‹ Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · Tome IV. K · texte numérisé non relu

Tome IV. K

tig La Richesse

& les manufacturiers de la Grande- Bretagne fe réfervent les manufactures plus avancées ou plus rafinées , quoique les colonies en produifent la matière , & ils ont obtenu de la législation de les empêcher d'en établir chez elles , quelquefois par de gros droits , quelquefois par des prohibitions abfolues.

Par exemple, tandis que le fucre înofcouade qui nous vient des plantations angloifes ne paie d'entrée que 6 f. 4 d. ft. de droits le cent pefant , le fucre blanc paie i liv. i fol i den, &Je rafiné double ou fimple en pains 4 1. a f. f d. neuf 2ces. Lorfque ces gros droits furent impofés, la Grande-Bretagne étoit le feul , & eft encore le principal marché où ces fucres fe rendoient ou fe rendent. De fi fortes entrées équivaleient donc d'abord à une prohibition de parler ou ramier le fucre pour le vendre à aucune nation étrangère , & à préfent elles équivalent à une défenfe de le parler ou rafiner pour le vendre à une nation qui enlevé peut-être les neuf dixièmes de tout le produit. Aufli quoique les rafineries ayent été floriifantes dans tou« tes les colonies franqoifes à fucre , ce^

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te manufacture n'a guère été cultivée dans les angîoifes que pour leur propre ufage. Dans le tems que l'isle de la Grenade étoit aux Franqois , il y avoit dans prefque toutes les plantations une raffinerie ; depuis qu'elle eft aux Anglois , on les a tellement abandonnées , qu'actuellement ( Oclob.

*77l) je fuis allure qu'il n'en refte pas plus de deux ou trois dans toute l'isle. Cependant aujourd'hui, par une indulgence de la douane , iî le fucre paffé ou raffiné n'eft pas en pain , mais en poudre, il entre ordinairement comme mofcouade.

Tandis que la Grande-Bretagne encourage en Amérique les manufactures de fer en faurnon & en barres par l'exemption des droits auxquels ces niarehandifes font fujettes, quand elles lui viennent d'ailleurs , elle y défend abfolument les forges d'acier & les moulins appelles laminoirs. . Elle ne foufFre pas même que fes colonies ayenfc de ces fortes de manufactures plus ra- £nées pour leur ufage 5 elle veut qu'elles tirent de chez elle tout ce qu'il leur faut en ce genre.

< Elle défend d'y exporter d'une province à l'autre par eau , & par terre

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même dans un charriot ou fur le dos d'un cheval, des chapeaux ou étoffes de laine du produit de l'Amérique; règlement qui s'oppofe efficacement à l*établûTemeqt de toute manufacture de cette efpece pour la vente au loin, & qui reilerre i'induftrie des colons dans quelques ouvrages groiîîers , comme on en fait dans une famille pour ion ufage ou pour celui de fesvoihns dans la même province.

Cependant ôter à un grand peuple la liberté de faire tout ce qu'il peut de quelque partie que ce foie de fon produit, & l'empêcher d'employer fes fonds de la manière qu'il juge être la N plus avantageufe, c'eh: une violation liianifefte des droits les plus facrés du genre humain. Néanmoins ces prohibitions , toutes injuftes qu'elles font, n'ont pas été jufqu'ici fort préjudiciables aux colonies. Les terres y font encore à fi grand marché , & le travail il cher , qu'elles peuvent emporter de chez la mere-patrie les productions de prefque toutes les manufactures plus raffinées à meilleur compte qu'elles ne les auroient il elles en étoient ellesmêmes les manufacturières. Quand on ne leur eût rien défendu à cet égard ,

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iljefë probable que dans les circonftan» ces où elles ont été -jufqu'à préfent, cl-, elles n'auroint point établi de pareilles manufactures, parce que leur intérêt ne le permettait pas. Dans leur état progrelîif actuel, ces prohibitions*! fans gêner leur induftrie, & fans la détourner d'aucun des chemins qu'elle auroit pris d'elle-même, n'ont peutêtre fervi qu'à marquer hors de propos & fans raifon la fervitude que leur frapofe la jaloufie mal fondée des marchands & des manufacturiers delà mere-patrie. Dans un état plus avancé* elles pourvoient devenir oppreihves & même intolérables.

Si d'un côté la Grande-Bretagne fe réferve quelques-unes des plus importantes productions de fes colonies , d$ l'autre elle donne chez elle un avantage à quelques-unes de ces productions, tantôt en mettant de gros droits fur pareilles marchandifes qui lui viendroient d'ailleurs, tantôt en accordant des gratifications à leur importation des colonies. Elle fe fert de la première de ces méthodes par rapport au fucre, au tabac &au fer, & de l'autre»

par rapport à la foie écrue , le lin , le chanvre , l'indigo , les munitions na«

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yales & le bois de charpente qu'elle reçoit d'elles. Cette féconde manière d'encourager le produit des colonies par des gratifications fur l'importation* tffc, autant que j'ai pu le favoir, particulière à la Grande-Bretagne j la première ne Peft pas. Le Portugal ne fe contente pas décharger de gros droits îe tabac qui ne lui viendroit pas de fes colonies, il en défend l'importation fous les peines les plus féveres.

Quant à l'importation des marchai.

Mes d'Europe en Amérique, l'Angleterre a encore mieux traité fes colonies que les autres nations n'ont traité les leurs.

Elle permet qu'une partie , prefque toujours la moitié , & quelquefois îe total d'un droit qui fe paye fur l'importation des marchandifes étrangères., foit rabattu fur leur exportation à d'autres pays. Il étoit facile de prévoir qu'aucune nation indépendante n'en voudroit, avec la charge des lourdes taxes auxquelles prefque toutes font alfujetties à leur entrée dans la Grande-Bretagne. Si on n'avoit donc pas remis une partie de ces droits, c'en étoit fait du commerce de tranfport, corn»

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merce fifavorifépar lefyftêmemercantille.

Cependant nos colonies ne font nullement indépendantes, & la Grande- Bretagne s'étant attribué le privilège de leur fournir les marchanda Tes d'Europe, elle pouvoit les forcer (comme l'ont fait d'autres nations ) à recevoir ces marchandifes chargées des mêmes droits que paie la mere-patrie. Cependant elle a rabattu , au contraire, jut qu'en 1763, fur l'exportation de la plupart des marchandifes à nos colonies , ce qu'on rabattoit fur celle qui fe faifoit aux nations étrangères indépendantes. Il eft vrai qu'à cette époque , elle parut fe laiïer de cette indulgence, qu'elle leur retira en bonne partie par Fade de la quatrième année de George III, en flamant "que dé- „ formais on ne rabattroit rien de ce „ qu'on appelle l'ancien fubfide pour „ les marchandifes du crû, de laprow dudlton.jou des manufactures de l'Eu- „ rope ou des Indes Orientales, quife- 35 roient exportées de ce royaume aux „ colonies ou plantations angloifes de 33 Ë Amérique , pour les vins , les toiv les blanches de coton & les mouf»

n félines ". Avant cette loi , on pou-

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voit acheter dans nos plantations îa plupart des marchandées d'Europe, & on peut^même encore y en acheter quelques-unes à meilleur compte qu'on ne les a chez nous.

Il faut obferver que la plupart des réglemens concernant le commerce des colonies ont été confeillés par les négocians qui le font. Il ne faut doncpas s'étonner que dans prefque tous on ait eu plus d'égard à leur intérêt qu'à celui des colonies & à celui de la merepatrie. En leur accordant le privilège exclufif de fournir aux colonies toutes les marchandifes d'Europe dont elles avoientbefoin, & d'acheter du furabondant de leur produit la partie qui ne pouvoit croifer aucun des autres commerces qu'ils font chez nous , on a facriflé l'intérêt des colonies au leur. On leur a facriflé celui de la mère patrie3 à prendre même le mot intérêt félon les idées mercantiiles , en accordant fur la réexportation de îa plupart des marchandifes d'Europe & des Indes Orientales à nos colonies les mêmes rabats que fur la réexportation à tout pays indépendant. Nos marchands étoient intéreffés à payer le moins pofîible pour •e qu'ils envoy oient à nos colonies,

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& conféquemment à fe faire rembour- 1er, autant qu'ils poù voient, les droits qu'ils avoient avancés fur l'importation dans la Grande-Bretagne, lis acquéroient par là le moyen de vendre dans les colonies la même quantité de marchandifes avec plus de profit, & ils étoient fûrs de gagner ainfi quelque chofe de l'une ou de l'autre manière. Les colonies , de leur côté , étoient intéreifées à acheter ces marchai! difes au meilleur marché & dans la plus grande abondance polîibles.

Mais ce n'étoit pas toujours là le compte de la mère -patrie. Elle pourvoit en foulfrir fouvent, & dans fort revenu, puifqu'elle abandonnoit une grande partie des droits payés à l'importation; & dans fes manufactures, parce qu'elle ne peut vei^dre leurs productions aux colonies aulîi bon marché qu'on leur vend les marchandifes étrangères , en conféquence des rabats.

On dit communément que le progrès des manufactures de toile en Angleterre n'a pns laiifé d'être retarde par les rabats fur les toiles d'Allemagne réexportées en Amérique.

Mais fi e'elt le même efprit mercantille qui a prélîdé à la politique de L'Àn-

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gleterre & à celle des autres nations* par rapport au commerce des colonies, il faut avouer qu'il a été moins malhonnête & moins oppreflif de notre pnrfc que de celle de tous les autres peuples de l'Europe. Les colonies angloifes ont eu pleine liberté de faire leurs affaires comme elles l'entendoient, fi on en excepte leur commerce étranger.

Elles enjouiifent, à tous égards, comme leurs concitoyens de l'Europe , & elle leur eft affinée de la même manière par une aifemblée des repréfentans du peuple , qui ne réclame le droit de mettre des impôts que pour le maintien du gouvernement de la colonie.

Cette aifemblée en impofe au pouvoir exécutif, & le dernier des colons , ni celui qui eft le plus en butte au gouverneur & aux officiers civils & militaires , n'a rien à craindre de leur reC f en ti ment, tant qu'il obéit aux loix. Quoique les affembîées de la colonie ne foyent pas toujours une repréfentation bien complette du peuple, non plus que la chambre des communes en Angleterre, cependant comme le pouvoir exécutif n'a pas le moyen de les corrompre, & qu'il n'a pis befoin de h foiie 3 puifque e'eft la mere-patrie qui

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l'entretient, peut-être Te conforment- elles mieux aux inclinations de leurs conftituans.Les confeils, qui, dans îa législation des colonies , répondent à notre chambre deslor4s>ne font pas compofés d'une nobiefïè héréditaire. Dans quel, ques-unes, comme dans îes trois provinces de la Nouvelle Angleterre, ils nefont point nommés par le roi, mais choifis par les repréfentans du peuple. On n'y voit nulle part de nohlefie héréditaire, A la vérité, les defcendans d'une ancienne famille de la colonie , à mérite & à fortune égaux, y font plus refpectés qu'un nouveau venu , ce qui en:

général par tout pays* mais ce refpedfc ou cette conddération ne va pas jufqu'à leur donner le privilège de molefter leurs voulus. Avant le commencement des troubles actuels , les afTemblées des colonies avoient non- feulement la puiC fanée législative , mais encore une partie de la puiflance exécutrice. A Connectent & à Rhode-ïsland,elles choiliifoient leur gouverneur. Dans d'autres endroits, elles affignoient le revenu aux officiers chargés de lever les taxes qu'elles impofoient & qui leur étoient immédiatement comptables. 11 y a donc plus d'égalité parmi les colons anglois

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que parmi les habitons de la mere-patriej leurs mœurs font plus républicaines 5 & jufqu'à préfent leurs gouvernemens, fpécialement ceux des trois provinces de la Nouvelle Angleterre , font aufll plus républicains.

Les gouvernent ens abfolus d'Efpagne , de Portugal & de France, régnent, au contraire , dans leurs colonies , & la grande diftance où elles font de la fource de l'autorité fait que le pouvoir qu'ils donnent à leurs officiers inférieurs y eft exercé avec une violence plus qu'ordinaire. Sous cette efpecede gouvernement il y a plus de liberté dans la capitale que dans tout le refte de l'empire. La perfonne même du fouverain ne peut jamais avoir d'intérêt ni de penchant à renverfer l'ordre de la juftice ou à opprimer le grand corps du peuple. Sa préferïce contient dans la capitale tousfes officiers fubalternes, «mi peuvent exercer plus impunément leur tyrannie dans les provinces éloignées, d'où les plaintes du peuple ont tant de peine à parvenir jufqu'au trcV. ne. Or les colonies de l'Amérique font plus éloignées de la mère -patrie que ne Pétoient de la capitale les pro- • jiuces des plus grands empires qui ayenfc

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jamais exifté. Le gouvernement des colonies angîoifes eft peut-être lefeul, depuis que le monde eft monde, où les habitans d'usie province Mtuée Ci loin ayent joui d'une parfaite fureté. Il faut cependant convenir que Padminiftration des colonies françoifes a toujours été conduite avec plus de douceur & de modération que celle des colonies cfpagnoles & portugaifes. Cette fupériorité de conduite eft conforme au caractère de la nation françoife , & à ce qui fait le caractère de chaque nation, la nature de fon gouvernement, qui3 quoiqu'arbitraire & violent , en compaparaifon de celui de la Grande- Bretagne, eft légal & libre, en comparaifon de ceux de FEfpagne & dur Portugal.

C'eft principalement dans les progrès de l'Amérique Septentrionale, que ]a fupéiiorité de la politique angloife Te fait remarquer. Les colonies françoifes à fucreont profpére autant, ou peut être davantage , que la plupart des nôtres, quoique les nôtres jouiifene d un gouvernement libre à -peu -près femblable à celui qui eft établi dans le nord de l'Amérique. Mais on n'empêche pas les colonies françoifes de ra-

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finer leur fucre, au Heu que l'Angleterre décourage les raffineries dans les iîennes ; & , ce qui efc encore plus important, le génie du gouvernement introduit naturellement dans les premières une meilleure méthode de fe conduire par rapport aux nègres.

Dans toutes les colonies européennes, la culture des cannes à fucre eft l'ouvrage des efclaves nègres. On luppofe que la conftitution des hommes nés dans les climats tempérés de l'Europe ne pourroit réfifter au travail de creufer la terre fous le foleil brûlant des Indes Occidentales; & cette culture, qui, félon l'opinion de plufieurs perfonnes, feroit plus avantageufe M on y employoit la charrue , s'eft faite Jufqu'à préfent avec la bêche. Or comme îe profit & le fuccès du labour qui fe fait par le moyen du bétail dépendent beaucoup de la manière de traiter les beftiaux, de même celui quife fait par des efclaves dépend beaucoup de la manière de gouverner les efclaves; & en ce point les planteurs franqois fonr généralement reconnus fupérieurs aux nôtres, a loi, dans la foibleproteéti n qu'elfe donne à l'efclave contre la violence de fon maître, doif

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naturellement être mieux exécutée fous un gouvernement en grande partie arbitraire, que dans une colonie où il eft entièrement libre. Par - tout où la trifte loi de Féfeîavage eO; établie, le magiftrat qui protège l'efclave fe mêle en quelque forte de l'adminiftration des propriétés particulières , & dans un pays libre où le citoyen maître de l'efclave eft peut- être membre de l'ajfemb'ée de la colonie, ou a part à l'élection des membres qui la cornpofeut, le magiftrat ne peut le rifquer fans la plus grande réferve & îa plus grande circonfpedtion. La confédération qu'il a pour le maître, fait qu'il lui eft difficile devenir au fecours de l'efclave. Mais dans un gouvernement la plupart du tems arbitraire , c'en: la coutume que le magiftrat s'ingère jnfqu'k un certain point de cette adminiftratîon, & qu'il envoie peut-être une lettre de cachet aux propriétaires, s'ils refufent d'obtempérer à fa volonté, îl lui eft donc plus facile de prêter à l'efclave une main fecourâble, & la firnple humanité l'y difpofe. Cet appui rend l'efclave moins méprifable aux yeux defon nuître, qui en a plus d'égards pour lui , & qui le traite aves

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