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TROISIEME OBSERVATION

MENTAGRE. — CONGESTION CÉRÉBRALE, DÉLIRE ALCOOLIQUE, GUÉRISON. ( Observation recueillie par M. LAFARGUE, interne de /’ hôpital Saint- Louis.)

Le nommé Têtard, cultivateur, âgé de 50 ans, habitant la commune de Groslav, département de Seine-et-Oise, est entré, à l’hôpital Saint-Louis, le 29 mai 1852.11 est couché au N° lh du pavillon St-Mathieu.

Le 30, cet homme se promenait dans la cour de l’hôpital ; il tombe sans connaissance. On le relève, on le fait marcher, mais ses jambes fléchissent sous lui ; sa bouche est déviée fortement à gauche. Quand il tire la langue, la pointe se porte du même côté. La sensibilité est intacte des deux côtés du corps. La main gauche ne presse pas aussi énergiquement que la droite, mais il y a peu de différence. Têtard est mis au lit. (Saignée de 500 grammes et diète.)

31 mai. — Les yeux du malade sont très brillants ; Têtard est très disposé à rire ; sa physionomie exprime une gaieté assez grande, et tout à fait en dehors de ses habitudes. Il cause beaucoup devant le monde, mais se tait quand il est seul. La bouche est moins déviée que hier. La nuit a été assez calme. — (0,05 centigr. de tartre stibié ; — 15 grammes de sulfate de soude dans trois tasses de bouillon aux herbes.)

1er juin.— Le malade ne peut rester tranquille, et se trouve dans un état de bien-être tout particulier; il bavarde beaucoup, et raconte toutes scs émotions diverses avec des pa-

rôles très gaies. AA heures du soir agitation continuelle clés mains et des bras ; face rouge; yeux brillants; bavardage incessant. Le malade est chantre; il se croit dans l’église et s’imagine avoir été attaché à un pilier pour des paroles légères qu’il aurait dites dans le lieu Saint.

2 juin. — Les pupilles sont dilatées et ne se contractent plus. — Réponses assez nettes aux questions qu’on lui

adresse; il reconnaît parfaitement les personnes qui l’entourent; mais il divague, se croit pris par les gendarmes, s’irrite, jure, remue bras et jambes. La bouche est légèrement déviée. — {'Lavement avec 20 gouttes de laudanum.)

— Le malade le rejette en partie. — Le délire augmente.— Cependant Têtard reconnaît toujours les personnes qui l’entourent. — (Julcp avec 10 centigrammes d'extrait d’opium ; vésicatoires aux mollets.)

3 juin. — Le délire a été furieux pendant la nuit, mais le malade est abattu ce matin; il délire toujours, quoique moins bruyamment; les vociférations sont moins fortes; la physionomie est animée; les yeux brillants ; il agite sans cesse les mains elles bras, et déraisonne complètement. Ce qui l’occupe, c’est son église, ses chants, son curé. Il est d’une très grande gaieté dans tout ce qu’il dit. (On co itinue la potion opiacée.) A quatre heures, on ôte la camisole de force. Le malade bavarde encore et commence à s’apercevoir qu’il a du délire, lorsqu’on parle avec lui; mais bientôt son attention, attirée sur ce point, lui fait défaut; il ades hallucinations, et voitsa femme quiest auprès de son lit pour le soigner, puis il est transporté dans sa maison;

— un mot le fait revenir à la réalité, mais elle ne tarde pas à fuir.

h juin. — La nuit a été assez tranquille. Le malade a un souvenir confus de ce qui s’est passé. 3’ai eu un grand transport, dit il. 11 me semblait qu’on me mettait des pavés sur la tête, et je ne savais pourquoi on me les mettait. — De temps à autre, il répète encore qu’on l’a chargé de pavés. Le soir il est plus calme, raisonne mieux.

5 juin, — On supprime la potion opiacée, — il ne reste plus que de la gaieté dans le regard. — Bouillon, potages.

Le malade était entré à l’hôpital Saint-Louis pour s’y faire traiter d’une mentagre; le délire est survenu d’une manière incidente. Il y avait quatorze mois que des boutons avaient paru sur la lèvre supérieure. Cet homme avait consulté plusieurs médecins et avait employé un très grand nombre de pommades ; mais les croûtes se reproduisaient toujours plus nombreuses. Lorsqu’il entra à l’hôpital, tout le côté gauche de la lèvre supérieure, dans le voisinage du sillon médian, était occupé par une large croule noirâtre que les poils de la moustache traversaient. Une légère traction suffisait pour faire tomber ces poils, et l’épilation n’occasionnait aucune douleur. Tout au tour de la surface croûteuse la peau était rouge, tendue., et cette rougeur se prolongeait jusque dans les narines. Le tissu cellulaire paraissait légèrement induré.

Le 9 juin on a commencé l’épilation et les lotions de sublimé; des cataplasmes de fécule de pommes de terre avaientété appliqués préalablement pour détacher les croûtes. Au bout de cinq à six jours, le malade était complètement guéri. — On a conseillé, pendant un certain temps, quelques frictions sur la lèvre avec une pommade au turbith minéral; (turbith, 2 grammes, — axonge, 30 grammes).

Le 18 juin, le malade sort parfaitement rétabli de son délire alcoolique et complètement guéri de sa mentagre.

Je regrette que M.Lafargue ne se soit pas plus longuement étendu sur la mentagre ; c’était là surtout ce qui nous intéressait le plus dans cette observation.

L’usage habituel des boissons alcooliques a été, pour beaucoup sans doute, dans la production de cette mentagre, et nous sommes assez disposé à croire que la maladie a dû commencer par une inflammation simple des

bulbes pileux. Le champignon est survenu consécutivement.

Nous aurions désiré plus de détails sur les antécédents du malade et une énumération exacte des nombreux agents qu'il avait employés avant de réclamer nos soins.

1 5 novembre . — Têtard vient nous rendre visite et nous montrer sa lèvre. — Les moustaches sont très belles; tout le côté gauche de la lèvre, qui était autrefois si malade, est aujourd’hui parfaitement guéri ; il n’y est rien revenu d’anormal. Au-dessous des ouvertures nasales, à la partie supérieure du sillon médian, quelques bulbes pileux sont hypertrophiés , rouges et couverts d’une petite croûte adhérente. Ajoutons de suite que Têtard est dans un état d’ivresse et que si, par une nouvelle épilation de quelques poils, nous espérons le guérir définitivement de sa mentagre, nous renonçons complètement à l’espérance de lui voir perdre ses habitudes de boire.

5 décembre. — Nouvelle visite de Têtard, qui est encore ivre, mais dont la lèvre est parfaitement belle, sans pustules, sans croûtes, sans induration des follicules pileux.

OEATRIEUIE OBSERVATION.

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