‹ Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou, Essais de Tératogénie expérimentaleChapitre 48 sur 68 · CHEZ LES MONSTRES DOUBLES · texte numérisé non relu

CHEZ LES MONSTRES DOUBLES

Je soumets cette hypothèse aux personnes qui s'occupent de tératologie. Si elle venait à se confirmer, on arriverait à ce résultat que Tabsence de la viabilité chez les monstres doubles, lorsqu'ils ne sont pas afiectés d'une anomalie ou d'une monstruosité simple, incompatible avec la vie, serait toujours la conséquence d'un môme fait général : la permanence d'un état embryonnaire de l'appareil vasculaire, qui serait un obstacle à l'établissement de l'hématose ^

Au contraire, tous les types de la monstruosité double chez lesquels le cœur et les gros vaisseaux des deux sujets reproduisent les conditions normales ne seraient pas par eux-mêmes incompatibles avec la vie. Tel est, par exemple, le type des ischiopages. Tous les monstres affectés de cette monstruosité, et dont Is. Geoffroy Saint-Hilaire a rappelé l'histoire, ont péri dans les premiers jours de la vie extrautérine. Mais, depuis la publication du Traité de Tératologie, on a recueilli les observations de deux ischiopages qui ont vécu pendant plusieurs mois, et, par conséquent, la mort n'est pas une conséquence nécessaire de l'ischiopagie. On doit donc attribuer tous les cas d'ischiopages morts prématurément, soit à des anomalies incompatibles avec la vie, qui lui auraient été associées*, soit aux causes si nombreuses de mort qui agissent sur les enfants au moment même de la naissance et pendant les premiers jours de l'existence.

Or, cette possibilité de la vie, dans le cas où les parties centrales de Tappareil circulatoire sont séparées, s'observe même dans certains cas oi!i l'appareil circulatoire de l'un des embryons est incomplètement développé. Ainsi, dans le célèbre xiphodyme, connu sous le nom de Rita-Cristina, l'un des individus était atteint de cyanose par suite de l'arrêt de développement du cœur et des gros vaisseaux. On sait cependant que ce monstre double a vécu pendant plusieurs mois et que sa mort a été le résultat de causes purement accidentelles.

' 11 n'est même pas impossible que la même cause produise ce défaut de viabilité dans un certain nombre de monstres simples. J'ai constaté la permanence du trou de Botal et celle du canal artériel dans un agneau opocéphale. C'est un fait que je signale aux anatomistes.

* Telle est, par exemple, la dérencéphalie dans un ischiopage observé par DirBREUiL, Description de deux monstres doubles humains; dans les Mém. du Muséum, t. XV, p. 245. 1887.

J'ai découvert les deux blastèmes cardiaques primitifs en colorant les embryons à l'aide de la teinture d'iode. Gomme je me sers constamment et avec un très grand avantage de ce liquide dans toutes mes recherches d'embryogénie normale ou térato logique; comme d'ailleurs je crois être actuellement le seul à m'en servir, j'ai pensé qu'il pouvait être utile de donner quelques indications sur son emploi.

Au début, les tissus de l'embryon sont plus ou moins transparents. Leur étude directe, à la loupe ou au microscope, apprend sans doute bien des choses, tant que la vie persiste ; et j'ai montré qu'on peut la prolonger plus ou moins longtemps, en maintenant l'existence des battements du cœur à l'aide de l'eau chaude, ou en les faisant reparaître lorsqu'ils se sont arrêtés. Mais il y a certains détails d'organisation que cette transparence rend à peu près invisibles. La coloration par l'iode permet de les faire apparaître, et devient ainsi un moyen d'étude d'une grande importance.

L'emploi de la teinture d'iode a tout d'abord l'avantage de ne pas exiger un dosage exact. On peut toujours augmenter ou diminuer la coloration sur la pièce elle-même, soit en ajoutant quelques gouttes d'une solution plus concentrée, soit en ajoutant quelques gouttes d'alcool pur. On peut ainsi lui donner, par une série de tâtonnements successifs, la coloration qui fera le mieux voir tel ou tel détail de la préparation. Ces changements de teinte sont d'ailleurs rendus nécessaires par l'augmentation continuelle de l'intensité de la couleur des tissus imprégnés du liquide iodé, augmentation qui résulte de la volatilisation de l'alcool et de la concentration de l'iode. La décoloration des tissus par l'alcool pur a d'ailleurs un autre avantage. Gomme elle se fait progressivement, à partir des couches les plus extérieures, elle peut, si on l'emploie avec soin, mettre en évidence des faits qui appartiennent à des couches profondes, et qui autrement échapperaient à l'observateur. G'est la méthode que j'ai employée pour découvrir la dualité du cœur. Après avoir uniformément coloré toutes les couches de la région cardiaque, je décolorais la couche superficielle, et je voyais apparaître les deux blastèmes dans la couche profonde. Depuis cette époque, plusieurs embryogénistes, parmi lesquels je puis me compter, ont employé la méthode des coupes, qui a complété utilement sur plusieurs points la méthode de la coloration par l'iode. Mais la découverte de la dualité du cœur par la coloration des tissus a devancé de dix ans l'emploi de cette dernière méthode.

Maintenant il faut ajouter que la méthode de la coloration a un grand inconvénient : c'est que les préparations que l'on fait par son emploi ne peuvent pas se conserver. L'évaporation de l'alcool amène la concentration de la solution iodée, de telle sorte que lorsque la dessiccation est complète, les différents détails de la préparation deviennent indiscernables. La coloration par l'iode ne donne donc qu'une méthode propre à l'étude immédiate des objets; mais bien qu'ainsi restreinte dans son emploi, elle donne des résultats que je n'ai pu jusqu'à présent obtenir autrement. Depuis quinze ans, je m'en sers avec un grand avantage dans les conférences d'embryogénie que je fais tous les ans dans mon laboratoire.

Un exemple de l'emploi de cette méthode, que je dois signaler ici, est la démonstration de la formation du mésentère et de l'intestin par le repli des splanchnopleures. La connaissance de la formation de l'intestin avait été préparée par Wolff au siècle dernier ; il avait vu que le repli des lames latérales produit

NOTE A K37

au-dessous du corps embryonnaire une gouttière, la gouttière abdominale, qu'il considérait comme Torigine du tube digestif. Mais le fait est plus compliqué que Wolflf Tavait supposé. Baer a complété les notions de Wolff en montrant que la formation de la gouttière abdominale est suivie par la formation d'une nouyelle gouttière, la gouttière intestinale, point de départ de l'intestin. Il avait vu que cette seconde gouttière résulte de l'union, au-dessous du corps de l'embryon, de deux replis des feuillets internes du mésoderme, ou, comme nous le disons aijgourd'hui, des splanchnopleures. Ces deux feuillets, qui se rapprochent de la ligne médiane, viennent peu à peu se souder l'un à, l'autre, d'avant en arrière, puis ils divergent de nouveau. Les deux parties repliées des splanchnopleures forment les deux lames du mésentère, puis, après leur soudure, elles forment la gouttière intestinale qui deviendra la paroi supérieure de l'intestin. Ces faits ont été très bien décrits par Baer, et ils sont évidemment l'expression de la vérité. Je me suis souvent demandé comment Baer avait pu arriver h des notions aussi exactes; car il n'avait pas d'autre moyen d'étude que la dissection. Depuis la publication de l'ouvrage de Baer, la description qu'il a donnée a été reproduite plus ou moins exactement par les embryogénistes ; mais la formation du mésentère et de l'intestin n'a été figurée nulle part.

La coloration par l'iode permet de montrer ces faits avec la plus grande facilité. Si l'on prend un embryon au troisième jour, et qu'on l'observe par sa face inférieure, on aperçoit la gouttière abdominale, au fond de laquelle on voit la corde dorsale occupant la ligne médiane, et les deux séries de protovertèbres, des deux côtés de la corde dorsale ; mais toutes ces parties étant plus ou moins transparentes ne laissent pas apercevoir le repli des splanchnopleures. Or, si Ton colore avec l'iode cette face inférieure de l'embryon, on voit très nettement apparaître deux lignes parallèles qui coupent, dans toute leur étendue, les deux séries des prolovertèbres. Ces lignes sont les bords repliés des deux splanchnopleures. Elles se rapprochent peu à peu l'une de l'autre, et viennent s'unir sur la ligne médiane. Cette union se fait d'avant en arrière, de telle sorte que, pendant un certain temps, la ligne d'union, simple en avant, est double en arrière. Puis il arrive un moment où la ligne d'union est simple dans toute son étendue. Alors la paroi supérieure de l'intestin est entièrement formée, et contitue une nouvelle gouttière, la gouttière intestinale, qui occupe toute la partie inférieure du corps, et qui vient, en quelque sorte, s'inscrire dans la gouttière abdominale qui lui est circonscrite. Lorsque ces faits se sont produits, la gouttière intestinale entièrement colorée par l'iode ne laisse plus voir au travers d'elle la corde dorsale et les protovertèbres.

Il arrive parfois que cette soudure des deux lignes ne se produit pas dans la partie postérieure par suite d'un fait assez étrange : l'invagination de l'extrémité caudale de l'embryon dans la gouttière intestinale. C'est un fait entièrement comparable à l'omphalocéphalie. Je n'ai pas pu savoir ce que deviendraient les embryons avec cette invagination de l'extrémité caudale.

Un fait embryogénique très intéressant et qui résulte de la formation de la paroi supérieure de l'intestin, c'est l'union des deux moitiés de l'aire vasculaire, en arrière du cœur. J'ai signalé ce fait dans le textes Mais je dois ajouter que par suite de cette anastomose des vaisseaux, la symétrie primitive qui caractérise tout d'abord l'aire vasculaire disparait peu à peu pour faire place à une asymétrie consécutive. C'est ainsi que l'une des artères omphalo-mésentériques disparaît après un certain temps, et qu'il en est de même pour l'une des veines omphalo-mésentériques et l'une des veines ombilicales.

» Voir p. 289.

La coexistence de la fissure spinale occulte (spina occulta), avec un développement anormal de touffes de poils dans la région lombo-sacrée, a conduit Yirchow à penser que la figure du Faune ou du Satyre, avec une queue lombaire plus ou moins longue, telle qu'elle est fréquemment représentée dans les œuvres de l'art grec, devait avoir son origine dans l'observation de faits tératologiques. Plusieurs observations récentes nous ont apris, d'ailleurSt que ces faits d'hypertrichose lombaire ou sacrée, comme on le dit aujourd'hui, sont plus nombreux qu'on ne saurait le croire. Un médecin allemand, Ornstein, qui a été à la tête du service médical de Tarmée grecque et qui a pris part, en cette qualité, aux travaux des Conseils de revision, mentionne la fréquence relative de Texistence de cette anomalie dans les jeunes gens soumis à son examen. Un cas très remarquable de ce genre a été décrit par un chirurgien de Bologne, Rizzoli. Une petite fille de 14 jours présentait dans la région lombaire une touffe de poils de 8 centimètres de long. Â six ans, les poils avaient 32 centimètres de long et ressemblaient aux crins de la queue du cheval. Ce développement anormal de poils s'était produit sur une tumeur provenant d'une fissure spinale visible à l'extérieur.

Recklinghausen, qui mentionne ces faits, croit pouvoir y ajouter, à l'appui de la remarque de Yirchow, que la fissure spinale, visible ou occulte, coïncide assez souvent avec un développement excessif de la pilosité dans la région inférieure du corps, et aussi, parfois, avec le pied bot. Or, chez les Satyres, la moitié inférieure du corps était celle d'un bouc. Il en était de même des pieds. Certaines formes de pied bot peuvent rappeler le pied du bouc comme celui de cheval (pied équin).

Il est assurément impossible de démontrer l'exactitude de ces considérations. Toutefois elles me paraissent très vraisemblables. Dès le début de mes recherches, j'ai toujours eu la pensée que la tératologie était fréquemment intervenue dans les conceptions artistiques et mythologiques des différents peuples, et qu'il y aurait un grand intérêt à rechercher les conceptions que la vue des monstres a pu faire naître dans l'intelligence humaine. « L'imagination, disait Pascal, se lasserait plutôt de concevoir que la nature de fournir». Pour ma part, je crois que l'homme n'invente qu'à la condition de tirer les éléments de ses inventions 'de l'observation de la réalité.

On comprendra, du reste, que je ne veuille pas aborder un pareil travail. 11 me faudrait, pour cela, faire une longue étude de l'art et des conceptions mythologiques chez tous les peuples du monde, étude pour laquelle mes recherches tératologiques ne m'ont point préparé. Je me contenterai donc de signaler quelques rapprochements qui me semblent mettre pleinement en évidence la thèse que je soutiens.

La fable des Cyclopes a une origine tératologique bien évidente. Il en est de même pour la fable de Janus. On peut supposer également que la conception de la Sirène, moitié femme et moitié poisson, a son point de départ dans les monstres syméliens du type des sirénomèles, chez lesquels les membres postérieurs, soudés et arrêtés dans leur développement, semblent former une extrémité caudale pisciforme.

On pourrait assurément pousser plus loin la recherche de ces représentations artistiques qui auraient dû leur origine à l'observation de faits lératologiques.

Je me contenterai de la signaler aux personnes qui s'occupent des origines de Tart et qui cherchent à retrouver, non seulement en Grèce, mais en Ghaldée, en Egypte et en Perse, le point de départ et les diverses transformations des figures reproduites sur les monuments de ces contrées. Mais je ne veux pas quitter ce sujet sans montrer l'influence probable de la tératologie sur la formation de certains mythes. J'en citerai deux exemples remarquables, se rattachant, l'un h l'origine des animaux, l'autre à l'origine des sexes dans l'espèce humaine.

L'origine des animaux, par génération spontanée, a été la croyance générale de l'antiquité. Or, on admettait que dans ses efforts pour s'organiser elle-même, la matière n'aboutissait pas toujours à la formation d'êtres complets et viables, et qu'elle produisait souvent des ébauches informes, dans lesquelles certaines parties seulement arrivaient à se développer, et qui, par cela même, étaient complètement privées de l'aptitude à la vie. On voit le développement de cette idée dans le poème de Lucrèce; mais, très probablement, Lucrèce l'avait empruntée à Empédocle. Je cite ici les vers mêmes de Lucrèce :

Multaque tum tellus etiam portenta creare

Gonata est, mira facie membrisque coorta.

Androgynûm inter utras, nec utramque utrinque remotum :

Orba pedum partim, manuum viduata vicissim,

Multa sine ore etiam, sine vultu cœca reperta,

Yinctaquemembrorum per totum corpus adhœsu,

Nec facere ut possent quicquam, nec cedere quoquam,

Nec vitare malum, nec sumere quod volet usus.

Gœtera de génère hoc monstra ac portenta creabat

Necquicquam, quoniam natura absterruit auctum,

Nec potuere cupitum œtatis tangere florem,

Nec reperire cibum, nec jungi per Yeneris res.

Multa videmus enim rébus concurrere debere.

Ut propagando possint procudere secla.

Pabula primum ut sint, genitalia deinde per artus

Semina quâ possint membris manare remissis;

Feminaque ut maribus conjungi possit, habere.

Mutua quels nectant inter se gaudia uterque,

Multaque tum interiisse animantum secla necesse est;

Nec potuisse propagando procudere prolem'.

Or comment cette conception d'essais infructueux, et, par suite, de la formation d'ébauches incomplètes et non viables, avait-elle pu se produire dans l'esprit des hommes? Très probablement par la vue de certains faits tératologiques. L'étude des monstres, et particulièrement celle des monstres omphalosites, ne nous présente-t-elle pas, d'une manière très complète, la réalisation de ces êtres qui ne peuvent vivre parce qu'ils sont plus ou moins privés de leurs conditions d'existence? S'il ne s'était jamais produit de monstres omphalosites, aurait-il été possible d'imaginer la théorie que je viens de rappeler?

L'origine des sexes dans l'espèce humaine a donné lieu au mythe célèbre de l'androgyne, mythe que nous connaissons surtout par le Banquet de Platon, mais qui était très certainement une conception beaucoup plus ancienne*. Je le

» LucRBOB. De Natura rerum, lit. 5.

■ Ce mythe le retrouve, en effet, trèf pea modifié, dans rinde et la Chaldée. On a signalé. depuis longtemps, sa très grande ressemblance avec le récit de la création de la femme dans la Genèse et par suite, on a souvent cherché à identifier ces deux conceptions. Ost, parait-il, l'opinion générale des talmudistes. C'a été également l'opinion d'un certain nombre de théologiens chrétiena, comme Eusébe de Gésarée. Voir, à ce sujet, Fr. Lbnormant, Le» Origine» de l'Hi»taire, t. I, p. 5 et suiv.

mentionne d'après la traduction de Cousine « La nature humaine était primitivement bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui. D'abord il y avait trois sortes d'hommes, les deux sexes qui subsistent encore et un troisième, composé dés deux premiers et qui les renfermait tous deux : il s'appelait androgyne; il a été détruit, et la seule chose qui en reste est le nom qui est en opprobre. Puis tous les hommes généralement étaient d'une figure ronde, avaient des épaules et des côtes attachées ensemble, quatre bras, quatre jambes, deux visages opposés l'un à l'autre et parfaitement semblables, sortant d'un seul cou et tenant à une seule tête, quatre oreilles, un double appareil des organes de la génération et tout le reste dans la même proportion. Leur démarche était droite comme la nôtre, et ils n'avaient pas besoin de se tourner pour suivre tous les chemins qu'ils voulaient prendre; quand ils voulaient aller plus vite, ils s'appuyaient de leurs huit membres par un mouvement circulaire, comme ceux qui, les pieds en l'air, imitent la roue. >

Ainsi donc l'espèce humaine aurait été constituée dès son origine par trois sortes d'êtres, tous formés par l'union de deux sujets: les premiers bi-màles; les seconds bi-femelles; les troisièmes mâles et femelles. Plus tard, Jupiter aurait çéparé ces sujets composants, de manière à former les êtres uniques que nous voyons aujourd'hui.

Il m'est impossible, en lisant ce passage de Platon, de ne pas penser aux monstres doubles à doubles poitrines dont j'ai fait connaître le mode de formation, et particulièrement aux monstres Janiceps de la famille des Sycéphaliens. Je suis donc conduit à me demander si ce mythe n'a pas pour origine l'observation de pareils monstres qui se produisent de temps en temps dans l'espèce humaine, et qui ont certainement excité la curiosité ou la terreur superstitieuse de leurs contemporains. On sait, d'ailleurs, que si les Janiceps et, d'une manière générale, les monstres Sycéphaliens ne sont pas viables, il n'en est pas toujours de même pour les Monomphaliens qui sont aussi des monstres à doubles poitrines, et que les Thoracopages et surtout les Xiphopages peuvent être viables. L'existence d'un Thoracopage ou d'un Xiphopage ayant atteint l'âge adulte réalise, à, bien des égards, le mythe rapporté par Platon. Il est très curieux de voir que, d'après ce mythe, l'organisation de certains monstres doubles aurait été l'état primitif de l'humanité.

La seule objection que l'on pourrait opposer à cette manière de voir, c'est que, dans les monstres doubles, les sujets composants sont toujours du même sexe, tandis qu'ils seraient de sexe différent dans l'androgyne. Mais on comprend facilement qu'à une époque où l'observation scientifique n'existait pas, les hommes aient pu, dans certains cas, se tromper en pareille matière. On rencontre parfois des faits de ce genre dans les récits des anciens tératologistes. Aujourd'hui nous n'en rencontrons plus. D'ailleurs, en dehors de l'androgyne, le mythe de Platon parle d'individus doubles, mais unisexués.

Je n'irai pas plus loin dans cette voie, n'ayant eu d'autre motif, en écrivant cette note, que d'appeler l'attention sur un point très curieux, et encore presque inconnu, de l'histoire de l'intelligence humaine.

* Platon. Traduction de Cousin, t. YI, p. 272.

Je crois deyoir reproduire ici deux paragraphes d'un Mémoire que j'ai publié en 1881 sur les anomalies des membres ^ Assurément ces paragraphes n'ajoutent rien à ce que j'ai dit dans le texte; mais ils montrent comment les anomalies des membres, quelques diverses qu'elles soient, sont cependant fréquemment associées et, par conséquent, sont produites par les mêmes causes. C'est une considération très importante, et que je n'ai pas suffisamment développée dans le texte, où j'avais été obligé d'étudier séparément chaque anomalie en particulier.

S 2. — Théorie embryogénique de la formation des anomalies des membres,

« Les membres apparaissent, des deux côtés du corps, sous la forme de bourgeons cellulaires. Ces bourgeons, absolument semblables au début, s'allongent peu à peu, puis ils se segmentent, et leurs segments s'infléchissent les uns sur les autres. Le segment brachial du membre supérieur et le segment crural du membre inférieur s'infléchissent par un mouvement de torsion sur leur axe : le premier sur l'épaule, le second sur le bassin ; mais ce mouvement de torsion se fait en sens inverse pour le membre supérieur et pour le membre inférieur; il en résulte que ces deux membres se font face par celui de leur côté qui contiendra plus tard les muscles extenseurs.

c Les organes définitifs, os et muscles, que contiendront plus tard les membres, apparaissent d'emblée, avec tous leurs caractères, dans ces blastèmes cellulaires tels qu'ils se sont constitués après avoir traversé ces formes successives. C'est ainsi que la torsion de l'humérus, dont on a tant parlé dans ces dernières années se produit d*emblée, comme conséquence de la torsion du segment brachial sur répaule.

c Supposons maintenant que l'amnios, au lieu de continuer à se développer en s*éloignant de l'embryon, comme c*est Tétat normal, reste appliqué contre lui, les membres viendront se heurter contre un obstacle quMls ne peuvent déplacer. Leur évolution sera nécessairement modifiée. Tantôt ils s'arrêteront totalement ou partiellement dans leur développement, tantôt ils évolueront & peu près complètement, mais en infléchissant leurs segments les uns sur les autres, d*une manière anormale. Ces faits, dans bien des cas, se produiront isolément, tantôt aux membres supérieurs, tantôt aux membres inférieurs, parfois même & un seul des membres d'une paire thoracique ou abdominale. Dans d'autres cas, ils s'associeront entre eux de diverses manières, en produisant des anomalies plus ou moins complexes où les arrêts de développement se combineront avec les déviations. Il y a même des cas où les membres postérieurs, frappés & la fois d'arrêts de développement et de déviation en arrière, viendront s'unir sur la ligne médiane en formant un membre postérieur unique. On s'explique d'ailleurs très bien la diversité de ces elTets produits par une cause unique, la pression contre Tamnios; par ses divers degrés d'intensité; parla durée de son action, et aussi par son application plus où moins étendue, plus ou moins restreinte.

« Signalons maintenant ces divers effets.

« Si la pression de l'amnios arrête l'évolution des membres au moment même

' Dàbbstb. Mémoire sur let anomalies des membres et sur le rôle de TatimiM dans leur production; d*aa le Jottmal de Bobin et Pouohet»

où ils commencent à apparaître, ils restent dans leur premier état de bourgeons cellulaires. C«st ce qui constitue Vectromélie, La seule modification ultérieure qu*ils présentent, c*est la formation de la peau.

« Si la pression n*agit qu^un peu plus tard, après rallongement des membres et leur commencement de segmentation, elle ne frappe plus que certains de leurs segments. Les uns sont frappés d*arréts de développement; les autres continuent à évoluer. Cet arrêt de développement produit Vhémitnélie^ lorsqu'il frappe les derniers segments des membres, la main ou le pied; Xa phocomélie, lorsqu*il frappe les segments intermédiaires, le bras et l'avant-bras, la cuisse et la jambe, sans toucher à la main et au pied. Dans ce dernier cas, la main ou le pied plus ou moins bien conformés paraissent immédiatement attachés à Tépaule et au bassin.

« Il arrive enfin que certains segments des membres, tout en se développant d*une manière à peu près complète, sont cependant frappés d'arrêts de développement partiels qui n'atteignent que certains de leurs éléments. A la main et au pied, les doigts et les orteils peuvent manquer en plus ou moins grand nombre» ou, lorsqu'ils se développent, ne se développer que d'une manière incomplète. Ils peuvent également rester attachés les uns aux autres par suite de la permanence du blastème cellulaire qui les unit primitivement (Syndacty lie). A. l'avantbras on voit parfois manquer le radius; à la jambe, le péroné, et, avec ces os, les muscles qui les accompagnent.

« Lorsque les membres évoluent d'une manière complète, la pression de l'amnios peut les modifier en changeant la position respective de leurs divers segments.

« Dans rétat normal, les divers segments des membres s'infléchissent les uns sur les autres d'une manière déterminée. Or, si les membres viennent se comprimer contre l'amnios, il arrive tantôt que certains segments ne s'infléchissent pas sur ceux qui les précèdent, d'où résulte la permanence de dispositions embryonnaires; tantôt qu'ils s'infléchissent sur ceux qui les précèdent autrement que dans l'état normal. Dans ces conditions, les os, et particulièrement leurs surfaces articulaires, se produisent, dans ces blastèmes modifiés par la pression de l'amnios, avec des caractères particuliers, différents de ceux de l'état normal. Ainsi se constituent les anomalies des membres que l'on désigne sous le nom de déviations congénitales.

Ici se présente de suite une difficulté. Les déviations des membres ne sont pas toujours congénitales : elles peuvent aussi se produire, après la naissance, par l'action de causes pathologiques. Quand on observe une déviation chez un adulte, ou même chez un enfant à une époque plus ou moins éloignée de la naissance, il est souvent difficile de décider si cette déviation s'est produite antérieurement ou postérieurement à la naissance. Il en résulte qu'encore aujourd'hui les pathologistes ne sont point toujours d'accord sur la congénitalité ou la non-congénitalité de certaines déviations.

« Telles sont, par exemple, ces déviations de la cuisse que l'on désigne sous le nom de luxations congénitales du fémur. Cette affection, déjà indiquée par Hippoerate, et que Paletta et Dupuytren ont de nouveau signalée, atteint simultanément, dans un grand nombre de cas, les deux membres postérieurs, ce qui exclut toute idée de traumatisme. Aussi a-trclle été^ jusqu'à ces derniers temps, considé' rée comme antérieure à la naissance. Les observations de M. Yemeuil, celles de mon savant ami M. Daily' nous apprennent que, dans un très grand nombre de cas, cette déviation ne se produit qu'un certain temps après la naissance, lorsque

» Vbrmbuil. Ous0tte hebdofnadaire, 1886, p. 353. — Du.LT. Bulletin dé ThéraMutiqu9 m^ dicalê et ehirurffiealê, ISTSa

les enfants commencent à marcher, et qu'elle est déterminée par cette maladie que Ton désigne sous le nom de paralysie essentielle de Penfance,

« Un jour Tiendra sans doute où il sera possible d'établir, sur des signes matériels, le diagnostic différentiel des déviations congénitales et de celles qui ne le sont pas. Il est impossible que les extrémités des os et leurs surfaces articulaires, frappées, dans les déviations congénitales, de dispositions originairement anormales, présentent les mômes caractères que les extrémités des os et les surfaces articulaires primitivement normales et consécutivement modifiées par des causes pathologiques. Mais cette étude n'a encore été faite que d'une manière partielle et seulement dans des cas isolés. Tant qu'elle ne sera pas plus complète, on ne pourra établir exactement le diagnostic différentiel des déviations congénitales et de celles qui sont postérieures à la naissance.

« Hais tout en signalant cette lacune, je ferai remarquer qu'elle n'a, dans la question actuelle, aucune importance. 11 me suffit d'établir que toutes les espèces de déviations des membres peuvent être congénitales. Gela résulte manifestement de la tératologie.

« En effet les déviations des membres accompagnent très fréquemment des monstruosités incompatibles avec la vie indépendante, telles que les Célosomies, les Pseudencéphalies, les Anencéphalies. Dans les Acéphalies l'existence du pied bot est même tellement commune qu'Is. Geoffroy-Saint-Hilaire se demandait s'il n'existait pas entre l'Acéphalie et le pied bot une relation nécessaire. J'ai donné, depuis longtemps, l'explicationde ces coexistences en montrant que des anomalies, en apparence très diverses, résultent de la pression exercée sur l'embryon par l'amnios. Je renvoie ceux qui liront ce travail à mes anciennes publications sur ce snjeL

« Si lacongénitalité des déviations ne peut être contestée dans tous les cas où elles coexistent avec des monstruosités qui rendent la vie indépendante absolument impossible, il n'y a aucun motif pour ne pas en admettre la possibilité lorsqu'elles existent isolément. Il y a d'ailleurs certaines déviations, le pied bot par exemple, dont la congénitalité n'est niée par personne, bien que, dans la pratique, il soit souvent difficile de distinguer un pied bot acquis d'un pied bot congénital. Il y a, de plus, des cas de déviations isolées où la congénitalité a été constatée au moment même de la naissance. Tels sont, par exemple, les cas de luxation en avant de la jambe sur la cuisse, cas dont on doit la connaissance à M. Guéniot*.

« Ceci posé, je ferai remarquer que toutes les déviations des membres consistent dans un changement de position, soit de la totalité du membre par rapport au tronc, soit des divers segments des membres les uns par rapport aux autres. Dans certains cas, plus rares, ces changements de position n'existent qu'en apparence^ la déviation du membre n'étant que la persistance d'un état embryonnaire, c'està-dire un arrêt de développement. C'est ce qui arrive dans certaines formes du pied bot. Ainsi, il y a une période de la vie embryonnaire où l'axe du pied se continue directement avec l'axe de la jambe« Plus tard, le pied s'infiéchit sur la jambe en formant avec elle un angle droit. L'absence de cette inflexion détermine le pied équin. Il en est de même pour le varus. Quand on observe des embryons d'un certain âge, on constate que la plante du pied est toujours tournée en dedans. Aussi Meckel et Is. Geoffroy Saint-Hilaire ont-ils, depuis longtemps^ expliqué le varus par un arrêt de développement. On a nié le fait; mais cette négation tient uniquement à ce que la modification qui transforme le varus en pied normal se

* ObMTvatioDa présentées par M. Guéniot à la Société de Chirurgie ; reproduites par Hibon. Dé la kueation eongénUalé du tibia «n ovanl avee rmwêrêêment de la jambe sur la euisset 1881, Pane.

produit toujours avant la formation des muscles et des os. Il y a donc là une application particulière de la loi générale qui régit la tératogénie et que j'ai formulée depuis longtemps. Je dois ajouter seulement que dans l'état actuel de k science, nous ne savons pas encore exactement comment le pied équin etlevuus se transforment en pied normal. C'est là Ain très intéressant problème d'embryogénie , mais qui ne peut être résolu que par l'étude de très jeunes embryons. Or nous savons combien il est difficile de s'en procurer. Espérons néanmoins que quelque rencontre heureuse permettra de combler cette lacune de la science. L'observation que j'ai faite, il y a deux ans, d'un jeune embryon humain affecté de spina bifida, avant ;ia formation des organes définitifs, prouve que cet espoir peut être réalisé.

« Dans tous Us autres cas, la déviation est réelle. Telle est, au membre supérieur, la déviation de l'humérus sur l'épaule, celle de la main sur l'avant-bras (main bote); au membre inférieur, la déviation de la cuisse sur la hanche (certains cas de luxation congénitale du fémur), de la jambe sur la cuisse (luxations latéralesdu tibia ou genoux cagneux, luxation antérieure du tibia), du pied sur la jambe (pied bot valgus ou talus). Il est inutile de décrire ces diverses anomalies. On en trouvera la description dans tous les traités d'anatomie pathologique'.

« Le seul point sur lequel je crois devoir insister, c'est que dans les déviations des membres comme dans les ectromélies, on trouve assez souvent l'absence de certaines parties. Il y a souvent des ectrodactylies. De plus, certains os peuvent manquer, et avec eux les muscles qui les accompagnent. Ainsi dans les mains botes, certains os du métacarpe, du carpe, même le cubitus, manquent fréquemment. Il en est de même pour le pied bot, où l'on a parfois signalé l'absence de certains os du métatarse, et même celle du péroné. Dans tous ces cas, TinflexioD anormale des segments des membres coexiste avec le défaut de formation de certaines parties. Il y a là une analogie remarquable entre les déviations et les ectromélies, analogie qu'il importe de signaler, car elle est parfaitement en rapport avec la théorie que je soutiens relativement à l'unité de la cause qui ie? détermine.

c Enfin, il y a des cas où les membres postérieurs, frappés d'arrêt de développement, viennent se coi^oindre sur la ligne médiane^ par leurs bords externes, devenus, dans ce cas, les bords internes. C'est ce qui constitue les diverses formes de la Symélie. Je me borne à signaler ici ce fait de tératogénie que j'ai décrit depuis longtemps.

c Ainsi donc les anomalies des membres, à l'exception de la polydactylie, quelques diverses qu'elles soient, résultent toutes de la mise enjeu de trois faits tératogéniques : l'arrêt de développement, la déviation et la soudure, qui tantôt se produisent isolément et tantôt s'associent; et ces faits sont déterminés par une

* Bien que je croie, avec M. Daily, qae la laxation congénitale du fémur ne ae produit le pioi souvent qu'un certain temps après la naissance, il y a cependant des cas où le fait de la coagenitalité est incontestable. Il y en a d'abord nn exemple très remarquable dans V Atlas d^Anatomi* pathologique de Cruvrilhibr. loi la laxation congénitale du fémur coexistait, chei on enfant monstre, avec des mains et des pieds bote, l'ouverture du rectum dans la vessie et beaneoap d'autres anomalies. Il y en a également un cas très remarquable, décrit par Houbl, dans les Mtmoires de la Société de Chirurgie^ et conservé au Musée Dupuytren. Ici la double lautioo s'accompagnait d'un spina biflda de la région sacrée, d'un pied bot vams et de l'absence complète des muscles fessiers. C'est uu exemple remarquable de déviations accompagnées d'arrêts de développement. La collection du Musée Dupuytren contient également un certain nombre de pièces que l'on ne peut pas ne pas considérer comme des luxations congénitales. Du reste, il est nécessaire de s'entendre. Évidemment la luxation double, avec allongement de la c^ole articulaire et du ligament rond, n'est pas probablement congénitale, et se produit après la nilsusnee. Mais lorsqu'il y a absence de la tète et du col du fémur, absence de certains muscles, je ne pois considérer ces faits que comme des faite primitifs.

caase unique : la pression des membres contre Tamnios arrêté dans son développement. J'ai constaté bien souvent ces faits sur les embryons d'oiseaux. L'observation qui a été le point de départ de ce travail prouve qu'ils se produisent de la même façon chez les Mammifères. »

S 3. — Examen critique de la théorie pathologique des anomalies des membres,

« La thèse que je viens d'exposer sur le mode de formation des anomalies des membres repose entièrement sur l'observation des faits. II pourrait donc paraître inutile de combattre les théories contraires qui expliquent certaines anomalies des membres, et particulièrement les déviations, par des causes pathologiques et particulièrement par des maladies du système nerveux. Mais ces théories sont assez généralement admises. Il me parait donc nécessaire de montrer qu'elles ne sont que de simples conceptions de l'esprit, et non le résultat de faits d'observation.

« Il est certain que le pied bot se produit après la naissance par des causes pathologiques, les convulsions ou la paralysie essentielle. Peut-il en être de même avant la naissance, comme beaucoup de personnes le croient encore?

a Et d'abord, l'existence de maladies intra-utérines du système nerveux n'a jamais été constatée par l'observation directe. Peut-elle être déduite de l'existence d'altérations pathologiques du système nerveux ou du système musculaire?

« Les muscles dans les déviations congénitales présentent souvent un aspect particulier qui rappelle celui des muscles atrophiés. Mais la similitude d'aspect implique-t-elle une similitude de lésion? Nous ne possédons à ce sujet qu'une seule observation, déjà ancienne, due à M. Robin. Or M. Robin, étudiant les muscles sur un pied bot valgus présenté par un très jeune embryon, a constaté que l'état de ces muscles consistait dans un arrêt de développement qui les avait maintenus dans leur état embryonnaire, et non dans une atrophie qui aurait modifié une organisation d'abord complète.

a On me dira sans doute que l'observation de M. Robin est unique. Mais je ferai remarquer que cet aspect particulier des muscles dans les déviations congénitales a été constaté également dans les Ectromélies et les Symélies, monstruosités que l'on ne peut évidemment pas rattacher à des maladies intra-utérines du système nerveux. Il y a là d'ailleurs une question très intéressante que je signale aux embryogénistes.

« Il en est de même du système nerveux.

« J'ai rappelé tout à l'heure que le pied bot coexiste très fréquemment avec certaines monstruosités, et particulièrement avec des monstruosités qui atteignent profondément le système nerveux. Ainsi, dans l'acéphalie, le système nerveux manque totalement ou partiellement. Dans l'anencéphalie, il est totalement ou partiellement remplacé par des poches remplies de sérosité. Dans la pseudencéphalie, il est totalement ou partiellement remplacé par un tissu comparable à celui des tumeurs érectiles. Plusieurs tèratologistes ont considéré ces faits anatomiques comme étant le résultat de lésions pathologiques. Mais, pendant la vie extra-utérine, les maladies du système nerveux ne produisent jamais de pareils elTets. D'ailleurs mes observations m'ont prouvé depuis longtemps que ces faits ne sont point de l'ordre pathologique, mais de l'ordre tératologique; qu'ils résultent toujours d'une modiflcation de l'évolution, et non de l'altération pathologique d'un appareil primitivement bien conformé.

« Peut-on invoquer les causes pathologiques dans les cas de déviations isolées, et lorsque le système nerveux se présente sous un aspect normal? Le système nerveux n'a été que peu étudié dans les déviations. Voici les seules indications ^e j'ai rencontrées à ce sujet dans les archives de la science.

« En 1870, M. Michaux a décrit et figuré des coupes de la moelle sur une femme affectée de pied bot congénital <. Il a constaté deux foyers de myélite scléreuse, Tun dorsal, l'autre lombaire, et il attribue, dans ce cas, le pied bot congénital à une affection de la moelle. Toutefois il admet que, dans beaocoup de cas, le pied bot congénital se produit à une époque antérieure à celle où le système nerveux et le système musculaire sont capables d'accomplir leurs fonctions physiologiques, et qu'alors il est le résultat d'un arrêt de développement, c'est-à-dire d'une modification de l'évolution. Il a donc, sur certains points, les mêmes idées que moi ; seulement il admet la possibilité de deux causes différentes, l'une embryogénique, l'autre pathologique. Or le fait qu'il invoque ne démontre en aucune façon l'existence d'une cause pathologique antérieure à la naissance, puisqu'il s'agit d'une vieille femme de la Salpétrière, Âgée de 'iO ans. Évidemment le fait de la congénitalité dans ce cas n'est aucunement prouTé. D'ailleurs, la déviation pouvait être complètement indépendante de la lésion de la moelle.

« L'étude de la moelle dans deux cas de pied bot congénitaux par Goyne et Troisier (1872) *, puis par Thorens (1873) *, n'a fait connaître aucune lésion de la moelle.

« Tout récemment, la constatation d'une lésion matérielle de la moelle dans un cas de pied bot a été faite par M. le D' Gossy, qui vient de mourir, victime da devoir professionnel. Dans ce cas, la congénitalité du pied bot ne pouvait être contestée; car il existait chez un enfant mort à deux mois, et avait été constaté par une sage^femme au moment de l'accouchement. Mais la lésion était-elle réellement un fait pathologique 1 J'ai tout lieu de croire que c'était un /ait tératologique. En effet, si le mémoire de M. Gossy n'a pas encore été publié, j'en trouTe une brève indication dans le Rapport sur V École pratique des Hautes-Éludet (1880-1881}, indication ainsi conçue : « Ces dernières recherches établissent que le pied bot congénital peut s'accompagner de lésions médullaires caractérisées surtout par l'absence de groupes de cellules nerveuses dans les cornes antérieures >. Or, quelle est l'explication de ce fait ? L'absence de ces groupes de cellules résulte-t-elle d'une destruction produite par une cause pathologique on bien d'un défaut de formation produit par une cause tératogénique? Évidemment, te défaut de formation de certains éléments rend beaucoup mieux compte des faits que leur destruction consécutive à une lésion pathologique; car j'ai peine à comprendre comment des éléments aussi complexes que des cellules nerveuses pourraient disparaître complètement sans laisser aucune trace de leur existence antérieure.

« Le défaut de formation de certains éléments du système nerveux dans certains cas de pied bot congénital est d'ailleurs parfaitement en rapport avec les modifications du système nerveux central qui ont été constatées dans les ectromélies. C'est ainsi que, depuis longtemps, Serres et Tiedemann ont constaté Tabsence du renflement cervical de la moelle dans certains cas d'ectromélie bitboracique, et que plus récemment M. Troisier a constaté l'absence de ce renflement dans un cas d'ectromélie unithoracique. Broca a constaté de pareils faits dans le cerveau lui-même. Le cerveau d'un homme atteint d'ectromélie bithoracique lui a présenté sur chaque hémisphère une atrophie très prononcée de la première portion de la circonvolution frontale ascendante, de la première portion de la circonvolution frontale, et enfin du lobule ovalaire. Or, peut-on admettre que ces

' Archivés de Phyiiologiey 1879.

' Archive» de Physiologie^ 1872.

' Thobbns. Tkèee dé PaHSf 1S<3.

atrophies partielles du cerveau et de la moelle épinière seraient la cause de Tectroméiie? Pour ma part, j*ai la conviction que ces atrophies sont la conséquence et non la cause de la monstruosité. La formation du système nerveux, comme celle du système vaculaire, est sous la dépendance des organes auxquels ils apportent l'innervation et le sang. Si les organes se forment d'une manière incomplète, s'ils sont plus ou moins arrêtés dans leur développement, ces modifications de révolution retentissent, si Ton peut parler ainsi, dans le système nerveux luimême.

« Cette dépendance où se trouve le système nerveux des organes auxquels il apporte l'innervation est d'ailleurs bien prouvée par les faits d'atrophie partielle des centres nerveux qui se produisent consécutivement aux sections des nerfs et aux amputations. >

Mes recherches ne m'ont rien appris sur l'origine des diverses anomalies que Ton désigne sous le nom û^hermaphroditmes. Gela tient à deux causes : d'abord à l'époque de l'évolutiAi où ces observations ont été faites, et qui précède l'époque plus tardive où ces anomalies pouvaient se former; ensuite à l'état rudimentaire des organes extérieurs de la reproduction chez les oiseaux, par suite duquel un certain nombre d'anomalies des organes reproducteurs ne peut pas se produire dans cette classe.

Du reste, l'origine de ces diverses monstruosités chez les mammifères et chez l'homme, où elles ont été principalement observées, peut aujourd'hui s'expliquer très facilement par des considérations théoriques déduites des connaissances nouvellement acquises sur l'évolution des organes reproducteurs.

On a considéré, pendant longtemps, l'appareil reproducteur mâle et l'appareil reproduclMir femelle comme des appareils essentiellement distincts et présentant seulement entre eux les rapports d'harmonie nécessaires à l'accomplissement de leurs fonctions.

Lorsqu'Et. GeofTroy Saint-Hilaire chercha à démontrer l'unité de composition, il fut conduit à penser que les appareils reproducteurs présentaient non seulement des rapports d'harmonie, mais encore des rapports d'analogie. Il chercha donc à retrouver dans les deux sexes un ensemble d'organes communs, modifiés uniquement au point de vue fonctionnel.

C'est en partant de cette notion de l'unité fondamentale des appareils reproducteurs dans les deux sexes qu'Is. Geoffroy Saint-Uilaire chercha à expliquer les difTérentes formes de l'hermaphrodisme. Mais il n'y réussit qu'en partie, parce que l'observation de ces appareils dans l'âge adulte ne donne que des indications très imparfaites sur leurs véritables analogies.

On pensait alors que toutes les parties de la reproduction se répètent d'un sexe à l'autre. On considérait les ovaires comme représentant les testicules; les oviductes, chez les oiseaux; les trompes, la matrice et le vagin, chez les mammifères, comme représentant les canaux déférents; le clitoris comme représentant le pénis; et l'on admettait que ces diverses parties avaient une origine commune, mais pouvaient, suivant les circonstances, revêtir une, forme mâle ou femelle. Dans l'état normal, toutes ces parties revêtiraient uniformément le caractère m&le ou femelle. Dans les hermaphrodismes^ chaque partie de l'organe reproducteur pourrait revêtir, isolément, un caractère sexuel particulier et contraire à celui des autres parties.

Cette théorie explique un certain nombre de cas d'hermaphrodismes.

Il est bien évident, par exemple, que les organes érectiles ont la même origine dans les deux sexes. Tout arrêt de développement du pénis aura pour résultat de donner un caractère féminin aux organes extérieurs de la génération. Tout excès de développement du clitoris leur donnera, au contraire, un caractère masculin.

Ces faits sont connus depuis longtemps. Il est inutile d'y insister. On sait, d'ailleurs, que les arrêts de développement du pénis s'accompagnent fréqemment d'un arrêt de développement du testicule, qui ne descend point dans le scrotum, et que le testicule, retenu au-dessus de l'anneau inguinal, n'acquiert jamais la propriété de produire les Spermatozoïdes, comme cela résulte des recherches de mon regrettable ami, le docteur Godard <. On sait aussi que les ovaires peuvent sortir par les anneaux inguinaux et simuler les testicules ; ce fait, toutefois, ne parait pas s'être présenté dans les cas où le clitoris, affecté d'un excès de développement, revêtait les caractères du pénis. Dans tous ces cas, l'explication de l'anomalie ne soulève aucune difficulté.

Cette théorie paraissait s'appliquer également, avec assez de facilité, aux cas d'hermaphrodisme latéral, dans lesquels les segments profonds et moyens de l'appareil reproducteur sont mêles d'un côté, femelles de l'autre.

Hais il y a des cas beaucoup plus complexes dans Ies<|yel3 on a constaté la coexistence, d'un même côté du corps, et même des deux côtés, d'organes mAles et femelles. La coexistence des canaux déférents avec le vagin, la matrice et les trompes a été observée plusieurs fois, quoique rarement. Plus rarement encore on a signalé la coexistence, d'un même côté, de l'ovaire et du testicule.

Ces faits étaient entièrement inexplicables, jusqu'au moment où une brillante découverte anatomique de J. MûUer a prouvé que les canaux excréteurs des glandes génitales n'ont pas la même origine dans les deux sexes, et qu'ils ne peuvent, par conséquent, être considérés comme des organes analogues. Les canaux déférents résultent de la transformation des canaux excréteurs des corps de WoIfT. Les oviductes proviennent de cordons que J. Mûller a découverts et qui, d'abord pleins, se transforment en un canal. C'est ce qu'on appelle les filaments ou conduits de Huiler. Ces parties coexistent dans les embryons des deux sexes. Seulement, il arrive que, dans le sexe mâle, le filament de Mûller reste arrêté dans son développement. Mous savons seulement que ces filaments, qui s'unissent dans leur partie inférieure, persistent pendant toute la vie, au moins chez certains mammifères mâles, et peut-être chez tous, dans un état rudimentaire. Ils forment alors ce qu'on appelle la vésicule prostatique, ou, comme on le dit aujourd'hui, Vulérus masculin. Dans le sexe femelle, les filaments de Huiler prennent, au contraire, un développement considérable Chez les oiseaux, ils deviennent l'oviducte. Chez les mammifères ils se compliquent plus encore, et donnent naissance à un canal divisé en trois parties: le vagin, l'utérus et la trompe. Distinctes dans quelques espèces, ces parties se conjoignent, dans le plus grand nombre, pour former un vagin unique et un utérus unique. Au contraire, les conduits excréteurs du corps de WolfT disparaissent plus ou moins complètement chez les femelles; dans quelques espèces seulement, ils persistent pendant toute la vie et forment ce que Ton appelle les canaux de Gartner*.

La connaissance de ces faits donne l'explication complète de tous les cas d'hermaphrodisme où l'on observe la coexistence de parties m&les et femelles dans le segment moyen de l'appareil reproducteur, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas excès

* OoDAKD. Études êur la monorchidis et la eryptorehidis chez V/tamme; dans les Mémoires de la Société de Biologie, ?• a«rie, t. III, 1856. " J. MuLLKE. BUdungsgesehichte der Qenitalient 1830.

dans le nombre des parties. En effet, tout dépend, dans ces cas, du développement égal et simultané des conduits excréteurs des corps deWoIfTou des conduits de M ûller. Si le canal du corps de Wolff se développe seul d'un c6té, tandis que le conduit de MQller se développe seul de Tautre côté, on a Thermaphrodisme latéral simple. Mais le conduit du corps de WolfT et le conduit de Mûller peuvent se développer simultanément d*un même c6té ; ils produisent par conséquent un canal évacuateur mâle et un canal évacuateur femelle. Le même fait peut se produire des deux côtés à la fois.

Une autre forme d'hermaphrodisme, beaucoup plus rare, consiste dans la coexistence, d'un côté ou même de deux, de l'ovaire et du testicule.

Ces faits sont excessivement rares et ne sont pas encore scientifiquement établis, par suite de l'absence de détails histologiques. Toutefois on ne doit pas les révoquer en doute d'une manière absolue. Ne peut-on pas penser que la glande sexuelle serait à son origine formée de deux parties, l'une destinée à la production de rélément mdle, l'autre à la production de l'élément femelle de la génération, mais que, dans l'état normal, une seule de ces parties serait susceptible de se développer et d'acquérir l'organisation définitive d'un testicule ou d'un ovaire. Dans certains cas d'anomalies, les deux parties de la glande sexuelle pourraient se développer et produire à la fois un organe mâle et un organe femelle. C'est là l'organisation normale des poissons qui appartiennent au genre Serran.

Cette hypothèse s'accorde parfaitement avec certains faits observés chez les mollusques. On rencontre, soit dans la classe des gastéropodes, soit dans celle des acéphales, la séparation des sexes et leur réunion dans des groupes très voisins. Lorsque les sexes sont réunis, il y a ce qu'on appelle la glande KermaphrO' dite qui produit des spermatozoïdes dans certaines parties et des ovules dans d'autres. Or, l'observation a montré que les lobes mâles et les lobes femelles de la glande hermaphrodite ne sont pas toujours également répartis, et que l'on peut arriver par une série de transitions depuis l'égalité à peu près complète entre les éléments des deux sexes, jusqu'à la prédominance à peu près exclusive de l'un d'eux dans la glande. C'est ce que M. de Lacaze-Duthiers a indiqué depuis longtemps pour certains mollusques acéphales et particulièrement pour les huîtres. « Pour nous, il paraît démontré que les glandes se développent dans des proportions variables; que tel individu est plus mâle que femelle; enfin que, dans d'autres cas, il y a égalité '. »

Nous devons espérer que les progrès de l'embryogénie des animaux supérieurs nous donneront prochainement l'explication de ces faits, comme ils nous ont donné déjà l'explication des cas d'hermaphrodisme caractérisés par la coexistence d'organes mâles et femelles dans le segment moyen de l'appareil de la reproduction.

Le type tératologique que Joly a désigné sous le nom de ChéUmitome^ est l'un des plus étranges de la famille des monstres simples Célosomiens. La description que Joly a donnée du Chélonisome qu'il avait observé est malheureusement incomplète, car il n'avait pu étudier lui-même que le squelette, et il ne connaissait les viscères thoraciques et abdominaux que par une très courte note qu'il

» LACAZB-DxjTHnRS. Orgonêt çénUawo dêê Acéphales latMllibraneheB; Ann. dêê Se. nat, zool,, 4* série, t. II, p. 236.

■ JoLT. Mémoire iw deux genreê nouteaux de monures Célosomient que hauteur |»r»ffOêe de désigner êous Uê noms de Ohélonlsome et de Streptosome; dani les Annales des Sciences naturelles, 3* série. Zoologie. T. III, p. 37A. 1845.

devait à un vétérinaire. J*ai eu, pendant mon séjour h Lille, Toccasion de disséquer deux de ces monstres : Tun qui m'avait été remis par le musée de Lille, oà j'avais placé son squelette; Tautre que j'avais observé au Musée de Douai, oô j'avais obtenu de son directeur, le regretté Deleplanque, la permission de le disséquer, et où son squelette existe peut-être encore. Je ne puis malheureusemenl pas retrouver les notes que j'avais prises en disséquant ce dernier monstre. Quant à celui du Musée de Lille, j'en avais fait une description restée inédite et que je crois devoir résumer ici, par suite de l'intérêt considérable qui se rattache à l'histoire de ces monstres.

Voici comment Joly caractérisait ce type : Evêntraiion médiane, ihoraei^et abdominale; division complète du ntemum en deux moiliés; organes génitaux tm incomplets; omoplates, bassin et queue renfermés dans un thorax formé par dei côtes redressées, dont quelques-unes sont intimement soudées entre elles.

Le Ghélonisome que j'ai disséqué à Lille ressemblait, à bien des égards, à celai que Joly a décrit. Ce qui caractérise essentiellement ces monstres, c'est que les Cêtes sont redressées en sens inverse de leur position naturelle, et qu'elles maintiennent ainsi écartés les éléments des demi-st«mums qu'elles portent à leurs extrémités. Du reste, il y avait une différence notable entre le monstre de Joly et le mien. Dans le monstre de Joly, la tête avait conservé sa position naturelle, tandis que le bassin et la queue étaient renversés et avaient pris place dans une énorme gouttière supérieure formée par le redressement des côtes. Le monstre que j'ai disséqué présentait une disposition toute contraire; la tète, complètement renversée, occupait presque toute l'étendue de cette gouttière, tandis que le bassin et la queue conservaient à peu près leur disposition naturelle.

La peau cessait par une limite nettement tranchée h la partie antérieure de la poitrine et à la partie postérieure de l'abdomen. Dans toute cette région, elle était remplacée par une membrane transparente, qui avait été déchirée ou coupée dans son milieu. Je n'ai donc rien pu savoir sur l'existence du cordon ombilical, qui devait être excessivement court, et sur ses rapports avec le placenta. Il y aurait eu là assurément des faits intéressants à connaître. Mais c'est une lacune que présentent presque toutes les observations tératologiques.

Les viscères formaient donc une énorme tumeur herniaire revêtue par une membrane transparente. J'ai trouvé, dans sa partie antérieure le thymus très développé, le cœur, les poumons, l'estomac, la rate, le foie avec un commencement d'intestin grêle qui avait été coupé et dont la longueur, au dessus de la section, était de 30 centimètres. Tous ces organes présentaient leur conformation normale, à l'exception du cœur caractérisé par la persistance du trou de Botal. J'ai constaté également la persistance du canal artériel.

Le diaphragme faisait complètement défauL

Dans la région abdominale, j'ai trouvé l'extrémité postérieure du gros intestin qui se terminait en cul de sac. Toute la partie moyenne du tube digestif avait été enlevée. Je n'ai pas trouvé de vessie. Il y avait, au c6té gauche, un rein et un uretère, un testicule et un canal déférent, un corps caverneux. Aucune de ces parties n'existait au côté droit. Le pénis, complètement distinct du corps caTe^ neux unique, se présentait sous la forme d'un simple appendice cutané, creux dans son intérieur et présentant deux trayons dans son voisinage.

Cette observation, que Tenlèvement de certaines parties rend très incomplète — car nous ne pouvons savoir si la vessie avait été enlevée avec la partie médiane de rintestin, ou si elle avait fait complètement défaut — a cependant un grand intérêt par suite du développement inégal de la moitié gauche et de la moitié droite.

Le aquelette présentait des particularités très intéressantes par suite des soudures multiples qui s'étaient produites dans certaines de ses parties, soudures

résultant des courbures anomales de la colonne vertébrale qui avaient mis en contact des parties ordinairement distinctes. Il y avait d'abord, dans le sens de la longueur, une première courbure à concavité supérieure, courbure qui rapprochait un peu les régions cervicales et la région sacrée. De plus, il y avait une courbure latérale, dont la concavité était tournée à droite. Cette concavité de la colonne vertébrale du côté droit et, par suite, son moindre développement était évidemment en rapport avec Tabsence de certains organes du c6té droit de Tabdomen.

Il résultait de l'existence de la première courbure de la colonne vertébrale que tous les corps des vertèbres étaient complètement distincts, tandis que les parties supérieures, comme les lames et les apophyses épineuses, présentaient de nombreuses soudures et formaient ainsi des organes nouveaux et plus ou moins compliqués. Je n'en donnerai point ici la description qu'il serait difficile de comprendre sans figures. Je ferai seulement remarquer que, pour un certain nombre de vertèbres, les lames qui forment la paroi supérieure de l'arc vertébral ne provenaient pas toujours du même corps, mais qu'elles appartenaient parfois à deux corps distincts. C'est, je crois, U première fois qu'une pareille disposition est signalée.

Les côtes étaient complètement relevées. La sixième et la septième côtes gaucbes étaient soudées dans presque toute leur étendue.

A gauche les cartilages costaux se réunissaient en formant deux masses distinctes; à droite, tous étaient réunis et formaient une masse unique. Ces masses cartilagineuses portaient les demi-sternums; il y avait deux pièces sternales à gauche; une seule à droite.

Déviations des doigts, plus ou moins comparables k celles des pieds bots.

J'ai cru devoir donner ces détails i«ur le Chélonisome que j'ai disséqué à Lille, pour montrer comment en tératologie, lorsqu'un type s'est produit, on peut être certain qu'il se produira de nouveau, un jour ou l'autre. Ils sont complètement d'accord avec mes idées sur la formation de beaucoup de monstruosités par des pressions extérieures. Les courbures de la colonne vertébrale et l'inflexion de la tête ne peuvent s'expliquer autrement. 11 reste seulement à savoir ce qui a produit le singulier redressement des côtes. Je rappellerai d'ailleurs que les lames latérales, point de départ des paroi thoraco-abdominales, sont primitivement étalées sur le jaune. Mais pourquoi se renversent-elles en dehors, au lieu de s'infléchir au-dessous de l'embryon?

Je reproduis ici textuellement une note que j'ai adressée à l'Académie des Sciences, dans sa séance du 20 mars 1865, et qui a été publiée dans les Comptes rendus, t. LI, p. 562, 1865. Elle montre que, dès cette époque déjà ancienne, j'étais en possession de la théorie générale des monstres doubles que j'ai exposée dans mes publications postérieures.

Recherches sur les œufs à double germe et sur les origines de la duplicité monstrueuse chez les oiseaux,

« La coexistence de deux embryons sur un vitellus unique, signalée par WolfT au siècle dernier, a été constatée, à plusieurs reprises, par plusieurs physiologistes et par moi-même. Bien que ces faits soient encore très peu nombreux, leur étude attentive et leur comparaison m'ont prouvé qu'ils se rattachent à deux

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