CHAPITRE TI
SOMMAIRE. 10 Résultats généraux de mes expériences. — 20 Individualité du germe. — 3° Constitution matérielle du germe et de ses annexes. — 40 Tendances héréditaires., — 5° Modifications du germe pendant la période qui sépare la ponte de la mise en incubation. — 60 Indication de quelques causes d'erreur.
Ainsi que je viens de le dire dans le précédent chapitre, l’imperfection de mon outillage ne m’a pas permis pendant longtemps de déterminer d’une manière précise les relations qui existent entre les causes physiques qui troublent l'évolution et les modifications que ce trouble produit dans l'organisme. Les perfectionnements que j'ai récemment introduits dans mes appareils me mettent en mesure de combler prochainement cette lacune. Toutefois je puis, dès à présent, signaler deux faits très-généraux qui résultent de mes expériences, et qui ne me paraissent pas susceptibles d'être changés par mes études ultérieures :
1° Les mêmes anomalies peuvent être produites par les conditions physiques les plus différentes. Ainsi les quatre procédés tératogéniques que j'ai décrits dans le chapitre précédent, quelque différents qu'ils soient, m'ont donné cependant les mêmes faits tératologiques. Les anomalies que M. Panum a produites par l'emploi du refroidissement temporaire des œufs, et celles que M. Lombardini a produites par l’emploi de courants électridues, sont également de même nature que celles que j'ai produites par de tout autres procédés. En d’autres termes, il n°y a pas, le plus ordinairement du moins, de relation nécessaire entre l'emploi d'une certaine condition physique comme cause modificatrice, et une certaine modification de l'organisme.
Ce n’est que très-exceptionnellement, et par l'emploi d’un seul procédé, l’échauffement inégal des œufs, que j'ai pu déterminer à volonté l'apparition de certaines anomalies déterminées. Mais les anomalies ainsi produites sont peu importantes et consistent uniquement en de
très-légers changements de forme du blastoderme et du feuillet vaseulaire ; elles n'ont pas porté sur l'embryon lui-même. J'ai lieu de croire, il est vrai, que l'inversion des viscères peut apparaître dans certaines conditions déterminées ; mais je n'ai pu encore m'en assurer d'une manière définitive ;
2° Bien que les embryons soumis à des conditions physiques identiques, mais capables de modifier l’évolution, présentent en général les mêmes anomalies, on ‘en trouve presque toujours quelques-uns dont l’évolution se fait d'une manière différente, soit qu'elle aboutisse à d’autres anomalies, soit qu'elle conserve le type normal. On voit donc que, dans ce cas comme dans le précédent, il n’y a aucune relation nécessaire entre la cause modificatrice et la nature des modifications produites.
Ces deux faits peuvent, à première vue, sembler étranges et même contradictoires. Il importe d’en faire comprendre la véritable signification, et de montrer comment ils peuvent se concilier.
Une des conséquences les plus générales de mes recherches, c'est que les monstruosités simples, les seules que j'ai produites artificiellement, quelque variées qu'elles soient, résultaient toujours d'un même fait initial, l'arrêt de développement, soit de l'embryon luimême, soit de ses annexes. Le livre actuel est la démonstration complète de cette proposition. Toutesles causes physiques qui produisent les monstres simples, quelle que soit leur nature, agissent donc de la même manière, en troublant l'évolution et en l’empèêchant de donner les résultats qu’elle produit lorsqu'elle est soumise à ses conditions ordinaires. Les différents types de la monstruosité ne dépendent pas de la nature même des causes tératogéniques, mais de l'intensité de leur action, et très-probablement aussi de la durée pendant laquelle cette action s'exerce sur le germe. En d’autres termes, elles ne sont point, comme on le dit en médecine, des causes spécifiques, puisqu'elles ne produisent pas des effets déterminés; ce sont seulement des causes perturbatrices. Je ne puis, pour le moment, donner toutes kes preuves de cette proposition ; je les ferai connaître et je les discuterai dans un autre ouvrage.
Quant à la diversité des résultats obtenus par l'emploi de causes identiques, diversité qui paraît au premier abord inconciliable avec la notion de la fixité absolue des lois naturelles, il n’y a évidemment qu'une explication possible : c'est que les germes d'une même espèce, quelque semblables qu'ils nous paraissent, ne sont jamais identiques ;
et que par conséquent, ils réagissent différemment contre les conditions physiques qui troublent leur évolution. En d’autres termes, il y a là un fait nouveau qui intervient, l’individualité du germe.
Les individus adultes d’une même espèce, quelque semblables qu'ils soient, ne sont jamais identiques ; ils présentent toujours des différences appréciables. Ces différences sont de divers ordres. Tantôt elles ne dépassent pas le type spécifique, et consistent simplement en des modifications peu importantes de volume, de forme, de coloralion. C'est ce que l’on appelle des nuances. Tantôt elles dépassent le type spécifique, et constituent de véritables anomalies qui présentent tous les degrés possibles, depuis les variétés les plus légères jusqu'aux monstruosités les plus graves !.
En outre, dans toutes les espèces où les sexes sont séparés chez des individus différents, la sexualité ne se manifeste pas seulement par la nalure des organes reproducteurs ; mais elle imprime son cachet sur tout l'organisme. Le type spécifique général se scinde en deux types subordonnés, le type mäleet le type femelle, types assez différents, dans beaucoup d'espèces, pour avoir été considérés pendant longtemps comme des types spécifiques distincts.
Ces différences, qui portent sur des faits anatomiques, sont en rapport avec des différences physiologiques. Sans aucun doute, les phénomènes essentiels de la vie sont, au fond, les mêmes chez tous les individus d’une même espèce; puisqu'ils le sont chez toutes les espèces d'un même genre, d'un même ordre, d'une même classe. Mais les différences individuelles des organes entraînent nécessairement des différences individuelles dans la manière dont ils agissent. En d’autres termes, chaque individu a son mode propre de vie qui n’est jamais absolument le même que celui desfautres individus de la même espèce. Ces faits sont parfaitement connus, au moins dans Pespèce humaine. La pratique de la médecine a appris depuis bien longtemps combien il faut tenir compte de l’individualité, et de tous les faits qui la caractérisent (constitution, tempérament, édiosyncraste, etc.).
Nulle part le rôle de l’individualité physiologique n'est plus évident que dans cette partie de la médecine que l’on appelle l'étiologie. Une
1 Voir, à ce sujet, Is. Georrroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques, t. II, p. 318 et suiv.