CHAPITRE V
Des gratifications.
N demande fouvcntdansîa Grande-Bretagne, des gratifications fur l'exportation , & quelquefois on en accorde au produit de certaines branches de l'induftrie domeftique. On prétend qu'elles mettent nos marchands & nos manufacturiers en état de vendre leurs marchan difes chez l'étranger à auffi bon ou meilleur marché que leurs rivaux. Ils en exporteront, dit- on , en plus, grande quantité, & conféquemment la balance du commerce tournera plus en notre faveur. Nous ne pouvons pas donner à nos ouvriers te
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monopole, comme nous l'avons donné chez nous , & il n'y a pas moyen de forcer les étrangers à acheter d'eux, comme nous y avons forcé nos compatriotes. Le meilleur expédient, faute de celui-là , c'eft, ajoute-t-on, de les payer pour qu'ils achètent. C'eft de cette manière que le fyftême mercantille propofe d'enrichir tout le pays, & de mettre de l'argent dans nos poches par le moyen de la balance du commerce.
'On convient que les gratifications île doivent être accordées qu'aux branches de commerce qui ne peuvent aller flms elles. Mais toutes celles où le marchand peut vendre fes marchandifes pour un prix qui lui remplace avec les profits ordinaires tout le capital employé à les préparer & à les mettre en état de vente , peuvent aller & fe foutenir fans gratifications. Chaque branche de cette efpece eft évidemment de niveau avec toutes les autres branches de commerce qui fe foutiennent fans gratifications, & par conféquent elles n'en ont pas plus befoin. Les feuls commerces qui ne peuvent s'en palier, font ceux où le marchand eft obligé de vendre fes marchandifes pour
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un prix qui ne lui rend point fon capital avec les profits ordinaires, ou dans lefquelsil eft obligé de vendre les chofes moins qu'elles ne lui coûtent réellement. La gratification eft accordée pour compenfer cette perte, & pour l'encourager à continuer , ou peutêtre à commencer un commerce dont on iuppofe que les frais font plus grands que les retours v dont chaque opération mange une partie du capital qu'on y a employé , & qui eft tel de fa nature, que, fi tous les autres commerces lui relïembloient , il ne refteroit bientôt plus de capital dans le pays.
Il faut obferver que les commerces favorifés par les gratifications, & qui n'iroient pas fans cet appui , font les feuis que deux nations puiifent faire long-tems ensemble de manière qu'il y en ait une qui perde régulièrement toujours, & qui vende conftamment fes marchandifes pour moins qu'elles ne lui coûtent, en prenant le total de fes frais jufqu'au moment de la vente. Si la gratification ne rendoit pas au marchrnd ce qu'il perdroit fans cela fur le prix de les marchandifes , fon intérêt l'obligeroit aufîi-tôt d'employer ailleurs fon capital^ ou de trouver un au»
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tre commerce où ce capital pût lui rentrer avec les profits ordinaires. Les gratifications , comme tous les autres expédiens dufyftème rnercantille, ne peuvent avoir d'autre effet que celui de forcer le commerce à prendre une direction beaucoup moins avantageufe que celle qu'il auroit prife de luimême.
L'auteur ingénieux & bien inftruîfc des traités fur les grains a montré clairement que depuis le premier établit fement de la gratification- fur l'exportation de cette denrée, le prix des grains exportés, d'après une évaluation aflèz modérée, a excédé celui des grains importés , d'après une évaluation fort haute, d'une fomme beaucoup plus grande que le montant de toutes les gratifications qui ont été payées durant cette période. C'eft, à ce qu'il imagine, fur les vrais principes du fyftême rnercantille, une preuve claire que ce commerce de grains forcé eft avantageux à la nation , la valeur de l'exportation furpaffant celle de l'importation, d'une fomme bien plus forte [que toute la dépenfe extraordinaire que le public a faite pour que ces grains fufFent txportés. Il ne conlîdére pas quecefr*
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te dépenfe extraordinaire, ou la gratification , eft la plus petite partie de la dépenfe que l'exportation des grains coûte réellement à la fociété. Il faut mettre auffi en ligne de compte le capital que le fermier a employé à la production. A moins que le prix de nos bleds vendus chez l'étranger ne remplace non -feulement la gratification, mais encore ce capital avec les profits ordinaires des fonds , nous perdons , & les fonds nationaux font diminués d'autant. Mais c'eft précifément parce qu'on a jugé ce prix infuffifant, qu'on a jugé la gratification néceffaire.
Le prix moyen du bled eft, dit-on, conGdérablement tombé depuis l'établiifement de la gratification. J'ai déjà tâché de montrer que le prix moyen du bled avoit commencé à baiffer un peu vers la fin du dernier fîecle, & qu'il a continué de baiifer durant tout le cours des foixante-quatre premières années du nôtre. Mais en fuppofant cet événement auffi réel que je le crois, il a dû arriver en dépit , & non en vertu de la gratification.
On a déjà obfervé que dans les années d'abondance , la gratification oc-
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cafionnant une exportation extraordinaire, tencit le grain à un prix plus haut dans le pays que celui qu'il devroit avoir naturellement. C'étoit-là le but qu'on îepropoioit ouvertement dans l'inftitution. Dans les années de difette, quoique la gratification foifc fouvent fufpendue, la grande exportation qu'elle occaflonne dans les années fertiles , doit cependant empêcher plus ou moins que l'abondance de l'une ne fupplée à la difette de l'autre.
AinG dans les années abondantes êc dans les années ftériles, la gratification tend néceiTairement à tenir le prix du bled en argent un peu plus haut dans le marché intérieur qu'il ne le feroit naturellement.
Aucune perfonne raifonnable ne conteftera , je penfe, que la gratification ne tende là dans l'état a&uel du labourage. Mais bien des gens ont penfé qu'elle tend à encourager l'agriculture, en alfurant au fermier un prix meilleur que celui qu'il auroit fans elle dans l'état actuel du labourage ; & que l'augmentation de grains qui pourroit s'en fuivre à la longue , feroit capable d'en faire tomber le prix plus bas que la gratification ne le feroit monter dans
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l'état actuel d'amélioration où feroit l'agriculture.
Je réponds que la ehofe pourroit arriver , fi l'effet de la gratification étoit de haufTer le prix réel du grain, ou de mettre le fermier en état d'entretenir avec une égaie quantité de grain un plus grand nombre d'ouvriers de la même manière , libérale , médiocre ou chétive, dont ils font communément entretenus dans fon voifinage.
Mais il eft évident que cet effet ne peut être opéré ni par la gratification* ni par aucune inftitution humaine.
Ce n'eft pas fur le prix réel, mais feulement fur le prix nominal des grains»
que la gratification peut influer.
Le véritable effet de la gratification n'eft pas tant de haufTer la valeur réelle du grain , que de dégrader la valeur réelle de l'argent , ou de faire qu'une égale quantité d'argent foit échangée contre une moindre quantité non-feulement de grain , mais de toute autre marchandife. Car le prix du bled en argent régie celui de toutes les autres mardi an difes.
Il régie le prix du travail en argent, puifque ce prix doit toujours être tel que l'ouvrier puiife en acheter la quart?
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tiré de grains fuffifante pour vivre lui & fa famille de la manière plus ou moins abondante ou pauvre dont ceux quil'employent font obligés de les faire fubflfter, félon l'état progreiîif , ftationnaire ou rétrograde de la fociété.
Il régie le prix en argent de toutes les autres parties du produit brut de la terre, prix qui, dans chaque période des progrès de la fociété , doit avoir une certaine proportion avec celui du grain, quoique cette proportion foit différente dans les diiférens périodes. Il régie, par exemple , le prix des herbages & du foin , de la viande de boucherie , des chevaux & de leur fubfiftance, par conféquent des charrois, ou de la plus grande partie du commerce intérieur.
En réglant le prix pecuniaire.de toutes les autres parties du produit brut de la terre, il régie celui des matières de toutes les manufactures. En réglant le prix du travail en argent , il régis celui de la main-d'œuvre & de Pinduftrie qui fabrique ; & en les réglant tous deux , il régie celui de la manufactura eomplette. Le prix pécuniaire du travail, doit néceifairement s'élever ou
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tomber en proportion de celui du bled.
Ainfî , quand la gratification mettroit le fermier en état de vendre fon bled quatre fchelings le boiffeau , au lieu de trois fchelings fix pences , & de payer à fon maître une rente en argent proportionnée à ce furhauffement du prix pécuniaire de fon produit , cependant, fî en conféquence de ce furhauffement dans le prix du bled, quatre fchelings n'achètent pas plus de marchandifes d'une autre efpece, que trois fchelings fix pences n'en auroient acheté auparavant , ni la fortune du fermier, ni celle du maître, n'augmenteront pas de la moindre chofe par ce changement : le fermier n'en cultivera pas mieux la terre , & fon maître n'en vivra pas mieux.
Cette dégradation de la valeur de l'or & de l'argent , qui vient de la fertilité des mines, & qui opère également ou prefque également dans tout; le monde commerçant , eft d'une trèspetite conféquence pour chaque pays particulier. Si le furhauiTement qu'elle amené de tous les prix en argent ne rend pas plus riches ceux qui les reçoivent , il ne les rend pas réellement
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plus pauvres. Un fervice de vaiifelie d'argent devient réellement meilleur marché, & la valeur de toute autre chofe refte réellement la même qu'auparavant.
. Mais iî cette dégradation dans la valeur de l'argent arrive dans un feul pays comme un effet de fa situation particulière ou de fes institutions politiques , elle devient pour lui d'une très-grande conféquence, & bien loin de tendre à rendre quelqu'un plus riche,-elle tend à rendre tout le monde réellement plus pauvre. Le furhauïfement du prix pécuniaire de toutes les marchandifes tend alors à décourager, dans ce pays particulier, toutes les'efpeces d'induftrie qu'on y exerce , & à mettre toutes les nations étrangères en état de fournir chez les autres & chez lui-même prefque tout pour une moindre quantité d'argent, que fes ouvriers ne peuvent le donner. -
L'Efpagne & le Portugal , comme propriétaires de mines , font dans la situation particulière de distribuer for & l'argent dans tous les autres pays de l'Europe. Ces métaux doivent donc naturellement être un peu meilleur marché en Efpagne & en Portugal, qui
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dans les autres parties de l'Europe. Cependant la différence ne devroit pas fe monter plus haut que la dépenie de la cargaifon & de l'aiTurance j & à raifon delà grande valeur de ces métaux, en proportion de leur volume, la cargaifon eftpeu de chofe, &rafTurance eiV la même que pour toute autre marchandée d'une égale valeur. Ainfi FEfpagne & le Portugal fouffriroient peu de leur fituation particulière, fi leurs défavantages n'étoient aggravés par leurs inftitutions politiques.
L'Efpagne en taxant, & le Portugal en défendant l'exportation de l'or & de l'argent , chargent cette exportation de la défenfe de la fraude, & font monter d'autant la valeur de ces métaux dans les autres pays , au deiïbs de la valeur qu'ils ont chez eux. Lorfque vous retenez un courant d'eau par une éclufe , dès que l'eau eft montée jufqu'en haut , elle coule néceifairement comme s'il n'y avoit point d'éclufb.
La défenfe de l'exportation ne peut retenir une plus grande quantité d'or & d'argent enEfpagne & en Portugal, que ce que ces deux royaumes peuvent en employer, que ce que le produit annuel de leurs terres & de leur travail
leur
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leur permet d'en mettre en monnoie, envaiifelle, en dorure & autres ornemens. Quand ils en ont cette quantité , l'éclufe en; pleine , '& tout le furplus qui arrive doit nécelTairement s'écouler. AuiTi, félon tous les rapports que nous en avons, l'exportation annuelle de l'or & de l'argent qui fbrrent "de PEfpagtie & du Portugal, eft- elle égaie ; ou peu s'en faut, à l'importation. Cependant comme l'eau doit toujours avoir plus de profondeur derrière l'éclufe'que devant, de même la quantité d'or & d'argent que ces droits & prohibitions retiennent en Portugal <5c en Efpagne, doit être plus grande, eu proportion du produit annuel de leurs terres & de leur travail , que celle qu'on trouve dans les autres pays. Plus Peclufe eft haute & forte, plus il doit j avoir de différence entre la profondeur de Peau qui refee derrière & de celle qui eft devant. Plus la taxe fera exorbitante, les peines rigooreufes, & la police qui fait exécuter la loi , vigilante & févere , plus il y aura de différence entre la proportion de l'or & de l'argent au produit annuel des terres & du travail de PEfpagtie & du Portugal, & celle dès autres pays. AuiS TêmelV. D
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dit- on que cette différence eft énorme , & qu'on y trouve fouvent une profufion de vaiifelle dans des maifons où Ton ne voit rien , dans tout le refte, qui réponde, comme ailleurs, ou qui {bit aflbrti à cette forte de magnificence. Le bon marché de l'or & de l'argent, ou, ce qui eft la même chofe»
la cherté de toutes les marcha ndifes , qui eft l'effet néceffaire de la furabondance de ces métaux, décourage l'agriculture & les manufactures de l'Efpagne & du Portugal, & met les nations étrangères dans le cas de leur .fournir plufieurs efpeces de produit brut, & prefque toutes les efpeces de .produit manufacturé , peur moins d'argent qu'ils ne peuvent le faire venir ; ou le fabriquer eux-mêmes. La taxe :
& la prohibition opèrent en deux ma-nieres différentes. Elles ne font pasi feulement baiffer de beaucoup la va-, leur des métaux précieux en Efpagne:
& en Portugal, mais en y retenant ï une certaine quantité de ces métaux, qui autrement fe répandroit dans les i autres pays, ils en font monter la valeur plus haut chez les autres, & ils leur donnent par-là un double avanta- :gp -dans le commerce qu'ils font ave$i
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eux. Ouvrez les vannes, & il y aura fur le champ moins d'eau d'un côte & plus de l'autre. Elle fe mettra bientôt de niveau. Révoquez la taxe & la prohibition , la quantité d'or 8c d'argent diminuant de beaucoup eu Efpagne & en Portugal, augmentera dans les autres pays , & la valeur de ces métaux, leur proportion avec le produit annuel des terres & du travail, fera bientôt de niveau dans tous les pays de l'Europe. La perte que feroient F Efpagne & le Portugal par cette exportation, feroit abfolument nominale & imaginaire. La valeur nominale de leurs marchandifes , du produit annuel de leurs terres & de leur travail , tomfbroit & feroit exprimée ou repréfentéepar une moindre quantité d'argent, qu'elle ne l'étoit auparavant ; mais leuc valeur réelle feroit la même, & fuffiir.oit pour entretenir, commander 8c employer la même quantité de travail.
Comme la valeur nominale de leurs biarchrindifes tomberait, la valeur pelle de ce qui leur refteroit d'or & d'argent monteroitj & avec une moindre buantité de ces métaux ils fourniraient; à-.tous. les objets du commerce & de la Ipirculation^ tout comme auparavant.
#<î La RieHESsK
L'or & l'argent qui fortiroient de cheÉ eux , n'en fortiroient pas pour rien , mais rapporteroient une valeur égale de marchandifes d'une autre efpece.
Ces marchandifes ne feroient pas toutes deftinées au luxe, à la dépenfe & à la confommation de gens oiilfs qui ne produifent rien en retour de ce qu'ils confomment. Comme la richeife & le revenu réel des gens fainéans n'augmenteroient point par cette exportation, de même leur confommation n'augmenteroit pas beaucoup. La plus grande partie probablement, & certainement une partie de ces marchandifes , coniîf- teroit en matières , en inftrumens & en provifions pour l'emploi & la fublîftance des gens induftrieux qui reproduiroient avec un profit la pleine "valeur de leur confommation. Une partie des fonds morts de la fociété fe tournerait ainfi en fonds actifs, & mettrait en action une plus grande quantité d'induftrie. Le produit, annuel!' des terres & du travail y groiîîrolt toutde fuite un peu , & probablement beau-** coup en un petit nombre d'années 9!
parce que l'induitrie s'y trouveroit foui lagée d'un de > plus lourds fardeaux qui i l'oppriment.
' îîss Nations. Liv.îV.Chap.V. 7?
La gratification fur l'exportation des grains produit exactement le même effet que cette abfufde politique de l'Ed pagne & du Portugal. Quel que foit l'état actuel du labourage , elle eft caufe que chez nous notre bled eft un peu plus cher, & chez les étrangers un peu meilleur marché, qu'il ne ferok; &!
comme le prix moyen du bled en argent régie plus ou moins celui de toutes les autres marchandifes , elle fait bailler considérablement la valeur de l'argent dans notre marché , & tend à la faire monter de quelque chofe dans celui des autres. Elle met les étrangers , & en particulier les Holîandois , nonfeulement dans le cas de manger notre bled à meilleur compte qu'ils ne le mangeroient autrement , mais encore à meilleur marché que nous ne pouvons le manger nous - mêmes dans les mêmes occafions , ainii que nous le certifie une excellente autorité, celle de Mathieu Decker. Elle empêche nos ouvriers de fournir leurs marchandifes pour une auffi petite quantité d'argent qu'ils les auroient fournies, &meties Holîandois en état de fournir les leurs pour encore moins s elle tend à rendre nos manufactures de quelque choie
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plus chères dans les marchés étrangers, & celles des étrangers de quelque choie moins chères qu'elles n'eufTent été fans cela , & par conféquent à donner à leur induftrie un double avantage fur la Jîôtre.
Comme la gratification fait monter chez nous non le prix réel, mais feulement le prix nominal de nos grains; comme elle augmente non la quantité de travail qu'une certaine quantité de bled peut entretenir & employer, mais feulement la quantité d'argent pour lequel on l'échange, elle décourage nos manufactures, fans rendre le moindre fer vice réel foit à nos fermiers , foit à • nos propriétaires. Elle met à la vérité un peu plus d'argent dans la poche des uns & des autre?, & il fera peut-être difficile de perfuader à la plupart d'en- « tr'eux que ce n'eft pas là leur rendre un fervice bien réel. Mais il l'argent perd de fa valeur dans la quantité de travail, de denrées &de marchandifes de !
toute efpece qu'il peut acheter , autant qu'il augmente en quantité, le fervice «ft purement nominal & imaginaire.
Il n'y a peut-être qu'une clafFe d'hommes , dans toute la fociété , à laquelle la gratification feroit ou pourroit être uti-
des Nations. Liv.IV. Chap. V. j$
le , je veux dire, les marchands de grain, ceux- qui en font les exportateurs & les importateurs. Dans les années d'abondance elle occailonneroit une plus grande importation , & en empêchant que l'abondance d\mQ année ne fuppléât à la difette d'une autre , elle occailonneroit dans les années de difette une plus grande importation. Elle donnerait, dans les unes & dans les autres, plus d'affaires aux marchands, & dans les mauvaifes années elle ne les mettroit pas feulement dans le cas d'importer davantage, mais encore de vendre plus cher , & avec plus de profits qu'ils n'en auroient fait fi on avoit permis à l'abondance d'une bonne année de faire le foulagement d'une mauvaife. Àuflî eft-ce dans cet ordre d'hommes, que j'ai remarqué le plus de zèle pour la continuation & le renouvellement de la gratification.
Quand nos propriétaires vivans à la campagne impoferentfur l'importation du grain étranger d^ gros droits, qui dans les années médiocres font équivalons à une prohibition, & quand ils ont établi la gratification , ils femblent avoir imité la conduite de nos manufacturiers. Par la première de ces infti-
J© La richesse
tutionSjils s'aifuroient le monopole dans ie marché intérieurs & par l'autre, ils tâchoient d'empêcher que ce me me marché ne fût furchargé de la denrée.
Leur vue étoit de faire monter la va- Jeur réelle, comme le but de nos manufacturiers étoit de hauîTer celle de plufieurs fortes de marchandifes manufacturées. Us n'ont peut-être pas fait attention à la grande & elfentielle différence que la nature a établie entre le grain & prefque toutes les autres chofes. Quand vous mettez nos manufacturiers en toile ou en laine à même de vendre leurs marchandifes un peu plus cher, par le monopole intérieur & la gratification que vous leur accordez, vous faites menter non-feulement le prix nominal, mais encore le prix réel de ces marchandifes; vous le rendez équivalent à une plus grande quantité de travail & de fubfiftance; vous augmentez le profit nominal & le profit réel , la richelfe & le revenu réel de ces manufacturiers , & vous leur donnez le moyen ou de mieux vivre eux-mêmes, ou d'employer une plus grande quantité de travail dans ces manufactures particulières; vous encouragez réellement ces manufac^
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tures , & vous dirigez vers elles une plus grande quantité de Finduftrie du pays, que celle qui probablement s'y leroit tournée d'elle- même. Mais quand voys faites monter par ces mêmes inftitutions le prix nominal ou pécuniaire du grain , vous ne faites pas monter M valeur réelle , vous n'augmentez fa richefle & le revenu réel ni des fermiers , ni des propriétaires: vous n'encouragez point la production du grain , parce que vous ne leur donnez pas le moyen de nourrir & d'employer plus d'ouvriers à le faire venir. La nature a imprimé fur le grain une valeurréelle qu'aucune inftitution des hommes ne peut changer. Il n'eft ni gratification fur l'exportation , ni monopole jintérieur, quipunTe l'augmenter. La plus |Jibre concurrence ne peut la diminuer.
Far-tout en général cette valeur eft égale à la quantité de travail qu'elle peut entretenir j & dans chaque endroit particulier elle eft égale à la quantité de travail qu'elle peut payer libéralement, médiocrement ou chichement, félon la manière ordinaire dont il y eft récompenfé. Les étoffes de laine ou de £1 ne font pas les marchandifes qui réglsnt la valeur réelle des autres mar*
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ehandifes, qui la mefurent & la déteiv minent en fin de compte. C'eft le grain, C'eft lui qui en fin de compte mefure ^détermine cette valeur, parla proportion qu'il y a entre le prix moyen de toute autre chofe en argent & le prix moyen du bled auïli en argent.
La valeur réelle du grain ne change point avec ces variations , dans fon prix moyen en argent, qui arrivent quelquefois d'un fiecle à l'autre. C'eft la valeur réelle de l'argent , qui change avec elles.
Les gratifications fur l'exportation des marchandifes du pays font expo-.
fées, i°. à l'objection générale qu'on peut faire contre tous les divers expédiens du fyftême mereantille , favoir, . qu'elles pouifent dans une certaine direction plus de Pinduftrie nationale qu'il n'y en iroit naturellement : 2°. à l'objection particulière de faire prendre violemment à Pinduftrie une direction qui n'eft pas Amplement moins, avantageufe, mais qui eftpofitivement & de fait défavantageufe , le commerce qui ne peut aller fans gratification. étant nécerfairement un commerce à perte. , La gratification fur l'exportaîioM des grains eit de plus expofée i
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cette objection, qu'elle ne peut encourager à aucun égard la production de la marchand ife particulière qu'elle fe propofe de multiplier. Ainfi quand nos propriétaires demandèrent 1 établifTement de la gratification, ils agirent bien à l'imitation de nos marchands & de nos manufacturiers; mais ils n'entendirent pas de même leur intérêt propre, & ils n'eurent pas fur cet article la pleine & parfaite intelligence qui dirige ordinairement la conduite de leurs modèles. Ils ont chargé le revenu public, d'une dépenfe forteonfîderable ; mais ils n'ont nullement augmenté la valeur réelle de leur marchandife , & en faifant bairTer de quelque chofe la valeur réelle de l'argent, ils ont découragé jufqu'à un certain degré l'induftrie générale du pays, & au lieu d'avancer, ils ont retardé plus ou moins l'amélioration de leurs terres,, qui dépend néceiTairement de cette indu ftrie.
On pourroit imaginer qu'on encourageroit mieux la production d'une denrée ou d'une marchandife , en mettant une gratification plutôt fur la production même que fur l'exportation. Cependant on en amis plus rarement*
$4 La richesse
Les préjugés établis par le commerce mercantille nous ont appris à croire que la richeffe nationale vient plus immédiatement de l'exportation que de la production. En conféquence, la première a été plus favorifée , comme étant un moyen plus direct d'attirer de l'argent dans le pays. On a dit auffi que l'expérience avoit montré que les gratifications fur la production étoient plus fujettes à des fraudes , que celles fur l'exportation. J'ignore à quel point cela peut être vrai 5 mais on fait très-bien les abus qui ont été faits de celles fur F exportation pour différentes vues frauduleufes. Mais il n'eu: pas de l'intérêt iles marchands & des manu facturiers , que le marché intérieur foit furchargé de leurs marehandifes , événement qui pourroit arriver, fi la gratification étoifc attachée à la prod action. En rattachant à l'exportation , on prévient efficacement ce qu'ils regardent comme un malheur pour eux , parce qu'on lesmet dans le cas d'envoyer le furplus.
hors du pays , & de vendre cher ce çu'il y en refte. Auffi de tous les expédient du fyltème mercantille imaginés par ces grands inventeurs , il n'en eft point qui leur tienne plus au ccem?
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que celui-là. J'ai connu des entrepreneurs de différentes fortes d'ouvrages, qui convenoient entr'eux d'accorder une gratification de leur poche fur l'exportation d'une certaine proportion des marchandifes dont ils faifoient leur commerce -, & cette manœuvre eut un telfuccès, qu'elles fe vendirent plus du double dans le pays, quoique! y eût une augmentation coniidérable dans le produit. L'opération de la gratification fur les grains auroit été miraculeufe, fi elle eût fait baiffer au contraire le prix des grains en argent.
L'on a cependant accordé, dans certaines ôccafions, quelque cliofe de femblable à une gratification fur la production. L'encouragement donné à la pêche des harengs & de la baleine , peut être regardé comme quelque chofe d'approchant, il tend directement à rendre ces marchandifes meilleur marché dans le pays , qu'elles ne l'auroient été dans l'état acîuel de production.
A d'autres égards, fes effets font les mêmes que ceux des gratifications fur l'exportation. Car il eft eaufe qu'une partie du capital du pays eft employée à faire venir au marché des marchandifes dont le prix ne fait pas rentrer
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la dépenfe avec les profits ordinaires des fonds. Mais quoique les gratifications accordées à ces pêcheries ne contribuent pas à enrichir la nation , peutêtre qu'on peut les juftifier par la raifon qu'elles contribuent à fa âéknÇe en augmentant le nombre de fes matelots & de fes vaiifeaux. G'eft ce qu'on peut faire fouvent par le moyen des gratifications à moins de frais qu'il n'en coûteroit pour entretenir une grande marine fur pied en tems de paix, comme on entretient de grandes armées déterre.
Le même principe peut fervir à l'apologie de quelques autres gratifications. Il eft important que le royaume foit le moins poiïible dans la dépendance de fes voirais, pour les manufactures néceffaires à fa défenfe \ & s'il ne peut les conferver autrement , il eft raifonnàble de taxer toutes les autres branches ]de l'indu ftr ie , pour foutenir celles-là. Les gratifications fur l'importation des munitions navales qui nous viennent de l'Amérique, fur ha toile à voiles,&fur la poudre àcanon,quife fabriquent chez nous , peuvent être juftifiées par ce principe. La première eft
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une gratification fur la production de l'Amérique , pour l'ufage de la Grande- Bretagne ; les deux autres font des gratifications fur l'exportation.
Ce qu'on appelle gratification n'eft quelquefois rien de plus qu'un rabat, & conféquemment il n'eft point fujet aux mêmes obj celions que ce qu'on appelle proprement une gratification.
Par exemple , la gratification fur le lucre rafiné qu'on exporte , peut être confédérée comme un rabat des droits furlesfucres bruns & mafeouade, dont on le fait ; la gratification fur la foie travaillée qu'on exporte, comme un rabat fur la foie écrue & tordue qui eft importée ; celle fur la poudre à canon , comme un rabat des droits furie foufre & le falpêtre importés. Dans le langage des douanes, on n'appelle rabats que ce qu'en alloue fur les marchandifes exportées dans la même forme qu'elles font importées. Si cette forme vient à changer par le moyen d'une manufacture, on les appelle gratifications.
Les primes accordées par le pub]ic aux artiftes & aux manufacturiers qui excellent dans leurs ouvrages particu-
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liers , ne prêtent pas aux mêmes objections que les gratifications. En encourageant le génie & l'habileté extraordinaire, elles fervent à nourrir l'émulation des ouvriers actuellement employés dans les mêmes occupations, & elles ne font pas aifez confldérables pour tourner vers aucune d'elles une portion du capital du pays plus forte que celle qui s'y adonneroit d'elle-même. Elles ne tendent point à renverfer la balance naturelle des dirférens emplois de l'induftrie, mais à rendre l'ouvrage qui fe fait dans chacun d'eux aufll complet & auffi parfait qu'il peut l'être. D'ailleurs la dépenfe des primes eîl une bagatelle , au lieu que celle des gratifications efl considérable. La gratification fur le grain feul a quelquefois coûté plus de trois cents mille liv. ft. par an au public.
Le* primes font quelquefois appellées gratifications, ainfi que les rabats. Mais il faut toujours faire attention à la nature des chofes , fans s'embarraifer des mots.
Jenefaurois finir ce chapitre, fans remarquer que la loi qui établit une gratification fur l'exportation des grains, & que le fyftême de riglemeas
DEsNATiGNS.Liv.IV.Chnp. V. 8$
îiéavec elle , ne méritent point les éloges qu'on en a faits. Un examen particulier de la nature du commerce du bled , & des principales loix angloifes qui s'y rapportent, démontrera furEfamment la vérité de cette aiïertion.
La grande importance dufu jet ex eu fera ia longueur de la digreiiion.
Le commerce du marchand de bled cfccompoféde quatre différentes branches diïtinctes & féparées de leur nature , quoiqu une même perfonne puifie fe mêler de toutes à la fois. Il y a i°. le commerce de celui qui vend le grain dans le pays > 2'\ celui du marchand qui l'importe pour la confommation du pays 5 3°. celui du marchand qui l'exporte hors du pays pour la consommation étrangère ; & 40. celui du marchand voiturier qui l'importe pour l'exporter de nouveau.
I. Quelqu'oppofés que paroiiTent au premier coup d'œil l'intérêt du marchand qui vend dans le pays , & celui du grand corps du peuple, ils font, dans les années même de ia plus grande difette, exactement les mêmes. Il eft de l'intérêt du marchand de faire monter le prix de fon bled aufiî haut que la faifon l'exige , & il ne peut ja-
^o La richesse
mais être de fon intérêt de le fairt monter plus haut. En hauflant le prix, il décourage la confommation , & met chacun plus ou moins , mais particulièrement les rangs inférieurs du peuple, fur un pied d'économie & d'épargne.
Si en faifant monter le prix trop haut, il décourageoit tellement la confommatiou,que laprovifion de la faifon dût aller au delà du tems qu'elle auroit à durer, & qu'il en reftât encore quelque tems après qu'on auroit commencé la nouvelle moifïbn , il courroit le rifque non -feulement de perdre une partie confidérable de fon grain par des caufes toutes naturelles, mais d'être obligé de vendre ce qu'il en auroit gardé , pour beaucoup moins qu'il n'en auroit reçu plufieurs mois auparavant.
Si en le donnant à trop bas prix, il décourageoit Ci peu la confommation, que la provifion ne pût atteindre le tems de la faifon, non- feulement il perdroit une partie du profit qu'il auroit fait autrement , mais il expoferoit le peuple à fournir avant la fin de la faifon les horreurs épouvantables d'u ne famine , au lieu des (impies rigueurs d'une difette. Il eft de l'intérêt du peuple, que fa confommation par jour,
des Nations. Liv. IV. Chap. V. pi
par femaine & par mois, foit proportionnée le plus exactement poïïible à la proviGon de la faifon. L'intérêt du marchand qui vend le bled dans le pays , ellle même. En leur fournhfant du grain dans cette proportion , félon qu'il en peut juger, il doit naturellement vendre ion grain au plus haut prix, & y faire le plus grand profit; & la connoilfarice qu'il a de l'état de la récolte & de ce qu'il vend de grain par jour, par femaine & par mois, le met en état de juger, avec plus ou moins d'exadtitude , à quel point ils font réellement fournis. Sans égard à l'intérêt du peuple, il eit nécelfairemeht conduit , par la vue de fon intérêt propre , à les traiter comme le maître prudent d'un navire eit quelquefois obligé de traiter fon équipage.
Quand celui-ci prévoit que les vivres lui manqueront bientôt , il donne à fes gens une ration plus courte. Quand il le feroit par un excès de précaution, fans aucune néceiîité réelle, il eft certain que tous les inconvéniens que l'équipage en fouffriroit , feroient peu de chofe en comparaifon du danger . de la mifere & de la ruine, auxquels il pourroit quelquefois être expofé , par
52 La richesse
une conduite moins prévoyante. De même quand le marchand vendant le grain dans le pays porteroit , par un excès d'avarice, le prix de fou bled lin peu au deifus de ce qu'exige la difette de la faifon, tous les inconvéniens que le peuple auroit à fouffrir de cette conduite, qui le garantit d'une famine à la fin de la faifon, ne font lien , en coœparaifon des horreurs dans lefquelles il auroit pu tomber,s'il eut été traité plus libéralement dès le commencement même de la faifon. Le marchand eft celui qui doit naturellement fouffrir le plus de cet excès d'avarice. Quand il échapperoit aux effets de l'indignation générale qu'il ne manque pas de s'attirer, il perdra néceifairement beaucoup fur la quantité de bled qui lui réitéra entre les mains à la fin de la faifon -, car, la fuivante étant fuppofée favorable, il faudra qu'il vende fon grain pour beaucoup moins qu'il ne Pauroit vendu.
S'il étoit pofiible , à la vérité , qu'une grande compagnie de marchands accaparât toute la récolte d'un grand pays , leur intérêt les poufferoit peutêtre à en faire ce qu'on aceufe les Hollandais de faire des épiceries des
ses Nations. Liv. IV. Chap. V. 93
Moîuques, d'en détruire ou' d'en jeter imepartie confidérable, pour foutenir le prixdurefte: mais il n'eft guère ponTole , même par la violence des loix , d'établir un monopole fi étendu par rapport au grain ; & par-tout où les loix iaiifent le commerce de cette denrée libre , elle eft la moins fujette de toutes les marchandifes à l'accaparement & au monopole qui fe font par" la force de quelques grands capitaux. Non-feulement fa valeur eft fors au deflus de ce que les capitaux de quelques particuliers font capables d'acheter, mais en fuppofant que ces capitaux feroient fuflifans , la manière dontie grain eilproduitrend l'entreprife impraticable. Comme il eft, dans toufc pays civil ifé , îa m arch an dife dont il fe fait annuellement la plus grande confommatton , il y a de même une plus grande quantité d'in^uftne employée tous les ans à fa production , qu'à celle de toute autre chofe. Ajoutez que quand il fort de terre , il eft néceifairement divifé entre un plus grand nombre de propriétaires, que toute autre marchandife , & que ces propriétaires ne peuvent fe raifembleE
$4 La Richessz
dans un même lieu , comme un nombre de manufacturiers indépendant»
mais qu'ils font neceffairement difperfés dans toute l'étendue du pays. Ou ces premiers propriétaires fournuTenc immédiatement les confommateurs qui font dans leur voiiinage , ou ils vendent aux marchands du pays qui fournifTent à ces confommateurs. Ainli les marchands qui vendent le grain dans le pays , c'e(t-à-dire , le fermier & la boulanger, font nécelfairement en plus grand nombre que ceux qui commercent dans tout autre genre , & leur difperfîon les met abfolument dans Timpoilihilité d'entrer dans aucune ligue générale. Conféquemment, fi dans une année de difette quelqu'un d'eux trouve qu'il a dans fes greniers plus de bled qu'il ne peut efpérer d'en vendre au prix courant avant la fin delà faifon , jamais il ne lui viendra dans l'efprit de hauifer ce prix à ion dam* & au proHt de fes rivaux & de fes compétiteurs > mais il le baiiferoit auiîïtôt , pour fe débarraifer de ce qu'il en a auparavant que la nouvelle récolte foit commencée. Les mêmes motifs * les mêmes intérêts , qui régleroient ainfi -îa conduite d'un marchand par tic u-
des Nations. Liv. IV. Chap.V. palier, régie rotent celle de tout autre, & les obligeroient tous en général de vendre leur grain au prix qui , félon le meilleur jugement qu'ils en feroient , conviendroit le mi»ux à ladifette ou à l'abondance de la faifon. Quiconque examine attentivement l'hiftoire des chertés & des famines qui ont affligé quelque partie de l'Europe, durant ce fiecle & les deux précédens, & dont nous connoiifons plusieurs par des relations très - exactes , trouvera, je penfe , qu'aucune cherté n'eft venue d'une ligue ou confpiration faite entre les marchands qui vendent le grain dans le pays , ni d'aucune autre caufe , que de la difette réelle occalionnée.peut-être, quelquefois & en certains endroits parles dévaluations de la guerre, mais bien plus fou vent par la faute des faifons, & que îa feule caufe de la famine a été la violence du gouvernement qui a tenté de remédier à la cherté par des moyens qui n'ont fait qu'empirer le mal.
Dans un grand pays à bled dont les différentes parties ont entr'elîes un commerce & une communication libre, h difette cauléepàr les faifons les plus
fS La richesse
défavorables ne peut jamais être affezr grande pour caufer une famine, & îa plus maigre récolte bien économifée fera fubfifter pendant toute l'année le même nombre de gens qui font communément nourris plus amplement dans les années d'une abondance médiocre. Les faifons les plus défavorables à îa récolte, font celles d'une féchereife ou d'une humidité excelîîve.
Mais comme le bled croît également fur les terreins élevés & fur les terreins bas , fur ceux qui craignent l'humidité & fur ceux qui craignent la féchereiTe , celle des deux qui nuit aux uns eft favorable aux autres , & quoique clans les années feches ou humides la récolte totale foit bien moindre que dans les années mieux tempérées, ce que le pays y perd d'un côté eft en quelque manière compenfé par ce qu'il gagne de l'autre. Les effets d'une fécherelfe font beaucoup plus terribles dans les contrées à riz, parce que le riz veut non-feulement un terrein humide, mais qu'à un certain période de fa croifihnce il veut encore être caché fous les eaux. La féçhereife n'eft cependant guère aiTez générale, dans ses contrées- là a pour caufer néceifaire-
menj
des Nations. Liv. IV. Chap. V. $r
ment une famine, fi le gouvernement ne s'oppofoit point à la liberié du commerce. La féchereffe arrivée dans le Bengale , il y a quelques années , y eût probablement occafionné une grande cherté;: quelques réglemens faits mal-à-propos , des entraves que les commis de la compagnie des Indes Orientales ont mifes au commerce du riz 5 ont peut-être converti cette cherté en une horrible famine.
Lorfque pour remédier aux inconvéniens d'une cherté, le gouvernement ordonne à tous les marchands <le vendre leur bled à ce qu'il appelle un prix raifonnable, ou il les empêche de le porter au marché , ce qui peut quelquefois entraîner une famine , au commencement même delà faifon , ou , s'ils continuent de l'y porter , il met le peuple à même de ie confommer Ci vite, & per~Ià il encourage tellement la confômmatipn , qu'il j arrive infailliblement; une famine avant lia fin de la faifon. Comme la liberté ! indéfinie du commerce des grains eft' !îe feul préfervatif efficace contre les i malheurs d'une famine , elle eft de mè- |me le meilleur palliatif des inconvéiniens d'une cherté 5 car il n'y a pas Tome IV. E
98 La Richesse
moyen de remédier aux inconvéniens d'une difette réelle; on ne peut que la pallier. De tous les commerces , il n'en eft point qui mérite plus l'entière protection des loix,niquien ait plus befoin , par la raifon qu'il n'en eft point de plus expofé à la haine du peuple.
Dans les années de difette, les rangs inférieurs du peuple imputent leur mifer e à l'avarice des marchands de bled, qui deviennent l'objet de leur liai-:
ne & de leur indignation , au point qu'au lieu de faire du profit dans ces occafions s un marchand eft fouvent en danger d'être totalement ruiné , & de voir fes magafins pillés & détruits par la violence de la populace. C'eft dépendent dans les années de difette, où les prix font hauts, que le marchand de bled compte faire fon principal pro—j fit. Il a généralement pris des engagemens avec certains fermiers, qui doivent lui fournir, pendant un certain, nombre d'années, telle quantité de bled à tel prix. Ce prix eft établi fur celui qu'on fuppofe modéré & raifonnable , c'eft-à-dire, fur le prix ordinaire ou moyen qui , avant les dernières années i de difette, étoit communément d'environ vingt-huit fchelings le quartier
desNâtionSc Liv.IV.Chap. Y. 9?
de bled froment , & à proportion pou£ les autres grains. Ainfî dans les années de difette îe marchand acheté une grande partie de fon bled au prix ordinaire , & le vend à un prix bien fupérieur. Ce profit extraordinaire n'en; pourtant que ce qu'il faut pour mettre {on commerce fur un bon pied d'égalité avec les autres commerces , & pour l'indemnifer des différentes pertes qu'il effuie dans d'autres occafions , tant par la nature pérhfable de la denrée même , que par les variations fréquentes & imprévues de fon prix. C'eft ce qui paroit allez évidemment par cette feule circouftance , que les grandes fortunes font auiîî rares dans ce commerce , que dans aucun autre. Cependant la haine populaire qui le pourfuit dans les années de difette , les feules où il peut être vraiment profitable , détourne les gens qui ont du nom ou de la fortune d'y entrer. Il elt abandonné à une clalfe inférieure de marchands»
& les meuniers, les boulangers, les fariniers & leurs fadeurs, avec une multitude de miférables regrattiers» font prefque tGut l'intermédiaire entre le producteur & îe confommateur.
Au lieu de combattre ces injufteg
Ez
ioo La richesse
fehtimens du peuple à l'égard d'à»
'commerce fi utile à l'humanité, ilfemble que l'ancienne police de l'Europe n'a cherché qu'à les autorifer & aies encourager.
Pat le fs acte de la fixieme année du règne d'Edouard VI , ch. 14 , il fat ftatué que quiconque achetèrent aucune forte de bled ou de grain avec intention de le revendre , feroit réputé faire un monopole illégal, & que pour la première fois il fubiroit uneprifon de deux mois , avec confifeation de la valeur du grain; pour la féconde, unemprifonnement deiix mois, avec confifeation du double de cette valeur , & pour la troifieme , le pilori , l'emprifonnement perpétuel , avec confifeation de tous fes biens & châteaux. L'ancienne police de la plus grande partie de l'Europe ne valoit pas mieux que celle de l'Angleterre.
Il paroît que nos ancêtres avoient imaginé que le peuple payeroit le grain meilleur marché, en l'achetant du fermier , qu'en l'achetant du marchand , qui, à ce qu'ils craignoient, demandèrent un profit exorbitant pour lui, en lus du prix qu'il le payeroit au fermier. C'eft pourquoi ils s'efforcèrent d'anéan-
des Nations. Liv. IV. Chap. V. 101
tir entièrement ce commerce. Ils tâchèrent même d'empêcher, autant que faire fe pouvoit , qu'il ne fe mît aucun intermédiaire entre le producteur & le confommateur ; & tel fut le but de plusieurs loix gênantes qu'ils impoferent au commerce de ceux qu'ils appelaient hlatiers regrattiers , ou porteurs de grain, métier qu'on ne pouvoit faire , fans une permiffion qui atteftât que l'homme étoit duement qualifié pour l'exercer, par fa probité & fa bonne foi. Parle ftatut d'Edouard VI , il falloit l'autorité de trois juges de paix, pour donner cette permiffion. Dans la fuite, on trouva que ce n'étoit point encore affez 5 &par un ftatut d'Elifabeth, le privilège de l'accorder fut réfervé aux cours de juftice , qui fe tenoient quatre fois l'année.
L'ancienne police de l'Europe tâchoit ainfi de régler l'agriculture, qui eft le grand commerce de la campagne, par des maximes toutes différentes de celles qu'elle établiifoit par rapport aux manufactures , qui font le grand commerce des villea. En ne taillant d autres pratiques au fermier, que le 'confommateur ou fes fadeurs immédiats*
ï©2 LARICHBS6!
les regrattiers & porteurs de grain elle cherchoit à l'obliger à faire luimême le métier non-feulement de fer.
mier, mais encore de marchand de grain & de marchand détailîeur. Elle défendoit, au contraire, dans bien des eas,au manufacturier, de tenir boutique & de vendre en détail. D'un côté, elle vouloir, pourvoir à l'intérêt général du pays , ou rendre le grain meilleur marché, fans trop fa voir, peut-être, comment la chofe pouvoit fe faire : de l'autre , elle vouloit favorifer l'intérêt d'un ordre particulier d'hommes , celui des gens tenant boutique, fuppofant que Ç\ on permettoit au manufacturier la vente en détail , il ruineroit infailliblement ces gens-là, en donnant fa marchandife pour un prix bien au deifous du leur.
Cependant quand on auroit laiffé au manufacturier la liberté de tenir boutique & de vendre fes marchandifes en détail , il n' auroit pu les vendre meilleur marché que les détailleurs de profeffion. Quelque partie de fon capital qu'il eût placée dans fa boutique, il falloit néceffairement qu'il la retirât «le fa manufacture, pour que fon commerce fût de niveau avec les autres
des Nations. Liv. IV. Chap.V. 103
commerces ; il étoit néceifaire qu'il fît d'une part le profit d'un manufacturier, & de l'autre celui d'un marchand détailleur. Suppofons , par exemple , que dans la ville où il étoit établi , le profit des fonds du manufacturier ,!& celui des fonds du détailîeur, fuiTent de dix pour cent dans le cours ordinaire , il ne pouvoit fe difpenfer de charger chaque pièce de marchandise qu'il vendoit dans fa boutique , d'un profit de vingt pour cent. Quand il les portoit de fou attelier à fa boutique, il devoit les évaluer au prix pour lequel il auroit pu les vendre au marchand qui les auroit achetées en gros.
S'il les e-ftimoit moins , il perdoit une partie du profit que devoit lui rapporter le capital employé à fa manufacture. Si dans fa boutique il les vendoit au deffous du prix qu'en auroit demandé un marchand détailleur, il perdoit une partie du capital employé à fa boutique. Ainfî quoiqu'à en juger par l'apparence , il dût faire un double profit fur la même pièce de marchandife, cependant, comme ces marchandifes faifoient fucceiîîvement une partie de deux capitaux diftin&s , il ne faifoit
io4 La richesse
réellement qu'un feul profit fur tout I le capital qu'il y a voit mis -, & s'il faifoit moins que ce profit, il y perdoit, & n'employoit pas tout fon capital avec le même avantage que la plupart «Je Tes voifins.
Ce qu*on défend oit au manufacturier, on l'enjoignoit en quelque force au fermier» C'était de partager fon capital entre deux dirFerens 'emplois, d'en tenir une partie dans fes greniers ' & dans fa grange , pour fournir le marché dans Poccaiion , & d'employer l'autre à cultiver fa terre. Mais comme il ne pouvait employer avantageufement la dernière , fans en retirer les profits, ordinaires des fonds de ferme , iln'effc pas plus en état d'employer la première pour moins que les profits ordinaires des fonds mercantilles. Que le fonds mis au commerce du bled appartienne à celui qu'on appelle fermier , ou à celui qu'on appelle marchand de bled,, iî ne faut pas moins le même profit dans l'un & l'autre cas , pour indemnifer celui qui en eft le propriétaire de l'avoir employé de cette manière ; pour, mettre fon commerce de niveau avec tous les autres, & pour qu'il n'ait pas intérêt de le changer le plutôt qu'il
des Nations. Liv. IV. Chap. V. iof
pourra contre un autre. Ainfi le fermier qu'on forçoit à exercer le métier d'un marchand de bled, ne pouvoid vendre fon grain meilleur marché que tout autre marchand de cette denrée n'eût été obligé de le faire , en fuppofant la liberté de la concurrence.
Celui qui peut employer tout fon fonds dans une feule branche d'induf.
trie, ou dans une feule affaire, a un. avantage de la même efpece que celui de l'ouvrier qui peut employer tout fon travail dans une feule opération.
Comme le dernier acquiert une habileté naturelle qui le rend capable de faire une plus grande quantité d'ouvrage , de même le premier acquiert une méthode fi facile ëc fi prompte d'expédier ce qu'il doit faire, d'acheter & de vendre fes marchandifes , qu'avec le même capital il peut en faire bien davantage. Comme l'un fe met par-là en état de donner fon ouvrage à meilleur compte, de même l'autre peut communément livrer fes marchandifes à un prix un peu plus bas, que fi fes fonds & fon attention étoient partagés entre une grande variété d'objets.
La plupart des manufacturiers ne pour-
io6 La Richesse
roient détailler leurs marehandifes pour le même prix qu'un marchand vigilant & adif tenant boutique , & qui n'a autre chofe à penfer, qu'aies acheter en gros & à les revendre en détail» La plupart des fermiers pourroient encore moins débiter leur grain , ou en fournir aux habitans d'une ville éloignée d'eux peut- être de quatre à cinq milles, au même prix, ouàauffi bon marché , qu'un marchand de grain vigilant & actif, dont la feule, ariaire eft d'acheter cette denrée en gros , d'en faire un amas dans fésmagafins, & de la revendre en. détail.
La loi qui interdifoit au manufacturier le commerce du marchand tenant boutique , tend'oit à ce que cette divifion dans l'emploi des fonds allât plus vite qu'elle n'auroit été d'elle-même ;. la loi qui obligeoit le fermier de faire le commerce du marchand de bledr tendoit à empêcher ce commerce d'aller auffi vite qu'il auroit été fans elle, Ces deux loix étoient des violations ma* îiifeftes de la liberté naturelle, & par eonféquent elles n'étoientpas plus conformes à la faine politique qu'à la jufttce. Il eftde l'intérêt de toute fociété* c^ue les chofes de cette nature nefoyenfc
dis Nations. Liv. IV. Chap. V. 107
jamais forcées ni reftreintes. L'homme qui employé Ton travail ou fon fonds dans une grande variété de genres différens, ne peut nuire à fon voifin en vendant à plus bas prix que lui s tout ce qu'il peut faire , & ce qu'il fait généralement , c'eft de fe nuire à lui-même. Celui qui fait tous les métiers ne fera jamais riche, dit le proverbe. Mais la loi doit toujours s'en rapporter aux gens du foin de leur propre intérêt , parce qu'ils font, par leur fituation locale, à portée d'en mieux juger que le législateur. Cependant la loi qui obligeoit le fermier de faire le métier de marchand de bled , étoit fans comparaifon la plus pefnicieufe des deux.
Non-feulement elle arrëtoit la division dans l'emploi des fonds, divtfion fi avantageufe à toute fociété, eRe arrëtoit encore l'amélioration & la culture des terres. En obligeant le fermier de faire deux métiers au lieu d'un, elle le forçoit de partager fon capital en deux parties, dont une feule étoit pour la culture* Mais s'il avoifc eu la liberté de vendre toute fa récolte à un marchand de bled dès le moment où il auroit pu s'en défaire ,' towfc fon capital fer oit retourné furie chamy
30g LA' RICHESSE
à la terre. Il en auroit acheté plus de^ bétail , & loué plus de bras , pour l'amender & la mieux cultiver. Mais la Beceffité de vendre fon bled en détail î'obligeoit de tenir une grande partie de fon capital dans fes greniers ou dans fes granges pendant le cours de Pannée , & par conféquent il ne pouvoir plus faire fa culture aufîi bien qu'il Peut faite avec ce même capital non divifé.
Cette loi arrêtoit donc néceflairement l'amélioration des terres, & au lieu de tendre à faire baiffer le prix du bled, elle tendoit à le rendre plus rare & conféquemmentp.lus cher.
Après la befogne du fermier, celle du marchand de bled eft réellement le commerce qui , avec la protection & î'encouragement qu'il mérite, contribueroit davantage à la production du bled. 11 foutiendroit celui du fermier, de la même manière que le commerce du marchand en gros fondent celui du manufacturier.
Le marchand en gros , en fourni/Tant au manufacturier un prompt débouché , en prenant fes marchandifes dès qu'elles font fabriquées, .& en lui en avançant même quelquefois le prix avant qu'elles le foyent 9 le met en état
des Nations Liv.îV.Chap.V. iof
de tenir tout fou capital, & quelquefois même plus que tout fon capital, employé conftamment à manufacturer, & par eonféquentà fabriquer une plus grande quantité demarchandifes, que s'il étoit obligé de les vendre lui-même aux confommateurs immédiats, ou même aux marchands détailleurs. D'ailleurs, comme le capital d'un marchand en gros fuffit, généralement parlant,pour remplacer celui de plufieurs manufacturiers, ce commerce entre lui & eux intéreife le propriétaire d'un grand capital à foutenir les propriétaires de beaucoup de petits capitaux , & à les fecourir dans les pertes & les malheurs qui, fans cela, pourroient entraîner kur ruine.
Une liaifon de la même efpece , univerfellement établie entre les fermiers & les marchands de bled , produiroit des effets également avantageux pour les fermiers. Ils pourroient employer conftamment à la culture tous leurs capitaux,&même quelque chofe déplus.
Dans les accidens auxquels nul autre commerce n'eft plus expofé , ils trouveroient dans le marchand de bled riche, qui feroit leur pratique ordinaire , une perfonne qui auroit en même
no La r i c h i s s ï
tems intérêt j & quiferoit en état de les foutenir, & ils ne feroient pas, comme ils font à préfent, totalement dépendans de l'indulgence de leur feigneur, ou à la merci de fon intendant. S'il étoit poilîble , & peut-être ne Peft-ii pas , d'établir univerfellement & tout d'un coup cette liaifon; s'il étoit poffible de retirer d'un feul coup tous les fonds de ferme de tout autre emploi pour lequel ils font divertis actuellement , & de les appliquer à leur de£ tination propre, à la culture des terres $ & s'il étoit pofïible de faire tout d'un coup un autre fonds prefque auffi grand* pour foutenir dans l'cccafion les opérations de celui-là , il n'en: pas facile d'imag'ner combien feroit grande * étendue & fubite l'amélioration que ce feul changement prcduiroit dans le pays.
Le (latut d'Edouard VI, en excluant»
autant qu'il fe pouvoit , tout intermédiaire entre le producteur & le con~ fommateur, s'erforçoit donc d'anéantir un commerce dont le libre exercice eft non-feulement le meilleur palliatif des inconvéniens d'une cherté»
mais encore le meilleur préfervatif contre cette calamité. Après le fermier a
bes Nations. Liv. IV. Chap.V. in
c'eft le marchand de grain qui contribue le plus à la production du grain.
La rigueur de cette loi fut enfuit s adoucie par divers ftatuts fubféquens, qui permirent fucceilivement d'accaparer le bled , quand le prix du froment n'excéderoit pas vingt» vingt-quatre* trente-deux & quarante feheîings le quartier ou mefure de huit boiiTëaux.
Enfin par le quinzième acte de Charles II, le droit d'accaparer ou d'acheter du bled pour le revendre, tant que le prix du froment ne parTeroit pas quarante-huit feheîings le quartier, & celui des autres grains en proportion,.
fut donné à toute perfonne qui n'étoit pas monopoleur, c'eft-à dire, quilaifîbit écouler plus de trois mois fans le revendre dans le même marché. Ce ftatut a donné au commerce intérieur du bled toute la liberté dont il a joui depuis. Le ftatut de la douzième; année du roi régnant, qui révoque prefque toutes les anciennes loix contre les accapareurs & les monopoleurs» nerévoque pas les refrriclions de celui de Charles II, qui, par cette raifonfc demeure encore dans fa force*
*i2 La richesse
Ce ftatut autorife cependant deux préjugés populaires abfurdes.
i°. Il fuppofe que quand le prix du froment eft monté à quarante - huit fchelings le quartier , & celui des autres grains à proportion , le bkd fera vraifemblablement enlevé par des accapareurs, de manière à en faire fouffrir le peuple. Mais il paroît aifez clairement , par ce que nous avons déjà dit , qu'il n'y a point de prix où le bled puiffe être enlevé par les marchands qui en font le commerce intérieur, de manière à porter préjudice au peuple.
D'ailleurs , quoiqu'on puiiîe regarder le prix de quarante-huit fchelings le quartier comme fort haut, il eft cependant fouvent , dans les années de difette, celui qu'on le vend immédiatement après la moiifon , quand il n'y a prefque plus rien de la dernière récolte à vendre, & quand il eft imporTible à l'ignorance même defuppofer qu'on en puiiTe faire des accaparemens capables de nuire au public.
2°. Il fupppofe qu'il y a un certain prix où le monopole du bled doit fe faire , félon toute apparence , c'eft à-dire, où on l'achètera pour le revendre aufîîtùi après dans le même marché au pré-
des Nations. Liv. IV. Ghap.V. iï?
judice du peuple. Mais fi un marchand acheté le bled qui va ou qui eft actuellement dans un marché particulier , c'eft parce qu'il juge que le marché ne fera pas fi amplement fourni, durant toute la fàifon , qu'il Tell: dans cette occafion particulière, & que fon prix doit par conféquent bientôt monter.
S'il juge mal, & que le prix ne monte pas , il perd non-feulement tout le profit du fonds qu'il a employé dans cet achat, mais une partie du fonds mê- ' me , par la dépenfe qu'entraînent inévitablement l'emmagafinement & la garnie, du bled. Il fe fait donc elfentiellement plus de tort à lui-même qu'aux particuliers qu'il peut empêcher de s'approvifionner tel jour particulier de marché , puifqu'ils peuvent le faire à auiîi bon compte à un jour de marché fuivant. S'il juge bien, au lieu de faire tort au grand corps du pe pie, il lui rend le plus important fervice. En lui faifant fentir un peu plutôt lesinconvéniens d'une cherté , il eft caufe que dans la fuite il nelesfent pasauifi rigoureufement que îï le bon marché avoit hâté laconfommation, & Favoit rendue plus forte que ne le comportoit la difette réelle de lafaifon, L©rf-
ii4 La richesse
que la difette eft réelle, ce qu'on peut faire de mieux pour le peuple eft d'en |] répartir les inconvéniens auffi égale- j ment qu'il fe peut fur tous les mois, ! toutes les femaines & tous les jours I de l'année. L'intérêt du marchand de :] bled le porte à s'appliquer à faire cet-] te répartition auffi exactement qu'il i lui eft poffible ; & comme aucun: autre n'a ni le même intérêt, ni lai mêmeconnoùTance, ni le même talent, , pour la faire auffi bien , il faut s'en • rapporter à lui, pour cette opéra- i tion la plus importante du commerce, ou , en d'autres termes , il faut lairTer une pleine liberté au commerce du bled, du moins dans ce qui concerne la fourniture du marché intérieur.
La crainte populaire des accaparemens & du monopole, peut être comparée aux terreurs & aux foupqons du peuple par rapport auxforciers. Lesmiférablesaccufés de forcellerie n'étoient ' pas plus innocens des malheurs qu'on leur imputoit, que ceux qu'on appelle accapareurs & monopoleurs ne le font des maux dont on les accufe. La loi qui abrogea les pourfuites contre les forciers , qui mit le méchant dans l'impuifiance de fe fatisfaire en traduifant
des Nations. Liv. 17. Chap.V. tif
fon voifin pour un crime imaginaire, fembîe avoir efficacement diffipé ces craintes & ces foupçons,enleurôtant la grande caufequi les encourageoit 8c les foutenoit. La loi qui rendroit une entière liberté au commerce du bled, feroit probablement auffi efficace pour faire ceffer les craintes populaires des accaparemens & du monopole.
Cependant, avec toutes Tes imperfections , le quinzième acte de Charles II, c. 7 , a peut-être plus contribué à l'abondance dans les marchés du pays,& à l'avancement de l'agriculture , qu'au* cune autre loi du recueil des ftatuts, C'eft de cette loi que le commerce intérieur du bled a tiré toute la liberté & la protection dont il a jamais joui, & le commerce intérieur favori fe plus efficacement la fourniture dans les marchés, & l'intérêt de l'agriculture, que ne peuvent le faire le commerce d'importation & celui d'exportation.
La proportion ou la quantité de toutes fortes de grains importés , année commune, dans îa Grande-Bretagne, eft à celle de toutes les fortes de grains qu'on f confomme, comme un à cinq cents foi-, xante & dix, d'après le calcul fait par Fauteur des Traités fur le commerce
n6 La richesse
des grains. L'importance du commerce intérieur pour fournir les marchés, eft i donc à celle du commerce d'mportation, 1 comme cinq cents foixante & dix à un, 1
Selon le même auteur, la quantité rj de toutes les fortes de grains exportéeij de la Grande-Bretagne , année commu-1 ne, n'excède pas la trente-unième par--] tie du produit annuel. Ainfî Pimpor-1 tance du commerce intérieur pour en- ■] courager la culture par le marché oui les débouchés intérieurs qu'elle lui pro- . cure, doit être à celle de l'exportation i comme trente à un.
Je n'ai pas grande foi à l'arithmétique politique , & je ne prétends pas i| garantir P exactitude de ces calculs. Je a n'en fais mention que pour montrer de combien le commerce de bled intérieur l'emporte fur le commerce de bled étranger, dans l'opinion des perfonnes qui ont du jugement & de l'expérience. Le bas prix de cette denrée * dans les années qui ont précédé immédiatement PétablifTement de la gratification, peut être attribué avec vraifembîance à l'opération de ce ftatut de Charles II , qui fut pafle environ vingtcinq ans auparavant, & qui eut parlà .tout le tems de produire fon effet.
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Peu de mots fufïiront pour ce que 'ai à dire touchant les trois autres 3ranches du commerce des grains.
IL Le commerce du marchand imjortateur de grains étrangers pour la iconfommation du pays , contribue évidemment à fournir immédiatement le marché intérieur, & par- là il doit être immédiatement utile au grand corps du peuple. Il tend, à la vérité, à faire saiifer le moyen prix du bled en argent, mais non à diminuer fa valeur réelle, ou la quantité de travail qu'il peut entretenir. Si l'importation étoit lii>re en tout tems , nos fermiers &nos 3ropriétaires auroient probablement, tine année portant l'autre , moins d'argent de leur bled, qu'ils n'en ont à prélent que l'importation eft la plupart du tems prohibée. Mais l'argent qu'ils gajgneroient auroit plus de valeur, il pcheteroitplusdemarchandifes de toute efpece, & employeroitplus de travail.
(Leur richelfe réelle , leur revenu réel jferoient donc les mêmes qu'à préfent, [quoiqu'ils puffent être exprimés par lune moindre quantité d'argent, & ils auroient le même encouragement & (les mêmes moyens pour la culture. Au jsontraire, comme l'augmentation dans
Ilg La RICHESSE
la valeur réelle de l'argent bahTeroifi un peu le prix pécuniaire de toutes 1 et autres marchnndifes , en conféquen-i ce de ce que le prix du bled en argent j tomberoit, Pm du (trie du pays auroit quelque avantage dans tous les marchés du dehors, & par-là cette industrie feroit encouragée. Mais retendue du marché intérieur pour le grain doit être en proportion de Pinduftrie générale du pays où il croît, ou du nombre de ceux qui produifent quelqu'autre chofe , & qui ont par conféquent autre chofe , ou , ce qui revient au* même, le prix de quelqu'autre chofe à donner en échange du grain. Or dans chaque pays, comme le marché intérieur eft le plus proche & le plus> commode , il eft de même le plus grand & le plus important pour le bled. Ainfi l'augmentation dans la valeur réelle de l'argent, qui eft l'effet de fabaiffement du prix pécuniaire du bled, tend, à Paggrandiffement du plus grand & du plus important marché pour les grains , & elle doit en encourager plutôt qu'en décourager la production.
Par l'acte de la 22e année du règne de Charles II, ch. 13, l'importation fut foumife à un droit de feize fche*
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lings le quartier, toutes les fois que le prix courant du froment n'exeéderoit pas cinquante- trois fchelmgs & quatre pences le quartier, & à un droit de huit fchelings , quand le prix de cette mefure n'exeéderoit pas quatre livres ft. Depuis plus d'un (lecle, ou n'a vu le froment au premier de ces deux prix, que dans les tems d'une grande difette, & on ne l'a jamais vu, que je fâche, au dernier. Cependant jufqu'à ce que le froment monte au deilus de ce dernier prix, il a été fournis par ce ftatufc à„un droit fort haut, & celui auquel on l'a fournis jufqu'à ce qu'il monte au premier, vaut une prohibition.
L'importation des autres fortes d§ grains étoit chargée de droits proportionnés.
L'exécution rigoureufe de cette loi auroit pu jeter probablement le peuple dans une grande détrelie lors de la difette. Mais elle a été généralement fufpendue , dans ces occafîons , par des ftatuts paflagers qui ont permis, pour un tems limité, l'importation des grains étrangers. La nécelîité d en faire de pareils démontre allez le vice de la loi générale.
Quoique les charges ntifes fur cette
no La richesse
importation ayent précédé l'étabUfTement de ia gratification, elles ont été impofëes par le même efprit & par les mêmes principes qui ont didlé ce règlement. Tout préjudiciables qu'elles étoient en elles-mêmes, elles lont devenues néceflaires en conféquence de ce règlement. Si on avoit pu importer le bled fans payer de droit , ou en ne payant qu'un droit léger, lorfque-le froment étoit au delfous ou peu au deffus de quarante fchelings le quartier, Ton eût pu l'exporter de nouveau avec îe bénéfice de la gratification , au grand détriment du revenu public, & l'on1 auroit entièrement perverti l'inftitution, dont l'objet étoit d'étendre le marché pour le grain qui croît dans les pays étrangers.
III. Il eft certain que le commerce du marchand de grain exportateur ne contribue pas directement à fournir abondamment le marché intérieur. Il le fait cependant indirectement. De quelque fource que vienne cette fourniture, du grain qui croît dans le pays 5 ou de celui qu'on y importe , à moins qu'il n'y en croiife ou qu'on n'y en importe communément plus qu'il n'en faut pour la conlommation ordinaire 3
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naire, l'abondance ne peut jamais s'y trouver. Mais à moins que le furplus ne puilTe être exporté dans les cas ordinaires , les producteurs & les importateurs auront grand foin les uns de ne cultiver, les autres de n'importer que ce qui eft néceifaire pour la corifommation. Le marché fera rarement furchargé & généralement dégarni, parce que les gens qui ont à-lefouriite craindront toujours que la denrée né leur refte entre les mains. La prohibition de l'exportation borne l'amendement & la culture à ce que le befoirt des habitans exige. La liberté d'exporter les étend par la perfpeclive de fournir aux nations étrangères.
Par l'acte de la douzième année de jCharles II 5 ch. 4 , l'exportation du grain fut permife , toutes les fois que le prix du froment n'excéderoit pas quarante fcheiings le quartier, & celle des feutres grains à proportion. Celui de la quinzième année du même prince font la condition du prix à quarantetiuit fcheiings , & celui de la vingt- Deuxième :1a porta aux plus hauts prix.
|Dn mit à la vérité le fol pour livre m profit du roi fur cette exportations