CONDITIONS DE LA VIABILITÉ CHEZ LES MONSTRES DOUBLES
Les observations que j'ai faites dans le cours de mes recherches sur les œufs de poule en voie de formation sont beaucoup trop peu nombreuses pour avoir pu me faire connaître les conditions physiologiques qui les empèchent, le plus ordinairement, d'atteindre l'époque de l'éclosion. J'ai lieu de croire qu'ils périssent par les causes qui font périr les monstres simples, causes que j'ai précédemment indiquées ; mais je ne le sais pas d'une manière certaine. C’est donc une question que je dois ajourner.
Mais il y à un point de l’histoire physiologique des monstres doubles sur lequel mes études m'ont permis de réunir quelques éléments. C’est la viabilité de ces monstres après la naissance chez l'homme et les mammifères. Il y a des monstres doubles qui périssent fatalement au moment même où ils sortent de la cavité utérine. I y en à d’autres, au contraire, dont la vie peut se prolonger indéfiniment. D'où provient cette différence? J'en ai vainement cherché l'explication dans les ouvrages de tératologie.
Le seul physiologiste qui, du moins à ma connaissance, a signalé le fait, est Is. Geoffroy Saint-Hilaire. 11 montre, d'une part, que les monstres doubles parasitaires sont aussi complétement viables que les êtres normaux, puisque ce sont en réalité des êtres normaux auxquels un embryon incomplet se trouve attaché; el, d'autre part, que les monstres doubles chez lesquels la dualité est très-complète, comme les eusomphaliens et les xiphopages, sont viables comme le seraient deux embryons normaux et séparés". Dans tous les autres cas, la viabilité fait défaut.
« I y a viabilité, dit-il, aux deux extrémités de la série : dans les premiers genres, parce qu'il y a une organisation complétement binaire et deux vies distinctes ; dans les derniers (les monstres parasitaires), parce qu'il y a une organisation unitaire et une seule vie,
1 A cette différence près que, dans ces monstres doubles, la mort d'un sujet composant entraîne nécessairement la mort de l'autre,
HS CONDITIONS DE LA VIABILITE
Entre les deux extrêmes, au contraire, la vie est impossible; car l’organisation est très-complexe, mais non double; il y a trop peu pour deux vies, trop pour une seule’, »
Mais ces paroles expriment le fait ; elles ne l’expliquent point. Elles ne nous font point connaitre la cause qui fait périr la plupart des monstres doubles au moment de la naissance.
J'ai cherché cette cause de mort. Mes études sur ce sujet ne sont pas encore complètes. Toutefois, j'ai pu m'assurer que, dans un trèsgrand nombre de cas, la mort résulte de l'impossibilité de l’établissement de Ja respiration pulmonaire. Cette cause de mort, pour les monstres doubles, est-elle générale? Je ne puis l’affirmer. Ce qu'il y a de certain pour moi, c’est qu'elle est au moins très-fréquente.
y à un certain nombre de types de la monstruosité double, chez lesquels limpossibilité de l'établissement de la respiration pulmonaire résulte de la monstruosité elle-même, et des conditions organiques de l'union des deux embryons.
Tels sont, par exemple, les types des monstres monomphaliens, dans lesquels les cœurs sont réunis?. Je ne connais pas de description complète de l'appareil circulatoire de ces monstres ; mais toutes les indications que j'ai pu recueillir dans les auteurs me prouvent que, chez ces monstres, l'union des cœurs et la disposition de l'appareil circulatoire sont un obstacle absolu à l'établissement d’une cireulation pulmonaire complétement indépendante, et capable de produire l'oxygénation du sang.
Il en est de même pour les monstres sycéphaliens et déradelphes. Chez ces monstres, là disposition du cœur et des gros vaisseaux est certainement très-différente de celle que l’on observe dans les monstres précédents. Ainsi que je l’ai montré, ils possèdent deux cœurs appartenant chacun par moitié à chacun des embryons. Il en est de même de l'ensemble des gros vaisseaux qui sortent du cœur, et qui forment, des deux côtés du plan d'union, deux appareils dont la disposition est tout à fait étrange, et ne peut s'expliquer que par la perwmanence de conditions embryonnaires.* Ce n'est pas ici le lieu de
1 Is. Georrroy Saint-HiLaiRE, Trailé de tératologie, t. III, p: 571.
2 C’est le cas de tous les monstres monomphaliens, sauf les ischiopages et les xiphopages.
3 Voir, à ce sujet, les travaux déjà anciens de Klinkosch et de Haller sur des synotes, HALLER, Disserlatio qué duorum monstrorum anatome continetur. Gættin-
gen, 1742; réimprimée dans le De monstris, Op. minora, t. III, p. 42. — KLINKOSCn, Programma quo anatome monstri bicorporei monocephali descriptionem proponit. 1767,
ie cuite.
CHEZ LES MONSTRES DOUBLES. 349 décrire en détail cet appareil vasculaire, et de donner la signification de ses différentes parties. Qu'il me suffise de dire que, dans ces conditions nouvelles, la circulation pulmonaire ne peut pas s'établir.
Mais il y a des types de la monstruosité double chez lesquels les caractères du type tératologique ne paraissent pas, au premier abord, devoir entrainer une modification de l'appareil vasculaire, incompatible avec l'établissement de la circulation pulmonaire. Tels sont les monstres monosomiens. Chez eux, l'unité de l'appareil circulatoire dans la région du tronc semblerait être une condition entièrement compatible avec l'établissement de l’hématose. Et cependant, chez les mammifères et chez l'homme, ces monstres périssent au moment même de la naissance.
Jusqu'à présent, cette mort précoce est restée inexpliquée. J'ai eu occasion, il y a quelques années, de disséquer un chevreau iniodyme, et j'ai constaté deux faits intéressants : la permanence du trou de Botal et celle du canal artériel. Ces faits, qui font obstacle à l'oxygénation du sang, et qui, par conséquent, ne sont que très-exceptionnellement compatibles avec la vie, suffisent incontestablement pour expliquer la mort dans ce cas particulier. Mais cette permanence d'un état embryonnaire de l'appareil circulatoire est-elle un fait général pour les monstres monosomiens ? Cela est possible, sans doute ; mais nous n’avons aucun motif d'affirmer qu’il eh est ainsi, Car nous ne voyons aucune relation entre les anomalies qui caractérisent les monstres monosomiens, et un arrêt de développement de l'appareil vasculaire. C’est une question que je ne puis que poser, et que je soumets à la vérification des anatomistes.
Toutefois, je dois signaler un fait qui peut donner à cette hypothèse un certain degré de vraisemblance : c’est que, tandis que la viabilité fait complétement défaut à ceux de ces monstres qui naissent chez les mammifères et chez les oiseaux, elle appartient, au contraire, à ceux qui proviennent de la classe des reptiles. On à cité des tortues, des lézards et surtout des serpents, affectés de monosomie, et qui, malgré cela, avaient atteint l'age adulte, et présentaient les mêmes conditions de vie que les êtres normaux de la même classe”.
Or, dans l’organisation des animaux de cette classe, la circulation
1 Voir l'indication de ces faits dans le Traité de tératologie, t. III, p. 184, 192, 198. La fréquence de ces faits chez les serpents a fait croire à l'existence d'une espèce dicéphale. Voir LacéPèpr, t. II, p. 480.
350 CONDITIONS DE LA VIABILITÉ CHEZ LES MONSTRES DOUBLES. pulmonaire ne se distingue jamais complétement de la circulation générale ; et par conséquent, l'hématose est Loujours imparfaite.
Je soumets cette hypothèse aux personnes qui s'occupent de tératologie. Si elle venait à se confirmer, on arriverait à ce résultat, que l'absence de la viabilité chez les monstres doubles, lorsqu'ils ne sont pas affectés d'une anomalie ou d’une monstruosilté simple, incompatible avec la vie, serait toujours la conséquence d'un même fait général : la permanence d’un état embryonnaire de l'appareil vasculaire, qui serait un obstacle à l'établissement de l’hématose !.
Au contraire, tous les {types de la monstruosité double chez lesquels le cœur et les gros vaisseaux des deux sujets reproduisent les condilions normales, ne seraient pas par eux-mêmes incompatibles avec la vie. Telest, par exemple, le type des ischiopages. Tous les monstres affectés de cette monstruosité, et dont Is. Geoffroy Saint-Hilaire a rappelé l'histoire, ont péri dans les premiers jours de la vie extra-utérine, Mais, depuis la publication du Traité de tératologie, on a recueilli les observations de deux ischiopages qui ont vécu pendant plusieurs mois ; et, par conséquent, la mort n’est pas une conséquence nécessaire de l’ischiopagie. On doit donc attribuer tous les cas d'ischiopages morts prématurément, soit à des anomalies incompatibles avec la vie, qui auraient été associées à l’ischiopagie ? elle-même, soit aux causes si nombreuses de mort qui agissent sur les enfants au moment même de la naissance, el pendant les premiers jours de l'existence.
Or, cette possibilité de la vie, dans le cas où les parties centrales de l'appareil circulatoire sont séparées, s’observe mème dans certains cas où l'appareil circulatoire de l’un des embryons est incomplétement développé. Ainsi, dans le célèbre xiphodyme, connu sous le nom de Rita-Cristina, l'un des individus était atteint de cyanose, par suite de l'arrêt de développement du cœur et des gros vaisseaux. On sait cependant que ce monstre double a vécu pendant plusieurs mois; et que sa mort a été le résultat de causes purement accidentelles.
1 Il n'est même pas impossible que la même cause produise ce défaut de viabilité dans un certain nombre de monstres simples. J'ai constaté la permanence du trou de Botal et celle du canal artériel dans un agneau opocéphale, C'est un fait que je signale aux anatomistes,
2 Telle est, par exemple, la dérencéphalie dans un ischiopage observé par Du- BRUEIL, Description de deux monstres doubles humains dans les Mém. du Muséum, t. XV, p. 245, 1827,