‹ Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · Première Partie · texte numérisé non relu

Première Partie

Des motifs pour établir de nouvelles colonies.

.L'Intérêt qui fit établir les premières colonies européennes dans l'Amérique &aux Indes Orientales, ne paroît pas fi clair & Ci diftinét que celui qui dirigea rétabliiîement des colonies de l'ancienne Grèce & de l'ancienne Rome.

Chaque Etat de l'ancienne Grèce ne pofiedoit qu'un fort petit territoire, & quand le peuple s'y multiplioit au-delà de ce que le pays pouvoit en nourrir commodémentjon en envoyoitune partie chercher une nouvelle habitation au loin, parce qu'on étoit environné de tous côtés de nations belîiqueufes qui ne permettoient pas de s'étendre.

Les colonies des Doriens fe retirèrent principalement en Italie & en Sicile 3

| DEsNATiONs.Liv.IV.Chap. VIL 161

I où il n'y avoit , avant la fondation de Rome, que des nations qui n'étoient point civilifees. Celles des Ioniens & des Eoîiens , deux autres grandes peuplades de la Grèce , allèrent fe fixer dans l'Afie Mineure & dans les isles de la mer Egée, dont les habitans paroilTent avoir été alors à -peu -près auffi barbares que i'étoient les naturels de l'Italie & de la Sicile. Quoique la métropole ou la ville - mère confidérât fa colonie comme un enfant qui en tout teins avoit droit à fa faveur Se à fon ailiftance , & qui lui devoit en retour beaucoup de reconnoifîance & de refpect , elle la regardoit cependant comme un enfant émancipé fur lequel elle ne prétendent aucune autorité ni jurifdidlion directe. La colonie formoit elle-même fon gouvernement, fe donrioit des loix , choifilfoit fes magiftrats , & faifoit la paix ou la guerre avec fes voifîns , comme un Etat indépendant qui n'a pas befoin d'attendre l'approbation ou le confentement de la métropole. Rien de plus (impie & de plus clair que l'intérêt qui préfldoit à ces fortes d'établifîemens (a).

(a) J3 Les anciens, dit M, d« BufîbR,

i6i La richesse

Rome, ainfi que la plupart des «titres anciennes républiques , fut fondée originairement fur une loi agraire qui partagea le territoire public dans une certaine proportion entre les différens citoyens qui compofoient l'Etat. Le cours que prennent les affaires du mon-

M {tom. IX. du SuppL de Pffiji. Vat. p. 35 342) me paroilTent avoir eu des idées 33 plus faines de ces établiflemens. Us ne 53 projetaient des émigrations que quand la population les furchargeoit, & que leurs terres & leur commerce ne fuffifoienfc plus à leurs befoins. Les invafions de* barbares , qu'on regarde avec horreur , 33 n'ont -elles pas eu des caufes encore plus prenantes lorfqu'ils fe font trouvés trop ferrés dans des terres ingrates , froides & dénuées , & en même-tems voifines d'autres terres cultivées , fécondes & couvertes de tous les biens qui leur man- 33 quoient ? " Auîïl eft - ce une des raifons pour lefquelles nous fommes bien plus révoltés de la conduite des aventuriers cfpagnols dans la conquête du Mexique & du Pérou, que de celle des peuples du nord qui ont envahi l'empire romain. Chacun fent que le motif des premiers les rend mille fois plus inexcufables que les autres» Note du tradufieur.

DEsNATiONS.Liv.IV.Chap.VIÎ. 163

de par les mariages , les fucceflions, les aliénations, dérangea néceflairement ce partage, & mit fbuvent dans les mains d'une feule perfonne les terres qui avoienc été données pour la fubfîftance de plufieurs familles. Pour remédier à ce défordre , car on fuppofoit que c'en étoit un, on fit une loi qui bornoit la quantité de terres que chaque citoyen- devoit poilëder, à cinq cents jugera , environ trois cents-cinquante acres d'Angleterre. Mais quoique nous voyions cette loi exécutée dans une ou deux ocenfiens, elle fufccependant négligée ou éludée , & l'inégalité des fortunes prit un accroûfement continuel. La plupart des citoyens n'avoient point de terres, & îàns terres il étoit difficile qu'avec les mœurs & les coutumes de ce tems-là un homme libre confervât fon indépendance.

Aujourd'hui, qu'un homme pauvre n'ait pas un pouce de terre , s'il a un petit fonds, il peut affermer les termes d'un autre, ou faire quelque commerce de détail; & s'il n'a point de fonds, il peut trouver,. de l'emploi, Toit comme ouvrier travaillant à la terre, foit comme artifan. Mais chez les anciens Romains , les terres des riches étoieuc

i64 La Richesse

toutes cultivées par des efclaves travaillant fous un infpedteur qui étoit efclave lui-même; de manière qu'un homme libre & pauvre avoit peu de reffource pour gagner fa vie comme fermier ou comme garçon laboureur.Tous les métiers & toutes les manufactures, & le commerce en détail même, étoient occupes de même par des efclaves qui les exerçoient pour le bénéfice de leurs maîtres , & ceux - ci étoient trop puiffans & trop accrédités,pour qu'un homme libre & pauvre put foutenir aifément la concurrence avec eux. C'eit pourquoi les citoyens fans terre n'avoient guère d'autre moyen de fubfîf.

ter, que les gratifications des candidats aux élections qui fe faifoient tous les ans. Quand les tribuns vouloient animer le peuple contre les riches & les grands , ils lui rappelloient l'ancien partage des terres , & luirepréfentoient la loi qui reftreignoit cette forte de propriété comme la loi fondamentale de la république. Le peuple crioit pour obtenir des terres, & nous pouvons bien penfer que les riches & les grands étoient bien réfolus de ne rien céder des leurs. Auili propoferent-ils fouvent, pour contenter en quelque ina~

HEsNATiONS.Liv.IV.Chap. VIL i6f

niere le peuple qui fe mutinoit, d'en détacher une partie pour former ailleurs une nouvelle colonie. Mais Rome conquérante n'étoit pas forcée , même dans ces occafions, d'envoyer fes citoyens chercher fortune , pour ainfi dire , & de courir le monde à l'aventure , fans favoir où ils fe fixeroient. Généralement elle leur aflignoit des terres dans les provinces conquifes de l'Italie , où , demeurant fous la domination de la république, ils ne pouvoient jamais former un Etat indépendant, & où ils ne faifoient tout au plus qu'une efpece de corporation toujours fujette à la correction , à la jurifdidion & à l'autorité législative de la métropole. En envoyant des colonies de celte nature, non - feulement elle donnoit quelque fatisfa&ion au peuple, mais fondent elle mettoit encore une forte de garnifon dans une province nouvellement conquife, & la contenoifc par - là dans r©béiiîance. Soit que nous envifagions la nature de l'établirfement en lui-même, ou les motifs de le faire3 une eolonie romaine étoit donc fort différente d'une colonie grecque. Àuflî les mets qui le défignent dans les deux

i66 La richesse

langues ont -ils des Lignifications bien différentes. Le mot latin (Colonia) figni- £e fimplement une plantation : le mot grec (A7rotx.ioc) fignifie, au contraire, une féparation de demeure ; il marque qu'on s'en va du pays, & qu'on quitte la maifon. Mais quoique les colonies romaines fuifent, à bien des égards, très-peu relTemblantes à celles desGrecs, l'intérêt qui porta Rome à les fonder n'eft pas moins (impie & moins clair. Les deux inftitutions tiroienc leur origine ou d'une néceffité irréliftible , ou d'une utilité manifefte.

L'établifTement des colonies européennes en Amérique & dans les Indes Orientales ne fut point l'ouvrage delà néceffité, & quoiqu'il en ait réfulté une grande utilité , elle n'eft pas toutà-fait aufli claire & auffi évidente. Ou ne Pavoit point en vue dans l'origine 5 elle ne fut pas plus le motif des premières colonies, que celui des découvertes qui les ont occasionnées j & la nature , l'étendue & les bornes de cette utilité, ne font peut-être pas encore bien connues aujourd'hui.

Les Vénitiens faifoient dans les quatorze & quinzième iîecles un commerce fort avantageux d'épiceries & autres

BEsNATiONS.Liv.IV.Chap.VIL i6j

marchandifes de l'Inde , qu'ils diftribuoient à toutes les autres nations de l'Europe. Ils les achetoient en Egypte, où regnoient les Mammeîus , ennemis des Turcs, dont les Vénitiens étoienfc auflî les antagoniftes ; & cet intérêt commun foutenu par l'argent de Venife forma une il grande liaifon entr'eux, que les fujets de cette république eurent prefque le monopole de ce commerce.

Les grands profits qu'ils y faifoient tentèrent l'avidité des Portugais. Ces derniers s'étoient efforcés, pendant le quatorzième iiecle, de trouver par mer une route qui conduifît aux pays d'où les Mores leur apportoient de i'ivoire & de la poudre d'or à travers le défert. Ils découvrirent les isles de Madère 9 des Canaries, des Aqores, du Cap Verd* la côte de Guinée, celle de Congo, d'Angola , de Loango , & enfin le Cap de .Bonne-Efpérance. Ils avoientlong-terns defiré d'avoir part au trafic lucracif des Vénitiens, & cette dernière découverte leur ouvrit la perfpeclive de pouvoir y parvenir. En 1497, VafcodeGama &t voile de Lisbonne avec quatre vaifc féaux , & après une navigation d'onze aïois 9 il arriva fur la côte de FIndoftan,

i5$ La Richesse

& compîetta ainfi une fuite de découi vertes pouiîées avec une grande perfévérance , & prefque fans interruption, pendant près d'un fiecle.

Quelques années auparavant , tandis que l'Europe attendoit en fufpens le fuccès encore douteux des tentatives des Portagais , un pilote génois conçut un projet encore plus hardi, celui d'aller aux Indes Orientales parl'oueft. Lai fituation de ces pays étok alors trèsimparfaitement connue des Européens.

Le petit nombre de ceux qui avoient pénétré jufques-là en avoient exagéré îa diftance , peut - être par un effet de leur I fimplické & de leur ignorance , ce qui eft vraiment grand paroiffant infini , quand on ne peut pas le mefurer, peutêtre auffi pour mettre plus de merveilleux dans leurs aventures , par la circonstance d'avoir vu des contrées fi prodigieufement éloignées. Colomb conclut très-juîle que plus la route par l'eft étoit longue , plus elle feroit courte par Foueft. Il propofa donc de : prendre cette route,comme la plus courte & la plus fûre, & il eut le bonheur de convaincre Ifabelle de Caftille de la probabilité de fes idées. Il partit du port de Palos au mois d'Août 1493, I

près

DEsNATiONS.Liv.IV.Chap.VII. 169

près de cinq ans avant l'expédition de Vafco de Ganva ; & après un voyage de deux à trois mois , il découvrit d'abord quelques-unes des petites isles Bahama ou Lucayes , & enfuite la grande isle Saint- Domingue.

Mais ce que Colomb découvrit dans ce voyage & les fuivans ne reiTembloit nullement à ce qu'il cherchoit. Au lieu de la richeife, de la culture & de la population de la Chine & de l'Indoftan, il ne trouva dans Saint-Domingue & dans toutes les autres parties du Nouveau -Monde où il aborda, que des terres entièrement couvertes de bois, incultes, & habitées feulement par quelques hordes de Sauvages nuds & miférables. Il ne pouvoit néanmoins fe réfoudre à croire que ces pays ne fuffent pas les mêmes que ceux qu'avoit décrit Marc Paul , le premier Européen qui avoit été à la Chine & aux Indes Orientales , ou du moins qui en ,avoit iaifle quelque defcription; & la plus iégere reifemblance , celle qu'il trouva, par exemple, entre le nom de Cibao , montagne de Saint-Domingue, & celui de Cipango, dont Marc Paul fait mention, fumToit pour le ramener à "on préjugé favori, quoique démenti Tome IV. H

ifo La richesse

par l'évidence la plus claire. Dans fes lettres à Ferdinand & à Ifabelle, il appellent Indes les pays qu'il avoit découverts. Il ne doutoit point qu'ils ne fuffent l'extrémité de ceux dont Marc Paul avoit parlé , & il croyoit qu'ils n'étoient pas fort éloignés du Gange ou de -cette partie qu'Alexandre avoit conquife. Détrompé enfin de fon erreur,' il fe flattoit encore jjue ces riches contrées n'étoient pas à une grande diftance, & il revint les chercher le long des côtes de la Terre Ferme & vers Tiithme de Darien.

En conféquence de cette erreur de Colomb , le nom & Indes eft refté de*; puis à ces malheureux pays, &lorfqu'on eut enfin la pleine certitude que les.

nouvelles Indes étoient absolument différentes des anciennes, les premières furent appelle es Indes Occidentales 9 pour les distinguer des autres, qui furent nommées Orientales.

Quelles que fuifent les découvertes de Colomb, il é toit intéreifant pour lui qu'elles fuifent repréfentées à m cour d'Efpagne comme étant de grande conféquencej& l'on rCy voyoit pourtant rien de ce qui conftitue la riclieife réelle d'un pays , les productions anima-

ses Nations.LivJ V.Chap.VïL 171

ies & végétales du fol, qui pût iuitifier un pareil expofé.

Le cori, qui eu: comme entre le rat & le lapin , & que M. de BufFon fuppofe être le même que l'aperea du Brefil, étoit le plus gros quadrupède vivipare de Saint-Domingue. L'efpece ne paroit pas en avoir été nom breufe , & il y a loi.ig- tems que les chiens & les chats efpagnols l'ont détruite prefque entièrement, aulïi bien que quelques autres encore plus petites. Elles étoient cependant avec un gros lézard, appelle ivana ou iquana , la principale partie de ce que le fol fourniiToit de nourriture dans le règne animal.

Quoique faute d'înduftrie , les végétaux dont fe nourrilioient les habkans, ■né fuifent pas d'abord ab ou dans , ils n'étoient pas tout à fait lî rares que les animaux comeftibles. Ils oonfiftoienfc en bled d'Inde , patates , &c. plantes qu'on ne connoiiloit point en Europe , qu'on n'y a pas fort e.ftimées depuis, &: qu'on n'y regarde pas corn.

me une auilï bonne nourriture que celle des efpeces communes de grain Se as pois , qui, de tems immémorial , font cultivées dans cette partie du monde.

jj2 La Richesse

Il eft vrai que le cotonnier fournit foit la matière d'une importante manufacture, & c'étoit alors, fans contre, dit, celle de toutes les productions végétales de ces isles qui étoit la plus précieufe pour les Européens. Mais quoiqu'à la fin du quinzième fîecle , les mouiTelines & les autres marchandifes de coton fuflent fort recherchées des Européens, on les tiroit des Indes Orientales , & il n'y avoit point encore de manufacture de coton parmi eux.

Cette production même nedevoit donc pas paroître d'une il grande conféquence à leurs yeux.

Ne trouvant rien tîans les animaux, ni dans les végétaux, fur quoi on pût fonder une idée avantageufe des pays nouvellement découverts, Colomb tourna fa vue fur les minéraux, & il; fe flatta d'avoir trouvé dans les produc-j tions de ce troisième règne , de quoi dé-:j dommager amplement de la mifere. des deux autres. Les petits morceaux d'or, j que les habitans portoient pour orne-j mens, & qu'il fut qu'on trouvoit fou-J vent dans les ruiifeaux & lès torrens i qui tomboient des montagnes, fb-ffi» ent pour lui perfuader que ces montagnes i renfermoient les mines d'or les plus ri- 1

des Nations, Liv.IV.Chap.VIÏ. 17$

ches. Saint-Domingue fut doncrepréfenté comme un pays abondant en or, & par conféquent, félon les préjugés qui regnoient dans ce tems-là, auffi bien que dans le nôtre , comme une fburce inépuifable de richeffe pour la kouronne & le royaume d'Efpagne.

fc.orfque Colomb parut, au retourde fou premier voyage, devant les fouverains pe Caftille & d'Arragon , il y fut introduit comme en triomphe , & on porta devant luifolernnellement en profceffion les principales productions des pays qu'il avoit découverts. Ce qu'il W avoit de mieux étoit de petites treftes, des bracelets, & autres ornemens kfor, avec quelques balles de coton., [Tout le refte n'étoit que pour l'admiration & la curiofité du vulgaire, quelques joncs d'une grandeur extraordinaire , quelques oifeaux d'un fort beau plumage, & quelques peaux remboursées d'Alligator & de Mancti, le tout précédé par flx ou fept miférabîes naturels du pays, dont la couleur & la pgure iingulieres ajoutaient beaucoup à la nouveauté du fpeclacle.

En conféquence du rapport de Coomb , le confeil de Caftille réfolut de )rendre poiTelEon de pays dont les ha-

374 La Richesse

bitans étoient incapables d'oppofer la moindre défenfe. Le pieux deflein de les convertir au chriitîanifme, fanctina Pinjtiftiee du projet; mais l'efpérance â'y trouver des tréfors fut le vrai motif de l'entreprife , & pour lui donner plus de poids & de confiftance , Co-> îomb fut d'avis que la moitié de For & de l'argent qu'on recueilleroit appartînt à la couronne. Sa propofition fut approuvée par îe confeil.

Tant qu'il ne fallut que piller des hommes fans défenfe, pour avoir en tout oi|; en très -grande parcie l'or que les premiers aventuriers importèrent en Europe, il ne fut peut- être pas difficiles cb payer cette lourde taxe. Mais il fut impoffîhle tfy fatisfaire dès que les naturels du pa3/s eurent été dépouillés de tout ce qu'ils en avoieht , & dès' qu'on fut obligé de fouiller dans les", mines. Aufîi dit -on que l'exaclion rigoureufe de cette taxe fit d'abord abandonner totalement les mines de Saint - Domingue , qui n'ont jamais été reprifes depuis. La taxe fut bientôt réduite au tiers, puis au cinquième, enfuite au dixième, & enfin au vingtième du produit brut des mines d'or'..1 La taxe fur l'argent continue encore d'è- !

DEsNATiONS.Liv.IV.Chap.VII. 175*

tre d'un cinquième. Mais les premiers iaventuriers ne fe foucioient guère de l'argent > tout ce qui étoit moins précieux que l'or , ne paroiiibit pas digne de leur attention.

• Toutes les entreprifes des Efpagnols dans le Nouveau - Monde, depuis celles de Colomb, ont eu le même motif.

C'eft la foif facrilege de l'or qui a conduit Oïeda, Nicueifa & VafcoNugnés de Balboa àl'ifthme deDarien, Cortez au Mexique , Almagro & Pizarro au Chili & au Pérou. Lorfque ces aventuriers abordoient à des côtes inconnues , leur première queftion étoit toujours il on pouvoit y trouver de l'or, & félon les informations qu'ils recevoient fur ce point , ils fe déterminoient à s'établir dans le pays, ou à le quitter.

Cependant de tous les projets incertains & difpendieux qui font faire banqueroute à la plupart de ceux qui s'y engagent, il n'y en a peut-être point de fi parfaitement ruineux que celui de chercher de nouvelles mines d'or & d'argent. C'eft peut-être la loterie la plus défavantageufe qu'il y ait au monde , ou celle dans laquelle il y a le moins de proportion entre le gain de

176 La richesse

ceux qui ont des lots, & la perte de ceux qui n'en ont point. Car quoiqu'il y ait peu de billets qui portent, & grand nombre qui ne portent rien, le prix d'un billet eft toute la fortune d'un homme bien riche. L'entreprife de fouiller des mines , au lieu de remplacer le capital qu'on y met , & de rapporter en fus les profits ordinaires des fonds, abforbe communément le ca-*v pital & le profit. C'eft donc celle que voudroit le moins encourager un légif.

lateur prudent, qui defireroit augmenter le capital de fa nation; c'eft de ce côté là qu'il s'aviferoit le moins de tourner plus de capital qu'il n'y en iroit naturellement. Par l'abfurde con-i fiance qu'ont la plupart des hommes dans leur bonheur, ils ne font déjà que trop enclins à trop rifquer d'eux-mêmes.

Mais quoique le jugement de la froide raifon & de l'expérience n'-ait jamais été favorable à ces fortes de projets , ils n'ont pas laiifé de féduire l'avidité humaine. La même pafîion qui a fuggéré à tant de gens l'idée de la pierre philofophale, a fuggéré à d'autres celle d'une immenfité de riches mines d'or & d'argent. Ils n'ont pas f*t at-

DEsNATiONS.Liv.IV.Chap.VIÏ. 177

tention que dans tous les tems & chez toutes les nations , c'eft la rareté de ces métaux qui en a fait la valeur , & que leur rareté vient foit de la petite quantité que la nature en a dépofée dans certains endroits , foit des fubk tances dures & peu maniables dont ils font environnés , & par conféquent de la dépenfe & du travail néceiTaires pour pénétrer jufqu'à eux & les arracher du fein de la terre. On s'eft flatté de trouver en plusieurs endroits des veines [d'or & d'argent auiîî étendues & aufïi ■ abondantes que celles de plomb , de I cuivre , d'étain ou de fer, qu'on trouve I communément ailleurs. Le rêve du che- I varier Gautier Raleigh, touchant la ville & le pays d'Eldorado, peut nous convaincre que les gens fages même ne font pas toujours exempts de ces | étranges illuiîons. Plus de cent ans après lia mort de ce grand homme, lejéfuite | Gumilla étoit encore perfuadé de la réalité de ces pays merveilleux. Il s'exprimoit avec beaucoup de feu, &, on peut le dire, avec beaucoup de franchife fur le bonheur qu'il auroit de porter la lumière de l'Evangile à un

J78 La Richesse

peuple Ci en état de bien récompenfer les pieux travaux de fes million* naires.

Il n'y a pas actuellement une feule mine qui mérite d'être travaillée, dans les premiers pays que les Efpagnoîs ont découverts. La quantité de métaux précieux qu'on dit y avoir étei trouvée d'abord, eft probablement fort exagérée , aulli bien que la fertilité des premières mines qu'on y a exploit i tées. Ce que les premiers aventuriers en rapporterent,ou ce qu'on difoit qu'ils en avoient trouvé,fuffit cependant pour enflammer la cupidité de tous leurs concitoyens. Tout Elpagnoi qui s'embarquoit pour l'Amérique s'imaginoit aller à une Eldorado, La fortune lit d'ailleurs dans cette occafion ce qu'elle a fait dans quelques autres, elle réalifa jufqu'à un certain point les folies efpérances de; fes adorateurs. Dans la découverte & la conquête du Mexique & du Pérou (dont l'une arriva environ trente, & Vautre environ quarante ans après la:

première expédition de Colomb), elle:

leur oifrit quelque chofe de reiTemblant a la profufîon d'or & d'argent qu'ils eherchoient,

Ce fut donc un projet de commerc§

BEsNATiONS.Liv.XV.Chap.VII. 179

aux Indes Orientales, qui donna occafion à la première découverte du Nouveau-Monde. Un projet de conquête occafionna tous les établiffemens des Efpagnols dans ces pays nouvellement découverts. Le motif de la conquête fut un projet de mines d'or & d'argent; & par une fuite d'accidens au deifus de la prévoyance humaine , ce projet réuffit beaucoup mieux qu'on n'avoifc raifonnablement lieu de s'y attendre.

Les aventuriers de toutes les autres nations de l'Europe, qui, à l'exemple des Efpagnols , entreprirent de faire des établiifemens en Amérique , furent tous animés d'abord par les mêmes vues chimériques > mais ils n'eurent pas le même fuccès. Il s'eft paifé plus de cent ans, depuis le premier établiffement au Erefî), jufqu'à ce qu'on y ait découvert des mines d'or & de diamant. On n'en a point encore découvert dans les colonies angîoifes-, françoifes, hollandoifes & danoifes; ou du moins il n'y en a point qu'on fuppofe valoir la peine d'être exploitées. Cependant les premiers Anglois qui s'établirent dans l'Amérique , offrirent au roi , pour obtenir leurs patentes, la cinquième partie de For & de l'argent qu'ils y trouve-

igo La Richesse

roient. En conféquence la couronne fs réferva ce cinquième dans les patentes accordées au chevalier Gautier Raleigh, aux compagnies de Londres & de Plymouth, au confeil de Plymouth, &c.

A l'efpérance de découvrir des mines , fe joignit celle de trouver un paifage aux Indes Orientales par le nord-oueft.

Jufqu'à ce jour Tune & l'autre ont été fruit ré es.

Seconde Partie,

Catifes de la profpérité des nouvelles colonies.

E toutes les fociétés d'hommes,.

il n'y en a point qui s'avance plus rapidement vers la richeire& la grandeur, que la colonie d'une nation civilifée qui prend polTedîon d'un pays défert ou fi peu habité, que les naturels ne foin pas difficulté de lui céder la place. Les colons portent avec eux une connoii?ance de l'agriculture & des autres arts utiles fupérieure à celle que des nations fauvag s & barbares peuvent acquérir d'elles - mêmes dans le «ours de plusieurs fiecles. Ils portent

TfcEsNATiONS.Liv.IV.Chap.VIÏ. igi

en même tems Phabitude delafubordination, quelque notion du gouvernement régulier fous lequel ils ont vécu , du fyftème de loix qui en eft la bafe, & d'une administration régulière de la juftice ', & ils établirent naturellement quelque chofe de femblabîe dans leur nouveau corps politique.

Mais parmi les nations fauvages & barbares , dès qu'une fois les loix & le gouvernement font parvenus au point néceifure pour leur défenfe , leurs progrès font encore plus lents que ceux des arts. Outre cer avantage , chaque colon obtient p!us de terres qu'il n'en peut cultiver*, il n'a point de rentes, ni prefque de taxes à payer : il n'a pas de maître qui partage avec lui fon produit , & ce qui en revient au fouverain n'eft communément qu'une bagatelle. Comme ce produit eft prefque entièrement à lui , tout l'invite à le rendre le plus grand pofîible. Mais il sl ordinairement une Ci grande étendue de terrein à cultiver , qu'avec toute fon induftrie & celle des gens qu'il trouve à employer, il peut rarement en tirer la dixième partie de ce qu'il eft capable de produire. Il eft donc ardent à ramaiTer des ouvriers de tout

iga La richesse

côté, & à les récompenfer libéralement. Un ample falaire, joint à la quantité & au bon marché des terres , ont bientôt mis ces ouvriers en état de quitter leurs maîtres pour devenir euxmêmes propriétaires , & récompenfer aufli largement d'autres ouvriers qui ne tardent pas non plus à les quitter par la même raifon. La récompenfe libérale du travail encourage le mariage; les enfans dans leur âge tendre font bien nourris & bien foignés , & , quand ils font grands , ils rendent par leur travail bien au-delà de ce que leur entretien a coûté. Parvenus à l'âge de maturité, ils s'étabmTent comme avoient fait leurs pères , & ils y trouvent la même facilité, par le haut prix du travail & le bon marché des termes. Ailleurs la rente & le profit abforbent une ;bonne partie du falaire, & les deux ordres fupérieurs du peuple écrafent l'inférieur ; au lieu que dans les nouvelles colonies l'intérêt des deux premiers les oblige à traiter le troifieme avec plus de générofité & d'humanité , du moins quand il n'en: pas dans l'état d'efclavage. On acheté avec peu de chofe des terres vagues de la plus grande fertilité, L'augmentation de re-

des Nations. Liv. IV. Chap. VII. ig?

venu que le propriétaire, qui eft toujours ie même que l'entrepreneur , attend de leur culture, conftkue fon profit, qui, dans cescirconftances, eft communément fort confidérable, Mais il ne peut faire ce grand profit fans employer dans la culture & le défrichement le travail d'autres perfonnes, & la difproportion entre l'étendue des terres & le petit nombre de gens qui compofent une colonie , fait qu'il a de la peine à trouver des bras. Il ne conte£ te donc point fur le falaire, & il fait travailler à quelque prix que ce foit.

La forte récompenfe de la main d'oeuvre encourage la population ; le bas prix &la quantité des terres encouragent la culture, & fournifent aux propriétaires de quoi payer gravement leurs ouvriers, Ceft dans le falaire de ces ouvriers que confiée prefque tout ie prix de la terre, & quoique haut, il on le confidére comme prix du travail»

il eft bas, Ci on le regarde comme le prix d'une chofe qui a tant de valeur. Ce qui amené la population & la culture , amené la richeffe & la grandeur réelles.

Il paroît, conformément à cequeje viens de dire , que les progrès de plu-

184 La richesse

fieurs des anciennes colonies grecques, vers la richefTe & la grandeur, ont été très - rapides. Dans le cours d'unfiecleou deux, pîufieursfemblent avoir atteint, ou même furparTé leur mere-patrie. L'ancienne Grèce n'avoit point de villes qu'elle pût mettre , à aucun égard, au deifus de Syracufe & d'Agrigente en Sicile, de Tarente & de Locres en Italie, d'Ephefe & de Milet dans l'A fie mineure. Quoiqu'elles fuiTent poitérieures par leur établiffement, tous les arts de raffinement, la philofophie , la poéfie & l'éloquence , y ont été cultivés d'aufîï bonne heure, & perfectionnés au même degré que dans aucune partie du territoire de la mere-patrie.

Les écoles des deux plus anciens philofophes grecs, Thaïes & Pythagore, ne s'établirent point dans l'ancienne Grèce -, mais l'une s'éleva dans une colonie afiatique , & l'autre dans une colonie italienne. Toutes ces colonies occupèrent des pays habités par des nations fauvages & barbares , qui leur abandonnèrent aifément la place ; elles eurent de bonnes terres en quantité, & comme elles étoient totalement indépendantes de la mere-patrie 3 elles

r rEsNATiONs.!Liv.IV.Chap.VII. ïgf

jouirent de la liberté de s'arranger & I de faire leurs affaires de la manière qu'elles jugèrent la plus convenable à letir intérêt.

Il n'y a rien d'aufîi brillant dans l'hiftoire des colonies romaines. Quelques-unes d'elles, comme Florence, font devenues des Etats confïdérables, au bout de plufieurs fiecles , & après la chute de la mere-patrie; mais on ne voit point qu'aucune ait fait des progrès rapides. Elles furent toutes placées dans des provinces cGnquifes , qui la plupart avoient été auparavant pleinement fournies d'habitans. La quantité de terre afiîgnée à chaque colon étoit ordinairement fort médiocre , & comme la colonie n'étoit pas indépendante, les colons n'étoient pas les maîtres d'adminiitrer leurs affaires comme ils vouloient pour leur propre intérêt.

Les colonies de l'Amérique & des Indes Orientales reffemblent aux anciennes colonies grecques & les furpafc fent même de beaucoup à l'égard de la quantité de bonnes terres. Elles re£. femblentaux romaines, quant à la dépendance de la mere-patrie. Mais les effets de cette dépendance ont été plus ou moins affoiblispar le grand éloigne-

1$6 La RICHESSE

ment où elles font de l'Europe. Leur fituation les met plus hors de la vue & hors de la portée du pouvoir de la mère - patrie. Souvent on les a laifle faire à leur guife, foit parce qu'on ignoroit en Europe , foit parce qu'on n'entendoit pas leur conduite, & dans quelques oecaflons il a bien fallu la fourlrir, parce qu'il étoit difficile de s'y oppofer. Le gouvernement d'Efpagne,, tout violent & arbitraire qu'il eft , a été plulieurs fois obligé , parla crainte d'un foulevement général, de révoquer ou d'adoucir des ordres qu'il avoit donnés pour régir fes colonies. C'eftce qui fait que toutes les colonies européennes ont avancé à grands pas dans la richeife , la population & la culture.

La couronne d'Efpagne s'étant réfervée une part dans l'or & l'argent , a toujours tiré quelque revenu de fes colonies, depuis le premier moment de leur étabïifiement. Comme ce revenu étoit de nature à flatter la cupidité humaine par les efpérances les plus extravagantes de s'enrichir de plus en plus, cette puitfance a eu continuellement les yeux fur fes fujets du Nouveau-Monde, tandis que les colonies des autres nations européennes ont été

des Nations. Liv.IV. Chap. VIL igr

en grande partie long-tems négligées par leur mere-patrie. Peut-être que les Efpagnols n'en ont pas mieux réuffi , ni les autres plus mal. On regarde les premières comme les moins peuplées &;; les moins floriifantes , en proportion de l'étendue de pays qu'elles occupent.

Cependant leurs progrès ont été fort grands & fort rapides. Il y a environ trente ans qu'Uiloa nous repréfentoit Lima, ville fondée depuis la conquête, comme contenant cinquante mille habitans. Quito, qui n'étoit autrefois qu'un miférable petit hameau d'Indiens, n'en contenait pas moins9 félon le même auteur. Gemelli Carreri , qui , à ce qu'on dit , n'eft qu'un prétendu voyageur , mais qui fetnblé avoir écri fur d'excellentes informations , donne à la ville de Mexico cent mille habitans , nombre qui , en dépit de toutes les exagérations des écrivains efpagnols, eft probablement cinq fois plus grand que celui qu'elle contenoit du tems de Montezuma. Ce qu'il y a de certain, c'eft que Bofton, New- York & Philadelphie , les trois plus grandes villes des colonies angîoifes ;, ne font pas, à beaucoup près, 1i peuplées, Avant la conquête des Efpagnols,

îgg La R I C H E S S t'

il n'y avoit point de bétail propre à tirer , ni dans le Mexique , ni dans le Pérou. Le lama y étoit la feule bête de fomme, & il paroit qu'il étoit d'une force bien inférieure à celle de l'âne. Les Mexicains & les Péruviens ne connoiiïbient point la charrue , ni l'ufage du fer. V-s n'avoient ni monnoie, ni autre inttrument déterminé de commerce. Leurs échanges fe faifoient par troc. Le principal outil dont ils fe fervoient dans leur agriculture étoit une bêche de bois. Des pierres tranchantes leur fervoient de couteaux & de haches. Des os de poiilbns & les nerfs durcis de certains animaux étoient leurs aiguilles à coudre; & il paroît que ç'étoit-là les principaux inftrumens de leurs différens métiers. Dans cet état des chofes , y a-t-il de la poliibiiké que l'un & l'autre de ces empires ayent jamais été améliorés & cultivés , comme ils îe font de nos jours , avec toutes fortes de beffiaux en abondance , avec l'ufage du fer , de la charrue & de la plupart des arts de l'Europe ?

Or la population d'un pays eft toujours en raifon de fon amélioration & de fà culture. Malgré la cruelle deftruclion des naturels , qui fuivit la conquête ,

des Nations. Liv.IV.Chap.VIL ig$

ces deux grands empires font probablement plus peuplés aujourd'hui qu'ils ne i'a voient jamais été , & le peuple y eft fûrement fort différent ; car on ne peut nier, je penfe , qu'à bien des égards , les Créoles efpagnols ne foyent fupérieurs aux anciens indiens.

Après les établiifemens des Efpagnols, celui des Portugais dans leBrefil eft le plus ancien de tous ceux des Européens en Amérique. Mais comme on n'y trouva des mines d'or & d'argent que long-tems après la première découverte du pays, & que par cette raifon la couronne de Portugal n'en tiroit que peu ou point de revenu , il s'attira peu l'attention de la mère- patrie , & profita fi bien de fon indifférence, qu'il devint une grande & puif.

faute colonie. Tandis que le Portugal étoit fous la domination del'Efpagne, le Brefil fut attaqué par les Hollandois, qui s'emparèrent de fept des quatorze provinces dans lefquelles il étoit divifé. Ils comptoient s'emparer des fept autres , quand le Portugal recouvra fon indépendance par l'élévation de la famille de Bragance au trône. Alors les Hollandois & les Portugais devinrent amis , parce que les deux nations étoient

i£o La richesse

également ennemies des Efpagnoîs. Les premiers convinrent de laiiler la partie du Brefll qu'ils n'avoient point conquife au roi de Portugal , qui, de fon côté , confentit à leur laifier l'autre , comme un objet qui ne valoir pas la peine d'être difputé à de il bons alliés. Mais le gouvernement hollandois ayant commencé bientôt à opprimer les colons portugais, ceux-ci, au lieu de perdre le tems à fe plaindre, prirent les armes contre leurs nouveaux maîtres, & par leur valeur & leur réfolution, le Portugal étant bien de connivence avec eux , mais ne leur donnant ouvertement aucune aiîirtance, ils les ehaiferent du Brefil. Les Hollandois ne pouvant plus efpérer à'y rien conferver, prirent le parti de l'abandonnée tout entier à la couronne de Portugal* On dit qu'il y a dans cette colonie plus de fix cents mille âmes , tant Portugais que defcendans de Portugais , Créoles , Mulâtres , & une race mêlée de Portugais & dç Breiihens. C'eft, à ce qu'on croit, la 'colonie de l'Amérique où il y a le plus de gens d'extraction européenne.

Vers la fin du quinzième & pendant la plus grande partie du feizieme fie-

ces Nations. Liv.IV. Chap. VIL i$i

de, PEfpagne & le Portugal étoient les deux grandes puinances navales fur l'Océan; car quoique les Vénitiens étendiifent leur commerce à toutes les parties de l'Europe , leurs flottes ne fortoient guère de la Méditerranée. Les Efpagnoîs prétendirent que toute l'Amérique étoit à eux; & quoiqu'ils ne puiient empêcher une puiiiànce navale auiîi confidérable que celle du Portugal, de s'établir dans leBrefii, telle étoit cependantla terreur de leur nom, que la plupart des autres nations de l'Europe craignoient de faire aucun établiiTement dans ce vafte continent.

Les François qui tentèrent àyen faire un dans la Floride , furent tous maffacrés par les Efpagnoîs. Mais par la décadence de fa marine , arrivée vers la fin du feizieme fiecîe , en conféquen- . ce de la défaite ou de la mauvaife conduite de l'invincible Armada, l'Efpagne perdit le pouvoir de traverfer plus long-tems les projets des autres nations fur l'Amérique. Durant le cours du dix -feptieme fiecle , les Anglois , les François, les Hollandois, les Danois & les Suédois, c'efô- à-dire, toutes les grandes nations qui ont des ports far l'Océan, entreprirent de faire quelques

i9£ La Richesse

étabîiïTemens dans le Nouveau- Mors de.

Les Suédois s'établirent à New- Jerfey , & le nombre de familles fuédoifes qui s'y trouve encore', montre arTez que cette colonie devoit naturellement profpérer, (î elle eût été protégée par la mere-patrie. Mais négligée par la Suéde, elle fut bientôt engloutie par la colonie hollandoife de New- York, qui, en 1674, eft tombée fous la domination des Anglois.

Les petites isles de Saint-Thomas 8c de Santa-Cruz, font les feuls pays du Nouveau-Monde qui ayent jamais été.

porlédés par les Danois. Ces petits établùTemens étoient d'ailleurs fous le gouvernement d'une compagnie exclufive, qui avoit feule le droit d'acheter le furabondant du produit des colons, & de leur vendre les marchandifes des autres pays dont ils avoient befoin, & qui par conféquent avoit dans lesachats & dans les ventes une double faculté de les opprimer, mais encore la plus grande tentation de le faire.

Le gouvernement d'une compagnie exciufive eft peut-être par tout pays îe plus mauvais qu'on puirfe donner.

Il ne fut pourtant pas capable d'arrêter

©es Nations. Liv. IV. Chap.VII. 19$

ter entièrement le progrès de ces colonies , qui en a été feulement plus lent & plus languiiîànt. Depuis que le dernier roi: de Danemarck a diifous cette compagnie , elles jouiffent d'une grande profpérité.

Les établiffemens hollandois dans les Indes Occidentales & Orientales, ont été mis originairement fous le gouvernement d'une compagnie exclusive.

Auffi quoique les progrès de quelquesuns ayent été considérables , en comparaifon de ceux d'un pays peuplé 8c fubfiftant depuis long-tems, ils ont été foibîes & tardifs, en comparaifon de ceux de la plupart des nouvelles colonies. La colonie de Surinam , quoique fort confidérabie , eft encore inférieure à ia plus grande partie ûqs colonies fucre des autres nations de l'Europe. La colonie de Nova-Belgia , divifée actuellement en deux provinces , celle de Neuw-York & celie de New-Jer- [ey , feroit probablement auilî devenue floruTante, quand elle feroit reftee fous le gouvernement hollandois. La quantité & le bas prix des bonnes ter- •es font de 11 puuîantes caufes de profpérité , que la plus mauvaife adminif-

Tomc IV. I

f$4 La Richesse

tration politique peut à peine amortir la force de leur action. D'ailleurs la grande diftance qui fépare les colons de la mere-patrie , leur donne plus ou moins la facilité d'éluder, par la contrebande, le monopole qu'une compagnie exerce contr'eux. A préfent la compagnie permet à tous les vanTeaux holîandois de commercer à Surinam, en payant un & demi pour cent fur leur cargaifon , pour le prix de la permifïion qu'elle accorde, ne fe réfervant que le commerce exclufif de l'Afrique à l'Amérique, qui confifte prefque entièrement dans la traite des.

cfclaves. Cette complaifance de la compagnie à fe relâcher de fes droits ex- «lufifs 5 eft vraifemblabîement la principale caufe du degré de profpérité dont la colonie jouit actuellement. Curaqao & Saint-Euftache , les deux principales isles des Holîandois en Amérique , font des ports francs, ouverts aux vaiffeaux de toutes les nations. Ces isles ftériles doivent leur bien être à cette liberté qu'elles confervent au milieu d'autres colonies qui n'ouvrent leurs ports qu'aune feule nation,

La colonie franqoife du Canada a «té foamife à une compagnie exclufivej

©es Nations. Liv. IV. Chap.VII.19f

pendant la plus grande partie du dernier fiecle & une partie du nôtre. Sous un gouvernement aufîî défavorable, fes progrès ont été néceïfairement lents, par comparalfon à ceux des autres nouvelles colonies j mais ils fe font fort accélérés, lorfque cette compagnie a été diifoute, après la chute du fyftème de Mifliïîipi. Quand les Ànglois ont pris poiTeiîion du Canada , ils y ont trouvé prefque le double des habitans que le P. Charlevoix y avoit vus vingt à trente ans auparavant. Ce jéfuite y avoit voyagé par- tout, & il ne vouloit fûrement pas faire la population de ce pays-là moindre qu'elle n'étoit.

La colonie franqoife de Saint -Do* mingue fut établie par des pirates & des flibuftiers , qui fe maintinrent longtems fans demander la protection de îa France , St fans reconnoitre fon autorité ; & lorfque cette race de bandits fut devenue allez patriote pour la reconnoitre , il fallut l'exercer longtems avec une grande douceur, L'accroiifement de la colonie fut prompt & très-fenfible, durant cet intervalle.

Quoique l'oppreilion de la compagnie exclufive à laquelle elle fut foumife avec toutes les autres soîonies francoi-

la

i$6 La. RICHESSE

fes,ait retardé fon avancement, elle n'a pu l'arrêter entièrement. Délivrée de cette oppreffion , elle reprit auiîitôt le cours de fa profpérité. De toutes les colonies à fucre des Indes Occidentales , elle eft aujourd'hui la plus importante , & on dit que fon produit vaut feul plus que celui de toutes les colonies angloifes à fucre prifes enfemble. Toutes celles de la même nature qui appartiennent à la France,font en général dans un état de profpérité.

Mais il n'y en a point qui ayent fait des progrès plus rapides que les colonies angloifes de l'Amérique Septentrionale.

Il femble que les deux grandes caufes de la profpérité de toutes les nouvelles colonies foyent la grande quantité de bonnes terres , & la liberté de faire leurs aifaires comme elles l'entendent.

Les colonies angloifes de l'Amérique Septentrionale, quoique fans doute abondamment pourvues de bonnes terres, font inférieures, à cet égard, aux Efpagnols & aux Portugais , & n'ont pas plus d'avantage que n'en avoient les François avant la dernière guerre.

Mais les inftituticns politiques des

des Nations. Liv.IV. Chap.VIL 197

colonies angloifes ont été plus favorables au défrichement & à la culture, que celles de toutes les autres nations.

i°. Quoiqu'on n'ait pu empêcher abfolument dans les colonies angloifes d'englober les terres, on y a cependant mieux réuiii que par-tout ailleurs par la loi qui oblige chaque propriétaire de défricher & de cultiver dans un tems limité une certaine portion de les terres, & qui, faute par lui de le faire, déclare ces terres négligées impétrables. Quoique cette loi n'ait peutêtre pas eu fon exécution à la rigueur, elle n'a cependant pas été fans effet.

2°. Le droit de primogéniture n'a pas lieu en Penfylvanie, & les terres, comme les biens-meubles, y font partagées également entre tous les enfans de la famille. Dans trois des provinces de la Nouvelle Angleterre , l'ainé a feulement une part double comme dans la loi de Moïfe. S'il arrivoit donc quelquefois dans ces provinces qu'un individu réunît une trop grande quantité de terres , il] eft vraifemblable qu'elles feroient de nouveau fuffifamment diviiées dans le cours d'une ou

19g La Richesse

deux générations. A la vérité, le droit de primogéniture exifte dans les autres colonies angloifes comme dans la loi d'Angleterre; mais dans toutes, les terres font en franche roture , ce qui en facilite l'aliénation ; & celui à qui Ton accorde une grande étendue de terrein, trouve fon compte à en aliéner la plus grande partie le plutôt qu'il peut pour un petit cens. Il règne dans les colonies efpagnoles & portugaifes un droit , qu'ils appellent de Mayora%%o^ {jus mayoratus) pour lesfucceflions de toutes les grandes terres auxquelles il y a quelque titre d'honneur attaché.

Ces grands patrimoines vont à une feule perfonne , & font dans le fait fubftitués & inaliénables. Il eft vrai que les colonies franqoifes font fujettes à la coutume de Paris , qui , dans l'héritage des terres , eft beaucoup plus favorable aux cadets que la loi d'Angleterre. Mais fi quelque partie d'un bien tenu en fief noble , emportant la chevalerie ou l'hommage , eft aliénée dans ces colonies , elle eft fujette pendant un certain tems au retrait de la part du chef ou de l'héritier de la familles & comme les plus grands domaines y font poiTédés de cette manière , l'alii

des Nations. Liv.IV.Chap.VIL 19$

nation y eft néceflairement plus embarraffée. Mais une grande terre inculte dans une nouvelle colonie doit être naturellement plutôt divifée par aliénation que parfuccefîion. Cependant, comme on l'a déjà obfervé , une grande quantité de terres incultes entre les mains d'un feul propriétaire , eft le plus grand obftacle à leur défrichement & à leur culture y Se , d'un autre côté , il eft démontré que le travail employé à l'agriculture donne à la fociété le produit le plus confidérable & le plus précieux. Dans ce cas, le produit fournit non-feulement de quoi payer le falaire du travail avec le profit ordinaire des fonds, mais encore de quoi payer la rente de la terre fur laquelle ©nies employé. Le travail des colonies angloifes étant donc plus employé au défrichement & à la culture des terres, doit être d'un produit plus grand & plus eftimable que celui des trois autres nations, qui, faute d'une divifion fuffifante dans les terres, y eft plus ou moins détourné à quelqu'autre objet.

30. Non - feulement le produit du travail des colonies angloifes doit être

2oo La Richesse

naturellement plus confidérable «Se d'une plus grande valeur, mais à raifon <de la modération de leurs taxes, il leur refte une plus grande portion de ce produit à mettre en réferve & en ufage pour augmenter la quantité de travail. Ces colonies n'ont jamais contribué en rien à la défenfe de la mere-patrie , ni à l'entretien de fon gouvernement civil. C'eft elle, au contraire , qui les a défendues prefqu'entiérement à fes frais. Mais il n'y a aucune proportion entre la dépenfe des flottes & des armées, & la dépenfe néceiTaire du gouvernement civil. Celle du leur a toujours été fort modique.

Elle s'eft bornée généralement à ce qu'il falloit pour payer les honoraires au gouverneur, aux juges, & à quelques autres officiers de police, &pour l'entretien de quelques ouvrages publics de» plus utiles. Les frais de l'établit* fement civil de la paye de Maiîaehufet, n'étoient pour l'ordinaire , avant les troubles actuels , que de dix- huit mille liv. ii par an, ceux de New^ Hampsbire & de Rhode-Island , chacun de trois mille cinq cents livres 5 ceux de Connecticut, de quatre mille; ceux de New-York & de Penfylvanie,

des Nations. Liv.I V.Chap. VIL aor

de quatre mille cinq cents chacun; ceux de Nêw-Jerfey , de douze cents; ceux de la Virginie & de la Caroline Méridionale 9 de huit mille chacun.

L'établiiTement civil de la Nouvelle Ecoife & de la Géorgie eft en partie défrayé par un don annuel du parlement, mais la Nouvelle Ecoife paye en fus environ fept mille liv. & la Géorgie environ deux mille cinq cents. En deux mots , tous les établiliemens civils de l'Amérique Septentrionale, hors ceux du Maryland & de la Caroline Septentrionale, dont je n'ai pu avoir un état exact, ne coûtoientpas, avant le commencement des troubles actuels, plus de foixante-quatre mille fept cents liv. ft. par an, exemple à jamais mémorable du peu de défenfe qu'il faut pour que trois millions d'hommes foyent non-feulement gouvernés, mais encore bien gouvernés. A la vérité, la dépenfe la plus importante du gouvernement, celle de la défenfe & de la protedion , eft tombée conftamment fur la mere-patrie. Ajoutez que le cérémonial du gouvernement civil dans ces colonies, à la réception d'un nouveau gouverneur , à l'ouverture d'une nouvelle affemblée, &c. quoique dé-

ft©4 La RICHESS2

cent, n'eft jamais accompagné d'une pompe & d'un appareil coûteux. Leur gouvernement eccléiîaftique eft réglé fur un pied également modefte. On n'y connoît point les dixmes , & le clergé , qui n'y eft pas à beaucoup près nombreux, y vit de gages modiques ou des contributions volontaires du peuple. Les puiifances de l'Efpagne & du Portugal tirent, au contraire, quelque fecours des impôts qu'elles lèvent fur leurs colonies. La France , il eft vrai , n'a jamais tiré un grand revenu de fes colonies , les impôts qu'elle levé fur elles ne fortant pas de chez elles» Mais le plan fur Jequel font gouver-* nées les colonies de ces trois nations, & le cérémonial qu'on y obferve,font beaucoup plus coûteux. Ce qui s'eft dépcnfé -, par exemple, pour la réception d'un nouveau viceroi du Pérou, % été fouvent énorme. Ces fortes de fêtes ne font pas feulement des taxes réelles payées par les riches colons dans des occafions particulières 5 elles fervent encore à introduire parmi eux l'habitude de la vanité & de la dépenfe, dans toutes les occafions. Ce font non-* feulement des charges accidentelles fort lourdes à. porter, mais elles cou*

des Nati ons. Liv. IV. Chap. VIL 20}

tribuent à en établir de perpétuelles encore plus onéreufes, celies du luxe & de l'extravagance, qui ruinent les particuliers. Ajoutez que le gouvernement eccléfiaftique y eft extrêmement oppreiîif. Dans toutes, on paye les dixmes, & dans celles de FEfpagne & du Portugal, cette dixme eft levée avec la plus grande rigueur. Il ne faut pas oublier cette multitude de moines mendians qui les ronge , & dont la mendicité fe trouvant non-feulement permife, mais confacrée par la religion, eft une des plus lourdes taxes fur le pauvre peuple , à qui l'on a grand foin de persuader que c'eft un devoir que de leur faire la charité, & un grand péché que de la leur refufer. Enfin , ce qui eft encore pis que tout le refte, les plus grandes poffeilfions en terres y font entre les mains du clergé pour n'en jamais fortir.

40. Les colonies angloifes ont été les plus favorifées pour le débit de leur furabondant , ou de ce qu'elles ne peuvent confommer. Chaque nation européenne a cherché plus ou moins à faire elle-même le monopole du commerce de fes colonies, En eonféquen-

2c4 La richesse

ce elle a défendu aux vaiffeaux des nations étrangères de commercer avec elles, & à elles d'importer des marchandifes d'Europe de chez aucune nation étrangère. Mais ce monopole s'eft exercé de différentes manières qui n'étoient pas également préjudiciables aux colonies.

Quelques nations ont abandonné tout le commerce des leurs à une compagnie exclufive, de qui les colons étoient obligés d'acheter toutes les marchandées d'Europe dont ils avoienrbefoin, & à laquelle ils étoient tenus de vendre tout le furabondant de leur produitr. îl étojt par conféquentde l'intérêt de la compagnie, non- feulement de vendre ce qu'elle portoit aux colonies le plus cher, & ce qu'elle y prenoitle meilleur marché poiîible, mais de n'acheter , même à vil prix , que ce qu'elle pou voit vendre cher en Europe * non-feulement de déprimer dans tous les cas la valeur du furabondant du produit des colonies , mais d'en décourager l'accroiifement naturel & d'empêcher qu'il n'y en eût trop. Detous les expédiens qui peuvent être imaginés pour arrêter les progrès na^

DEsNations. Liv.IV.Chap.VII.aof

turels d'une colonie, celui d'une compagnie excîufive eft, fans contredit, le plus efficace. Telle a été cependant la politique de la Hollande, quoique la compagnie hollandoife ait renoncé de notre tems en grande partie à l'ufage de fou privilège exclufif : telle a été celle du Danemark, jufqu'au règne du feu roi : telle a été accidentellement celle de la France: & depuis 175T, après que fon abfurdité reconnue fa fait abandonner de toutes les autres nations, le Portugal vient de l'adopter, au moins par rapport à deux des principales provinces du Brefil, celles de Fernambouc & de Maragnan.

D'autres nations , fans établir une compagnie excîufive , ont confiné tout le commerce de leurs colonies à un port particulier de la mère -patrie, d'où elles n'ont permis à aucun vait feau de faire voile qu'avec d'autres , & dans une certaine faifon de Tannée, à moins qu'il n'eût pour faire le voyage feul une permiilion fpéciale qu'il payoit bien. Cette politique ouvroit, à la vérité , le commerce des colonies à tous les naturels de la mere^patrie, pourvu qu'fs le faiTent du port, à îa

2o5 La richesse

faifon, & dans des vahTeaux convenables , ou tels qu'ils avoient été réglés. Mais comme tous les difterens négociais qui réunifient leurs fonds pour équiper ces vairTeaux autorîfés , trouvent leur compte à agir de concert , leur commerce fe fait à-peu-près fur le même plan ou les mêmes principes que ceux d'une compagnie privilégiée. Leur profit n'eft ni moins exorbitant ni moins oppreiîif. Les colonies font mal fournies & forcées d'acheter à très -haut & de vendre à très -bas prix. Ce fyftème a néanmoins été con£.

tamment celui de PEfpagne. Auiîî diton que toutes les marchandifes européennes fe vendent un prix énorme dans leurs pofTeifions de l'Amérique.

A Quito, une livre de fer coûte > au rapport d'Ulloa, environ quatre fchelings îix pences , & une livre d'acier en coûte fix & neuf pences. Or c'eft principalement pour acheter des marchandifes d'Europe, que les colonies fe deffaiiiifent de leurs productions. Plus elles payent donc pour les unes , moins elles reçoivent pour les autres , par la règle que dans tout échange la cherté d'une chofe fait le bon marché de l'au-

Bis Nations. Liv. IV. Chap. VIL 207

tre. La conduite du Portugal, à cet égard, eft la même que celle de l'Efc pagne. Il faut pourtant excepter Fernambouc & le.Maragnan , par rapport auxquels il Te conduit encore plus mal. Il y a d'autres nations qui laiiTent à tous leurs fujets la liberté du commerce avec leurs colonies , de manière qu'ils peuvent le faire de tous les ports de la mere-patrie , & qu'ils n'ont befoin pour cela que des congés ordinaires de la douane. Dans ce cas,ii eft impofïible que les différens négocians qui font ce commerce , entrent dans aucune ligue générale , attendu leur nombre & leur difperfion, &leur concurrence eft aiLe2 forte pour empêcher des profits outrés. En conféquence de cette honnête liberté, les colonies peuvent vendre leur produit & acheter les marchandifes d'Europe à un prix raifonnable. Or telle a été la conduite de l'Angleterre avec fes colonies , depuis la diiîblution de la compagnie de Plymouth , tems où elles n'étoient encore que dans l'enfance. Telle a été généralement auiîi celle de la France, & elle n'a point varié depuis la.dilTQlution.de ce qu'on appelle, eu

2tO§ LA RICHESSE

Angleterre la compagnie de MifflJJîpL De là il arrive que les profits que font la France & l' Angleterre avec leurs colonies , quoique plus torts qu'ils ne feroient fi la concurrence étoit libre pour toutes les autres nations , ne font pourtant pas exorbitans. Auflt dans la plupart des colonies de ces deux nations , les marchandifes d'Europe ne font pas exceilîvement chères.

D'ailleurs ce n'en: que par rapporta certaines marchandifes, que les co'onies angloifes font bornées à la mèrepatrie dans l'exportation du furabondant de leur produit. Ces marchandifes ont été dénombrées dans l'acte de la navigation & dans quelques autres fubféquens. De-là vient qu'on les appelle marchandifes énumérêes. Les autres, qu'on appelle non énumérêes , peuvent être exportées directement à d'autres pays, pourvu qu'elles le foyent dans des vaiifeaux anglois ou dans ceux des colonies , & que le maître & les trois quarts de l'équipage foyent fujets delà Grande-Bretagne.

Parmi les marchandifes non énumérêes, il fe trouve quelques-unes des plus importantes productions de l'A-

bes Nations. Liv. IV. Chap.VIÎ. ao$

mérique , les grains de toute efpece , les bois deconftruction, les proviiions de chair faiée, le poaTon , le fuere & le rum.

Le grain eft naturellement le principal objet de la culture de toutes les nouvelles colonies. En leur ouvrant le marché le plus étendu pour cette denrée, la loi en encourage la production bien au-delà de ce qu'il faut pour la confommation du pays , dont les habitans font clair-femés , & pat cette attention elle pourvoit d'avance à une ample fubiiftance pour Taccroiffement continuel de la population.

Dans un pays couvert de forêts, & où le bois de charpente eft par conféquent de nulle ou de petite valeur, la dépenfe du défrichement eft le plus grand obftacleà la culture. En permettant aux colonies de vendre par -tout à qui en veut , leur bois de conftruction , la loi facilite la culture , parce qu'elle ajoute du prix à une chofe qui autrement ne vaudroit prefque rien, -& qu'elle met ainii les colons à même de tirer quelque profit de ce qui n'eût été pour eux qu'un objet de dépenfe,

fcio La richesse

Dans un pays qui n'eft pas à demipeuplé ni à demi-cultivé, les beftiaux fe multiplient naturellement au - delà de ce que les habitans peuvent en confommer, & par cette raifon le bétail n'y a que peu ou point de valeur. Mais avant que la plus grande partie des terres foit cultivée, il eft néceifaire, comme on l'a déjà montré, que le prix du bétail ait une certaine proportion à celui du grain. En accordant au bétail de l'Amérique le débouché le plus étendu , la loi tâche d'augmenter la valeur d'une denrée dont le haut prix eft fi efïentiel à la culture. Cependant les bons effets de cette liberté doivent être un peu diminués par l'acte de la quatrième année de Georges III , chap.

if, qui, en mettant les cuirs & les peaux au rang des marchandifes énumérées, tend à réduire la valeur du bétail américain.

Il paroît que l'objet de îa législation, en étendant les pêcheries de nos colonies , a été d'augmenter îa marine & la puhfance navale de la Grande-Bretagne. C'eft pourquoi ces pêcheries ont eu tout l'encouragement que la liberté peut donner, & c'eft- là ce qui les a

des Nations. Liv. IV. Chap.VIÎ. ai 1

fait fleurir. La pêche de la Nouvelle Angleterre, avant les derniers troubles, étoit peut-être une des plus importantes de l'univers. La pèche de la baleine, qui, malgré une gratification extravagante, fe fait avec fî peu de fruit dans la Grande-Bretagne, que, dans l'opinion de plufieurs perfonnes ( que je ne prétends cependant pas garantir)elle n'excède guère ce qu'elle coûte annuellement de gratifications , eft très-fruétueufe dans la Nouvelle Angleterre & s'étend fort loin , quoiqu'elle n'ait point cet aiguillon. Le poirTon eft un des principaux articles du commerce de l'Amérique Septentrionale avec l'Efpagne , le Portugal & la Méditer, ranée.

Le fucre fut d'abord une marchand dife énumérée, qui ne pouvoit être exportée qu'à la Grande-Bretagne. Mais en 175^ , fur une repréfentation des planteurs, l'exportation en futpermife pour tous les pays du monde. Cependant les rédactions mifes à cette liberté , jointes à la cherté du fucre dans la Grande - Bretagne , font caufe que ce changement n'a pas produit un grand effet. Frefque tout le fucre des planta-

%\% La RICHESSE

tions angloifes continue de fe vendre dans la Grande-Bretagne & dans fes colonies. La confommation qu'elles en font devient fi forte de jour en jour, que , malgré les progrès de la culture dans la Jamaïque & les isles cédées, qui en donnent beaucoup plus depuis vingt ans , on dit qu'il ne s'en exporte guère plus dans les pays étrangers qu'auparavant.

Le rum eft un article fort confldérable dans le commerce que les Américains font à la côte d'Afrique , d'où ils ramènent en retour des efclaves nègres.

Si on avoit mis dans l'énumération tout le furabondantdu produit de l'Amérique en grains de toute efpece , en chair , & en poùTons falés , & qu'on eût forcé les colonies de les vendre exclufïvement à la Grande-Bretagne-, on auroit fait trop de tort à notre indultrie. C'eft moins par égard pour l'Amérique , que pour éviter fa concurrence,qu'ona non-feulement exclu ces importantes marchandifes de l'énumération, mais qu'on a prohibé dans le cours ordinaire l'importation de tou* tes fortes de grains dans la Grande-

bes Nations. Liv. IV. Chap. VII. ai$

Bretagne, & qu'on n'y a permis que celle du riz & desfalines.

Les marchandées non énumérées pou voient être originairement exportées à toutes les parties du monde.

Les bois de conftru&ion & le riz furent mis enfuite dans rénumération , & lorfqu'on les en retira, leur exportation fut reftreinte aux pays fîtués au midi du cap Finifterre. Par l'acle de la fixieme année de Georges III, chap. f a , toutes les marchanda fes non énumérées furent foumifes à la même reftriction. Les parties de l'Europe fituées au midi du cap FiniC terre ne font pas des pays manufacturiers , & nous craignions moins que les vailîéaux des colonies en rapportaient des chofes capables d'entrer en concurrence avec celles que leur fournirent nos manufactures.

Les marchandifes énumérées font de deux fortes; premièrement, celles qui font particulières à l'Amérique, & qui ne peuvent être ou du moins ne font pas produites dans la mère -patrie. Tels font la melaffe, le café, les noix de cacao , le tabac , le piment, le gingembre , les nageoires de balei-

H4 La richesse

ne , la foie écrue, la laine de cotony le caftor & autres pelleteries d'Amérique , l'indigo , le bois de fenteur & autres bois de teinture : fecondement, celles qui n'étant pas àcs productions particulières de l'Amérique, ibnt & peuvent être produites chez la mèrepatrie, mais en trop petite quantité pour ce qu'elle tire principalement des pays étrangers, Tels font les munitions navales, les mâts, les vergues, les antennes, le goudron, la poix & la térébenthine , le fer en fai:mon & en barre, le cuivre en minerai, les peaux , les cuirs 3c la potaife. La plus grande importation des rnarchandifes du premier genre ne pou voit décourager la production, ni croifer le débit d'aucune partie du produit de la mere-patrie. En la bornant à la Grande- Bretagne, on comptoit bien que nos marchands pourroient non -feulement avoir ces chofes à meilleur marché dans les plantations , & en tirer par conféquent chez nous un plus grand profit , mais qu'il s'établiroit entre les plantations & les pays étrangers un commerce avantageux de tranfport dont la Grande-Bretagne feroit nécef-

des Nations. Liv. IV. Chap.VII. n f

faircment le centre ou l'entrepôt , puifque l'importation fe feroit d'abord chez elle. On fuppofoit aufîi que celle des marchandées du fécond genre pourroit s'arranger de manière qu'elle ne croiferoit que la vente de celles de même efpece qui venoient des pays étrangers, & point du tout le débit de celles queproduifoit la mere-patrie, parce qu'on y mettroit les droits qu'il faudrait pour qu'elles fuffent en même tems & un peu plus cher que les nôtres , & meilleur marché que celles des autres, Le but de cette difpofition étoit donc de décourager le produit, non de la Grande-Bretagne, mais de quelques pays étrangers avec lefqueis on croyoit que la balance du commerce nous étoit défavorable.

La prohibition d'exporter des colonies , des munitions navales ailleurs que dans la Grande-Bretagne, tendoit naturellement à faire tomber le prix des bois de conftruclion dans les colonies , & conféquemment à y augmenter les frais dujdéfrichement, qui font les plus grands obitaeles à l'avancement delà culture. Mais au commencement de notre iiecle ( en 170g ) la corn-

3ti6 La richesse

pagnie fuédoife de poix & de goudron, pour faire payer ces marehandifes plus cher à la Grande Bretagne , s'avifàdc défendre que l'exportation s'en fît autrement que dans les vaifTeaux de la compagnie, au prix qu'elle voudroit, & en telle quantité qu'elle jugeroit à propos. Afin de contrebalancer ce trait de politique mercantille , & de fe rendre aufîi indépendante qu'il étoit pofîîble, non-feulement de la Suéde, mais de toutes les puiffances du nord , la Grande-Bretagne mit une gratification fur l'importation des munitions navales de l'Amérique, & par-là elle y fit hauffer le prix des bois de conftruction beaucoup plus qu'il ne pouvoit baiffer par l'obligation d'importer à la métropole feule; & comme ces deux réglemens ont été faits dans le même tems, l'effet de leur opération combinée fut plutôt de hâter que de retarder le défrichement des terres en Amérique.

Quoique le fer en faumon & en barres ait été inféré dans les marehandifes énumérées, cependant, comme à fon importation de l'Amérique , il eft exempt des droits conildérables que paye celui qui vient de tout autre pays,

les

des Nations. Liv. IV. Chap. VIT %\y

les forges de l'Amérique font plus encouragées par une partie de ce règlement, que découragées par l'autre. Or il n'y a point de manufacture qui confomme autant de bois qu'une forge, ou qui contribue tant au défrichement d'un pays trop couvert.

La législation ne fe propofoit , ou ne concevoit même peut-être pas le fervice qu'elle rendoit à l'Amérique par ces régïemens , mais il n'en étoifc pas moins réel.

On permet la plus parfaite liberté de commerce entre les colonies augloifes de l'Amérique & des Indes Occidentales, en marchandifes énumerées, & non énumérées. Ces colonies font actuellement fi peuplées & profitent tellement, que chacune d'elles trouve dans les autres un marché vafte & étendu pour chaque partie de fon produit* Toutes enfemble forment un grand marché intérieur pour la y mis de leur produit refpectif.

La libéralité de l'Angleterre, à cet égard , a pourtant des bornes 5 elle ne va pas plus loin que le produit brut des colonies, ou ce qu'on peut appel- 1er les premières ébauches en fait d'ouvrages manufacturés. Les marchands

Page 1