frappée par lui, si bien que la justice s’en mêla, je crois. B. .. s’imagine être ce M. X...sa figure change et prend un air sérieux. Quand les pratiques arrivent, elle les reçoit très bien. « I arfaitement, Monsieur, pour ce soir à 8 heutes vous aurez votre glace. Monsieur veut il me donner son nom ? Excusez-moi s’il n’y a personne, mais j’ai des employés si négligents. B... ! B... ! Vous verrez que cette sope-là est partie. Et vous, Monsieur, que me voulez-vous ? » Réponse : «Je suis un commissaire de policeet je viens savoir pourquoi vous avez frappé votre domestique ? » — « Monsieur, je ne l’ai pas frappée », (Réponse: Cependant elle se plaint). — Elle prend un air très embarrassé. « Monsieur elle se plaint à tort. Je l’ai peut-être poussée, mais je ne lui ai pas fait de mal. Je vous assure. Monsieur le commissaire de poliee, qu’elle exagère. Elle a fait un esclandre devant le magasin.. . » (Elle prend un air de plus en plus embarrassé). « Que cette fille s’en aille. Je vous assure qu’elle -exagère. Et puis je ne demande qu’à entrer en arrangement avec elle. Je lui donnerai des dédommagements convenables ». (Réponse : Vous avez battu vos enfants). « Monsieur, je n’ai pas des enfants, j’ai un enfant et je ne l’ai pas battu ».
On voit que dans cette objectivation de B. .., quoique le personnage qu’elle représentait lui soit très antipathique, elle n’a pas cherché à le représenter ridicule ou odieux. Elle cherchait au contraire à l’excuser, tellement elle était entrée dans son rôle Son air ennuyé et contraint, ses réponses évasives, mais polies, étaient absolument conformes à ce que peut dire, penser et faire, un individu interrogé par un magistrat et qui est coupable.
Ces expériences ont été répétées un très grand nombre1 de fois par des observateurs différents, comme MM. Bernheim (i), Bourru et Burot (2), M. de Rochas, (3), et tous confirment l’exactitude absolue de ces descriptions.
Nous savons combien l’état de crédulité est facile à produire sur des personnes nerveuses et combien l’auto-suggestion a sur
(1) Ber.jheim. De la Suggestion mentale, p. 94.
(2) Bourru et Burot. De la suggestion mentale et des variations de la personnalité, p. 189.
(3) de Rochas. — Les Etats superficiels de l'hypnose, p. 95 et suiv.
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ellesde puissance. Nous comprenons bien maintenant comment la communication sera la reproduction fidèle, au point de vue du caractère, de l’individu dont fautomatiste se figure ressentir l’influence. Tous les souvenirs, toutes les impressions, tous les sentiments qui se rapportent à ce personnage sont les seuls qui subsistent dans la conscience de l’écrivain, et suivant le degré de développement de sa faculté d’observation, la valeur du message ainsi obtenu pourra être quelquefois très grande, ou à peu près nulle si le sujet ne possède aucune donnée pour réaliser la suggestion. Il est évident qu’on ne peut rien tirer d’un automatiste qui n’a jamais possédé les éléments nécessaires pour composer le rôle qu’on veut lui imposer. En voici un exemple extrait de l’ouvrage de MM. Bourru et Burot (q).
Le commandant Delarue s’occupait de recherches sur le; objectivations de types et voici l’expérience qu’il tenta sur un soldat de son régiment, campagnard dont l’éducation était rudimentaire et qui venait chez lui pour raison de service :
Fixant mon sujet pendant sept ou huit secondes, je lui dis : Vous n’étes plus professeur d’écriture, mais docteur en médecine. Aussitôt engageant une conversation avec mon sujet, je m’assurai par ses réponses qu’il était convaincu d’être médecin à Rochefort. Je lui dis de m’écrire une ordonnance pour le pharmacien, destinée à un malade fiévreux et dyssentérique. Le nouveau docteur, }e menton appuyé sur la main, cherchait dans sa mémoire ce que l’on donnait pour ce genre de maladie, et je dus venir à son secours pour le mettre sur la voie du laudanum et du sulfate de quinine. Mon docteur, aussitôt tiré d’embarras, reprit son aplomb et me répondit : <t Ah 1 c’est juste, j’en donne journellement h mes malades » . Restait h déterminer la dose, ce qu’il fit d’un ton convaincu, soit : 50 gouttes de laudanum dans un verre d’eau et dix grammes de sulfate de quinine. L’ordonnance fut écrite séance tenante. En la prenant de ses mains, je lus des caractères mal formés et à peine lisibles ; et comme je lui en faisais la remarque il répondit sans hésiter : Oh ! nous autres médecins, nous sommes tous comme cela, nous écrivons mal ! »
On voit par cette remarque qu’il sera assez facile, en somme, de distinguer un produit de l’écriture automatique d’unecommunication véritable, au moins dans un certain nombre de cas. Si l’écrit porte des signes évidents d’ignorance sur des questions que l’esprit devrait bien connaître, il n’y a pas de difficulté à
(1) Bourru et Burot. — Ouvrage cité . p. 212.
kÈCHERCHES
reconnaîtrequele message sert du cerveau de l’écrivain ; mais si l’écriture dorme de suite des renseignements d’ordre scientifique au dessus des connaissances du médium, il faut voir dans ce cas l’action d’une intelligence étrangère dont nous devrons rechercher l’origine-. Dans la troisième partie, nous aurons l’occasion de citer un certain nombre de cas de cette nature.
Exemples d’automatismes graphiques .
Maintenant que nous avons quelques notions sur les causes qui peuvent donner à l’écriture mécanique une apparence supranaturelle, nous pouvons mieux juger ces productions, et en nous conformant au précepte qu’il ne faut jamais faire intervenir une cause nouvelle lorsque les causes connues suffisent à l’explication, nous pouvons, sans hésiter, mettre sur le compte de l’automatisme tous les messages qui ne nous révèlent rien autre chose que ce que l’écrivain pourrait produire, en se servant de ce qu’il a pu apprendre actuellement ou dans le passé. Evidemment, nous croyons que personne n’hésitera à trouver ce critérium parfait ; mais c’est dans l’application que la difficulté commence.
Nous avons vu déjà que l’automatisme peut se manifester sous la forme d’anagrammes que l’écrivain a du mal à déchiffrer, et il est si étonné de voir ce jeu de son intelligence, qu’il l’attribue à une autre individualité. Cependant il nous arrive dans la vie ordinaire de discuter avec un personnage imaginaire — représentant unepersonneabsente — auquel nous attribuons les réponses ou les objections qu’elle pourrait nous faire. Pendant le rêve, ces sortes de création arrivent à s’objectiver jusqu’à prendre une apparence réelle. Or, c’est précisément lorsqu'il se produit un phénomène analogue par l'écriture automatique, que l’illusion est intense ; et d’autant plus difficile à dissiper, que ceux qui en sont les victimes ne se rendent pas compte du changement que l’auto-suggestion a produite en eux, et ignorent les faits si nombreux aujourd’hui qui expliquent leur cas
Nous avons vu la puissance souveraine de l’auto-suggestion, qui est presque toujours inconsciente, et nous pouvons reconstituer l’état d’âme de ces mystiques qui, à toutes les époques, ont cru être en rapport avec la divinité, ou écrire sous l’influence des Anges et des Saints. La tension de l’esprit, l’épuisement
physique causé par les privations, Tardent désir de se rapprocher de Dieu finissait par créer un état psychique tout à fait favorable au développement de la distraction et de Thémi-somnambulisme. M.Bonnemère (1 ) l’historien, en rendant compted’un ouvrage de M. Stourm sur Antoinette Bourignon, écrit :
Antoinette Bourignon était une extatique, une somnambule éveillée, ce que Ton appelle aujourd'hui un médium, et je n’en veux pour preuve que h façon dont elle a écrit les vingt-deux volumes qui constituent ses œuvres complètes. Il n’est personne qui, ayant consciencieusement observé ces choses, n’y reconnaisse le caractère de la médiumnité. (Nous disons aujourd’hui de l’automatisme.) Voici ce que dans la préface d’un des ouvrages d’Antoinette, dit un homme qui l’avait connue, Jean Conrad Hase :
«C’est une chose admirable de voir la manière dont elle ëcri t et compose ses livres, sans aucune étude ou spéculation. C’est comme un fleuve qui découle de sa main ou de sa plume, si habilement qu’à peine aucun écrivain pourrait la suivre. Je l’ai vue souvent écrire et composer en ma présences des choses que je lui demandais, et à l’instant même que je les lui proposais. Elle m’a souvent dit s’étonner comment je pouvais spéculer pour composerquelques lettres, puisque les spéculations lui servaient d’empêchement si elle voulait s’en servir. »
Mme Guyon, l’amie de Fénelon, était arrivée, elle aussi, à se croire douée de pouvoirs supérieurs lui donnant une autorité morale absolue sur les autres hommes. C’est Dieu qui Ta élue ; c’est sous son. influence qu’elle interprète les écritures, dont elle dévoile le véritable sens. Comme toute sa vie a été employée à étudier les enseignements sacrés, que sa pensée n’a pas d’autre aliment, elle finit par se faire une doctrine qui doit être connue du monde, et comme son genre de vie est éminemment propre à surexciter sa sensibilité émotive, à produire cet état particulier où l’automatisme se développe pendant la méditation et l’extase, lorsque la période d’incubation est terminée, ses idées se traduisent mécaniquement par des écrits, qu’elle suppose \enir de Dieu lui-même, ou de Jésus-Christ. Voici ce qu’elle dit sur la manière dont elle composait ses livres : (2)
«Dieu me faisait écrire des lettres auxquelles je rC avais guère de part que le mouvement de la main. Ét ce lut en ce temps qu’il me fut donné d’écrire par l’Esprit intérieur et non par mon esprit. » Elle composa de cette manière : Le traité complet de la vie intérieure ; puis le
(1) Bonnemère — Revue Spirite, 1878. Etude sur Antoinette Bouripion p 474.
(2) Matter — Le mysticisme au temps de Fénelon .
Commentaire sur l% écriture sainte « qui lui furent dictes mot à mot et si rapidement, qvu’elle n’aurait pu copier en cinq jours ce qu’elle écrivit en une nuit . »
Son commentaire sur le Cantique des cantiques fut rédigé en un jour et demi, encore reçut-elle des visites ; la vitesse fut si prodigieuse que son bras enfla et devint raide. Ayant égaré son Commentaire sur les juges, on le lui dicta une seconde fois ; après, ayant retrouvé son premier manuscrit, elle reconnut que l’ancienne et la nouvelle dictée étaient en tout parfaitement conformes entre elles.
Mme Guyon a sans doute considéré cette seconde dictée, en tout semblable à la première, comme une preuve de l’indépendance de l’intelligence qui la faisait écrire, mais là encore elle se trompait, car il arrive naturellement que l’on traite deux fois un sujet d’une manière identique, sans s’en douter le moins du monde.
Je me souviens, dit Maury (i) que j’avais un jour écrit sur un point d’économie politique quelques réflexions destinées à l’impression. Je perdis les pages où j’avais couché mes pensées, et je renonçai forcément à mon projet de les adressera une revue littéraire. J’avais totalement oublié ce que j’avais écrit, lorsqu'on me sollicita de nouveau de donner l’article promis. Je me remis au travail de composition, et je pensai avoir imaginé une nouvelle manière d’entrer en matière dans mon article.
Deux mois plus tard, je retrouvai par hasard les pages égarées. Grande fut ma surprise de reconnaître, presque mot à mot , et avec les memes phrases, ce que j’avais cru depuis avoir récemment inventé. Evidemment, ma mémoire gardait k mon insu souvenance de ma première composition .
Pourquoi rangeons-nous ces productions parmi celles de l’automatisme ? Simplement parce qu’elles ne contiennent aucune preuve intrinsèque de leur provenance extérieure. Le style de ces compositions est parfois très beau. Beaucoup des pensées fines ou brillantes y sont exprimées, mais aucune ne démontre évidemment l’intervention d’une intelligence supra-terrestre, et si Madame Guyon à l’état normal n’eût pu écrire ces livres, cela prouve que pendant les périodes d’éréthisme nerveux où la mettait sa croyance d être en rapport avec Dieu, ses facultés avaient acquis une puissance supérieure à celle de la vie ordinaire. Nous avons cité des exemples de ce phénomène chez les écrivains et les personnes préoccupées par la solution d’une question embarrassante, nous ne serons donc pas surpris de le voir se déve-
(i) Maury. Ouvrage cité. p. 431. Note D.
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lopper avec intensité chez les mystiques, dont la pensée tout entière est concentrée sur la méditation des Livres Saints.
Il n’est pas douteux que l’exaltation mystique n’amène un état qui est caractérisé par quelques-uns des symptômes du sommeil magnétique.
M. de Rochas fait ainsi, (i) d’après le père de Bonniot, (2) la description des accès de trois célèbres extatiques :
Christine de Stambel fut un jour ravie en extase pendant qu'on chantait devant elle le cantique de Saint Bernard. Son corps étaitraide et ne donnait plus signe de vie ; la respiration même était suspendue. «Elle resta ainsi, dit un témoin oculaire, environ 3 ou 4 heures, appuyée contre un banc, le visage et les mains enveloppés dans son voile. Puis elle se mit à-sou pirer en baillant, de telle sorte que tout son corps était agité. » Ce n’est qu'au bout d’une heure que Christine retrouva la respiration normale, puis la parole, dont elle ne seservitque pour exprimer l'amour de Dieu qui remplissait son cœur. L'extase de Christine se renouvela, et toujours avec la circonstance de la raideur du corps. Elle 11e tombait pas à terre, elle restait à genoux.
Sainte Catherine de Sienne, lorsquelle était en extase, avait les membres contractés, ses doigts s’entrelaçaient aux objets qu’elle avait d’abord pris entre les mains ; ses bras et son cou avaient la rigidité du cadavre ; ses yeux étaient fermés. Après l’extase, elle était longtemps comme assoupie.
Saint Joseph de Cupertino, quand il était saisi par une effusion de l'amour divin, poussait un cri et tombait à genoux, les bras étendus en croix, les yeux élevés au ciel, de sorte cependant que ses yeux étaient cachés par la paupière supérieure, ses membres étaient raides et aucun souffle ne sortait de sa bouche.
L’abbé Fournier, qui vivait au commencement du xvin® siècle, nous offre encore un bon exemple de cet entraînement intellectuel qui aboutit à l’automatisme. D'abord matérialiste, il fut converti par Martinez de Pasqualis, mais la lutte qu’il eut à supporter contre lui-même fut terrible, et le plongea dans un trouble extraordinaire. Bn parlant de ses doutes sur la vie future il écrivit dans la première partie de son traité sur Dieu et les Anges : (3)
« Cette incertitude me brûlait si fort en dedans que, nuit et jour, je criais vers Dieu, pour que, s’il existait réellement, il vînt me secourir. Mais plus je me réclamais à Dieu, plus je me trouvais enferme dans l’abîme et je n’entendais pour toute réponse intérieure que ces idées
( ) De Rochas — Les états superficiels de V hypnose — p. 70.
(2) deBonnîot — Opposition entre /’ hystérie et la sainteté— p. 26
(3) Matter. Les mystiques , p. 47 et 48.
désolantes : Il n'y a pas de Dieu ; il n’v a pas d’autre vie ; il n’y a que le néant. Ne me trouvant entouré que de ces idées qui me brûlaient de plus en plus fort, je criais encore plus ardemment vers Dieu et sans discontinuer, 11e donnant p:esque plus, et lisant les Ecritures avec une grande attention, sans jamais essayer de les comprendre par moi même. »
On voit à quel trouble mental cette âme inquiète était en proie. Cet état dura cinq ans, entremêlé de visions, et même d’hallucinations. Enfin il vit Jésus Christ, la Vierge Marie « et d’autres personnes » Après quoi, dit-il, Dieu m’accorda la grâce d’écrire avec une vitesse extraordinaire le traité dont on vient de lire la première partie. Conséquemment, je l’écrivis plusieurs années avant qu’on sût en France qu’il y avait un Swedemborg dans le monde, et que l’on y connût l’existence du magnétisme. »
De nos jours, le spiritisme devait offrir un excellent prétexte à ceux qui ont des dispositions au mysticisme, et en démontrant la possibilité d'entrer en rapport avec les intelligences désincarnées, il a pu illusionner beaucoup d’àmes sincères, mais peu au courant des découvertes de la science contemporaine. C’est parce que nous sommes certains des rapports entre le monde spirituel et le nôtre, qu’il faut soigneusement distinguer dans les productions des écrivains, celles qui émanent de l’au-delà de celles qui sont produites par l’animisme. Si notre connaissance des conditions de la vie future repose tout entière sur la médiumnité, il est indispensable que celle-ci soit étudiée rigoureusement, scientifiquement, et que l’on n’hésite pas à repousser absolument toute communication qui ne porte pas la démonstration de sa provenance supra-terrestre. C’est faute d’avoir suivi cette sage méthode que nous avons été envahis par un débordement de soi-disant révélations sur le lendemain de la mort, qui ne sont trop souvent que le produit des idées personnelles des écrivains. Chacun, évidemment, a le droit d’exposer au public ce qu’il croit être la vérité, mais il est urgent que celui-ci sache que le Spiritisme n’est pas responsable de ces fantaisies, tant que l’authenticité et l’identitc du communicateur n’est pas établie avec un luxe de preuves qui défie toute contradiction.
Il nous faut doncfaire usage d'une sévère critique enverstoutes les productions qu’on nous donnera comme venant desEsprits, et rejeter impitoyablement celles qui ne porteront pas ce cachet de certitude qui doit être notre critérium. C’est à déterminer les4 caractères de cette certitude que nous nous attachons dans cet
(2) Maury — Ouvrage cité, p. 430 — Note D.
ouvrage, et nous voyons déjà qu'il ne faut pas admettre comme arrivant de l’autre monde, les dictées qui ne font preuve d’aucune connaissance autre que celles possédées par l’écrivain.
Sans doute, on pourra dire qu’un esprit qui se manifeste n’a pastûujours l’occasion de révéler de^ choses, nouvelles ; qu’il a pu donner antérieurement des preuves de son existence et qu’il ne doit pas être soumis chaque fois à cette enquête. Nous répondrons qu’il existe des moyens de s’assurer si c’est l’àme dont on a vérifié l’identité qui se communique, soit par son écriture, soit par son style, comme nous le verrons plus loin ; mais, en thèse générale et comme règle de conduite, une signature d’esprit n’est valable qu’autant qu’elle est appuyée par des preuves directes, établissant son authenticité. Nous ne voulons pas donner la liste des ouvrages médianimiques qui nous paraissent entachés d’erreurs quant à leur provenance ; mais nous croyons que si l’on pouvait connaître les milieux dans lesquels ils ont été obtenus, et l’état physiologique des écrivains pendant la manifestation, on découvrirait facilement les causes physiques et morales propres à faire naître l’automatisme, c’est- adire une grande impressionnabilité nerveuse de l’écrivain, une imagination vive, fouettée par des émotions fortes favorisant l’auto suggestion. Un seul exemple suffira à préciser notre pensée.
En 1885, on a édité une Vie de Jésus dictée par lui-même, qui nous paraît un pur produit de l’imagination du pseudo-médium En effet, rien dans ce travail ne dénote l’intervention du grand Esprit dont il porte le nom. La préface contient quelques notes fournies par l’écrivain lui-même; elles sont caractéristiques de son état et montrent sa bonnç foi, qui d’ailleurs n’est pas en question. (1) Nous soulignon les passages dans lesquels on reconnaît l’état nerveux du sujet, et les sources où il a puisé les matériaux (pii lui ont servi à composer subconsciemment son ouvrage.
Dans une grande et immense douleur, je m’oubliai jusqu’au blasphème. Je venais de perdre une adorable enfant de six ans. Durant les sept années qui précédé eut ce malheur, la mort m’avait déjà séparé de cinq êtres bien aimés, fêlais à bout de force et me condamnais à ta solitude la plus complète. Un peu plus tard, une personne que je consentis à recevoir, me parla de la possibilité de s'entretenir avec les
(1 ) La Vie de Jésus , dictée par lui-même^ préface page IX et
êtres invisibles au moyen d’objets légers qui répondaient par des oui ou par des non à toutes les questions posées. Je m’empressai d’essayer l’expérience ; le succès faillit me faire délirer , et des larmes inondèrent mon visage. J’eus presque immédiatement le nom de mon initiateur : T1PH1S; en même temps me vint par intuition la pensée que ce nom était fantaisiste, car si l’Etre spirituel qui me parlait avait vécu plusieurs fois matériellement, son nom, c’est-à-dire ses divers noms, étaient inutiles, peut-être même plus qu’imitiles.
L’écriture mécanique succéda bientôt aux alphabets de convention, puis enfin se réalisa bientôt /æ conversation intime par pur entendement. Les phrases commençaient mécaniquement et s’achevaient par le son intuitif. Les mots à peine commencés s’achevaient immédiatement dans mon esprit et f écrivais comme sous V influence d'une transmission électrique. Ma médiumnité exige un silence extérieur absolu, un grand recueillement d’âme et, pour ainsi dire, l 'annihilation complète de mon esprit. Si f éprouve un dérangement matériel quelconque ou bien si j’ai, pour si peu que ce soit, mon esprit préoccupé , la manifestation devient impossible. En un mot, pour que la transmission d’En- Haut puisse avoir lieu, il faut que mon esprit adore et ne pense pas, il faut que le respect seul règne en moi, sans distraction d'aucun genre.
Pour ce qui est de cette Vie de Jésus , voici comme elle me fut dictée :
f avais parcouru plusieurs auteurs de la Vie de Jésus ; ces lectures faites, je demeurai dans la conviction que le meilleur de ces essais représentait un roman plus fructueux matériellement pour l’inventeur, que pour l’intelligence et l’instruction des lecteurs. Le désir d’en savoir davantage me tourmentait sans cesse , si bien que je hasardai une question à mon guide toujours si fidèle etsi dévoué. Thiphis me répondit : « Si tu veux connaître la vérité, demande-la à Jésus luimême, il te la dira ».
On se rend compte, par les circonstances du récit, comment Tauto-suggestion a pu naître et se développer chez cette dame. Elle a vu successivement disparaître toutes ses affections, et sa douleurestteile, qu’elle se condame à la solitude la plus complète. Sa sensibilité presque maladive est encore exaltée par cette réclusion, par la concentration de sa pensée sur ses chagrins. aussi lorsqu’elle entrevoit la possibilité d’entrer en rapport avec ceux qu’elle regrette si amèrement, sa joie est sans borne, et, suivant son expression propre, son émotion est si vive qu’elle la fait presque délirer.
On conçoit qu’une nature aussi impressionnable soit éminemment propre à se suggestionner et que l’écriture automatique reflétera fidèlement ses préoccupations. La Vie de Jésus est d’un
SUR LA MÉDIUMNITÉ
intérêt captivant au point de vue historique; la douce figure du prophète Hébreux attire invinciblement les cœurs meurtris ; cette dame lit donc plusieurs auteurs qui font étu .liée, de sorte que sa mémoire est abondamment fournie de matériaux se rapportant au grand réformateur. Mais aucun d’eux ne la satisfait. Toutes les objections que ses lectures lui ont suggérée' prennent insensiblement une forme définie, et comme elle est automatiste, elle finit par écrire mécaniquement une Vie de Jésus où se reflètent ses pensées, ses croyances, ses suppositions, ses méditations pendant la veille ou le sommeil, de sorte que comme tout ce travail mental lui est demeuré inconnu, elle s'imagine de bonne foi avoir été inspirée par Jésus lui-même.
La condition essentielle pour que l’écriture se produise, c’est qu’elle laisse toute liberté à l’activité subconsciente de son esprit, au courant de pensée qui existe dans sa conscience somnambulique, car si elle préoccupée, ou si un événement extérieur vient détruire l’état nerveux indispensable à la production de l’automatisme, le phénomène s'arrête. Cette condition du silence et du recueillement est assez générale chez les automatistes, car tous les écrivains n’arrivent pas au degré parfait où la pensée latente dirige la main sans être entravée par les sensations plus vives provenant du monde extérieur. Indépendamment de tous les caractères physiques de l’automatisme que nous trouvo is réunis dans ce cas, ce qui nous confirme dans la croyance que cette vie de Jésus n’a pu être dictée par lui, c’est que les idées exprimées et le style sont d’une faiblesse insigne, peu en rapport avec la haute élévation intellectuelle et morale du génial réformateur.
On peut se demander ici comment la conscience finit par s’illusionner jusqu’à 'accepter comme réel un perso mage créé par son imagination. Mais lorsqu’on voit combien un sujet en état de charme accepte facilement les suggestions les plus ridicules, telle; que d’ètre un oiseau, un chien, d’avoir une tête de bois etc. (i), on comprend que l’auto-suggestion puisse facilement arriver à persuader Lautomatiste qu’il est en rapport avec un personnage célèbre, avec celui qui occupe toutes ses pensées. Il n’est même pas indispensable que l’être imaginaire soit un génie, il peut être remplacé dans l’imagination de l’automatiste par toute personne à laquelle il s’intéresse fortement.
(i) Voir Liébault. Du somme il et des états analogues, p. 140.
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Voici deux exemples de ce phénomène curieux que nous empruntons à M. Flournoy. Bien que npus soyons fortloindc partager toutes ses idées, nous devons cependant reconnaître qu'il a montré avec beaucoup de force comment peut se créer chez un automatiste, la suggestion d’une personnalité extérieure à l’écrivain. Malgré sa longueur, nous reproduisons Tarticle qu'il a publié dans la Re vue Philosophique et que les Annales psychiques de Juillet-Août 1899, ont réédité. Cette étude synthétise d’une manière concrète, par des exemples, toutes les notions que nous avons acquises sur l’automatisme, la mémoire latente, la personnalisation des écrits, etc.
Genèse de quelques prétendus messages Spiritiques.
par Th. Flournoy.
Le grand obstacle auquel 011 se heurte quand on cherche à retracer la genèse purement psychologique d’une communication médiumnique, se trouve dans l’ignorance où l’on est généralement de ce que renfermaient la conscience et la subconscience du sujet au moment du message, et dans la difficulté d’éliminer la participation de causes occultes toujours possible par hypothèse. Il s’agirait, en effet, pour être complet, de montrer d’abord que le contenu du message a pu venir du médium, et ensuite qu’il 11’a pas pu venir d’ailleurs. Le premier point suppose une connaissance de l’individualité du médium et des menus détails de sa vie psychique qu’011 est loin de posséder dans la plupart des cas ; il faut un concours de circonstances exceptionnelles, quelque heureux hasard, pour que dans les renseignements toujours très fragmentaires qu’on peut avoir sur son passé, son caractère, son stock d’idées et de préoccupations, sur tout son être enfin, se rencontrent précisément les éléments nécessaires aune explication satisfaisante du message qu’il a fourni.
Quant au second point, il est impossible d’y satisfaire directement et en toute rigueur: on ne peut entreprendre une enquête dans l’autre monde pour établir, par voie d’exclusion, qu’aucun de ses habitants 11’a prêté la main à la confection du message. Cependant, en bonne logique, si l’on arrive à faire voir que le message implique un auteur ne différant en rien du médium luimême, il n’y a plus aucune raison de remonter au delà. Attribuer par exemple à un « esprit trompeur », comme le font volontiers les spirites, les communications mensongères qui s’expliquent de reste par les dispositions psychiques du sujet, c’est pécher contre !e principe méthodique qu’il rie faut pas multiplier les causes sans nécessité. Pour peu donc que l’on trouve dans le médium la raison suffisante d’un message, on 11’est pas autorisé à invoquer par-
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dessus le marché, ne fut-ce qu’à titre d’hypothèse, un autre agent, différant du médium et faisant double emploi avec lui. O11 ne saurait, cela va sans dire, empêcher les spirites emballés de chercher dans l’au-delà le prétendu auteur d’une communication dont la personne du médium rend déjà compte d’une façon adéquate ; mais en commettant de parti pris cette faute de méthode, ils abandonnent eux-mêmes le terrain de la discussion scientifique, sur lequel ils affichent si hautement la prétention de se maintenir rigoureusement.
On comprend que les conditions que je viens d’indiquer ne se trouvent, par la force des choses, qu’assez rarement réalisées. Aussi les exemples vraiment typiques et démonstratifs de l’origine purement in tra médi u m ni q ne d’un message spirite 11e sont-ils pas nombreux dans la littérature ( 1 ) . C’est ce qui peut donner quelque intérêt aux deux cas suivants, où les renseignements obtenus sur le médium rendent la genèse des communications suffisamment claire et transparente pour qu’on 11e puisse songer à faire intervenir d’autres agents dans leur formation.
Observation 1 . — Mu,c Z. ., à Genève, 63 ans. Très instruite et cultivée, goûts littéraires, préoccupations philosophiques et religieuses. Bien portante, aucun phénomène anormal en dehors de la crise spirite dont il va être question. II y a dans sa famille quelques indices d’une tendance héréditaire à la médiumnité: un de ses frères et son père ont eu des rêves prophétiques, et son fils a cultivé avec succès l’écriture automatique.
En 1881, soit à l’àge de 45 ans (3 ans avant sa ménopause), elle eut l’occasion de s’occuper du spiritisme. Elle lut Allan Kardec, Gibier, etc.;, et prit part pendant un mois à des séances de table sans grands résultats. Elle essaye alors de l’écriture automatique, et, au bout de huit jours (21 avril) obtient les noms de parents et amis défunts, avec des messages philolophico-religieux qui continuent les jours suivants. Le 24 avril, comme elle avait déjà écrit diverses communications, son crayon trace soudain le nom tout à fait inattendu d’un M. R..., jeune Français de sa connaissance récemment entré dans un ordre religieux d’Italie. Comme elle ignorait qu’il fût mort, elle eut une profonde sur-
( 1 ) J 1 ne m’en revient même point à la mémoire, bien qu’il doive sans doute s'en trouver dans les trésors de documents que renferment les Procccdings de la Society for Psychical Rescarchàe Londres. Les deux cas cités par M. Myers Proc. S. P. R., t. IX, p. 66-67), et un troisième plus récent, à propos duquel Miss Johnson rappelle ces deux premiers ( id , t. Xll, p. 123), rentrent en partie dans la catégorie que j’entends, en ce qu’ils montrent bien la tendance fréquente des messages médiumniques à se donner comme venant de personnes décédées , alors même qu’elles ne le sont pas ; mais, dans ces trois cas, le médium n’était pas seul en jeu, il y a eu coopération d’un second médium ou mêmes d’influences télépathiques et supranormales quelconques.
prise, mais sa main continuant à écrire lui confirma la triste nouvelle par les détails circonstanciés suivants :
« Je suis R..., je suis mort hier à 11 heures du soir, c’était le 23 avril. Il faut croire ce que je vous dis. Je suis heureux, j’ai fini mes épreuves. J’ai été malade quelques jours et je ne pouvais écrire. J’ai eu une fluxion de poitrine causée par le froid qui est survenu tout à coup. Je suis mort sans souffrances et j’ai bien pensé à vous. J’ai fait mes recommandations pour vos lettres. C’est à X..., que je suis mort, loin de dom B***. C’est votre père qui m’a amené vers vous, j’ignorais qu’011 pût communiquer ainsi, j’en suis bien heureux. Je me suis senti près de ma fin, et j’ai appelé auprès de moi le directeur de l’Oratoire ; je lui ai remis vos lettres en le priant de vous les renvoyer, il le fera. Après, j’ai communié et demandé à voir mes collègues, je leur ai fait mes adieux. J’étais paisible, je ne souffrais pas, mais la vie se retirait de moi. Le passage de la mort.a ressemblé au sommeil. Je me suis réveillé près de Dieu, auprès de parents et d’amis. C’était beau, éclatant ; j’étais heureux et délivré. J’ai pensé tout de suite à ceux qui m’aiment et j’aurais voulu leur parler, mais je ne peux communiquer qu’avec vous. Je reste avec vous et je vous vois, mais je ne regarde que votre esprit. Je suis dans l’espace, je vois vos parents et je les aime aussi. Adieu, je vais prier pour vous... je ne suis plus catholique, je suis chrétien. »
Après le premier étonnement , M,nc Z... ne put s empêcher d’ajouter foi à ce message et d’y voir une preuve décisive du spiritisme, surtout lorsque, les jours suivants, elle -continua à recevoir des communications de M. R..., faisant de nombreuses allusions à leurs relations passées, etc. Ces entretiens médiumniques quotidiens durèrent près d’une semaine ; mais le 30 avril, l’arrivée par la poste d’une lettre de M. R..., qui, loin d’être mort, se trouvait en parfaite santé, vint jeter le trouble qu’on peut penser dans les convictions spirites toutes fraîches de Mmo Z..., et la découragea de poursuivre des expériences aussi décevantes. Depuis dixsept ans, tout en continuant à s’intéresser de loin au spiritisme et souhaitant de voir un jour cette doctrine établie sans conteste, elle s’est tenue à l’écart de toute pratique médiumniquê et n’a jamais reprisses essais d’écriture.
La phase spirite de Mme Z... ne constitue en somme qu’une bouffée passagère, de quelques jours, au milieu d’une existence d’ailleurs parfaitement normale. Comme exemple de médiumnité épisodique, qui se serait vraisemblablement continuée en médiumnité permanente , si cette désillusion inattendue n’y eut coupé court ou si le contenu des messages fût resté dans la sphère invérifiable des idées morales et spéculatives, ce cas est vraiment typique et peut servir de représentant pour beaucoup d’autres. Mais son intérêt principal réside dans le fait que les prétendues
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communications de M. R... s’expliquent pour ainsi dire jusque dans leurs moindres détails, grâce aux renseignemenis que Mu,° Z..., en femme intelligente et observatrice qu’elle est, a bien voulu me fournir.
C’est pendant un séjour aü Midi, le i rintemps précédent, qu’elle avait fa t la connaissance de M. R..., non encore prêtre, lequel, revenant d’Italie où il avait passé l’hiver pour sa santé délicate, s’était arrêté quelques jours dans le même hôtel qu’elle. Leurs relations de table d’hôte n’avaient pas tardé à se changer en une véritable intimité, fondée sur de grandes analogies de tempérament. Lien que Minc Z..., Genevoise, fut protestante et républicaine convaincue, tandis que lui, du nord de la France, ét.it légitimiste et catholique ardent, ils av ient les mêmes aspirations idéales, le même souci des choses sérieuses.
Leurs divergences héréditaires ne firent que fournir des aliments et donner plus d’attrait et de piquant à leurs conversations. Mine Z... se sentit peu à peu prise de sollicitude religieuse et d’une tendresse toute maternelle à l’endroit de ce jeune homme d une vingtaine d’années, que son éducation semblait destiner au monde, mais qu’une rare élévation d’âme et des tendances mystiques poussaient vèrs les Ordres, à la suite de l’influence récemment exercée sur lui par un éminent prédicateur italien, le Père dom B***, et elle entreprit d’éclairer par la discussion une conception de la vie et des devoirs religieux, si éloignée de la sienne. Lui, de son côté, touché de cette amitié d’une iemme qui aurait pu être sa mère, y répondit par une entière confiance, non sans tenter à son tour de l’amener à ses propres convictions. Lorsque au bout de quelques jours il fallut se quitter, leurs entretiens continuèrent par correspondance, mais les essais de prosélytisme réciproque qui en faisaient le fond avec les épanchements d’alfection restèrent inefficaces des deux parts. Quelques mois plus tard, l’influence de dom B*** l’emporta définitivement sur celle de Mn,e Z..., et M,nc R... s’engagea dans une maison religieuse des environs de Turin, sous la direction de ce Père. Mlne Z... s’en consola en songeant à l’église invisible qui réunit toutes les âmes sincèrement chrétiennes par-dessus les barrières confessionnelles et les différences dogmatiques . La démarche de M. R... ne porta pas de préjudice immédiat à l’intimité de leur commerce épistolaire, et c’était lui qui devait une lettre à son amie lors de l’accès spirite de celle-ci.
Ces détails étaient nécessaires pour faire entrevoir la place qu’avaif prise M. R. dans les préoccupations sentimentales et intellectuelles de M""‘Z... 11 y aurait beaucoup à ajouter, d’après les fines remarques de M,l)e Z... elle-même, sur la vraie nature de cette amitié spirituelle; on sait combien sont souvent complexes et variés les ingrédients dont est fait le lien mystique qui unit les âmes les plus pures. Mais il n’importe ici : l’essentiel est de com-
prendre que, bien que la sollicitude de Mme Z... pour son jeune ami n’eût plus, au moment de sa crise sprite toute l’acuité de l’année précédente, et qu’elle 11e pensât nullement à lui (consciemment) lors de ses essais d’écriture automatique, elle n’en conservait pas moins de M. R,.., dans les profondeurs de sa personnalité, un souvenir latent affecté d’un puissant coefficient émotionnel et tout prêt à se réveiller à la moindre occasion.
Qu’on se représente maintenant la situation de Mme Z... à l’époque dont il s’agit. Voici plusieurs semaines qu’elle est tout entière plongée dans la méditation du spiritisme, et que les puissances de son être sont tendues vers l’obtention de preuves convaincantes venant de l’au-delà. Depuis trois jours déjà elle reçoit des messages de ses parents désincarnés ; quoi de plus naturel que cette réussite ait éveillé en elle le désir et l’attente de voir s’augmenter le nombre et la variété de ses correspondants invisibles ? D’autre part, les circonstances extérieures, un brusque refroidissement de la température, d’autant plus sensible qu’il succède à la première éclosion du printemps ( 1 ), ont dû lui donner des appréhensions pour les personnes de sa connaissance dont la santé peut avoir à redouter ces dangereux retours d’hiver. Or, n’est-ce pas tout particulièrement le cas pour ce religieux qu’elle a connu délicat de la poitrine, et dont elle attend depuis quelque temps une lettre qui ne vient pas? Lui serait-ii peut-être arrivé malheur?
11 est clair que l’idée de la mort possible de M. R..., avec ses' circonstances concomitantes et ses conséquences, a dû à tout le moins effleurer la pensée de Mm*' Z..., surtout étant, donné ses sentiments pour lui; car à quelle mère inquiète de son enfant absent, à quel directeur soucieux de l’avenir éternel d’une âme qui lui est chère, la folle du logis n’a-t-elle pas présenté maintes fois le tableau tragique ou solennel du dernier moment de l’être aimé? Et si l’on cherche l’essaim de souvenirs, de raisonnements, de craintes et de suppositions auquel une telle pensée devait donner le vol dans l’imagination de Mme Z..., 11e retombe-t-011 pas inévitablement sur les soi-disant messages de M. R... ?
(1) J’ai vérifié, grâce à l’obligeance de M. Gautier, directeur de l’Observatoire de Genève, qu’en 1881, la température, vraiment printanière au milieu d’avril (jusqu’à 20° le 18), s’abaissa rapidement à la suite d’une forte bise le 20 au soir. Les deux jours suivants, il neigea sur toutes les montagnes des environs de Genève et jusque dans la plaine. Le 23 et le 24, jour de la communication citée plus haut, le thermomètre tomba jusqu’à 0,9 seulement au-dessus de zéro. A Turin, au contraire, les variations de la température furent insignifiantes toute cette semaine-là. Cette preuve météorologique, à défaut d’autres, eût suffi à fixer le rôle de l’imagination de Mule Z..., dans la prétendue fluxion de poitrine de M. R...
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Il n’y a guère que la date et l’heure prétendues de son décès qui subsistent inexpliquées et en apparence arbitraires, comme le sont tant de choses dans nos rêves ou les caprices de notre pensée, faute de pouvoir démêler jusque dans ses moindres fils la trame enchevêtrée de nos associations d’idées. Mais, sauf ces insignifiants détails, tout le contenu des communications de M. R. découle avec une sorte de nécessité logique de l’idée que son amie se faisait de lui, ou constitue comme une réponse naturelle aux préoccupations qui la hantaient. Ce refroidissement, dont la prompte gravité explique qu’il n’ait pas eu le temps d’écrire à Mnic Z... ; ses adieux à la vie terrestre, dignes du croyant sincère qu’elle avait connu ; le soin qu’il a pris que la correspondance de son hérétique amie (un peu bien ridicule et compromettante pour elle, au double point de vue de la note sentimentale et de ses inutiles controverses contre l’influence de dom B***) lui fût retourné sans retard et sans passer sous les yeux de dom B*** ; son passage, son réveil et son état dans l’autre monde, décrits d'une façon absolument conforme au syncrétisme d’idées spiritQchrétiennes qui régnait alors dans les conceptions religieuses de Mu,c Z... ; le souvenir de ses relations .terrestres avec elle et sa façon de les juger maintenant, en plein accord avec les sentiments qu’elle lui avait prêtés à tort ou à raison ; tout en un mot, dans cette série de messages, reflète les propres dispositions conscientes ou non de Mu,° Z..., et correspond exactement à ce qui ne pouvait manquer de se passer en elle. Elle seule, en d’autres termes, — et non point M. R..., même fût-il en effet mort à ce moment-là, peut être considérée comme la véritable source de ces communications.
On objecte, il est vrai, l’hypothèse des esprits mensongers, cet ingénieux expédient qui permet au spiritisme d’exploiter à son profit jusqu’aux communications formellement démenties par les faits. Dans le cas particulier, Mme Z... a longtemps pensé (et y incline encore in petto, je crois), que c’était vraiment quelque farceur de l’au-delà qui lui avait joué la plaisanterie macabre de se faire passer pour M. R... défunt. Dans un sens, et en prenant le terme d 'au-delà comme marquant ce qui dépasse la claire conscience, elle a raison et fut évidemment victime d’un vilain tour dont elle ne se sent pas responsable. Rien ne s’oppose d’ailleurs à ce qu’on donne le nom d’ « esprit » au principe inconnu, -ou à la loi de synthèse, qui, à un moment de la durée, réunit dans l’unité logique, esthétique, psychologique d’une phrase, d’un tableau, d’un tout représentatif quelconque, une pluralité de données psychiques, idées, souvenirs, sentiments, etc. Le message de M. R..., retraçant en une petite composition, qui ne manque pas d’un certain cachet, les derniers moments de sa vie- d’ici-bas, son passage à l’autre monde et ses premières impressions dans sa nouvelle existence, suppose incontestablement un « esprit » comme auteur. A plus forte rai-
son encore la série de communications de la même origine prétendue, qui se sont succédé pendant plusieurs jours sous le crayon de Mme Z... et portent toutes l’empreinte de la même personnalité. La question est seulement de savoir si le principe de cette systématisation prolongée et croissante doit être cherché dans un esprit réellement indépendant et différent de M“,c Z... elle-même, comme le prétend le spiritisme et comme elle penche à l’admettre, — ou si au contraire il ne fait qu’un avec elle, en sorte que la personnalité qui se manifeste dans ces messages se réduirait à une fonction temporaire, un acte, une projection ou création momentanée de son être individuel, au même titre que les personnages que nous voyons et qui nous parlent en rêve sont un produit de nous-mème. (1)
La réponse n’est pas douteuse. Si l’on admet que l’auteur des pseudo-messages de M. R... soit un autre que Mme Z..., il faut convenir que cet esprit indépendant était merveilleusement au courant de tout ce que Mmo Z... renfermait à ce moment-là dans son for intérieur, conscient ou subliminal, en fait de souvenirs, de préoccupations, de sentiments et tendances, concernant M. R... 11 a su choisir, pour en composer ses messages apocryphes, précisément ce qui pouvait le mieux cadrer avec les idées qu’elle se faisait de son jeune ami, l’impression qu’elle avait conservée de lui, le contenu de la correspondance échangée entre eux, etc. Cet habile faussaire, en d’autres termes, a dégagé de Mme Z..., pour s’en affubler, la notion complexe et systématique qu’elle possédait à cette époque de M. R..., et il n’y a rien ajouté qu’elle 11’y eût tout naturellement ajouté elle-même par le jeu spontané de ses facultés d’imagination et de raisonnement. 11 11’a fait que reproduire, comme un miroir fidèle, l’image de M. R... telle qu’elle flottait dans sa pensée, que traduire sur le papier, en secrétaire obéissant, ce que les rêves de sa fantaisie, les désirs ou les craintes de son cœur, les scrupules de sa conscience, lui murmuraient tout bas au sujet de son ami absent. Mais en quoi donc, alors, cet esprit complaisant diffère-t-il de Mme Z... ellemême ? Que signifie cette individualité indépendante qui 11e serait qu'un écho, un reflet, un fragment d’une autre, et à cjuoi bon cç duplicatum de la réalité ? N’est-ce pas puéril et absurde d’inven-
(i)Nous ferons observer ici que l’automatisme 11e doit pas être confondu avec la médiumnité proprement dite, et que c’est justement pour mettre le public en garde contre cette cause d’erreur que notre livre est écrit.
Mais ceci dit, il faut ajouter que M. Flournoy, comme tous les adversaires du Spiritisme, ne voit. volontairement ou non, qu’un côté de la question et néglige sciemment les documents excessivement nombreux que l’on trouvera dans la troisième partie, et qui, eux, établissent la réalité absolue des communications des Esprits.
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ter, pour expliquer une synthèse et une coordination psychologique, un autre principe réel de synthèse et de coordination/ un autre individu ou esprit, en un mot, que celui-là même qui contient déjà tous les éléments à grouper, et conformément à la nature duquel le groupement s’effectue ? Sans doute, au point de vue métaphysique, le dernier fond de Vin Uvidu organique et psychique reste un mystère ; nous ne pouvons comprendre absolument ni pourquoi ni comment il opère telle synthèse ou telle analyse, se désagrège en apparence et se reconstitue, s’offre le spectacle de ses rêves pendant la nuit ou se donne la comédie des « esprits trompeurs » quand il veut jouer au médium. Mais bien que les ultimes raisons des choses nous échappent, cela 11’empèche pas qu’au point de vue terre à terre de l’observation et de l’expérience, nous devons nous en tenir à ce que nou'. pouvons atteindre, et que tout ce qui s’explique (dans le sens empirique et phénoménal du mot) par un individu donné, M. un tel ou Mn,° Z..., par son passé, ses circonstances présentes, ses facultés connues, doit lui être attribué et ne saurait être mis gratuitement au compte d’un autre être, inconnu.
Observation II.
M. Michel Til , 48 ans, professeur de comptabilité dans divers établissements d’instruction. Tempérament sanguin, excellente santé. Caractère expansif et plein de bonhomie. 11 y a quelques mois, sous l’influence d’amis spirites, il s’essaye à l’écriture automatique, un vendredi, et obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases de lettr s bâtardes, très différentes de son écriture ordinaire et agrémentées d’ornements tout à fait étrangers à ses habitudes. Il continue avec succès le samedi et le dimanche matin. Ayant encore recommencé le dimanche soir, sur la sollicitation de sa famille, l’esprit écrivant par sa main donne beaucoup de réponses imprévues et fort drôles aux questions posées, mais le résultat en fut une nuit troublée par un développement inattendu de l’automatisme verbal, sous forme auditive et graphomotricé, comme en témoigne son récit :
« Les impressions si fortes pour moi de cette soirée prirent bientôt le caractère d’une obsession inquiétante. Lorsque je me couchai, je fis les plus grands efforts pour m’endormir, mais en vain; j’entendais une voix intérieure qui me parlait, me faisant les plus belles protestations d’amitié, me flattant et me faisant entrevoir des destinées magnifiques, etc. Dans l’état de surexcitation où j’étais, je me laissai bercer de ces douces illusions... l’idée me vint qu’il suffirait de placer mon doigt sur le mur pour qu’il remplît l’office d’un crayon ; effectivement, mon doigt placé contre le mur commença à tracer dans l’ombre des phrases, des réponses, des exhortations que je lisais en suivant les contours que mon doigt exécutait contre le mur. Michel , me faisait écrire l’esprit, tes
destinées sont bénies, je serai ton guide et Ion soutien , etc. Toujours cette écriture bâtarde avec enroulements qui affectaient les formes les plus bizarres. Vingt fois je voulus m’endormir, inutile .. ce n’est que vers le matin que je réussis à. prendre quelques instants de repos. »
Cette obsession le poursuit pendant la matinée du lundi en allant à ses diverses leçons : « Sur tout le parcours du tramway, l’esprit continuant à m’obséder me faisait écrire sur ma serviette, sur la banquette du tram, dans la poche même de mon pardessus, des phrases, des conseils, des maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les personnes qui m’entouraient ne pussent s’apercevoir du trouble dans lequel j’étais, car je ne vivais plus pour ainsi dire pour le monde réel, et j’étais complètement absorbé dans l’intimité de la Force qui s’était emparée de moi. >
Une personne spirite de sa connaissance, qu’il rencontra et mit au courant de son état, l’engagea à lutter contre l’esprit léger et mauvais dont il était le jouet. Mais il n’eut pas la sagesse de suivre cexonseil ; aussitôt terminé son repas de midi, il reprit le crayon, qui après diverses insinuations vagues contre son lils Edouard, emploj'é dans un bureau d’affaires, Unit par catégoriser l’accusation suivante : Edouard a pris des cigarettes dans ta boîte de son patron M. X..., celui-ci s’en est aperçu , et dans son ressentiment lui a adressé une lettre de remerciement , en V avertissant qu’il serait remplacé très prochainement ; mais déjà Edouard et son ami B... l’ont arrangé de la belle façon dans une vermineuse (sic) èpïtre orale.
On conçoit dans quelle angoisse M. Til a donné ses leçons de l’après-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte à divers automatismes graphomoteurs qui, entre autres, lui ordonnaient d’aller voir au plus vite le patron de son fils. 11 y courut dès qu’il fut libre. Le chef de bureau, auquel il s’adressa tout d’abord en l’absence du patron, ne lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme, mais l’obsession accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu’il écoutait avec attention ces témoignages favorables, « mon doigt, dit-il, appuyé sur la table, se mit à tracer avec tous les enroulements habituels et qui me paraissaient en ce moment ne devoir jamais finir : Je suis navre de la duplicité de cet homme. Enfin cette terrible phrase est achevée ; j’avoue que je ne savais plus que croire ; me trompait-on t Ce chef de bureau avait un air bien franc, et quel intérêt aurait-il eu a me cacher la vérité ? 11 y avait là un mystère qu’il me fallait obsolument éclaircir.. . »
Le patron, M. X..., rentra heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut pas moins que sa parole décisive pour rassurer le pauvre père et amener le malin esprit à récipiscence : « M. X.... me reçut très cordialement et me confirma en tous points les renseignements donnés par le chef de bureau; il y ajouta même quel-
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ques paroles des plus aimables à l’égard de mon fils.. Pendant qu’il parlait, ma main sollicitée écrivait sur le bureau, toujours avec cette même lenteur exigée par les enroulements qui accompagnaient les lettres : Je t’ai trompé , Michel, pardonne-moi. Enfin ! quel soulagement ! mais aussi, le dirai-je, quelle déception ! Comment, cet esprit qui m’avait paru si bienveillant, que dans ma candeur j’avais pris pour mon guide, pour ma conscience même, me trompait pareillement 1 C’était indigne ! »
M. Til résolut alors de bannir ce méchant esprit en ne s’inquiétant plus de lui. Il eut toutefois à subir plus d’un retour offensif de cet automatisme (mais ne portant plus sur des faits vérifiables) avant d’en être délivré. 11 s’est mis depuis lors à écrire des communications d’un ordre plus relevé, des réflexions religieuses et morales. Ce changement de contenu s’est accompagné, comme c’est souvent le cas, d’un changement dans la forme psychologique des messages: ils lui viennent actuellement en images auditives et d’articulation, et sa main ne fait qu’écrire ce qui lui est dicté par cette parole intérieure. Mais cette médiumnité lui paraît moins probante, et il se méfie que tout cela ne jaillisse de son propre fond. Au contraire, le caractère absolument mécanique de ses automatismes graphomoteurs du début, dont il ne comprenait la signification qu’en suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la sensibilité kinesthétique) au fur et à mesure de leur exécution involontaire, lui semblait une parfaite garantie de leur origine étrangère. Aussi reste-t-il persuadé qu’il a été la victime momentanée d’un mauvais génie indépendant de lui ; il trouve d’ailleurs à cet épisode pénible de sa vie l’excellent côté qu’il a raffermi ses convictions religieuses, en lui faisant comme toucher du doigt la réalité du monde des esprits et l’indépendance de l’âme.
Il y aurait bien des remarques à présenter sur ce cas, où l’on rencontre entre autres un bel exemple du caractère obsessif, pour ne pas parler de véritable possession, que l’automatisme peut rapidement revêtir chez un sujet, sain de corps et d’esprit jusque-là, qui s’adonne pendant quelques jours aux pratiques spirites. Mais je ne relèverai ici que les communications mensongères concernant le jeune Til et son prétendu vol. M. Til s’étonne fort que le démon qui prenait plaisir à le tromper le poussât en même temps, comme on a vu, à aller sans retard prendre des renseignements chez le patron de son fils. « C’est là, dit-il, un phénomène qui me paraît encore bien curieux: l’esprit, après m’avoir mystifié, ne me laissa en quelque sorte pas un instant de tranquillité que je n’aie vérifié son assertion et que je n’aie constaté que j’étais victime de sa tromperie. » Cette hâte de l’esprit farceur à courir ainsi au-devant de sa propre confusion, est en effet singulière dans la théorie spirite. Toute l’aventure s’explique en revanche de la façon la plus simple, au point de vue psychologique, si on la rap-
proche des deux incidents suivants qui renferment à mes yeux la clef de l’affaire :
i° A ce que M. Til m’a raconté lui-même, sans paraître d’ailleurs en comprendre l’importance, il avait remarqué, deux ou trois semaines avant son accès de spiritisme, que son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il lui en avait fait l’observation. Le jeune garçon s’excusa en disant que ses camarades de bureau en faisaient autant, à l’exemple du patron lui-mème, qui était un enragé fumeur et laissait même traîner ses cigarettes partout, en sorte que rien ne serait plus facile que de s’en servir si l’on voulait. Cette explication ne laissa pas que d’inquiéter un peu M. Til, qui est la probité en personne, et qui se rappelle avoir pensé tout bas : Pourvu que mon fils n’aille pas commettre cette indélicatesse !
2° Un second point, que m’a par hasard révélé Mme Til au cours d’une conversation, et que son mari m’a confirmé ensuite, c'est que le lundi en question, en allant de bonne heure à ses leçons, M.Til rencontra un de sés amis qui lui dit : «A propos, est-ceque ton fils quitte le bureau de M. X...? Je viens en effet d’apprendre qu’il cherche un employé. » (11 cherchait en réalité un surnuméraire.) M. Til, qui n’en savait rien, en demeura perplexe et se demanda si M. X... serait mécontent de son fils et songerait à le remplacer. En rentrant à midi chez lui, il raconta la chose à sa femme, mais sans en parler à son fils. C’est une heure plus tard qu’arriva le message calomniateur.
On aperçoit maintenant, je pense, la nature et la genèse du malin esprit qui accusait faussement de vol le jeune garçon, tout en poussant son père à courir aux informations, et le lecteur aura déjà reconstitué ce qui a dû se passer chez M. Til. La question de son ami, le lundi matin, lui a rappelé subconsciemment l’incident des cigarettes, grâce au germe d’inquiétude que cet incident avait laissé en lui, et ce rapprochement a mis en branle l’imagination paternelle naturellement soucieuse de la réputation de son fils. « Edouard, qui est incapable d’une malhonnêteté grave, se serait laissé tenter par les cigarettes du patron, comme je l’avais craint ; on l’aura surpris et menacé d’un prochain renvoi ; qui sait si le malheureux, qui est vif, n’aura pas achevé de se perdre en répliquant des sottises? 11 faut absolument que j’aille voir son patron au plus vite, etc. » Telle est, ou à peu près, la série de suppositions et d’inférences plus ou moins inconscientes qui ont évidemment servi de base aux obsessions graphomotrices de M. Til.
11 n’est aucun père, en somme, qui, dans ces circonstances, n’eût passé par des appréhensions semblables et raisonné de même. Seulement, ce qui, dans un état d’esprit normal, se fût présenté sous la forme de souvenirs, pensées, émotions, etc., évoluant en pleine lumière ou vaguement sentis dans la pénombre
SUR LA MÉDIUMNITÉ 1 83
de la conscience, mais sans jamais cesser de faire partie intégrante du Moi, a pris un caractère automatique et l’apparence d’une possession étrangère chez M. Til, sous l’influence de ses préoccupations spirites et dans la perturbation mentale due à la fatigue de sa nuit agitée et de ses essais d’écriture médiumnique des jours précédents. On constate que ce qui s’est séparé de sa personnalité principale, dans ce déséquilibrement de tout son être psychique, pour former un système antagoniste indépendant se manifestant par le mécanisme graphomoteur, c’est tout ce qui se rattache à l’émotion d’inquiétude sous-jacente, dormant en lui près de trois semaines et subitement réveillée par la question troublante de son ami. C’est le propre de l’inquiétude de se représenter une possibilité fâcheuse comme réelle en même temps que comme encore incertaine et demandant confirmation, et ce caractère contradictoire est justement celui de l’esprit qui obsédait M. Til.
Au total, la série de ces messages ne fait qu’exprimer — avec la mise en scène et l’exagération dramatique que prennent les choses dans les cas où l’imagination peut se donner libre carrière (rêves, idées fixes, délires, états hypnoïdes de tout genre) — la succession parfaitement naturelle et normale des sentiments et tendances qui devaient agiter M. Til en cette occasion. Les vagues insinuations, puis l’accusation catégorique de vol, et l’ordre d’aller voir le patron, correspondent aux soupçons d’abord indécis, puis prenant corps sur un souvenir concret, et aboutissant à la nécessité de tirer la chose au clair. L’entêtement avec lequel l’automatisme graphique répondait, par une accusation de duplicité, aux bons témoignages du chef de bureau, trahit clairement cette arrièrepensée de défiance et d’incrédulité qui nous empêche de nous abandonner sans réserve aux nouvelles les plus rassurantes, tant qu’ellesne sont point encore absolument confirmées. Enfin, quand le patron en personne a calmé M. Til, le regret subconscient d’avoir cédé à ses inquiétudes sans fondement sérieux, trouve son expression dans les excuses de l’esprit farceur : le je t'ai trompé , pardoiuu-moi , de ce dernier est bien l’équivalent, dans le dédoublement médiumnique, de ce que nous penserions tous en pareille circonstance : « Je me suis trompé et je ne me pardonne pas d’avoir été aussi soupçonneux. »
il 11e saurait donc être question, comme on voit, d’admettre ici un autre esprit trompeur que M . Til lui-même, auteur et jouet tout ensemble d’un désordre fonctionnel de ses propres facultés, du à la disposition psychique anormale où l’avaient jeté ses tentatives médiumniques. Si l’on veut donner un nom à cette disposition psychique anormale, le plus approprié est assurément celui d’autosuggestibilité, pris bien entendu non comme une explication, mais seulement comme une désignation commode pour un état spécial où certaines idées de l’individu, au lieu de garder leur juste me-
sure et leurs rapports normaux avec le reste de sa conscience, s’émancipent de son autorité, prolifèrent dans l’ombre et se systématisent pour leur compte, puis finissent par lui apparaître comme des parasites étrangers dans une explosion de phénomènes automatiques. E11 somme, ce que rautomatisme traduit au dehors, dans le cas de M. Til et dans celui de Mmo Z..., c’est une sorte de petit roman, élaboré subliminalement, au moyen des données de la mémoire et de la perception, sous l’impulsion d’un état émotif plus ou moins intense, et avec l’aide de cette curieuse faculté de dramatisation et de personnification que, sans sortir de la vie quotidienne ordinaire chacun peut voir à l’œuvre dans le phénomène du rêve .
Nous retrouvons dans ces écrits automatiques le caractère mensonger signalé déjà dans les précédents. Mais au lieu d’attribuer ces inexactitudes à des esprits trompeurs, nous en découvrons la source dans l’écrivain lui-même, lorsque nous reconstituons son état mental au moment où il s’est livré à l’automatisme.
C’est donc un devoir pour l’investigateur sérieux de ne pas s’attacher exclusivement au caractère automatique pour se croire eh rapport avec l’au-delà. Il devra chercher un critérium plus sûr de s i médiumnité, et il le trouvera en poursuivant ses recherches, si le phénomènele met en présence de certains faits tels que ceux que nous verrons plus loin, qui ne laissent pas de doute sur une intervention spirituelle.