NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES TEIGNES
Les dermatologistes ont banni du langage médical le mot teigne , qui, suivant eux, s'appliquait à beaucoup d’affections différentes et par là même ne pouvait qu'embrouiller l’étude de la pathologie cutanée.
C’est en vain que Àlibert a cherché à réhabiliter cette expression vieillie en créant sa famille des dermatoses teigneuses. Uniquement établie sur la communauté de siège, cette famille comprend des affections toutes différentes de nature ; aussi le célèbre dermatographe, à son insu, a-t-il contribué plus que personne à faire rejeter d’une manière définitive le mot qu'il voulait conserver dans la science.
Doit-on supprimer le mot teigne ? Je pense qu’il y a de l’avantage à garder ce mot, comme expression générique pour désigner tout un ordre d’affections contagieuses pro-
près au système pileux. Toutefois il est bon de lui donner une signification précise, et c’est ce que nous permettent de faire les travaux micrographiques de nos contemporains.
Je définirai la teigne : une affection des poils , produite ou entretenue par la présence d’un végétal parasite.
Cette définition, comme on voit, précise le siège et la nature de la maladie : là où il y a absence de poils, il ne peut y avoir de teigne, et quand les poils sont détruits, la teigne se guérit cf elle-même, ( 1 )
Nous faisons du champignon un caractère essentiel de la teigne et, si l'on peut ainsi dire, tout à fait pathognomonique. C'est cet élément nécessaire qui détermine la nature de F affection ; sans lui il n'y a pas de teigne, de même qu'il n’y a pas de gale sans acarus.
Si l’on doit admettre que la gale est essentiellement constituée par F acarus et que les éruptions papulo-vésiculeuses et pustuleuses ne sont que la conséquence des piqûres de l'insecte, à fortiori doit-on considérer la teigne comme étant essentiellement constituée par le champignon. C’est ce cryptogame, en effet, qui forme presquà lui seul tout le produit morbide dans la teigne, quand celle-ci n’a pas été dénaturée par des applications irritantes. Le pus, la sérosité purulente sont des éléments en général étrangers à la composition des matériaux de la teigne. On a, mais à tort, avancé le contraire.
Ce n’est pas que l’existence du champignon de la tel-
(1) Une tant pas inférer de là (pie la présence du poil est nécessaire au développement de tout dermophyte. On a trouvé des productions végétales à la surface de vieux ulcères. Le muguet a pour siège les follicules muciparcs, etc,,
gne ait été admise par tout le monde. M. Cazenave (1) s’est déclaré l'adversaire de la micrographie ; il s'est complu à voir dans les travaux des micrographes une tendance générale à rattacher toutes les affections de la peau à l'existence de plantes parasites et a combattu par une série d’arguments plus spécieux que solides l'opinion qui rapporte les teignes à la présence de végétaux cryptogamiques. Suivant lui, le champignon de la teigne ne se montrerait qu' accidentellement dans les produits faviques. C’est là une erreur, car non seulement le champignon est constant dans la teigne; mais encore, ainsi que nous venons de le dire, il compose à lui seul presque la totalité des produits morbides. Quand il commence à naître, les personnes peu habituées aux études microscopiques, pourraient facilement le confondre avec les éléments anatomiques normaux de l'épiderme et des poils, mais dès qu'il est arrivé à maturité, l’erreur n’est plus possible et l'œil le moins exercé le reconnaît à l'instant même ( Voir Nature et Siège.)
Nous divisons les teignes en primitives et consécutives. Cette division, qui n'a pas été établie par les auteurs, est cependant de la plus haute importance tant au point de vue du diagnostic qu’au point de vue de la thérapeutique. Les teignes primitives sont en général plus étendues et plus rebelles que les teignes consécutives.
Les teignes primitives sont celles qui naissent spontanément, sans avoir été précédées d’aucune affection de la
(1) Je puis très bien ne pas partager l’opinion de M. Cazenave sur la nature de ces affections, sans pour cela méconnaître les i rumen -es services qu’il a rendes à la science dermatologique et en particulier à l'histoire des teignes.
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peau ; les teignes consécutives se développent sur de l’herpès ou sur des surfaces déjà atteintes depuis un temps plus ou moins long de mentagre, de lichen ou d’eczéma chroniques.
Une autre division non moins importante est celle relative au siège : teignes du cuir chevelu et teignes du corps. Ces dernières sont toujours moins rebelles à cause de l’isolement et du peu de profondeur des bulbes pileux sur les régions du corps autres que le cuir chevelu.
Le développement des teignes a deux périodes distinctes. Dans la première, le végétal parasite, ou si l’on veut le produit morbide de la teigne est intérieur et se trouve enfermé dans les différentes parties constituantes du cheveu, le bulbe, la capsule ou dans la tige elle-même ; il ne s’annonce, à cette période , que par une altération plus ou moins sensible des cheveux. Dans la seconde période, le champignon, de couleur jaune ou blanche, devient apparent ; il se montre à l’extérieur plus ou moins vivace et avec des formes plus ou moins régulières. Toutefois il faut ajouter que dans certaines variétés de teignes le champignon n’est pas visible à l’extérieur. C’est ce qui a lieu dans la mentagre, dans le vitiligo du cuir chevelu et le porrigo clecalvans.
Les teignes sont souvent accompagnées d’un état congestif du derme , occasionné par la présence du corps étranger, le champignon. Cette congestion est surtout très marquée dans le favus. Elles sont accidentellement compliquées d’inflammations pustuleuses. La mentagre est la teigne dans laquelle on observe le plus souvent cette complication de pustules. Enfin comme accidents locaux et coipmuns à toutes les teignes, nous pouvons noter les
altérations de sensibilité, les démangeaisons , un prurit qui ne s’élève guère jusqu’à la douleur que quand là teigne se complique d’un état inflammatoire du derme ; puis l’altération des poils, leur flétrissure, leur atrophie, leur décoloration et leur chute.
Les teignes ont en général une marche lente. Cela toutefois dépend beaucoup de l'idiosyncrasie des sujets , des conditions toutes particulières du terrein sur lequel se développe la plante parasite. Ainsi, nous voyons, chez certains sujets, le favus en peu de temps envahir tout le cuir chevelu et chez d’autres rester circonscrit, borné à un très petit espace pendant des années entières. Il en est de même de l’herpès tonsurant, de la mentagre, etc.
Abandonnées à elles-mêmes, elles persistent indéfiniment. Quelques-unes cependant, après avoir fait d’assez notables progrès , pendant un certain temps , s’arrêtent tout à coup dans leur marche. Les cheveux repoussent sur les parties dégarnies et la guérison spontanée a lieu sans que l’on puisse connaître la cause d’une aussi heureuse terminaison. Dans d'autres circonstances la guérison a lieu par la chute des poils, suivie d’une alopécie permanente; le champignon meurt faute de nourriture. C’est à la suite de cette terminaison que l'on observe ces cicatrices si remarquables dans le favus et le vitiligo ; tout le pigmentum a été détruit et emporté par la plante parasite.
Les teignes sont des affections essentiellement locales, qui ne réagissent aucunement sur la santé générale. Le favus ne fait pas exception à cette règle. C’est bien à tort que Lorry a dit : Tinea in strumas abiret et aut phthhi conftcerentur , aut kydvope tandem obstrue ti périrent , (1)
(I) De raorbis eutaneis, p* 477,