‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de tératogénie expérimentale (volume 2)Chapitre 11 sur 50 · D ON · texte numérisé non relu

D ON

DANS LA PRODUCTION ARTIFICIELLE DES ANOMALIES, 87 même maladie peut être produite par les causes les plus diverses. D'autre part, une même cause produit, suivant les individus, des affeetions très-différentes, Le froid détermine des maladies du tube digestif, des voies respiratoires, des articulations. L'intoxication paludéenne, bien que se manifestant ordinairement sous les formes, déjà si nombreuses, des fièvres intermittentes, produit exceptionnellement des fièvres rémittentes, pseudo-continues, continues ; ailleurs ces maladies non fébriles, mais à type intermittent, que l'on désigne sous le nom de fièvres larvées ; enfin il est des organisations qui lui semblent absolument réfractaires.

Or ee qui est vrai pour les êtres adultes, est également vrai pour les germes. Eux aussi, quelque semblables qu'ils nous paraissent — et leur similitude est encore bien plus apparente que celle des êtres adultes — ne sont jamais identiques, ni anatomiquement, ni physiologiquement. Harvey avait déjà fait remarquer, que les œufs que l'on met en incubation ne se développent jamais avec la même rapidité ; et qu'ils présentent toujours des inégalités plus ou moins grandes dans leur évolution {, Wolff alla plus loin; il montra que l’on observe de semblables inégalités, quand on compare non-seulement l'évolution générale, mais encore l’évolution partielle de chaque organe*. Or les observations de Harvey et celles de Wolff, avaient été faites sur des embryons produits par l’incubation naturelle. Elles prouvent d'une manière bien évidente que, même dans les conditions où les embryvons se développent d’une manière normale, l'individualité joue un grand rôle et produit dans l’évolution des différences, légères sans doute, mais appréciables. On comprend dès lors comment, dans mes expériences, les germes réagissent différemment contre des causes modificatrices identiques.

Ce fait de l'individualité du germe, qui ressort si manifestement de toutes mes expériences, a été également bien établi, dans ces dernières années, pour la physiologie végétale, par M. Alph. Decandolle, dans son beau travail sur la germination des graines sous des degrés divers de température constante. Je cite textuellement le pas-

1 Voirp. 79.

2 WozrF, De formatione intestinorum, dans les Novi Comment. Pétrop, t. XII, p. 464. « Aecedit ad difficultatem harum observationum augendam, quod ova ejusdem ælatis non æque perfecta ideo sint. Denique quod neque omnes embryonis partes æquali jure crescant. Sæpius involucra interioribus partibus, et hæ rursum illis præferri; sæpius cor cum hepale præ intestinis, et contra hæc præ corde magis, quam solitum est, promoveri observatum est mihi, »

sage où l'illustre botaniste mentionne les résultats de ses expériences, et les considérations si judicieuses, qu'il en déduit sur la différence de l'expérimentation en physiologie et en physique :

«Les physiciens reprochent quelquefois aux naturalistes de négliger a méthode expérimentale pour suivre constamment celle de lobservation. Voici un exemple qui justifie les naturalistes.

« Rien n'est plus facile à soumettre à des expériences que des graines ; rien ne paraît plus homogène, plus comparable dans une même espèce. Et cependant des graines puisées à la même provision, conservées de la même manière, semées ensemble, germent successivement. Le fait est fréquent, je l'ai vu maintes fois dans mes expériences. Les agriculteurs le connaissent bien. Il y a des familles, par exemple les Légumineuses, qui le présentent à un degré fort incommode. C’est que les graines d’une même récolte, d’une même plante, d'une mème capsule, ne sont identiques, ni physiquement, ni chimiquement. Leur organisation est très-compliquée et leux évolution très-compliquée aussi, quoique d’autres faits physiologiques le soient encore davantage. Les physiciens raisonnent sur des corps homogènes; les naturalistes sur des corps hétérogènes. Un métal se fond à une température bien constante, parce qu'il est composé de parties semblables. Un corps organisé ne présente jamais cette similitude de toutes les parties d'un même organe. De 1à moins d’exactitude dans les expériences, la nécessité habituelle de comparer beaucoup de faits, c'est-à-dire d'observer". »

Ces paroles expriment, d'une manière très-nette, l’une des plus grandes difficultés que présente l’expérimentation dans les sciences biologiques. Malgré toutes les précautions que nous accumulons pour nous placer dans les mêmes conditions et pour obtenir des résultats identiques, nous nous heurtons toujours à des exceptions, c’est-à-dire à l’individualité.

Comment pouvons-nous concevoir cette individualité du germe, et son rôle dans la production des anomalies? Ici, pour ne pas trop

1 Alph. DecanpozLe, Mémoire sur la germination sous des degrés divers de température constante, dans les Archives des sciences physiques et naturelles de Genève, 1865, t. XXIV/,/p. 270.

Voir aussi, sur cette question, le beau chapitre d’Is. Grorrroy SainT-HiLAIRE sur la valeur différente de l'observation dans les sciences physiques et les sciences naturelles, Hist. nat. générale des règnes organiques, &. I, p. 359 et suiv.

étendre mon sujet, je me bornerai à l'examen du germe contenu dans l'œuf de la poule, le seul que j'aie soumis à mes expériences.

On observe dans l'œuf fécondé, sur un point de la surface du jaune, une tache blanche à contours circulaires. Elle est formée par une petite lame, placée au-dessous de la membrane qui enveloppe le jaune. Fabrice d'Aquapendente, qui la décrivit le premier, méconnut sa véritable nature ; il crut que c'était une cicatrice produite par la sépara tion du jaune d’avec les parois de l'ovaire, exactement comme la partie de la graine que l’on appelle le Aile, résulte de la séparation de la graine d’avec le raphé, c’est-à-dire le cordon qui l’attache au péricarpe. Aussi désigna-t-il la tache du jaune sous le nom de cicatricule, nom que la science a conservé, malgré l’inexactitude de sa signification. Harvey reconnut, et ce fut l'un des résultats les plus importants de son travail sur la génération, que la tache ou la cicatricule est la partie essentielle de l'œuf; que, sous l'influence de la chaleur naturelle de la poule ou d’une chaleur artificielle peu élevée, elle s'étend en tous sens, et finit au bout de quelques jours par former une poche membraneuse qui enveloppe le jaune tout entier, poche que nous appelons aujourd’hui le hlastoderme. C’est au centre de la cicatricule que se produit l'embryon ‘. La cicatricule est donc le germe.

Ce germe, si petit qu'il soit, est un organisme très-complexe, et qui présente déjà beaucoup de caractères individuels. Il est constitué par l'union d'un très-grand nombre de cellules, assurément fort semblables entre elles, mais qui ne sont jamais absolument identiques ; dont chacune, par conséquent, possède son individualité, son mode particulier de vitalité, et peut éprouver des altérations pathologiques sans que ses voisines soient nécessairement affectées de la même facon. Le nombre de ces cellules varie considérablement dans les cicatricules, comme le prouvent leurs dimensions, différentes suivant les œufs.

Mais la cicatricule n'est pas un organisme isolé, agissant par conséquent d'une manière isolée. Elle fait partie de l’œuf qui la protége et qui lui fournit les éléments de son développement. Les différences individuelles de l’œuf viennent donc s'ajouter à celles du germe lui-même; et ces différences sont beaucoup plus marquées et beaucoup plus appréciables.

Les œufs diffèrent notablement les uns des autres, pour la forme, le volume, la couleur et la constitution.

1 Harvey, Exercilationes de generalione animalium, XI et XIV.

On sait que la forme des œufs de poule, bien qu’essentiellement la mème chez tous, présente des différences très-appréciables, qui tiennent aux dimensions différentes du grand et du petit diamètre. Il y a des œufs plus allongés, d’autres plus courts. On avait, dès l'antiquité, rattaché ces différentes formes à des différences physiologiques, et particulièrement au sexe de embryon.

Le volume de l'œuf varie, d’une manière générale, proportionnellement à la taille de la race. Les différences des œufs sont à cet égard très-considérables. Le poids moyen de l'œuf serait d’après Buffon, de 44 grammes ; d’après Dumas, de %85,60. M. Rufz de Lavison a trouvé que le poids des œufs de grandes races indigènes et exotiques allait de 60 à 67 grammes. Il cite des œufs provenant de poules du Périgord, qui pesaient 120 et 140 grammes *. D'autre part, il y a des races naines dont les œufs sont très-petits. J’ai eu récemment l’occasion de peser des œufs provenant de ces races ; et j'ai constaté que leur poids moyen était à peu près de 30 grammes. Par conséquent, le poids de certains œufs n’est que le quart du poids de certains autres ; parfois, il n’est même pas le quart.

La couleur des œufs varie notablement, depuis la blancheur mate de ceux de certaines races indigènes jusqu’à la teinte roussâtre de ceux des poules de Nankin et de Brahmapoutra.

La proportion des diverses parties de l'œuf, coquille, blanc et jaune, est assez variable *, De plus, leur composition chimique présente certainement des différences. La coquille est plus ou moins épaisse, suivant qu’elle contient plus ou moins de sels calcaires, Le jaune est d'une couleur plus ou moins foncée suivant qu'il contient plus ou moins d'huile colorée.

Toutes ces différences sont incontestablement en rapport avec les diverses races de l’espèce de la poule, l’une de nos espèces domestiques qui à subi les variations les plus considérables. Mais à côté de

1 Du reste, on était loin de s'entendre à ce sujet, Aristote admet que les œufs longs produisent des mâles ; Pline admet, au contraire, qu’ils produisent des femelles. J'ai montré dans l'Introduetion (p. 34) comment cette idée fut le point de départ des mémorables expériences de Geoffroy Saint-Hilaire sur la production artificielle des monstruosités. Du reste, cette opinion ne repose sur aucun fait réel; Geoffroy Saint- Hilaire s’en est, plus tard, assuré par l'expérience,

"2 Rurz De Lavison. Conférence sur l'oologie, dans le Bulletin de la Soc, d'acclim., 2e série, t, II, p. 147, 1865.

3 Gayor, Poules et œufs, p. 104. L'auteur part de ces faits pour signaler l'intérêt qu'il y aurait à créer des races de poules dans lesquelles on augmenterait le poids du jaune relativement à celui du blane.

ee

DANS LA PRODUCTION ARTIFICIELLE DES ANOMALIES, Mn ces différences de races il y en a d’autres, beaucoup plus légères, qui pourtant n’échappent pas à un œil exercé,

D'après Harvey', chaque poule donnerait à ses œufs une forme et une grandeur particulières ; il affirme qu'ayant eu à sa disposition un poulailler peu nombreux, il est vrai, il reconnaissait parfaitement les œufs de chacune de ses poules, Un éleveur anglais, M. Dixon, mentionne le même fait *, Ainsi l’individualité des poules se manifesterait même dans la nature de leurs œufs.

Il est impossible que toutes ces différences matérielles des cicatricules et surtout des œufs eux-mêmes, quelque légères qu’elles soient, n’exercent pas une certaine influence sur la manière dont les agents physiques agissent sur l'œuf; et que, par conséquent, elles ne déterminent pas, dans certaines circonstances, certaines modifications dans l'évolution de l'embryon.

Nous ne possédons presque aucun document à ce sujet. Toutefois, il est bien clair que l'épaisseur plus ou moins grande de la coquille modifie l'évaporation qui se fait à sa surface. M. Carbonnier a constaté que les œufs des poules hollandaises, dont la coquille est très-blanche, supportent beaucoup moins les variations de température que ceux des autfes races, dont la coquille est d’une blancheur beaucoup moins intense *.

Mais ce ne sont que de vagues indications, Il y a là tout un ensemble de problèmes que je ne puis que poser. Leur solution appartient à l'avenir.

L'individualité du germe ne consiste pas seulement dans sa constitution matérielle et dans celle de ses annexes; elle est encore, elle est surtout, dans ce que l’on peut appeler sa constitution immatérielle ; c'està-dire dans l'ensemble des tendances héréditaires qu'il tient de tous ses parents immédiats ou médiats.

Dans l'acte de la génération, le parent, ou les parents (s'il s'agit d'une espèce à sexes séparés) ne transmettent pas seulement à l'être vivant qu'ils procréent un type spécifique abstrait, mais encore un nombre plus ou moins grand de leurs particularités individuelles. Le

1 Harvey, Exercilationes de generatione animalium, ex. XII.

? Dixon, Ornamental and Domestic Poultry, p. 152.

3 CaRBONNIER, Observalions failes sur l'incubalion des œufs de gallinacés, dans les Comptes rendus, t. LXVIIT, p. 613. 1869.

terme de reproduction que l’on emploie pour désigner ce mystérieux phénomène n’est donc pas un terme purement métaphorique ; il doit être pris dans son acception la plus littérale.

C'est là ce que l’on appelle l’hérédité physiologique. Toute particularité individuelle quelle qu'elle soit, anatomique ou physiologique, congéniale ou acquise, est transmissible par voie de génération. Ce fait est connu de toute antiquité ; mais ce sont seulement les physiologistes modernes qui en ont démontré toute la généralité. Je n’y insisterai pas, me bornant à renvoyer le lecteur aux ouvrages qui en traitent d'une manière spéciale; particulièrement à ceux de Pr. Lucas et de Darwin‘.

Le seul point sur lequel je désire appeler particulièrement l’attention, c'est que la multiplicité des tendances héréditaires, et leur combinaison inégale dans chaque germe particulier, doivent nécessairement aboutir à la production d'individualités. En effet, la faculté de transmission héréditaire n'est pas spéciale au procréateur immédiat ; elle appartient aussi à ses ancêtres, au moins pendant un grand nombre de générations; peut-être même, quoique nous n’en possédions pas la preuve directe, pendant toutes les générations qui se sont succédé depuis l’origine de l'espèce. C’est ce que l’on appelle l’atavisme. La force quelconque que le germe contient à l’état latent, et qui détermine la production et l’évolution de l'embryon, lorsqu'elle entre en jeu sous l’action d’une cause extérieure, est done la résultante de toutes les tendances héréditaires du procréateur immédiat, et de celle de ses ancêtres, tendances qui tantôt s’exercent dans le mème sens, et tantôt dans des sens différents, et qui, par conséquent, tantôt s'accumulent et tantôt se neutralisent en obéissant à des lois encore inconnues ?.

1 Pr. Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédilé naturelle, 1847. — Darwin, Sur la variation des animaux et des plantes sous l'action de la domesticalion, chap. xIT, XIII et XIV.

2 Je ne puis pas ne pas rappeler ici les idées si ingénieuses que L, Vilmorin se proposait d'appliquer à la production des races améliorées chez les plantes. Il cherchait, dans ce but, à annuler autant que possible l'influence de l’atavisme ou, en d’autres termes, des générations antérieures, pour augmenter l’action du procréateur immédiat. Je cite ses propres paroles :

« Pour obtenir d’une plante non encore modifiée des variétés d’un ordre déterminé à l'avance, je m'attacherais d’abord à la faire varier dans une direction quelconque, en choisissant pour reproducteur, non pas celle des variétés accidentelles qui se rapprocherait le plus de la forme que je me suis proposé d'obtenir, mais simplement celle qui différerait le plus du type. A la seconde génération, le même soin me ferait

Le nombre de ces tendances héréditaires devient encore infiniment plus considérable, lorsqu'il s'agit des espèces où les sexes sont séparés chez des individus différents. On voit, en effet, que le nombre des ancêtres, dont l'influence agit ou du moins peut agir sur le germe, double à chaque génération; que, par conséquent, il est égal à la somme des termes de la progression géométrique formée par la suite des puissances de 2. L'individualité du germe résulte donc, dans ce Cas, de la combinaison de deux faisceaux de tendances hérédilaires accumulées dans le père et la mère, combinaison déterminée par des lois encore inconnues, mais qui doit évidemment donner des résultats différents suivant les conditions différentes dans lesquelles elle se présente.

Il y a certaines de ces conditions qui dépendent de l’individualité même des parents. On sait que, parmi les particularités individuelles de l'être vivant, on doit compter sa puissance de transmission héréditaire qu'il fait prédominer sur celle de son conjoint dans l'acte de la procréation", Mais il y en a d’autres qui se rattachent manifestement à la fécondation même, et à certaines circonstances encore inconnues de la manière dont elle s'opère ?. Ce qui le prouve,

choisir une déviation, la plus grande possible d'abord, la plus différente ensuite de celle que j'aurais choisie en premier lieu. En suivant cette marche pendant quelques générations, il doit en résulter nécessairement, dans lès produits ainsi obtenus, une tendance extrème à varier; il doit en résulter encore, et c’est là le point principal, que la force d’atavisme, s’exerçant au travers d’influences très-divergentes, aura perdu une grande partie de sa puissance, ou, si j'ose encore employer cette comparaison, qu'au lieu d'agir sur une ligne droite ou continue, elle le fera sur une ligne brisée,

« C’est après avoir atteint ce résultat, que j'appellerai, si on me permet ce mor, affoler la plante, que l'on devra commencer à rechercher les variations qui se rapprocheront de la forme que nous voulons obtenir, recherche qui sera facilitée par Paccroissement énorme de l'amplitude de variation que la marche précédente aura produite. Nous devons alors éviter, avec le mème soin que nous les avons recherchés d'abord, les écarts qui pourraient se présenter, afin de donner à la race que nous nous appliquons à former, une constance d'habitude qui sera d’autant plus facile à obtenir que l’atavisme, cette cause incessante de destruction des races de création humaine, aura été affaibli par les chaînons intermédiaires au travers desquels nous l'aurons forcé d'exercer son influence, » L. ViLMoriN, Bullelin de la Société industrielle d'Angers, 1851, p. 253.

L. Vilmorin formule, dans ces phrases, une méthode assurément très-rationnelle pour l'amélioration des races de plantes. Combien il est regrettable que sa mort si prématurée ne lui ait pas permis de poursuivre ces expériences pendant un nombre d'années suffisant pour en assurer le succès !

1 Darwix, Variation des animaux et des plantes sous l'influence de la domesticalion, trad. franç., t. II, p. 69-76.

? Il est à peu près impossible, dans l’état actuel de la science, de donner une

ce sont les différences que l’on observe dans les caractères individuels des produits d'un même couple. Sans doute, et c’est un fait connu dé tout le monde, les individus issus d’un même père et d’une même mère se ressemblent plus que les individus d'une même espèce ; mais ils ont cependant leurs particularités individuelles, si atténuées qu'elles soient. Et cela a lieu, non-seulement dans les fécondations successives, mais encore dans les fécondations simultanées, même lorsque deux jumeaux se produisent dans un même germe, bien que, dans ce dernier cas, les différences deviennent infiniment petites, et tendent presque à s'annuler.

Tout germe vivant contient done, à l’état latent, dès l’époque de la fécondation, une force qui, pendant l’évolution embryonnaire, tend à réaliser non-seulement un type spécifique abstrait, mais encore un nombre plus où moins grand de particularités individuelles résultant d'un mode particulier de combinaison de toutes les tendances héréditaires de ses parents immédiats et médiats. Le gérme est ainsi, dès cette époque, presque aussi complétement individualisé que l'être adulte qu'il doit produire. On comprend donc que, lorsque le germe se développe sous l'influence seule des conditions naturelles, généralement les mêmes pour tous les germes d’une même espèce, il ne fait guère, si l’on peut parler ainsi, que réaliser toutes les virtualités qu’il contient. Dans l’incubation naturelle, par exemple, tous les embryons de la poule se développent ordinairement dans des conditions à peu près semblables; et par conséquent la direction de leur évolution est entièrement déterminée par la combinaison des influences héréditaires. Ces conditions extérieures sont encore beaucoup plus semblables pour les embryons des mammifères à placenta, qui se développent dans la cavité utérine. Quand on tient compte de tous ces faits, on s’explique comment Wolff, puis Meckel, ont cru pouvoir révoquer complétement en doute l'influence des causes extérieures sur la production des monstres ; et admettre que toutes les conditions de l'évolution du germe étaient déterminées, dès l’époque de la fécondation *. Ainsi donc, lorsque l'expérimentateur cherche à provoquer la pro-

explication scientifique de ces faits, On peut supposer toutefois que le nombre des spermatozoïdes qui pénètrent dans l’'ovule exerce une certaine influence sur le mode de combinaison des tendances héréditaires, En elfet, les observations de Prévost et Dumas, de Newport, de M. de Quatrefages prouvent la nécessité d’un certain nombre de spermatozoïdes pour la fécondation complète de l’ovule. Il y à en physiologie végétale des faits analogues. Mais cette condition ne doit pas ètre la seule.

1 Voir p. 25.

DANS LA PRODUCTION ARTIFICIELLE DES ANOMALIES. 95 duction des anomalies, il doit combattre un ensemble de tendances héréditaires qui déterminent l'évolution de chaque germe, et qui la déterminent dans un sens particulier, individuel.

Nous savons, Loutefois, que cés influences héréditaires, bien qu'existantés, n’ont pas toujours cependant la mème intensité; qu'elles peuvent être plus où moins facilement combattues par des causes extérieures.

Il y a, en effet, daris la domestication des animaux, el surtout dans la culture dés plantes, un fait très-curieux, qui montre que les influences extérieures qui agissent sur le développement, ou ce que l'on appelle les influences du milieu, ne produisent ordinairement leurs résultats qu'après un certain nombre de générations. Tout le monde sait que les animaux domestiques les plus anciennement domesliqués présentent des variations beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus considérables que ceux dont la domestication est récente, et qui ont conservé la plupart des caractères de l’état sauvage. Il en est de mème pour les plantes cultivées. Les progrès que l'horticulture à accomplis, depuis la fin du siècle dernier, nous montrent que certaines fleurs, le dablia, le zinnia, par exemple, dont l'introduction est toute récente, ont conservé, pendant un certain nombre de générations, leurs caractères primitifs; puisqu'elles ont commencé à varier d’une manière à peu près indéfinie. Ainsi donc, les influences du monde extérieur peuvent exercer leur action sur les animaux et sur les plantes, sans que cette action se manifeste par aucun signe appréciable ; mais elles donnent, aux germes de ces animaux et de ces plantes, une tendance à la variation. Ges tendances, accumulées pendant un certain nombre de générations, finissent par passer en acte, en neutralisant, dans üne certaine mesure, les tendances héréditaires accumulées par l’atavisme. L'espèce entre alors dans une phase de variations indéfinies, jusqu'au moment où la sélection, habilement pratiquée par les éleveurs et les horticulteurs, donne une fixité plus où moins grande aux types nouveaux ainsi produits.

Il y à donc dans le germe, dès l'époque de la fécondation, un ensemble de virtualités qui résullent de la combinaison des tendances héréditaires et de l'accumulation des causes extérieures qui ont agi sur les générations qui l’ont précédé. Cet ensemble de virtualités est spécial pour chaque individu ; il est l’une des principales causes de sa constitution individuelle, pendant les différentes périodes de son existence.

Le germe contenu dans l’œuf de l'oiseau, et, par conséquent, dans l'œuf de la poule, ne commence pas à se développer immédiatement après la ponte; il faut, pour cela, qu'il subisse l'influence de la chaleur, soit par la poule, dans l’incubation naturelle, soit par des procédés artificiels quelconques. Or il peut conserver sa vitalité pendant une durée plus ou moins longue, qui, pour les œufs de poule, ne paraît pas dépasser trois semaines, mais qui varie, pour chaque œuf, d’abord sous l'influence de l’individualité; et aussi, bien certainement, quoique nous manquions d'expériences précises à cet égard, suivant la température et l’état hygrométrique de l'air. 11 serait fort intéressant, même au point de vue pratique, de déterminer les causes qui font ainsi périr les œufs un certain temps après la ponte, et de trouver des procédés pour conserver indéfiniment leur propriété germinative. Réaumur s'était occupé de cette question!; moi-même, j’ai commencé, il y a longtemps, une série d'expériences pour la résoudre; mais je n'ai obtenu alors que des résultats incomplets. j’espère pouvoir les reprendre quelque jour.

On doit se demander si la vitalité du germe est la même dans les œufs qui viennent d’être pondus, et ceux qui ne sont mis en incubalion qu'une ou deux semaines après la ponte. Avant de s’éteindre complétement n’éprouve-t-elle pas un amoindrissement capable de modifier les phénomènes de l’évolution ? Déjà, M. Broca a constaté que, dans les œufs pondus depuis plus de trois semaines et soumis à lincubation, on peut observer la transformation de la cicatricule en blastoderme, mais qu’il ne se forme pas d’embryon ?. Cette observation rend très-probable la possibilité d'obtenir des résultats différents avec des œufs de différents âges. Mais je n’ai pas encore recueilli d’observation directe sur ce sujet.

Le germe peut donc être modifié par des causes intrinsèques, après la ponte et avant la mise en incubation ; il peut l'être aussi par des causes extérieures.

C'est une croyance très-généralement répandue, parmi les personnes qui possèdent des basses-cours, que les cahots des voitures et les trépidations des chemins de fer affectent le germe contenu dans l'œuf.

1 Voir p. 66.

2 Broca, Expériences sur les œufs à deux jaunes, dans les Ann, des sc. nat., 4e sërie, Zoo!,, t, XVII, p. 81.

DANS LA PRODUCTION ARTIFICIELLE DES ANOMALIES, 97 Toutefois ces faits ont été contestés. Dans un rapport fait par M. Rufz de Lavison à la Société d'acclimatation, à propos d'une enquête sur les œufs qui ne se développent point, on trouve des faits qui confirment et d'autres qui contredisent cette opinion. J'ai pendant longtemps douté de la réalité du fait; une observation que j'ai faite en 1875 ne me le permet plus.

J'avais souvent rencontré dans mes expériences des œufs dans lesquels l'embryon avait péri de très-bonne heure, puis s'était plus ou moins complétement désorganisé. J'ai déjà mentionné ces faits, et j'ai montré qu'ils se produisent lorsque l’on fait couver des œufs sous des températures relativement basses ?, Mais cette condition n’est pas la seule. Je les ai souvent constatés dans des conditions normales de température. Au printemps de l’année 1875, ils se sont reproduits d'une manière désespérante et m'ont beaucoup entravé dans mes recherches. Le 4% juin, j'allai chercher au Jardin d’acclimatation une caisse de vingt-cinq œufs, que M. Albert Geoffroy Saint-Hilaire avait bien voulu mettre à ma disposition; et je la rapportai moi-mème en chemin de fer, pendant un trajet de vingt-cinq minutes. Une moitié de ces œufs fut mise en incubation le jour même, trois heures après mon retour. Tous ces œufs, ouverts après trente-deux heures d’incubation, me présentèrent , à l'exception d'un seul, la mort précoce et la désorganisation complète de l'embryon. Un seul contenait un embryon en pleine vie. Je remis, le 4 juin, les autres œufs en incubation. Après trente-deux heures d’incubation, tous ces œufs présentaient des embryons bien vivants.

Cette observation est fort intéressante, parce qu'elle prouve d’abord que les trépidations des chemins de fer affectent profondément la vitalité du germe ; et ensuite, qu’elles ne l'affectent que passagèrement, et que leur influence nuisible disparaît par le repos. 11 y a là un fait absolument inexplicable par les données de la science actuelle, mais dont l'existence me paraît bien établie. Il m'explique le grand nombre d’insuccès que j'obtenais avant de l'avoir constaté ; car les œufs que je mettais en incubation venaient de la campagne, et étaient transportés dans des charrettes. Depuis ce moment, j'ai toujours pris soin de laisser reposer les œufs pendant deux ou trois jours avant de les mettre en incubation; et je n'ai plus eu les mêmes insuccès.

1 Rurz DE Lavison, Rapport sur la fécondation des œufs de gallinacés, dans les

Bulletins de la Soc. d'acclim., t. IX, p. 366. 1852. 2 Voir p. 77,

J'ai commencé, cette année, une série d'expériences pour étudier d’une manière plus complète cette influence de la trépidation sur le germe ; et j'ai lieu de croire que les germes qui l'ont subie produisent souvent des embryons monstrueux. Mais ces expériences ne sont point terminées ; si les résultats qu’elles m'ont fait entrevoir viennent à se confirmer, elles feront connaitre un ordre nouveau de causes tératogéniques agissant sur le germe antérieurement à l’incubation.

En résumé, l'individualité du germe résulte de sa constitution matérielle, des tendances héréditaires qu'il contient depuis la fécondalion, etenfin, pour l'œuf des oiseaux, de modifications produites par certaines influences agissant dans l'intervalle qui sépare la ponte de l'incubation.

Cette individualité du germe est évidemment la cause des différences que j observe dans l’évolution, lorsque je soumets les œufs à l'incubation artificielle dans des conditions identiques. [1 importe d'en tenir grand compte ; Car, autrement, on serait exposé à un certain nombre de causes d'erreur. Je citerai, à cet égard, deux faits remarquables.

Un voyageur anglais, Pocock, qui a décrit les appareils à incubation employés en Egypte, dit que les poulets qui y éclosent manquent souvent de croupion,; il attribue ce fait à l'incubation artificielle. Mais Pocock ignorait qu'il existe des races de poules sans croupion, et qu'une de ces races est très-répandue en Egypte !. Il a donc attribué à une influence extérieure un simple fait d'hérédité.

Et. Geoffroy Saint-Hilaire, dans ses expériences sur la production des monstruosités, a observé la hernie des hémisphères cérébraux qui constitue la pro-encéphalie. Mais cette anomalie constitue, comme je l'ai montré dans un travail spécial ?, le caractère d’une race galline particulière, la race des poules polonaises qu'on désigne sous le nom inexact de poules de Padoue. C’est une anomalie héréditaire qu'il a prise pour une anomalie provoquée. Il est fort remarquable que cette anomalie n'appartenait d'abord qu'à un seul sexe, le sexe femelle *. Aujourd'hui, elle appartient aux deux sexes.

1 Pococrk. Voyage en Orient, trad. franç., t. IT, p. 296.

2 Daresre. Sur Les caractères des poules polonaises ; dans les Mém. de la Soc. des

sciences de Lille, 3° série, t. I, 1864. p. 733. 3 BronsreiN. Deulschlands Naturgeschichle, {, IIT, p. 399. 1793.

Et, cependant, ces deux sortes d'anomalies peuvent être produites artificiellement, ou du moins peuvent apparaître spontanément, el sans l'intervention d'aucune influence héréditaire. J'ai observé très-rarement, il est vrai, un arrèt de développement de la région coccygienne de la colonne vertébrale ; et, bien que je l'aie rencontré sur des œufs dont j'ignorais la provenance, l'absence dans notre pays de races gallines sans croupion ne permet pas d'expliquer ces faits par l'hérédité. Il en est de même pour la pro-encéphalie. Je l'ai observée sur des embryons provenant d'œufs qui m'avaient été remis par mon ancien collègue à la Faculté de Lille, M. Lamy, le célèbre inventeur du thallium. M. Lamy m'a affirmé qu'il n'avait jamais eu de poules de Padoue dans sa basse-cour, et, de plus, à l'époque déjà ancienne où j'ai fait ces observations, personne ne connaissait les poules de Padoue dans le département du Nord. D'ailleurs, un fait qui doit lever tous les doutes, s’il pouvait en exister à ce sujet dans l'esprit de certaines personnes, c'est que j'ai observé la proencéphalie sur un embryon de canard, dans une espèce qui jusqu’à présent n'a pas présenté de race caractérisée par la hernie encéphalique.

L'apparition de cette hernie dans les expériences tératogéniques de Geoffroy Saint-Hilaire s'explique, au contraire, tout naturellement, par ce fait qu'il opérait sur des œufs pondus au Jardin des Plantes, où l’on à réuni depuis longtemps des poules des races les plus diverses.

Je mentionne ces faits pour signaler une cause d'erreur contre laquelle on doit se mettre en garde dans les expériences tératogéniques : il faut distinguer avec soin les effets produits par des causes extérieures et ceux qui proviennent du germe lui-mème. Wolff, en signalant les différences que présentent les œufs dans l’évolution naturelle, les attribuait à la race ; il pensait que tous les germes provenant d'une même race devaient se ressembler dans tous les détails de leuf évolution".

Les faits que je viens de rappeler confirment, à certains égards, l'opinion de Wolff. Il est bien évident que nous ne devons pas attribuer aux causes extérieures les anomalies qui sont devenues des caractères de races. Toutefois, cette cause d'erreur est moins importante qu'on ne le croirait tout d'abord; car les races mons-

1 Wozrr, De formatione inteslinorum, dans les Novi commentarii Petrop., !. XÎI, p. 442.

trueuses ne sont encore que des races de luxe, et dont les œufs ne se trouvent pas dans les marchés. Mais ces causes d'erreur ne sont pas les seules ; puisque, ainsi que je viens de le prouver, il faut tenir compte, non-seulement des caractères de races, mais encore de toutes les conditions individuelles des œufs. Sans doute, on atténuerait dans une proportion considérable toutes ces causes d'erreur, si l'expérimentateur avait une basse-cour à sa disposition et s’il pouvait produire lui-même les œufs qu’il met en expérience. C'est une condition que je n'ai pu réaliser jusqu'à présent,

Page 1