OBSERVATIONS
Nous nous proposons de donner plus tard un relevé statistique de toutes les teignes qui ont été traitées par nous. Ce travail aujourd'hui serait nécessairement incomplet et ne pourrait offrir qu'un médiocre intérêt. Nous allons choisir un certain nombre de faits, parmi tous ceux que nous avons à notre disposition ; ils suffiront à édifier le lecteur sur l’efficacité de notre traitement des teignes.
Que l’on ne vienne pas nous opposer des faits de récidive, en montrant des malades qui auraient fait un séjour plus ou moins long dans notre service, et sur lesquels le favus se serait reproduit. Le traitement nouveau n’a d'abord été appliqué dans toute sa rigueur que depuis le mois de juin. En outre, pour une raison ou pour une autre, quelques malades n’ont pas été soumis à ce traitement ; chez d’autres, les règles de thérapeutique n’ont pas été strictement observées. Enfin il en est, qui par inconduite, ou pour toute autre raison, se sont fait expulser de l’hôpital pendant le cours du traitement : nous ne pouvons garantir la guérison de tous ces malades. Nous ne répondons que de ceux dont nous rapportons les observations.
FKEII1ËRË OBSËBVÂTIOK.
MENTAGRE DES LÈVRES, DU MENTON, DES PARTIES LATÉRALES DE LA FACE ET DU CUIR CHEVELU. — INSUCCÈS DES REMÈDES EMPLOYÉS PENDANT DIX ANS.- - GUÉRISON RAPIDE AU PAVIL¬ LON SAINT-MATHIEU. ( Observation recueillie par M. TRAS- TOUR, interne de l’hôpital Saint-Louis.
Le nommé Blottiau (Étienne), mineur, âgé de 39 ans3 entré à l’hôpital le 10 septembre 1852.
Les parents de cet homme sont morts tous deux. Le père, qui était phthisique, a eu huit enfants, dont six sont morts* plusieurs dans l’âge adulte.
Blottiau jouit habituellement d’une bonne santé; il est d’un tempérament sanguin, d’une constitution robuste, cheveux blonds, barbe rougeâtre; il n’a pas eu d’autre maladie que la gale (à 19 ans), qui lui a duré 15 jours et a été guérie à l’hôpital Saint-Louis. Pas de maladie syphilitique.
Mineur de il à 13 ans, puis de 21 jusqu’à présent, cet homme a toujours travaillé jusqu’en 18ââ à l’extraction du charbon (mines d’Aniches et d’Azincourl (Nord). Ces mines sont très malsaines, très humides, mal aérées : c’est à cela que le malade attribue son affection. Elle a commencé il y a 10 ans, du moins elle s’est exaspérée à ce moment , car, dès 183â* c’est-à-dire depuis 18 ans, le malade avait des boutons dans les favoris qu’il ne soignait pas , parce u’il ne souffrait pas.
A cette époque, la maladie ayant envahi peu à peu toute 3 barbe; le malade réclama, pour la première fols, les soins du médecin des mines, M. Buisson, qui lui fit prendre des bains quotidiens, lui ordonna des pommades, la diète, des purgatifs. Ce traitement, qui dura quatre mois* ue donna aucun bon résultat.
Un remède empirique rendit la maladie plus violente; elle gagna les cheveux et le cuir chevelu, et fut bientôt une vaste plaie. Un autre remède empirique, appliqué sur cette plaie, l’améliora.
Le malade, pendant 10 ans, a fait tous les remèdes qu’on lui a indiqués ; de temps en temps il revenait à son premier médecin , qui lui fit prendre une solution arsénicale pendant un mois. Des purgatifs ont été administrés à plusieurs reprises, des pastilles soufrées pendant un mois, etc., etc.
Aucun traitement n’améliora le mal : ce qui fit le plus de bien, ce fut la litharge mêlée avec l’huile d’olive appliquée sur la partie malade.
Au commencement du printemps et l’été, il y a toujours eu une exacerbation de la maladie.
En désespoir de cause, M. Buisson eut recours aux caustiques, qu’il appliqua sur deux points des joues. Sur ces points la maladie est guérie, mais elle y est remplacée par deux cicatrices blanchâtres. Le malade s’étant décidé ù venir à Paris réclamer les secours des médecins spéciaux, M. Buisson crut devoir l’avertir, au moment de son départ, qu’on ne le guérirait pas à Paris, ou que la maladie récidiverait bientôt après son retour.
Etat actuel. — La barbe est très fournie , les Poils sont gros et roides, sans souplesse ; toute la surface qu’ils couvrent est d’un rouge foncé, très enflammée, épaissie, parsemée de pustules et de croûtes jaunâtres. Quand on arrache les poils, il s’écoule un peu de sang du follicule pileux ; les surfaces épilées se montrent très rouges, très inégales, parsemées de pustules, de croûtes et de petits tubercules. Le malade souffre beaucoup de cette petite opération. Dans certains points, la base du poil est entourée d’une pustule; dans d’autres, les croûtes sont sèches, en petites masses concrètes ou en plaques plus ou moins larges, dans l’intervalle desquelles suinte un liquide icboreux.
Quand, par un lavage journalier dans un bain d’amidon, les croûtes sont tombées, on voit de petites ulcérations creusées en godet, plus ou moins larges et irrégulières, autour de la base des poils.
L’application d’une pommade alcaline, faite sans mesure par le malade pour faciliter l’avulsion des poils, a déterminé une exacerbation du mal et a produit une nouvelle éruption pustuleuse. Son état était le même à son entrée, mais il y avait moins d’irritation.
Quand on a arraché les poils et lavé les surfaces malades épilées, avec le solutum de sublimé, dès le lendemain, la peau qui était rouge, gonflée, inégale, épaissie, pâlit, s’affaisse, se recouvre de petites furfures blanchâtres ; bientôt elle reprend un aspect tout à fait normal. Ces lotions sont continuées deux fois par jour pendant trois ou quatre jours.
1er octobre. — Le malade s’arrache maintenant la barbe lui-même; l’épilation est très avancée, et, dans quelques jours, elle sera terminée. Au bout de deux jours, toutes les parties épilées et lavées avec la solution indiquée ont perdu leur rougeur et leur gonflement ; les pustules ont disparu.
Le 9 octobre, l’épilation est tout à fait terminée, le malade est guéri; la peau a repris sa souplesse, perdu sa rougeur, son épaississement, sa turgescence inflammatoire; quelques petites squames persistent encore, seulement sur les points épilés en dernier lieu.
Le 15 octobre, le malade sort en parfait état; il s’est fait raser ces jours-ci quelques poils qui avaient échappé à l’avulsion, et il n’en est pas résulté d’irritation pour la peau.
On a guéri en même temps, et de la même manière, le malade de deux plaques mentagreuses, du cuir chevelu existant à la région temporale de chaque côté, et dont l’une n’avait pas moins de quatre centimètres de diamètre.
Nous ne ferons que peu de réflexions sur cette observation qui en mériterait de très longues, cependant, en raison de l’ancienneté du mal, de sa ténacité, de la résistance qu’il a offerte à tous les moyens dirigés contre lui par la science et par l’empirisme, de sa rapide guérison dans nos salles. M. Trastour a décrit trop brièvement l’état local ; il a oublié d’indiquer le ptyalisme léger dont s’est plaint le malade, peu de jours après que l’on eût commencé les lotions de sublimé. Nous ferons remarquer aussi que la pommade alcaline employée dans le but d’ébranler les bulbes des poils est un mauvais moyen qui produit en général une augmentation d’irritation, surtout dans la mentagre, et qu’il ne faut jamais y recourir. L’huile de cade serait dans ce cas infiniment préférable ; mais il vaut mieux se passer de tous ces agents pour recourir de suite à l’épilation, que le malade préfère d’ailleurs se pratiquer lui-même; ce qu’il fait en général très facilementet sans se plaindre de la douleur.
Le séjour dans les mines a-t-il été pour quelque chose dans la production de cette mentagre dermophytique ?
M. Buisson, médecin des mines, était bien convaincu en laissant venir le malade à Paris, qu’on ne le guérirait pas. Son expérience sans doute lui avait appris que la plupart des mentagres était d’une curation extrêmement difficile, et, quant à celle de Blottiau qu’il soignait depuis si longtemps sans amélioration, il ne doutait nullement qu’elle ne fût incurable. Cette opinion sur la mentagre est celle d’un grand nombre de praticiens, qui tant de fois ont vu la récidive survenir chez des malades qui avaient fait un long séjour à l’hôpital Saint-Louis.
Nous avons reçu des nouvelles de Blottiau trois se-
maines après sa sortie de l’ hôpital. A cette époque il n’y avait pas de récidive. Notre mentagreux nous faisait par écrit ses remercîments, et nous priait en même temps délai envoyer notre recette pour le traitement des mentagres et des teignes.
nmiME OBSERVATION.
MENTÀGRE DE LA LÈVRE SUPÉRIEURE, DATANT DE DEUX ANS.' — GUÉRISON RAPIDE PAR L ÉPILATION SUIVIE DE LOTIONS DE SUBLIMÉ; — POMMADE AU TURBITH, — RÉCIDIVES PARTIEL¬ LES ; — GUÉRISON RAPIDE ET DÉFINITIVE PAR LES MÊMES MOYENS. ( Observation recueillie par m. LAFARGUE, interne de l’hôpital Saint- Louis).
Le nommé X.., passementier, âgé de 37 ans, entré à l'hôpital le 28 avril 1852, occupant la chambre N° 20 du Pavillon Gabrielle.
A 6 ans le malade a contracté une gale dont il a guéri au bout de 9 jours, sans récidive. Dans sa famille personne n’a eu de maladies de peau. Jusqu’à 18 ans une sœur du malade a eu les lèvres un peu volumineuses, les ailes du nez grosses sans aucune autre affection. — Il y a deux ans pour la première fois un bouton se manifesta à la lèvre supérieure; il avait été précédé de quelques épistaxis peu abondantes. Le bouton disparut promptement, et fut remplacé par une croûte qui tomba au bout de 7 ou 8 jours. Quelques semaines après, de nouvelles pustules se manifestèrent, et bientôt apparut une éruption plus abondante sur la partie médiane de la lèvre supérieure. Le malade fut traité en ville par les bains sulfureux, les frictions avec l’huile de cade et la pommade à l’oxide de zinc. Ce traitement améliora son état; la guérison était presque complète; seulement la partie malade était restée rouge et indurée.
Six mois après, en décembre 1851, une nouvelle éruption pustuleuse plus abondante que par le passé se manifesta et détermina le malade à entrer à l’ hôpital Saint- Louis, le 28 avril 1852.
Etat actuel , A la partie médiane delà lèvre supérieure, pustules nombreuses et croûtes jaunâtres ; les pustules sont traversées par un poil qui se détache avec facilité dès qu’on opère sur lui la moindre traction ; tout autour la peau est rouge et tendue. La rougeur se prolonge jusqu’aux narines. Le tissu cellulaire est induré ; mais il n’y a pas à proprement parler de tubercules cutanés.
Pendant un mois le malade prend des bains sulfureux, fait chaque jour sur la lèvre des lotions alcoolisées et des onctions avec la pommade au turbith, sans aucune amélioration.
Dans les premiers jours de juin, M. Bazin arrache quelques poils malades et les examine au microscope. Il constate la présence d’un champignon sur ces poils. Ce champignon est très développé sur quelques-uns d’entre eux; il semble que l’origine du poil entre la racine et la capsule soit recouverte d’un treillage végétal. (Tubes de mycélium et spores.)
On commence l’épilation le 8 juin, — le malade sort de l’hôpital le 18, parfaitement guéri, — il revient à la consultation le 27 août, et nous apprend que, peu de jours après sa sortie de l’hôpital, il s’était livré à un travail fatigant consistant à secouer, au grand air, des ballots de laine, depuis longtemps enfermés ; que, pendant ce travail, il avait respiré et reçu sur la lèvre toute la poussière qui s’en échappait et que, dans la nuit môme qui suivit, il eût à la lèvre une poussée éruptive de pustules menlagreuses, dont il se débarrassa promptement par l’épilation. Aujourd’hui les poils sont parfaitement repoussés; il n’y a ni rougeur ni dureté de la peau. Les poils delà moustache ont une couleur franche qu’ils n’avaient point avant l’épilation.
Enfin nous avons encore revu noire malade dans le courant d’octobre : la guérison se maintenait; les mouslacln s étaient fort belles ; il n’y avait ni rougeurs ni pustules.