‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de Tératogénie expérimentaleChapitre 32 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ANOMALIES DES ANNEXES DE l'eMBRYON

SotfH.\iRE : V Considérations générales. — 2° Développement du blastoderme sans embryon. — 3* Déformations du blastoderme et de l'aire vasculaire. — 4** Arrêts de développement des îles de sang et hydropisie embryonnaire. — 5** Anomalies des vaisseaux de Taire vasculaire. — 6" Arrêts de développement de l'amnios. — 7" Arrêts de développement de Tallantoïde.

Les physiologistes qui ont étudié les anomalies et les monstruosités s€ sont bornés* à celles qui affectent l'embryon lui-môme; ils ne se sont que très rarement occupés de celles qui affectent ses annexes. Cela tient à ce que, pendant longtemps, on n'a guère observé les èlres anormaux et monstrueux qu'après la naissance, à une époque où ils se sont complètement dégagés de ces parties accessoires qui nont qu'une existence passagère. Panum est le seul embryogéniste qui ait signalé quelques faits intéressants concernant les anomalies du blastoderme, du feuillet vasculaire et de l'amnios; mais il n'a doDoé, à leur égard, que des indications incomplètes et parfois erronées*. Les nombreux matériaux que j'ai recueillis dans mes expériences me permettent de combler, en grande partie, ces lacunes de la tératogénie.

Les anomalies des annexes de l'embryon, le plus ordinairement, n'ont pas en elles-mêmes beaucoup d'intérêt; mais elles ont une importance considérable par le rôle qu'elles jouent dans la tératogénie. Is. Geoffroy Saint-Hilaire avait annoncé que le fait initial d'un grand nombre de monstruosités devait être cherché dans les relations de l'embryon monstrueux avec les membranes de l'œuf et le placenta". Mes expériences ont pleinement confirmé cette prévision de l'auteur du Traité de tératologie.

Les anomalies des annexes de l'embryon se rattachent au blasto-

* Panou, Untertuchungerij etc., ptusim.

' Voir page 196.

derme, au feuillet vasculaire, à l'amnios, à Tallantoïde. On verra comment ces anomalies produisent souvent des événements tératolopiques et parfois aussi des événements pathologiques.

L'anomalie la plus simple que j'ai rencontrée dans mes expériences est le développement du blastoderme sans embryon. L'ectoderme et l'entoderme se produisent comme dans l'évolution normale; mais le mésoderme fait entièrement défaut. Le blastoderme, ainsi constitué, s'étend sur une partie plus ou moins grande de la surface du jaune, et même, dans quelques cas, le revêt entièrement en formant un sac qui se substitue à la membrane vitelline.

Ce fait a été signalé, depuis longtemps, par Broca, dans les œufs soumis à l'incubation tardive ^ J'ai constaté l'exactitude des observa* tions de Broca, et j'ai vu de plus que le développement du blastoderme sans embryon peut également se produire aux températures les plus basses et les plus élevées qui déterminent l'évolution du germe '.

Dans d'autres cas, le blastoderme continue à se développer, après la mort et la désorganisation complète de l'embryon*.

Il y a donc une certaine indépendance entre l'évolution du blastoderme et celle de l'embryon, bien que celui-ci, provenant en grande partie du mésoderme, s'approprie certaines partieë de l'ectoderme et del'entoderme. La preuve de cette indépendance est dans l'observation suivante. Agassiz a montré depuis longtemps que la couche d'albumine qui revêt le jaune disparait peu à peu au-dessus de l'embryon en laissant un espace circulaire vide. Or j'ai constaté que cette disparition de l'albumine ne se produit que lorsqu'il existe un embryon, et qu'elle n'a pas lieu dans le cas contraire. On doit en conclure que, au début de l'évolution, l'embryon se nourrit aux dépens de l'albumine, tandis que le blastoderme se nourrit aux dépens du jaune ^. On peut ainsi constater si le blastoderme s'est développé sans embryon, ou si l'embryon a existé mais a péri de très bonne heure.

Le développement de blastodermes sans embryon, ou avec un embryon mort au début de l'évolution et plus ou moins complètement

* Voir page 101.

s Voir dans l'Atlas, pi. II, fig. 6.

* Voir page 117.

* Dareste, Sur quelques faits relatifs à la niUrition de Vembryon dans Vœuf de la poule. {Comptes rendus, t LXXXIII, p. 336, 1S76.)

désorganisé, a été, depuis longtemps, signalé dans Tespèce humaine. Il s'y présente avec des caractères d'autant plus remarquables que, dans cette espèce, comme d'ailleurs dans tous les mammifères à placenta, le blastoderme possède une complication beaucoup plus grande que dans l'œuf de l'oiseau.

En effet, tandis que, chez l'oiseau, la couche extérieure, ectodermique, du blastoderme, reste complètement lisse; dans l'œuf du mammifère, cette couche, à laquelle on donne le nom de chorion, donne naissance, sur une partie plus ou moins grande de son étendue, à des prolongements creux que l'on désigne sous le nom de villosités. Or ces villosités qui prennent un développement de plus en plus considérable, peuvent continuer à s'accrottre, et même se modifier dans leur constitution, lorsque l'embryon a péri à une époque très précoce, et aussi, j'en suis convaincu, lorsque l'embryon ne s'est point formé.

Reichert a décrit et figuré, en 1873, un œuf humain très jeune et sans embryon, dans lequel la vésicule blastodermique présentait à l'extérieur un chorion pourvu de villosités. Il considérait cet œuf comme normal. Kôlliker, qui mentionne le fait, émet des doutes sur sa signification; il pense que c'est un œuf développé d'une manière anormale, en s'appuyant sur ce que, dans l'œuf de la lapine, la production des villosités est postérieure à la formation de l'amnios, et, par conséquent, à la formation de l'embryon. Le fait de Reichert serait donc un blastoderme sans embryon, qui aurait continué à se développer*. J'ai moi-même observé, il y a plusieurs années, un œuf humain également très jeune et qui présentait aussi de nombreuses villosités, œuf qui m'avait été remis par le regretté professeur Parrot, avec prière de rechercher s'il était embryonné. Je Tai examiné avec soin, et je n'y ai rien trouvé qui ressemblât à un embryon. Je crois donc que, dans le cas de Reichert comme dans le mien, l'embryon ne s'était pas formé dans la vésicule blastodermique qui avait cependant continué à se développer, comme le prouvait la présence de villosités choriales.

Je sais bien que l'on pourra m'objecter que, dans ces deux cas, Tembryon avait existé, mais qu'il avait péri de bonne heure sans laisser de traces appréciables; mais ce n'est qu'une hypothèse à substituer à celle que j'ai émise. Ici, comme dans beaucoup d'autres

* Reichert, Beichreibung einer friihxeitigen menschlichen Frucht im blaschenfôrmigen Bildungzuitande^ dans les Mém, de l^ac. de Berlin, 1873. — Kôlliker, EfUwickelungsgeschichte des MenscKen, etc., t^ édition, p. 304.

cas, la vérité ne pourra être établie que par l'étude et la comparaison d'un grand nombre de faits. Je soumets la question aux embryogénistes.

Mais il y a un fait certain ; c'est que les villosités choriales peuvent continuer à s'accroître, et même prendre un développement considérable à la surface du blastoderme, en l'absence de l'embryon, soit qu'il ne se soit pas formé, soit qu'il ait péri de très bonne heure. Gela a été signalé, depuis longtemps, par Bischoff*. Robin attribuait à un développement excessif des villosités choriales, après la mort de l'embryon, la formation de ces corps énigmatiques qui se produisent parfois dans la matrice des femmes, et que l'on désigne sous le nom de môles vésiculaires ou hydatiques. Les vésicules kystiques souvent extrêmement nombreuses, que Ton observe à la surface de ces corps, seraient le résultat d'hypertrophies des villosités*. Bien que je n'aie point fait d'observations directes sur ces étranges organismes, j'ai la conviction que cette idée de Robin est l'expression de la vérité'.

Ainsi donc, l'évolution du blastoderme peut se poursuivre plus ou moins longtemps, en l'absence de l'embryon Comment expliquer cette indépendance? Ici, nous ne pouvons pas ne pas penser aux vues ingénieuses de Milne Edwards sur la signification du blastoderme^.

On connaît la génération alternante si commune dans certaines classes inférieures de l'animalité. L'être vivant qui sort de l'œuf présente souvent une organisation tout à fait différente de celle de ses parents immédiats qui l'ont produit par une génération sexuée, organisation tellement différente, dans certains cas, qu'il a été pendant longtemps considéré comme appartenant à une classe distincte. Tels sont les polypes hydraires quand on les compare aux méduses. Cet être est privé de sexe; mais il donne naissance par bourgeonnement

' BiscHOFP, Traité du développement de l'homme et des mammifèresy trad. franc., p. 141.

* Robin, Du microscope et des injections dans leurs applications à Vanatomie pathologique, 1849, p. 31.

' Ainsi que je l'ai déjà dit (p. 77), je ne saurais trop recommander l'étude des œufs abortifs. Plus je m'occupe de recherches tératogéniques et embryogéniques, et plus j'arrive à croire qu'elle fournira des matériaux très importants pour la tératogénie humaine, et qu'elle donnera la confirmation des idées que j'ai émises depuis longtemps, en partant de mes expériences sur les œufs des oiseaux. Mais il n'y a que des médecins, ayant une nombreuse clientèle, qui soient en mesure de réunir les éléments d'un pareil travail.

♦ Mn.NE Edwards, Leçons sur la physiologie et Vanatomie comj}arée de Vhomme et des animaux, t YllI, p. 416.

à des individus sexués qui présentent, dans leur organisation, le type de l'espèce. Milne Edwards, désigne sous le nom de métazoaires les individus privés de sexe qui se reproduisent par bourgeonnement, et, sous le nom de typozoaires les individus qui se reproduisent par génération sexuée.

Or Milne Edwards considère le blastoderme comme un métazoaire et l'embryon comme un typozoaire. La seule différence entre les blastodermes et les métazoaires des animaux inférieurs serait que, tandis que ces derniers constitueraient de véritables animaux vivant d'une vie indépendante, les blastodermes seraient toujours des organismes pluâ ou moins rudimentaires et ne pouvant vivre que dans Tintérieur de l'œuf (animaux ovipares) ou de la matrice (animaux vivipares). La génération alternante ainsi comprise ne serait plus une exception dans l'animalité et deviendrait la règle générale.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter une pareille question. Je me bornerai à faire remarquer que l'bistoire du blastoderme nous présente, cbez les animaux supérieurs, un fait très important qui vient à l'appui des vues de Milne Edwards : c'est le fait de la gémellité uni-vitelline que l'on a constaté dans plusieurs classes de l'embranchement des vertébrés, et qui, probablement, se rencontrera dans toutes. Le plus ordinairement le blastoderme ne donne naissance qu'à un seul embryon, mais, dans certains cas, il peut en produire deux et même parfois un plus grand nombre. Ces embryons naissent comme des bourgeons sur un blastoderme unique. Je me borne à mentionner ce fait que j'étudierai ultérieurement d'une manière plus complète, car il joue un rôle considérable dans la tératogénie ^

La cicatricule féconde se présente, au moment de la ponte, sous la forme d'une petite lame circulaire, de 3 à 5 millimètres de diamètre, qui vient toujours se placer au point culminant de l'œuf, dans quelque position qu'on le place. Dans l'évolution normale, elle s'accroît d'une quantité égale en tous sens, de telle sorte que le blastoderme, auquel elle donne naissance, conserve toujours son contour circulaire.

II en est de môme du mésoderme qui se produit au centre du blastoderme. Lorsqu'il s'est complètement formé ", il est également ter-

* Voir plus loin le chapitre vu de la 3* partie.

' On a vu en efîet (chapitre i, S 1 de la r° partie) que le mésoderme n'acquiert qu'après un certain temps sa forme circulaire délinitive.

288 AxNOMALIES DES ANNEXES DE L'EMBRYON

miné par un contour circulaire. Ce fait-devient complètement visible lorsque Taire vasculaire s'est produite. Il se présente alors sous la forme d'une lame circulaire, interposée entre le feuillet ectodermique et le feuillet entodermique du blastoderme, lame qui va toujours en s'étendant dans tous les sens, mais qui, dans son extension continue, conserve toujours son contour circulaire primitif.

Dans certains cas d'évolution anormale, les différentes parties du blastoderme, puis la lame du mésoderme, s'accroissent d'une manière inégale. Le blastoderme et le mésoderme prennent alors un contour elliptique. L'embryon occupe l'un des foyers de l'ellipse.

Cette déformation n'a, par elle-même, aucune importance. Mais elle présente, au point de vue de la science, un très grand intérêt, parce qu'il est possible à l'expérimentateur de la produire à volonté. C'est, jusqu'à présent, le seul fait de tératogénie que l'on peut obtenir d'une manière certaine.

La déformation elliptique du blastoderme, puis du mésoderme, se produit nécessairement dans la couveuse à air libre, toutes les fois que le point culminant de l'œuf et son point de contact avec la source de chaleur ne coïncident pas, sans être cependant très éloignés.

J'ai montré *■ comment cette position des œufs, par rapport à la source de chaleur, détermine un échauffement inégal des différentes parties du blastoderme et du mésoderme, et comment cet échauffement inégal détermine à son tour un développement plus considérable d'un côté que de l'autre ; comment, par conséquent, la forme circulaire primitive du blastoderme et du mésoderme devient une forme elliptique.

J'ai pu démontrer complètement l'exactitude de cette proposition à l'aide d'une couveuse de Cantelo que MM. les directeurs du Jardin d'acclimatation avaient bien voulu mettre à ma disposition en 1864. Dans cette couveuse, les œufs ne sont en contact avec la source de chaleur que par un point; mais ce point est toujours le point culminant. J'ai constaté que, dans ces conditions, le blastoderme et l'aire vasculaire présentent toujours la forme normale, c'est-à-dire la forme circulaire, et que, par conséquent, la cause que je considérais comme déterminant les déformations elliptiques que je viens de décrire, en est bien la véritable.

Dans les déformations elliptiques, la consommation de l'albumine au-dessus du disque embryonnaire est en rapport avec la forme de ce

* Voir le chapitre iv, S 6 de la 1" partie.

disqae. La coagulation de l'albumine, à l'aide de Teau bouillante ou de l'alcool, montre en effet que l'espace vide qui résulte de cette consommation, au lieu de présenter, comme dans l'état normal, la forme d'un tronc de cône à base circulaire, prend, au contraire, la forme d'un tronc de cône à base elliptique.

Comme la déformation elliptique du blastoderme et du mésoderme résulte d'un certain mode d'emploi de la couveuse à air libre, je la produis À volonté et d'une manière certaine. Il y a là un effet très nettement déterminé.

Mais j'ai été plus loin. Je puis déterminer à volonté, et d'une manière à peu près certaine, la position qu'occupe l'embryon dans les blastodermes ainsi déformés.

Pour faire comprendre comment j'obtiens ce résultat, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur les rapports de position de l'embryon avec les autres parties de l'œuf.

Je rappelle d'abord deux faits que j'ai souvent mentionnés, parce qu'ils dominent toute la tératogénie : 1^ que l'embryon à son début vient toujours se placer à la partie culminante de l'œuf; 2^ que, dans les premiers temps de l'évolution, l'axe longitudinal de l'embryon est presque toujours perpendiculaire à l'axe longitudinal de l'œuf.

Il faut encore ajouter un troisième fait, établi par Baer* : c'est que, dans le plus grand nombre des cas, l'embryon, à son début, est toujours orienté dans l'œuf d'une certaine manière. Si l'on place un œuf devant soi de telle sorte que le gros bout soit tourné du côté de l'observateur, la partie qui deviendra la tète de l'embryon est presque toujours placée en face du côté gauche de l'observateur. Lorsque l'embryon se retourne sur le jaune, il se place par conséquent de telle sorte que sa face dorsale est tournée du côté de l'observateur.

La connaissance de cette orientation primitive de l'embryon dans l'oeuf me permet de lui donner telle position que je veux sur le blastoderme ou sur l'aire vasculaire.

Ces positions sont en nombre inûni, comme les diamètres d'un cercle. Il n'y avait aucun intérêt à les réaliser toutes; mais je me suis appliqué à en produire quatre principales, qui forment, pour ainsi dire, autant de points singuliers.

» Baer, dans la Physiologie de Burdach, Irad. franc., l. III, p. 206. — N'ayant pas èi ma disposition le grand ouvrage de Baer, je renvoie k la Physiologie de Burdach, en rappelant que toute la partie de cet ouvrage qui traite de révolution du poulet est tirée textuellement de Touvrage de Baer.

Le grand axe de l'embryon peut être perpendiculaire au grand axe du blastoderme et du mésoderme ou parallèle à ce grand axe, et chacune de ces deux positions se dédouble en deux autres.

Dans le premier cas, Taxe de l'embryon partage l'ellipse en deux segments inégaux, dont le plus grand occupe tantôt la droite et tantôt la gauche de l'embryon.

Dans le second cas, le grand segment de l'ellipse est en rapport, tantôt avec la région caudale, et tantôt avec la région céphalique.

On conçoit que ces quatre positions de l'embryon peuvent passer de Tune à l'autre par une infinité de positions intermédiaires, qui toutes

Fig. 11. Coupe schématique de l'œuf pour montrer Torientation de l'embryon. A, albumine. J, jaune. B, blaatodcrme. E, embryon. C, chambre à air. CZ, CZ, chalazes.

pourraient être obtenues à volonté, avec une exactitude plus ou moins grande; mais la production de ces positions n'aurait pas d'importance.

Rien n'est plus facile que de produire ces quatre positions principales.

Pour obtenir la perpendicularité de l'axe de l'embryon sur le grand axe de Tellipse, il faut placer l'œuf dans une position telle que Taxe de l'embryon soit parallèle à l'axe des tuyaux de circulation d'eau chaude de la couveuse. On y parvient en mettant l'œuf dans une position oblique par rapport aux tuyaux. Ainsi placé, il a nécessairement son gros bout ou son petit bout plus élevé que l'autre. Le premier cas détermine le plus grand développement du segment du blastoderme et de l'aire vasculaire qui occupe la gauche de l'embryon; le second

détermine le plus grand développement du segment du blastoderme et de l'aire vasculaire qui occupe la droite de l'embryon K

Pour obtenir le parallélisme de l'axe de l'embryon avec le grand axe de l'ellipse, il faut que l'œuf soit placé de telle manière que cet axe de l'embryon soit perpendiculaire à l'axe des tuyaux de circulation. Dans ce cas, si l'embryon est en rapport avec la source de chaleur par la région céphalique, le blastoderme et l'aire vasculaire se développent surtout au-dessus de la tôte. Si au contraire l'embryon est en rapport avec la source de chaleur par la région caudale, le blastoderme et l'aire vasculaire se développent surtout au-dessous de la région caudale.

Les positions obliques de l'embryon, que je n'ai pas cherché à produire, apparaissent assez souvent, car, par suite de la forme de l'œuf, il est souvent difficile de le placer dans une situation absolument invariable et immuable. Il y a alors un fait qui se produit fréquemment quand la tète de l'embryon est tournée vers la source de chaleur : c'est qu'il n'y a qu'une des lames du bord antérieur du feuillet vasculaire qui se développe. Dans ces conditions, l'anomalie est plus complexe qu'il ne semblerait au premier abord".

Il faut encore ajouter que l'orientation primitive de l'embryon dans l'œuf est très générale, mais non absolument constante. Il en résulte que, dans un certain nombre de cas, les expériences ne donnent pas de résultat précis quant à la position de l'embryon dans le blastoderme. Hais ces exceptions dans le résultat obtenu né peuvent évidemment pas contredire la règle, puisqu'elles proviennent toujours d'une condition primitive qui est elle-même exceptionnelle.

Ces déformations elliptiques du blastoderme et de l'aire vasculaire que l'on peut produire à volonté ont d'ailleurs un autre intérêt, c'est qu'elles s'accompagnent très souvent de diverses anomalies ou monstruosités de l'embryon.

Parmi ces anomalies, il en est une que j'ai rencontrée assez fréquemment dans certaines de ces déformations de l'aire vasculaire : c'est l'inversion des viscères. Elle se produit, mais non d'une manière constante, dans le cas où le plus grand développement de Taire vas-

' Pour quMl n'y ait pas d'équivoque sur ces termes de droite et de gauche, je dois dire qu'elles se rattachent toutes h la face dorsale de l'embryon, celle que l'on aperçoit lorsque l'on ouvre un œuf au début de sa formation.

* Voir dans l'Atlas la pi. III, qui contient un certain nombre d'exemples de ces déformations.

culaire se fait à la gauche de Tembryon. Alors l'anse cardiaque apparatt du côté gauche, et la tête se retourne en sens inverse de sa position ordinaire. Toutefois l'excès de développement de l'aire vasculaire à la gauche de l'embryon n'est pas la seule cause de cette anomalie. 11 faut

Fig. 12.

Fig. 13.

Fîg. 14.

Fig. 15.

Fig. 16.

Fig. 17.

Fig. 12, 13, 14, 15, 16, 17. Schémas présentant les déformations elliptiques du blastoderme et de l'aire vasculaire; a, blastoderme; &, aire vasculaire. — Fig. 12 et 13. Axe de Tembryon perpendiculaire au grand axe de Tellipse. — Fig. 14 et 15. Axe de l'embryon parallèle au grand axe de l'ellipse. — Fig. 16 et 17. Axe de l'embryon oblique au grand axe de l'ellipse. Dans ces deux dernières figures la déformation de Taire vasculaire tient en grande partie au développement inégal des deux lames antérieures du mésoderme.

encore une certaine température du point de chauffe et une certaine température de l'air, températures que je n'ai pu jusqu'à présent déterminer. Quoi qu'il en soit, l'action de ces causes extérieures sur la production de l'inversion des viscères me paraît bien prouvée par ce fait que cette anomalie s'est toujours produite par séries, et que, par con-

séquent, il y avait une môme cause qui agissait sur tous les œufs. J'ai l'espoir que je pourrai quelque jour déterminer ces conditions.

Que deviennent, dans ces conditions insolites, le blastoderme et l'aire vasculaire ainsi déformés? J'ai constaté, dans certains cas, que si l'évolution continue, le blastoderme et Taire vasculaire finissent par reprendre leur forme normale; tandis que, dans d'autres, leur développement est définitivement arrêté à un certain moment, et l'embryon ne tarde pas à périr. Il est évident pour moi que ces résultats dépendent de la différence qui existe entre la température du point de chauffe et la température du local où se font les expériences. Il y a là deux données du problème que je n'ai pu, jusqu'à présent, déterminer avec exactitude.

En dehors de ces anomalies si remarquables, parce qu'on peut les produire à volonté, il y en a une autre que j'ai rencontrée assez souvent dans mes expériences tératogéniques, c'est que l'une ou l'autre des deux lames antérieures du mésoderme peut manquer d'une manière plus ou moins complète par suite d'un arrêt de développement. Ce fait, que j'ai déjà signalé dans les déformations obliques du mésoderme et du blastoderme, peut se produire également lorsque le développement du blastoderme est régulier. On le rencontre principalement dans les cas de dualité du cœur, et particulièrement dans les cas d'omphalocéphalie *.

Il faut encore ajouter que le blastoderme, tout en ayant sa forme normale, peut s'arrêter dans son développement à une certaine époque de l'évolution, et que le sac qu'il forme autour de la matière du jaune ne se se forme point dans l'extrémité opposée à celle de l'embryon *. La question du mode d'occlusion du sac blastodermique présente de très grandes difficultés. Il me faudrait beaucoup d'observations pour la résoudre. Je dois me borner ici à la signaler et à faire remarquer que cet arrêt de développement du blastoderme a pour conséquence un arrêt de développement de i'allantoïde, et, par suite, l'asphyxie et la mort de l'embryon.

L'aire vasculaire, c'est-à-dire l'ensemble des vaisseaux qui se produisent dans le feuillet vasculaire ou la lame inférieure de la partie périphérique du mésoderme, peut devenir anormale par l'effet de la

1 Voir le chapitre v, S I de la 3* partie. < Voir page )66.

formation incomplète des vaisseaux. Cette anomalie a une très grande importance, car elle empêche le sang de se compléter par radjonction des globules, et détermine ainsi, plus ou moins rapidement, Thydropisie, la désorganisation et la mort de l'embryon *.

J'ai rencontré fréquemment cette anomalie lorsque je faisais couver des œufs à une température un peu supérieure à celle qui donne l'évolution normale. Il y a très probablement entre ces faits autre chose qu'une simple coTncidence. Mais, jusqu'à présent, mes études ne me permettent pas d'expliquer cette relation.

L'aire vasculaire présente à son début un réseau de vaisseaux capillaires qui occupe toute la lame inférieure de la partie périphérique du mésoderme. Ce réseau est terminé par un vaisseau circulaire qui l'entoure de tous les côtés et que Ton désigne sous les noms de veine terminale oiiprimigéniale.

Quand on étudie la formation des éléments de cette aire vasculaire, on voit que la veine terminale apparaît à son origine sous la forme d'une ligne circulaire dont la couleur rouge, d'abord assez peu intense, devient de plus en plus foncée et unit par présenter la coloration du sang. Il n'en est pas de même dans l'enceinte formée par la veine terminale. Là les éléments du réseau des vaisseaux capillaires se constituent d'abord isolément et ne s'unissent entre eux que d'une manière consécutive. On les voit, dans le feuillet vasculaire, sous la forme de très petites taches, dont la couleur d'un rouge très pâle devient peu à peu beaucoup plus foncée. Quand on examine ces taches au microscope, on voit qu'elles sont constituées par des amas de globules sanguins et que leur couleur devient de plus en plus foncée par suite de l'augmentation croissante du nombre des globules et aussi de l'intensité de leur coloration. On désigne ces amas sous le nom d'iles de sang (Blutinseln)^ et souvent aussi sous le nom, d'ailleurs impropre, àHles de Wolff^,

* Pai signalé ces faits en 1866 (Comptes rendus, t. LXIII, p. 448); puis, beaucoup plus complètement, en 1872, dans les Archives de zool. expérimenL (t. I, p. 169).

• Ces taches rouges ont été désignées sous le nom d'iles de Wolff, Mais cette désignation est complètement inexacte. Wolff a bien parlé d'îles dans Paire vasculaire oujcomme il l'appelait, Pâtre owiWttca/c; mais ces îles ont une toute autre signification. Cherchant à se rend recompte de la formation des vaisseaux, il admetlaitqu'à un certain moment la matière ^^u^meiwe qui forme le blastoderme (car il ne connaissait pas encore sa constitution par la superposition des trois feuillets, qu'il a seulement entrevue plus tard) se liquéfie sur un grand nombre de points, de manière à constituer un réseau de lacunes qui plus tard se transforment en vaisseaux et se remplissent de sang. Les espaces solides qui restent enfermés dans les mailles du réseau

Les îles de sang, d'abord isolées, et, par conséquent, complètement indépendantes, ne tardent pas à se réunir par des formations intermédiaires. On voit alors partir de chacune d'elles plusieurs lignes rouges qui se dirigent dans tous les sens. Ces lignes vont à la rencontre des lignes provenant des îles voisines, s'anastomosent avec elles et forment Onalement un réseau, le réseau des vaisseaux capillaires de Taire vasculaire.

L'aire vasculaire est, au début, complètement indépendante du cœur, qui s'est formé de son côté et qui ne se met en rapport avec elle que beaucoup plus tard. Cela se produit d'abord par la formation de cavités tubulaires dans les cuisses du cœur qui deviennent les veines omphalo-mésentériques, puis par la formation des artères omphalomésentériques. Tant que ces communications ne sont pas établies, le liquide contenu dans les cavités du cœur est complètement dépourvu de globules; il est par conséquent incolore et transparent. Le véritable sang ne se constitue que par la pénétration des globules dans les cavités du cœur.

Telle est l'évolution normale des vaisseaux dans Taire vasculaire. Mais il y a des cas où cette évolution. s'arrête plus ou moins vite, comme je l'ai découvert depuis longtemps. Alors les lies de sang n'émettent pas les prolongements anastomotiques qui les unissent entre elles, et elles restent complètement isolées. Dans ces conditions, elles continuent à s'accroître et prennent un volume de plus en plus grand, par suite de la formation incessante des globules qui peuvent s'accumuler dans leur intérieur, en quantité très considérable (200 ou 300 à peu près). On voit alors, dans la partie mésodermique de Taire vasculaire, un nombre plus ou moins grand de taches rouges, assez grandes, et isolées les unes des autres ^ Ces îles, ainsi arrêtées dans

vasculaire forment ce quil appelle les îles. On voit donc que les lies décrites par WolfTsont précisément le contraire de ce que Ton désigne ordinairement sous ce nom, puisque cette dernière dénomination s'applique aux cavités qui sont le point de départ des vaisseaux, tandis qu'il désignait sous ce nom les parties du feuillet vasculaire enfermées dans les mailles du réseau vasculaire (Wolpp, Theoria generationis, passim.) Cette dénomination provient de Pander, qui a renversé les termes de la description, et donné le nom d'îles de Wolffsiux lacunes produites dans l'intérieur môme du feuillet vasculaire.

* Klein est, à, ma connaissance du moins, le seul embryogéniste qui ait vu et Cguré ces faits; mais il en a complètement méconnu la signification, car il les considère comme un état normal. Voir son mémoire : Das mitUere KeimblaU in seinen Beziehungen zur Entwickelung der ersten Bluigefàsse und Blutkorperchen im Hûhnerembryo, in Wiener Sitzungsbericht, 1871, fig. 12, 13, 16, 17.

leur développemeot, présentent des contours réguliers et nettement définis. Évidemment elles sont séparées des parties voisines de la splanchnopleure par une paroi bien distincte *.

Dans certains cas, cet arrêt de développement ne frappe qu'un certain nombre d*îles de sang. Alors la canalisation de l'aire vasculaire ne se fait que partiellement et seulement d'une manière incomplète. Il faut encore ajouter que ces réseaux incomplets de vaisseaux capillaires se produisent surtout dans la région périphérique de l'aire vasculaire, celle que l'on appelle Vaire opaque^ et dont le contour est formé par la veine circulaire. Au contraire, les îles de sang volumineuses et complètement isolées les unes des autres se voient surtout sur l'aire transparente, dans le voisinage immédiat de l'embryon. Dans d'autres cas, la presque totalité des îles de sang est frappée d'arrêt de développement; alors la canalisation de l'aire vasculaire fait presque entièrement défaut, et par suite sa communication avec les cavités du cœur manque plus ou moins complètement.

Les îles de sang, ainsi arrêtées dans leur développement, et ne pouvant écouler dans ces vaisseaux anastomotiques les globules qu'elles produisent incessamment, deviennent de plus en plus volumineuses. Alors il leur arrive souvent d'arriver au contact des îles voisines, et de se fusionner avec elles. On voit ainsi se produire de très grandes lacunes remplies de sang, lacunes qui, dans certains cas, atteignent des proportions véritablement gigantesques. J'ai vu parfois ces lacunes venir se mettre en communication avec les veines omphalo-mésentériques. Alors le sang qui avait conservé, pendant un temps plus long que d'ordinaire, son absence de couleur et sa transparence, prend enfin l'aspect qui le caractérise dans son état déOnitif*. Mais, dans ces conditions, l'embryon a été déjà plus ou moins complètement modifié par le contact du liquide incolore : les altérations histologiques qu'il a subies ne peuvent pas être réparées par l'afflux du sang rouge.

Tels sont les faits que nous apercevons en étudiant l'aire vasculaire à la loupe, ou même à la vue simple. Mais comment devons-nous les interpréter? Comment se forment les îles de sang, et quelle est leur constitution? Comment se forment les prolongements qui les unissent?

* Voir au sujet de Tarrêt de développement des îles de sang, et de l'hydropisie embryonnaire, les planches IV, V et VI de l'Altas. Dans les explications qui accompagnent les planches, comme dans la première édition de ce livre, j'avais désigné la modification des îles de sang sous le nom d'hypertrophie. Ce nom ne me parait pas exact; il devrait être remplacé par celui de dilatation,

« Voir dans r Atlas, pi. V, flg. 2 et 6.

Or, quand nous consultons les traités d'embryogénie, depuis Wolff jusqu'à nos jours, nous voyons qu'il y a presque autant d'opinions sur cette matière que d'auteurs qui s'en soient occupés. C'est que la formation des vaisseaux dans l'aire vasculaire est, encore aujourd'hui, l'an des problèmes les plus difficiles que soulève l'étude de l'évolution embryonnaire.

Pour répondre à ces questions, il aurait fallu évidemment les reprendre dans leur ensemble . Mais cela eût exigé des recherches qui m'auraient entratné très loin de mes expériences de tératogénie. Je me bornerai donc à montrer que les faits tératologiques qui concernent lestles de sang et que je viens de signaler, constituent de nouveaux éléments dont il faut tenir compte, et qu'il n'est pas possible de négliger.

Malgré les nombreuses divergences d'opinions que soulève aujourd'hui la formation des vaisseaux dans le feuillet vasculaire, on paraît cependant s'accorder en ce point que le réseau qu*ils forment serait précédé par un réseau de cordons pleins, sarcodiques ou cellulaires. Les îles de sang, c'est-à-dire les amas de globules, se produiraient aux points d'intersection de ces cordons, par la désagrégation de la substance organisée qui les constitue et la formation de cavités où s'accumuleraient les globules. Plus tard un semblable travail se produirait dans l'intérieur des cordons pleins, qui se transformeraient en tubes à parois formées par des cellules endothéliques établissant ainsi des voies de communication entre les tles de sang, c'est-à-dire entre tous les centres de formation des globules.

En étudiant les faits tératologiques que je viens de mentionner, je n'ai jamais pu apercevoir le réseau des cordons pleins qui unissent les tles de sang dans l'état normal. J'aurais cependant besoin de nouvelles recherches pour me prononcer définitivement sur leur existence ou leur non-existence. Mais ce qui me paraît le plus probable, c'est que les îles de sang sont d'abord isolées et se développent d'une manière complètement indépendante. Plus tard elles s'unissent les unes aux autres par l'émission des cordons pleins qui se creusent des cavités tubulaires dans lesquelles pénètre peu à peu un liquide chargé de globules. Si ces faits n'ont pas été constatés jusqu'à présent, cela tient peut-être à l'excessive rapidité des phénomènes évolutifs, qui, dans ces cas, comme dans celui de la formation du cœur, n'ont pas toujours permis de constater toutes les phases du développement. Dans les faits tératologiques que j'étudie actuellement, les cordons pleins ne se forme-

raient pas, et alors les globules se produisant incessamment et ne pouvant se déverser dans les canaux tubulaires, et par leur intermédiaire dans les cavités du cœur, dilateraient les tles de sang et augmenteraient considérablement leur volume. Je ne propose cette hypothèse que sous toutes réserves, et jusqu'à sa vérification par de nouvelles recherches. Mais, actuellement, elle me paraît rendre très exactement compte des faits.

Cet état tératologique des lies de sang, déjà très intéressant en luimême, le devient beaucoup plus encore^ parce qu'il empêche le sang de se constituer dans l'embryon d'une manière complète, et, par suite, d'acquérir l'ensemble des propriétés physiologiques qui le caractérisent.

Dans l'état normal, le sang, incolore et transparent à son début, ne tarde pas à devenir rouge. Ce changement de coloration, résultant de la pénétration des globules dans les cavités du cœur, se produit après la formation de l'anse cardiaque et avant le retournement de l'embryon sur le jaune, par la canalisation des veines omphalo-mésentériques.

L'existence des contractions du cœur, avant la formation complète du sang, soulève une question anatomique et physiologique de la plus grande importance, et que personne, à ma connaissance, n'a indiquée avant moi. Où va le liquide incolore et transparent chassé par le ventricule du cœur? D'où vient-il quand il pénètre dans l'oreillette? Une seule réponse est possible; c'est que ce liquide circule dans l'embryon, quoique cette circulation ne s'y manifeste par aucun fait immédiatement visible. Mais où et comment s'opère cette première circulation? Ici les faits nous manquent absolument. Jusqu'à présent on n'a pas vu les vaisseaux dans l'embryon, avant l'époque où la pénétration du sang rouge produit une injection naturelle qui les rend visibles. Or, si la question du mode de formation des vaisseaux dans l'aire vasculaire n'a pas encore reçu de réponse définitive, celle du mode de formation des vaisseaux dans l'intérieur de l'embryon n'a été jusqu'à présent abordée par aucun embryogéniste.

Le corps de l'embryon est alors presque exclusivement constitué par la région axile du mésoderme, ou par les lames dorsales. Or, le mésoderme ne consiste à ce moment qu'en une agglomération de cellules à contours arrondis. Ces cellules laissent entre elles des intervalles vides ou des lacunes dans lesquelles un liquide peut se mouvoir. Est-ce là le premier appareil de la circulation? Ou bien, exislet-ii déjà des canaux revêtus d'une paroi formée par des cellules

endotbéliqaes comme celles qui tapissent les yatsseaux de Taire yascalaire? Je De puis que poser la question; mais, ce qui est évident pour moi, c'est qu'il y a là un ensemble de cavités dans lesquelles se meut le premier sang de l'embryon.

Le liquide chassé par. le cœur pénètre dans ces cavités par les aortes qui, partant du bulbe cardiaque, remontent, le long des parois du pharynx, jusqu'aux proto-vertèbres, puis se prolongent d'avant en arrière, au-dessous des proto-vertèbres, jusqu'à l'extrémité caudale. Baer a annoncé depuis longtemps que les deux aortes primitives n'ont pas, pendant un certain temps, de parois nettement définies ^ Ce fait a été confirmé par Emile Blanchard. Il a constaté, à l'aide d'injections, l'existence de deux courants artériels au-dessous des proto-vertèbres et au-dessus de l'entoderme, courants qui, tout d'abord, ne seraient pas enfermés dans des vsiisseaux à parois propres. La formation des parois des vaisseaux ne se produirait que plus tard et après la fusion des deux courants en un seul, fusion qui produirait l'aorte unique, située sur la ligne médiane \ Ces observations de Baer et de Blanchard conduiraient à admettre que les premiers vaisseaux de l'embryon seraient dépourvus de parois propres et consisteraient, Qmquement,en lacunes provenant de Técartement des cellules mésodermiques. Or je crois, pour ma part, que les courants sanguins constatés j par Blanchard se produisent dans des tubes très minces et formés

I par des cellules endothéliques, comme celles qui revêtent l'intérieur

I des deux cœurs primitifs. Mais, quoi qu'il en soit, il est hors de doute

que le liquide incolore qui remplit alors le cœur pénètre dans les lacunes du mésoderme.

Il est également hors de doute que ce liquide retourne au cœur, bien que nous ne connaissions pas actuellement les voies par lesquelles ce retour s'effectue. On peut supposer toutefois qu'il retourne à l'oreillette parles voies veineuses qui serviront plus tard au sang rouge, et, dans ce cas, les gros vaisseaux qui constituent le système veineux se produiraient dans l'embryon beaucoup plus tôt qu'on ne l'admet généralement. Ce n'est là, sans doute, qu'une hypothèse; mais c'est l'hypothèse qui me paraît le plus exactement rendre compte des faits. S'il en était ainsi, le liquide incolore et transparent reviendrait au cœur par des canaux qui seraient le premier état des veines cardinales

1 Baer, dans la Physiologie de Burdach, trad. fr., t III, p. 225. * Em. Blanchard, travail publié par Serres, Note sur les métamorphoses de Vaorle chnCernbryon des Vertébrés. {Comptes rendus, t. XXXIII, p. 673, 1851.)

supérieures et inférieures, veines dont la réunion forme, des deux côtés de l'embryon, les canaux de Cuvier qui aboutissent à l'oreillette en avant de l'embouchure des veines omphalo-mésentériques. Ces canaux, n'admettant pas encore de globules dans leur intérieur, auraient un calibre notablement plus petit que lorsqu'ils sont traversés par le sang devenu rouge par la présence d'éléments solides.

Ici, comme dans beaucoup d'autres circonstances, nous sommes contraints de devancer la connaissance complète des faits. Mais, bien que nous devions nous borner à émettre des hypothèses sur la nature des voies de transport du liquide qui précède le sang dans l'intérieur de l'embryon, nous ne pouvons pas ne pas admettre qu'il y ait une véritable circulation dont la constatation directe a échappé jusqu'à présent aux embryogénistes; car, autrement, les contractions du cœur, à cette période de la vie, seraient un fait absolument incompréhensible.

Cette première circulation d'un sang incolore dans les tissus de l'embryon n'a lieu, dans l'état normal, que pendant un temps très court. Lorsque s'opère la canalisation des cuisses du cœur, et la formation des veines omphalo-mésentériques, et, par suite, la pénétration des globules dans les cavités cardiaques, le sang, sous l'impulsion du cœur, commence à circuler dans l'aire vasculaire. 11 pénètre dans le réseau de vaisseaux capillaires qui la constitue par les artères omphalomésentériques, vaisseaux qui naissent à angle droit des aortes; puis il revient au cœur par les veines omphalo-mésentériques. C'est ce que l'on appelle la première circulation vitelline. Mais, malgré l'arrivée des globules dans le cœur, l'embryon, pendant un certain temps, ne reçoit encore que la partie liquide et incolore du sang. Cela tient évidemment au calibre des lacunes mésodermiques qui ne permet pas aux globules de s'y engager.

Ensuite on voit apparaître, dans l'embryon, des canaux assez volumineux pour admettre les globules dans leur intérieur, canaux appartenant aux systèmes artériel et veineux. Ces canaux sont parfaitement reconnaissables par l'injection naturelle qui résulte de la pénétration dans leur intérieur d*un liquide chargé de globules rouges. La pénétration du sang rouge se produit peu à peu, soit que les tubes vasculaires du mésoderme deviennent assez larges pour admettre les globules du sang, soit aussi que les gros globules du début, dont la forme est circulaire, disparaissent pour faire place aux globules plus

petits, elliptiques et typiques qui caractérisent le sang définitif de Fembryon et de l'adulte *.

Dans les cas tératologiques que je viens de décrire, lorsque Taire vasculaire ne se forme point ou ne se forme que d'une manière incomplète, le sang reste incolore et transparent, soit par le manque de globules, soit par leur très petit nombre. La circulation dans l'embryon reste alors indéfiniment ce qu'elle est toujours normalement au début, avant l'arrivée du sang rouge. Les interstices que laissent entre elles les cellules du mésoderme ne s'élargissent pas pour former des véritables vaisseaux. Leur calibre n'est pas assez grand pour admettre un liquide pourvu d'éléments solides.

Le contact de ce liquide privé de globules avec le mésoderme, dans répaisseur duquel il pénètre, a pour effet de le modifier profondément, et d'y déterminer des altérations plus ou moins comparables à celles que l'hydropisie détermine chez les animaux adultes.

La pathologie nous apprend que, dans bien des cas, l'hydropisie résulte d'une modification de la composition chimique du sang, la diminution de l'albumine contenue dans le plasma. On peut supposer que cette diminution de l'albumine existe aussi dans le sang des embryons hydropiques. Malheureusement, la quantité de sang qui

1 Od voit, dans cette question de la formation des vaisseaux et du sang, les questions succéder aux questions. Les globules primitifs du sang, caractérisés par leur plus grand volume et leur forme circulaire, proviennent incontestablement des Iles de sang de Paire vasculaire. Mais où se forment les globules elliptiques, beaucoup plus petits que les précédents, qui viennent peu & peu se substituer aux premiers? Ici la science est complètement muette. Et cependant il y aurait un très grand intérêt à savoir où se forment ces organites qui se produisent incessamment, non seulement pendant la vie embryonnaire, mais encore pendant toute la durée de la vie adulte.

On a supposé que ces globules de nouvelle formation se produisaient dans le foie ou dans la rate. Mais cette hypothèse n'a pas encore été vérifiée par les faits. Pour ma part, je serais assez disposé à croire que certaines régions de l'embryon pourraient produire des iles de sang comparables à celles de l'aire vasculaire. Telle serait, par exemple, la région du mésoderme sous-jacente à la lame médullaire, et dans laqueUe on voit, & une époque assez précoce, se produire un réseau de vaisseaux capillaires, interposé entre les artères carotides, prolongement des aortes, et les veines cardinales antérieures. Ce réseau de vaisseaux capillaires est le premier que l'on voie apparaître dans l'embryon. Se forme-t-il directement dans l'intimité même du mésoderme, ou bien provient-il seulement du bourgeonnement des gros troncs artériels et veineux qui pénètrent dans cette région? J'ai >u plusieurs fois ce réseau de vaisseaux capillaires présenter des iles de sang isolées et assez volumineuses qui ressemblaient beaucoup aux iles de sang dilatées que j'ai rencontrées dans l'aire vasculaire. Toutefois mes observations ne m'ont pas encore permis de me faire une conviction sur ce sujet.

circule dans un embryon de 3 ou 4 jours est beaucoup trop petite pour qu'on puisse la soumettre à l'analyse chimique. Mais l'absence des globules ou seulement leur très faible proportion dans le sang incolore des embryons hydropiques, ont très probablement une influence sur la production des hydropisies embryonnaires. Il y a en pathologie comparée un fait de ce genre: la diminution considérable des globules coïncidant avec la diminution de l'albumine dans le sang des moutons atteints de la maladie que Ton désigne sous les noms de pourriture et de cachexie aqueuse. Et cependant, chez ces animaux, les globules, bien que diminués, existent encore en proportion assez grande pour que le sang conserve sa couleur rouge *.

Quoi qu'il en soit, les tissus de Tembryon hydropique, comme ceux de l'animal adulte atteint d'hydropisie, s'inûltrent de sérosité. Ce liquide s'accumule dans les espaces vides que laissent entre elles les cellules du mésoderme, et pénètre dans ces cellules elles-mêmes. D y a là un fait comparable, à certains égards, à l'œdème des adultes*. Onla voit aussi s'accumuler dans les cavités closes, comme la fente pleuro-péritonéale, point de départ des cavités séreuses, et le tube cérébro-spinal. Je l'ai également rencontrée dans la cavité de l'amnios, et j'ai vu qu'elle pouvait s'y produire pendant un temps assez long, même après la mort de l'embryon '.

Dans le plus grand nombre des cas, l'hydropisie est partielle; elle atteint un certain nombre de régions du corps, mais sans les atteindre toutes.

Quand elle n'est pas très intense, elle laisse reconnaître, pendant un certain temps, la forme des organes qui sont seulement un peu modifiés dans leur aspect général et dans leurs contours. Mais, lorsqu'elle

* Andral, Gavarret et Delà fond, Recherches sur la composition du iang de quelques animaux domestiques dans VétcU de santé et de maladie; dans les Annales de chimie et de physique, 3* série, t. V, page 318.

» Toutefois celte comparaison n^est pas complètement exacte. Dans l'œdème des adultes, la sérosité s'accumule seulementdans les espaces vides formés parles aréoles du tissu connectif. Dans l'œdème des embryons, la sérosité ne s'accumule pas seulement dans les lacunes qui séparent les cellules mésodermiques; elle pénètre ces cellules elles-mêmes par voie d'imbibition, et les rend complètement transparentes. Jusqu'à présent, rien de pareil n'a été signalé dans les tissus œdémateux de l'adulte.

» Un fait de ce genre que j'ai observé, au début de mes études, m'avait même fait croire que l'amnios pouvait se produire et se développer en Tabsence d'embryon. J'ai reconnu depuis, dans tous les cas de ce genre que j'ai observés, que l'embryon avait toujours existé, mais qu'il avait péri de très bonne heure, el que, par conséquent, la croissance de l'amnios était un phénomène de survie.

atteint un certain degré d'intensité, elle transforme l'embryon tout entier en une masse amorphe, complètement transparente, et dans laquelle il est impossible de voir aucun organe '.

Lorsque j'ai observé, pour la première fois, ces masses amorphes, il y a plus de trente ans, je n'ai pu, tout d'abord, me rendre compte de leur nature. Il m'a fallu pour cela en rencontrer une qui portait à son côté droit une anse cardiaque, très dilatée', aussi volumineuse que la masse elle-même, et qui battait sur un liquide absolument incolore.

Ainsi atteint par Thydropisie, l'embryon cesse de se développer. Les cellules mésodermiques, plus ou moins modifiées par Finûltration de la sérosité, perdent leur vitalité. Elles perdent la faculté de produire de nouvelles cellules; elles perdent également la faculté de produire les éléments histologiques définitifs qui caractérisent la seconde phase de la vie embryonnaire. Dans ces conditions l'embryon ne tarde pas à périr.

La succession de ces faits est très remarquable. L'arrêt de développement des îles de sang et le défaut de formation des prolongements anastomotiques qui les unissent, empêchent la pénétration des globules dans le cœur, et maintiennent le liquide qui circule dans l'embryon à l'état de plasma incolore. Le contact de ce liquide incolore avec les cellules mésodermiques produit une infiltration de l'embryon, qui détruit la vitalité de cellules mésodermiques, et amène la mort plus ou moins rapidement. En d'autres termes, une modification purement tératogénique de l'embryon est la cause d'une modification de l'ordre pathologique, modification absolument irréparable.

Je dois insister sur ces faits que j'ai découverts depuis longtemps, que j'ai été seul à décrire, et dont la signification est très nette, parce qu'ils nous apprennent, d'une manière bien évidente, quel est le rôle de la pathologie dans la tératogénie.

Or on a bien souvent renversé les termes de la question, en attribuant aux maladies de l'embryon la production d'un certain nombre de faits tératologiques. L'hydropisie du tube nerveux cérébro-spinal a été bien souvent considérée comme le fait initial de beaucoup de monstruosités.

t On obtient quelques bons résultats à Taide de l'iode en solution aqueuse ou alcoolique. Toutefois la quantité considérable de sérosité que contiennent alors les embryons les empêche de se colorer aussi complètement que les embryons normaux.

* Dans un très grand nombre de cas d'hydropisie, j'ai observé cette dilatation de l'anse cardiaque. J'ignore complètement sa signification.

A une époque où personne ne mettait en doute la préexistence des germes, les physiologistes, comme Lémery, qui n'admettaient pas l'existence de germes originellement monstrueux, ne pouvaient comprendre la monstruosité que comme la modiûcation accidentelle d'un organisme primitivement normal. Or les causes de ces modifications ne pouvaient être que des causes mécaniques ou des causes pathologiques. On invoqua tantôt les unes et tantôt les autres.

Dans un certain nomhre de monstruosités, le tube nerveux cérébrospinal, plus ou moins complètement modifié, présente dans son intérieur une accumulation de sérosité. Il était tout naturel de comparer cette accumulation de sérosité à l'hydropisie, et d'admettre que cette hydropisie aurait détruit partiellement et même complètement la substance nerveuse. Dès 1716, un médecin de Montpellier, Marcot, expliqua ainsi les anomalies d'un monstre pseudencéphaliçn. Cette théorie de Marcot fut généralisée par Morgagni qui i'étendit à tous les monstres qu'Is. Geoffroy Saint-Hilaire a désignés sous les noms d'exencéphaliens, de pseudencéphaliens et d'acéphaliens*. A une époque où l'embryogénie n'existait pas, cette explication pouvait paraître tout à fait vraisemblable.

Assurément, on aurait pu objecter à Morgagni que cette hydropisie de l'embryon produirait des effets bien différents de ceux de l'hydropisie de l'adulte. L'hydropisie de l'adulte peut bien comprimer certains organes et faire plus ou moins obstacle à l'accomplissement de leurs fonction!i; mais elle ne les détruit pas. L'hydropisie du fœtus, telle que l'admettait Morgagni, aurait le pouvoir de désorganiser et de détruire, partiellement ou même totalement, des parties préexistantes, comme les éléments du système nej^veux. Mais cette différence du mode d'action de l'hydropisie, suivant les âges, pouvait être attribuée à l'état des organes, qui, bien qu'entièrement formés, n'ont pas encore acquis le degré de consistance qui peut leur permettre de résister à des actions extérieures.

Dans l'hypothèse de la préexistence des germes, il était absolument impossible d'expliquer, autrement que par la destruction, la nonexistence de certaines parties. On comprend donc comment une théorie, qui paraissait expliquer complètement un certain nombre de cas, fut appliquée, d'une manière générale, à l'ensemble presque com-

t Voir pages 17 et 63.

plet des faits tératologiques, par des médecins éminents comme Béclard, Dugès et J. Guérin*.

On verra plus tard ce que sont, en réalité, ces hydropisîes du tube cérébro-spinal, lorsque cette partie est seule atteinte. Pour le moment je me borne à dire que, bien que semblables en apparence à celles qui se produisent lorsque la constitution des tissus de l'embryon est profondément modifiée par l'action d'un sang plus ou moins complètement privé de globules, elles ont cependant une autre origine, tout en provenant, comme ces dernières, d'un arrêt de développement. Mais, dans les deux cas, et c'est un point sur lequel je ne saurais assez insister, la pathologie n'a qu'un rôle secondaire, et tout à fait subordonné, tandis que la tératogénie a un rôle complètement prépondérant. Plas j'avance dans mes études, et plus je me confirme dans l'idée qui est le fondement de ce livre, que les faits tératologiques sont toujours le résultat d'une évolution modifiée, et non d'une (nodification pathologique d'organes déjà existants*. J'ai la conviction profonde que, lorsque l'embryogénie sera plus généralement connue qu'elle ne l'est actuellement, les faits pathologiques cesseront d'être invoqués comme causes des anomalies et des monstruosités.

L'aire vasculaire, c'est-à-dire l'ensemble des vaisseaux qui se produisent dans le feuillet vasculaire, parcourt diverses phases qui

1 La Ihéorie de J. Guérin sur la production d'un certain nombre de monstruosités reposait sur Thypothëse de rétractions musculaires produites par des contractures. Elle semblerait donc absolument étrangère à Thydropisie. Mais quand on lit les ourrages de J. Guérin, on voit qu'il considérait les contractures comme le résultat de l'inflammation de l'encéphale ou de la moelle épiniëre, inflammation dont l'existence préalable lui paraissait démontrée par celle de l'hydropisie.

* Je ne puis ici discuter complètement cette question. La proposition que je soutiens ressort de l'étude de tous les faits que je mentionne dans ce livre. Mais je puis, dès à présent, faire remarquer que la notion des types tératologiques, introduite dans la science par les deux Geoffroy Saint-Hilaire, ne peut se comprendre que lorsque l'on considère les faits tératogéniques comme résultant d'une évolution modifiée. (Voir le chapitre ii, S 2 de la 2* partie.) S'ils provenaient de causes pathologiques, ces faits varieraient presque autant qu'il y a d'individus atteints, puisque les maladies produisent des effets indéfiniment variés, suivant leur intensité et suivant l'étendue des parties qu'elles atteignent. En pathologie, nous n'observons jamais que des faits individuels. La constitution de la tératologie comme branche distincte des sciences biologiques et particulièrement de l'anatomie pathologique, n'a pu se produire que le jour ou ces idées ont été bien comprises.

peuvent elles-mêmes devenir le point de départ d'un certain nombre

d'anomalies.

Dans la première phase, il n'existe guère que des vaisseaux capillaires qui sont en communication avec le cœur de l'embryon, par les cuisses du cœur devenues les veines omphalo-mésentériques et par les artères omphalo-mésentériques branches des aortes descendantes. Le seul vaisseau un peu considérable que l'on observe alors est la grosse veine circulaire qui occupe le bord extérieur du feuillet vasculaire, et que Ton désigne sous le nom de sintis terminal ou de veine primigéniale.

Cet état, qui persiste dans un certain nombre d'anomalies, n'est ordinairement que transitoire; il disparaît pour faire place à une seconde phase dans laquelle on voit apparaître les véritables vaisseaux, artères et veines.

La disposition de l'aire vasculaire présente, dans l'état normal, une assez grande régularité. Tous les auteurs la décrivent en effet de la même manière. La grande veine qui forme, au début, le contour de l'aire vasculaire, envoie deux veines, Tune supérieure et l'autre inférieure, qui viennent aboutir aux deux veines omphalo-mésentériques. Ces deux veines présentent des rapports différents. Si nous prenons l'embryon avant que sa tète se retourne de manière à se coucher sur le jaune par sa face gauche, nous voyons que la veine descendante est située au côté droit de la tête de l'embryon. Elle est la continuation directe de la veine terminale. L'autre extrémité de la veiné terminale, qui forme la seconde racine de la veine descendante, est beaucoup plus petite que l'autre, avec laquelle elle vient s'anastomoser. La veine ascendante, qui remonte de la partie inférieure de l'aire vasculaire, se place au contraire à la gauche de l'embryon.

Dans les blastodermes modifiés par des causes tératogéniques, la disposition des veines présente des anomalies tellement nombreuses qu'il est presque impossible de trouver deux aires vasculaires absolument semblables.

Une disposition assez fréquente est celle que Ton observe dans l'inversion des viscères. Ici la veine descendante est au côté gauche de l'embryon, tandis que la veine ascendante est au côté droit

On rencontre très fréquemment des anomalies dans la disposition des racines de la veine descendante. Quelquefois la veine descendante est double, ce qui tient à ce que les deux extrémités de la veine terminale ne s'unissent point au-dessus de la tête de l'embryon, et for-

ment chacune une veine descendante qui vient afcoulir dans l'une des deux veines omphalo-mésentériques ; tandis que lorsque la veine desceodanle est unique, elle aboutit toujours à la veine ompbalo-mésentérique droite. Cette disposition fort remarquable dépend manifestement d'un arrêt de développement des lames antérieures du feuillet vasculaire, lames qui restent alors séparées dans une étendue plus ou moins grande.

Dans d'autres cas, les deux veines descendantes se réunissent à une distance plus ou moins grande de la tête, et tantôt leur calibre est égal, tantôt, au contraire, il présente de grandes irrégularités. Dans ce dernier cas, Tune des veines est très volumineuse et doit être considérée comme la continuation de la veine terminale, tandis que l'autre

Fig. 18.

Fig. 19.

Fig. ÎO.

Fig. 21.

Fig. 18, 19, 20, 2t. Origines de la veine descendante. — Fig. 18. Deux veines complètement dibtincies. — Ptg. 19. Veine descendante formée par deux racines de même calibre.— Fig. 19 et 20. Veine descendante formée par deux racines de calibre inégal, la plus petite étant à gauche dans ta Sgure 20, à droite dans la figure 21.

est réduite à un très petit canal anastomotique. Or c'est tantôt la veine du côté gauche, et tantôt celle du côté droit qui présente le plus grand calibre.

La veine ascendante peut manquer dans certains cas, et tantôt elle n'est point remplacée, tantôt elle est suppléée par des veines de formation nouvelle qui se présentent sur les deux côtés de l'embryon.

Je ne parie ici que des gros troncs veineux. Quant aux petites ramifications qui viennent s'y aboucher, elles présentent des variétés infinies. Leur description minutieuse ne présenterait aucun intérêt.

Ces anomalies de la disposition des troncs veineux se produisent dans les aires vasculaires à coutours circulaires; mais elles sont beaucoup plus fréquentes et beaucoup plus variées lorsque l'aire vasculaire a des contours elliptiques, surtout lorsqu'il y a une très grande inégalité de développement entre les deux lames supérieures du feuillet vasculaire.

La formation du système artériel de Taire vasculaire présente également des anomalies. Ces artères proviennent de deux branches des aortes descendantes que Ton appelle les artères omphalo-mésentériques. Dans certains cas, Tune de ces artères, qui est plus ordinairement celle du côté gauche, fait complètement défaut. On voit alors Tartère omphalo-mésentérique droite émettre un rameau qui contourne Texl rémité postérieure de l'embryon et vient se ramifier dans la partie de Taire vasculaire située à sa gauche. Il faut rappeler ici que la disparition très précoce de Tartère omphalo-mésentérique gauche est un fait constant dans l'embryon des mammifères ^

Je n'insisterai pas plus longuement sur ces différentes anomalies des vaisseaux de Taire vasculaire, mais je dois faire, à leur sujet, une remarque qui a une certaine importance.

L'aire vasculaire de la poule, dans l'état normal, présente une absence remarquable de symétrie dans la disposition des troncs veineux; elle est au contraire parfaitement symétrique dans la disposition des troncs artériels.

Or si nous étudions les figures que M. Bischoff a données de Taire vasculaire du lapin ^ nous voyons au contraire que la disposition des troncs veineux y présente une symétrie complète comme celle des troncs artériels. Les deux parties supérieures de la veine terminale ne se réunissent point au-dessus de la tète de Tembryon, ce qui tient sans doute au défaut de réunion des deux lames antérieures du feuillet vasculaire. Elles ont un volume égal et descendent des deux côtés de la tète pour venir s'anastomoser avec deux veines ascendantes également volumineuses. C'est de Tunion de la veine ascendante droite avec la veine descendante droite, comme de celle de la veine ascendante gauche avec la veine descendante gauche, que proviennent les deux veines omphalo-mésentériques qui viennent s'ouvrir dans la région auriculaire du cœur.

Les observations de Bischoff nous ont appris en outre que cette disposition des vaisseaux de la vésicule ombilicale n'est que transitoire, et que certains de ces vaisseaux disparaissent assez promptement, la veine omphalo-mésentérique droite, et Tartère omphalo-mésentérique gauche.

1 Voir pi. VI, fig. 8, et pi. VII de l'Atlas. On y trouvera figurées un certain nombre de ces anomalies vasculaires.

• Bischoff, Traité du développement de r homme et des mammifères^ trad. fr., pi. XIV, fig. 59 et 60.

Chez la poule, la disposition des troncs veineux est, dès le début, asymétrique, tandis que celle des troncs artériels est au contraire symétrique. Mais les anomalies ont tantôt pour résultat de faire reparaître la symétrie primitive, comme cela a lieu pour le système veineux, et tantôt de la détruire, comme cela a lieu pour le système artériel.

N'est-il pas permis de tirer de ces faits une conséquence générale et d'admettre que la disposition des vaisseaux de l'aire vasculaire chez les vertébrés supérieurs se produit d'après un type commun, type parfaitement symétrique, qui peut, dans plusieurs cas, être notablement modifié par le défaut de formation de diverses parties, mais qui reparaît plus ou moins complètement, dans certaines anomalies, lorsque les parties dont Texistence n'est que virtuelle viennent à se réaliser?

Voici comment je m'explique l'apparition de ces anomalies. Dans les idées généralement admises, les éléments du réseau de l'aire vasculaire sont des cordons pleins, sarcodiques ou cellulaires, qui se creusent, à un certain moment, d'une cavité tubulaire et deviennent des vaisseaux. Ce réseau a la même disposition dans l'aire vasculaire de tous les vertébrés supérieurs. Mais, dans une même espèce, ces cordons pleins ne se transforment pas tous en vaisseaux, et plusieurs d'entre eux conservent leur état primitif . On peut donc concevoir que certains de ces cordons ne se transforment pas, par le fait d'un arrêt de développement, et que par suite certains vaisseaux viennent à manquer. Telle est, par exemple, l'absence, signalée plus haut, de l'artère omphalo-mésentérique gauche. On peut concevoir également que certains de ces cordons qui, dans l'état normal, conservent leur état primitif, éprouvent un excès de développement, et donnent alors naissance à des vaisseaux qui ne se rencontrent que dans des espèces différentes*.

Enfin, dans des phases ultérieures, l'aire vasculaire peut être modifiée par la permanence de certains vaisseaux qui s'atrophient et disparaissent plus ou moins rapidement dans l'état normal. C'est ainsi que, dans cet état, les artères omphalo-mésentériques, doubles

* Voir, p. 197 et suiv., Tapplication de ces idées à la formation si fréquente des muscles surnuméraires. Je me suis borné d'ailleurs à les énoncer, car je n*ai point fait de recherches spéciales sur le développement des muscles, et je me contente, dans le livre actuel, de mentionner les résultats de mes expériences personnelles.

à l'origine, se réduisent à une seule, par Talrophie de Tune d'elles. Il en est demème pour les veines omphalo-mésentériques. La persistance de ces deux artères et de ces deux veines est donc une anomalie.

Les anomalies de l'amnios, peu intéressantes par elles-mêmes Jouent un rôle très important en tératogénie.

La découverte du mode de formation de Tamnios, préparée par Wolfî, puis par Pander, a été achevée par Baer. C'est, depuis longtemps, l'un des faits les mieux connus de l'embryogénie.

L'embryon provient de la lame mésodermique qui se produit, à un certain moment, au centre du blastoderme, entre les deux feuillets qui le constituent, l'ectoderme et l'entoderme. Il utilise pour sa formation, en se les appropriant, les parties de ces deux feuillets qui le revêtent immédiatement et lui forment, en quelque sorte, un épiderme extérieur et un épiderme intérieur (épithélium). Mais, tout en entrant dans la constitution de l'embryon, ces deux couches épidermiques ne se séparent pas tout d'abord des couches blastodermiques dont elles faisaient partie, et restent pendant un certain temps continues avec elles. Cette séparation n'a lieu, pour l'ectoderme, que par la disparition du pédicule amniotique; pour l'entoderme, que par la formation du pédicule vitellin.

En dehors de l'embryon, l'ectoderme et l'entoderme restent d'abord accolés l'un à l'autre. Mais ils ne tardent pas à se séparer par l'interposition des lames latérales du mésoderme lorsqu'elles s'étendent'au delà de l'embryon. La formation du cœlome ou de la fente pleuropéritonéale dans l'épaisseur de ces lames, les partage en deux feuillets, la somatopleure qui double l'ectoderme, la splanchnopleure qui revôt l'entoderme. On a vu (p. 266) que le prolongement des lames latérales du mésoderme, en avant de la tête, ne se produit que postérieurement à leur accroissement des deux côtés de l'embryon et en arrière de lui. Ce fait a une certaine importance, car la somatopleure se joint à l'ectoderme dans la formation de l'amnios et lui fournit ses éléments contractiles. La partie antérieure de l'amnios ne possède donc que tardivement les éléments mésodermiques qu'elle possède partout ailleurs dès son origine.

A un certain moment et à une certaine distance de l'embryon, l'ectoderme, doublé ou non parla somatopleure, se soulève au-dessus

du blastoderme, en formant, tout autour de l'embryon, un ensemble de plis qui est le premier indice de

EPT Fig. 22.

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