CHAPITRE XV
Cérémonies du mariage des Malabars chrétiens (3).
Lorsque les Malabars chrétiens ont dessein de marier leurs enfants (4), les pères et mères conviennent ensemble du mariage; ensuite ils prient les parents de venir y donner leur consentement : c’est devant eux que la future épouse reçoit de son père et de sa mère quelques présents qui lui servent de dot. On donne avis du mariage au curé, afin qu’il fasse publier les bans. Les pères des futurs époux vont prier tous leurs parents et amis d’assister à la cérémonie; ils leur font connaître le jour convenu et leur présentent du bétel. Quatre ou cinq jours avant le mariage, les parents étant assemblés dans la maison des fiancés , on dit les litanies de la Vierge (5) ; on fait ensuite un trou au milieu de la cour; le catéchiste y répand du lait et de l’eau, et y plante un pieu , auquel il attache une branche d’arachou. La cérémonie qui consiste à verser du lait et de l’eau et à attacher le rameau d’arachou est du moins usitée parmi les chrétiens du Madouré; le catéchiste des PP. Jésuites ne l’a pratiquée qu’une ou deux fois à Pondichéry (6). Depuis ce temps, il a seulement planté le pieu , y a attaché des feuilles de manguier, et a posé une petite croix sur ces feuilles. Dans la mission du Madouré et dans les autres missions de l’intérieur des terres, on se contente de mettre sur l’arachou l'image de la Vierge. Cela fait, on présente du bétel à toute l’assemblée, et chacun se retire chez soi. On emploie le temps qui reste jusqu’au jour du mariage à élever autour du pieu une tente assez spacieuse pour contenir tous les conviés, et pour faire convenablement toutes les cérémonies du mariage (7). On élève encore
(1) Un préjugé que justifient peut-être des usages qui nous sont encore inconnus , que pourraient expliquer du moins des souvenirs de vieilles haïnes nationales, a attaché au nom que portent dans la langue tamoule les femmes des Paraver ( Parati ou Parataï) le sens de prostituées. Les Paraver forment une des dernières classes de l’ordre des Shoüdras ; or dans les parties les plus méridionales de la côte de Coromandel , ainsi que sur la côte de Malabar , tous les individus des castes supérieures ont un droit légal et reconnu sur les femmes des castes inférieures ; cet usage, qui fait un devoir aux jeunes filles de découvrir leur sein, lorsqu’elles passent devant un homme d’une caste supérieure, a probablement donné lieu à l’injurieuse application que font les Tamouls du mot Parataï. E, J.
(2) Les Indiens représentent souvent Lakchmf, déesse de la fortune, par un symbole assez singulièrement choisi, mais sur la signification duquel il ne peut y avoir aucun doute. La quatrième nuit précédant celle où se célèbre la cérémonie religieuse, ou plutôt le divertissement du kédjâgara, les vechnavites, à l’heure de minuit , déposent leur argent dans un coffre, et lui rendent un culte comme au signe visible de Lakchmf. I] est remarquable qu’une cérémonie exactement semblable existe à la Chine : elle consiste à remplir un coffret de pièces de monnaie, et à le soulever respectueusement. E. J.
(3) On ne peut se méprendre sur l'intention de l’auteur, qui s’est appliqué, dans ce chapitre et dans le suivant, à décrire dans les mêmes termes et presque dans le même ordre , des cérémonies semblables. E. J.
(4) Les Indiens sont persuadés que le soin qu’ils prennent de procurer des époux à leurs filles , avant qu’elles aient atteint leur neuvième année , équivaut au mérite religieux d’un sacrifice solemnel; si leurs filles n’ont pas trouvé d’époux avant ’âge de dix ans, ils considèrent cette disgrâce comme une malédiction des dieux. E. J.
(5) On remarquera, en lisant ces extraits, que les Jésuites avaient, dans presque toutes les occasions, substitué le culte de la Vierge à celui de Pillaiyär. Voyez , dans le chapitre suivant, Le passage qui correspond à celui-ci. E. J.
(6) On peut voir, dans la suite de ces extraits, un chapitre où ces faits sont exposés avec plus de détails. E. J.
(7) La cérémonie nuptiale est ordinairement célébrée dans la maison qu'habite la famille de la fiancée; mais elle peut l'être également dans celle de la famille de l'époux. E. J.
une autre tente devant la porte de la maison; elle est destinée à ceux qui veulent se reposer. Ces deux tentes, et surtout celle de la cour , sont ornées de rameaux, de toiles peintes , de bandes de papier doré, de fanaux, et de plusieurs autres objets de luxe (1). Au jour du mariage, les joueurs d’instruments, le catéchiste , les parents et les amis, tant chrétiens que gentils, qui ont été conviés, arrivent dès le matin à la maison nuptiale. La future épouse monte seule en palanquin , et se rend à l’église, accompagnée de plusieurs de ses parents et des joueurs d'instruments. Dès qu’elle y est arrivée, elle renvoie le palanquin pour prendre son fiancé. Les autres parents conviés et les joueurs d’insiruments accompagnent aussi l’époux. Si les familles sont riches, un autre palanquin est réservé au fiancé, et l’on ne renvoie pas celui de l'épouse. Le curé leur donne la bénédiction nuptiale ; il bénit le &h qui est déposé dans un bassin sur deux guirlandes : il met ensuite les deux guirlandes au cou des époux , et célèbre la messe. Les parents, pendant ce temps, gardent le él. Après la messe, l'épouse remonte dans son palanquin et retourne à la maison nuptiale. Dès qu’elle y est arrivée, elle renvoie le palanquin à son époux, s’il n’en a pas un autre à son service : il faut d’ailleurs qu’ils aillent à l’église, et qu’ils en reviennent l’un après l’autre. Si la maison d’un parent ou d’un ami se trouve sur le chemin, et qu’on veuille faire la cérémonie destinée à écarter le maléfice du mauvais regard, le palanquin s’y arrête : les femmes de la maison apportent trois bassins ; dans deux de ces bassins il y a du safran et de la chaux délayée dans de l’eau; dans le troisième , une masse de riz cuit, divisée en plusieurs compartiments et teinté de différentes couleurs; au milieu du bassin est une lampe faite de pâte de riz, dans laquelle il y a du beurre et une mèche allumée. Elles donnent ces bassins à trois femmes des pagodes, qui ont aussi suivi les palanquins en dansant et en chantant. Les dépadächi font, l’une après l’autre, passer trois fois les bassins devant le visage des époux; puis elles jettent dans la rue tout ce qui était dans les bassins (2) : elles reçoivent, en récompense de ce service, chacune une poignée de bétel. On répète cette cérémonie à chaque procession que l'époux fait dans la ville. Ses parents et ses amis, s’ils sont gentils, cassent quelquefois un coco. Les femmes des pagodes ont aussi assisté au mariage de plusieurs chrétiens de Pondichéry ; mais les PP. Jésuites leur ont enfin défendu de s’y trouver. C’est présentement à trois femmes mariées, chrétiennes ou gentiles, qu’on remet les bassins et le soin d’écarter le maléfice du mauvais regard. Lorsque les époux sont arrivés à la porte de la maison nubptiale , les principales parentes apportent aussi sur le seuil trois bassins , et font la même cérémonie. Quand tousles assistants sont entrés, on leur présente du bétel , et chacun se retire chez soi. Dans l’après-midi, vers cinq heures, les mèmes conviés s’assemblent sous la tente de la cour ; on élève un autel devant le pieu dont il a été parlé; on pare l’autel avec les ornements de l’église des Jésuites; on y place des cierges et l’image de la Vierge. Vers six heures , le catéchiste fait venir l'époux et le fait asseoir, devant l'autel, sur un siége recouvert d’une toile blanche et sous lequel est étendue une couche de riz; il pose le manapongal au bas de l'autel, et fait placer, devant l'époux, sur des billots, trois bassins, dans l’un desquels il y a du lait, dans un autre du safran et de la chaux délayée dans de l’eau , dans le troisième des adai (3); il dispose autour de l'autel cinq petits pots remplis de pois et de riz germés ; derrière ces cinq pois il met un grand vase , et sur ce vase un autre plus petit , tous les deux remplis d’eau; plus loin encore, il place une lampe allumée à cinq ou sept mèches. Aux deux côtés de l'autel, il établit deux pierres pour y faire brûler de l’encens : des Malabars ont assuré avoir vu autrefois le catéchiste faire le sacrifice du feu dans quelques mariages ; un Malabar nous a même dit que le catéchiste avait voulu faire ce sacrifice dans la cérémonie du mariage de sa propre sœur, mais que son père l’en avait empèché. Le catéchiste ordonne ensuite à trois femmes de prendre chacune un des bassins et de faire, l’une après l’autre , la cérémonie destinée à écarter de l’époux le maléfice du mauvais regard; puis il fait apporter devant l'époux un bassin plein de riz, sur lequel est posé un coco entier. L’époux, tenant les mains étendues et serrées l’une contre l’autre, les plonge dans le bassin et les en retire couvertes de riz. Le catéchiste place le coco sur le riz, puis il remet au barbier assistant un cordon oint de safran , et dans un nœud duquel est retenu un morceau de safran , en lui recommandant d’attacher ce cordon au bras de l’époux : celui-ci, aussitôt la chose faite , remet le bassin, le riz et le coco au barbier, au blanchisseur et aux joueurs d'instruments ; ce sont leurs pro-
(1) L'usage est de suspendre aussi des feuillages et des guirlandes , ou découpures fantastiques de papier, nommées pattam (patra), au milieu de la rue, en face de la maison où se fait la cérémonie; ces guirlandes sont soutenues par des cordes (téranam) tendues d’une maison à l’autre. On emploie encore ce genre de décoration le jour de la première entrée d’un prince dans une ville. E. J.
(2) On trouvera , dans un des chapitres suivants, des détails spéciaux sur cette cérémonie : tirer l’œillade se dit en tamoul dittikajikiradou. E. J.
(3) Cest ainsi que les Tamouls nomment certains gâteaux ou beignets cuits dans le beurre où dans l'huile. E, F.
fits (1). L'époux monte ensuite en palanquin , et va à l’église , accompagné de tous les conviés et des joueurs d’instruments. Après y avoir fait quelques prières, il remonte en palanquin, et va avec toute sa compagnie faire une procession par les rues de la ville (2). [1 ne manque pas de personnes empressées à faire la cérémonie pour écarter le maléfice du mauvais regard. Pendant cette procession, le catéchiste fait aussi attacher le cordon au bras de l'épouse; cette cérémonie terminée, l'épouse se retire dans sa chambre. Lorsque l’époux est arrivé à la porte de la maison, une des principales parentes-fait la cérémonie contre le maléfice du mauvais regard. I] entre alors, lui et toute sa compagnie , sous la tente de la cour, et s’assied sur son banc. Le catéchiste fait apporter une feuille de figuier , du riz non cuit, deux petits pots remplis d’eau et deux cocos; il pose la feuille de figuier sur la terre , à gauche de l’autel; il répand le riz sur cette feuille en deux tas; sur ce riz il place les deux pots, dont il garnit l'embouchure de feuilles de manguier ; sur ces pots il pose les deux cocos. Appelée par son ordre, l'épouse fait le tour de l'autel, et va s'asseoir auprès de son mari. On apporte un bassin rempli de fleurs , sur lesquelles est posé le 44/5 : le catéchiste, prenant alors pour aspersoir quelques-unes des feuilles de manguier qui couvrent les pots, arrose les époux avec l’eau contenue dans ces vases ; il casse un des cocos sur la pierre plate, répand l’eau qu’il contient, met le {4 dans une moitié de ce coco, et le porte ainsi sur l’autel, auprès de l’image de la Vierge. Depuis que Mgr. le Patriarche d’Antioche a défendu ce sacrifice du coco, le catéchiste place seulement le {&li dans un bassin, sur l’autel , et laisse les cocos sur les deux pots, sans les casser. Tous les assistants récitent ensuite les litanies de la Vierge ; ces prières dites, le catéchiste prend le s&li et le présente à toucher aux principaux parents et amis; puis il le donne à l'époux pour l’attacher au cou de son épouse. Il applique alors du rountrou sur le nœud du cordon, et en met aussi au front des époux. Il fait apporter un bassin rempli de riz non cuit, mêlé de safran; les principaux parents etamis viennent l’un après l’autre prendre une poignée de riz, et la présentent d’abord aux genoux de l’époux , ensuite au-devant de ses épaules, et enfin sur sa tête , laissant chaque fois tomber un peu de riz; ils en font autant à l’épouse. Ensuite les fiancés se lèvent de leur siége; le barbier joint en manière de crochet le petit doigt de la main gauche de l'épouse à celui de la main droite de l'époux. Les fiancés se tenant ainsi par les deux petits doigts font trois fois le tour de l'autel, et à chaque fois se mettent à genoux devant l’image de la Vierge. Une femme mariée porte devant eux le petit pot d’eau kadaväri (3), et laisse tomber cette eau goutte à goutte, à mesure qu’elle s’avance: une autre femme mariée porte devant eux une des petites lampes ; car, outre la grande lampe, il y en a plusieurs petites. Les trois tours finis, les époux entrent dans leur chambre; la femme quitient la lampe les y conduit : on donne du bétel à toute la compagnie, et chacun se retire chez soi. Si quelques-uns des principaux parents et amis désirent rester, on les régale de tout ce que l’on a de meilleur. Le lendemain , on donne à diner à ceux des conviés qui veulent s’y trouver : sur le soir, les époux montent ensemble en palanquin , et vont à l’église avec le même cortége que le premier jour. Après ‘y avoir fait quelques prières, ils remontent en palanquin et traversent en procession les rues de la ville ; c’est une nouvelle occasion de faire la cérémonie destinée à écarter le maléfice du mauvais regard. De retour à la maison nuptiale , ils vont s'asseoir sur leur siége. Le catéchiste fait apporter, comme la veille, un bassin rempli de riz mêlé de safran, et fait présenter ce riz aux genoux , aux épaules et sur la tête des époux : ceux-ci se lèvent, font trois fois le tour de l’autel , et se retirent dans leur chambre. Les conviés restent sous la tente pour faire leurs présents; on leur donne ensuite du bétel , et ils s’en vont ; il ne reste que les plus proches parents. Le catéchiste rappelle les époux, les fait asseoir sur leur siége, et fait apporter un bassin dans lequel il y à du riz et un coco : le mari tenant les mains étendues et serrées l’une contre l’autre, les plonge dans le bassin et les en retire couvertes de riz; sur ce riz le catéchiste pose le coco : le mari verse le tout dans les mains de son épouse, qui le reverse aussitôt sur les mains de son époux : celui-ci ayant les mains ainsi chargées, les pose sur celles de son épouse ; le barbier coupe alors le cordon attaché au bras du mari : celui-ci verse le riz et le coco dans les mains de son épouse, qui, à son tour , les pose ainsi chargées sur celles de l’époux ; le barbier coupe alors aussi le cordon attaché au bras de la femme. C’est ainsi que se termine la cérémonie du mariage.
(1) Les barbiers et les blanchisseurs, dans l’Inde méridionale, sont pour ainsi dire des domestiques communaux , qui remplissent des offices publics dans plusieurs cérémonies de la vie civile et religieuse , qui ne peuvent refuser leur service , et qui reçoivent des autres castes un salaire annuel en nature et des rétributions casuelles en argent. E. J.
(2) Il faut observer que ces promenades solemnelles dans l'enceinte de la ville, se nomment en tamoul oularoalam , parce que l’on doit toujours se diriger vers la droite. E. J.
(3) Ce mot se lit dans l'original cadavary et cadavery ; 1 m'est d’ailleurs inconnu , et je ne suis pas certain d’en saisir exactement le sens; je conjecture qu’il est formé de deux mots tamouls, kadal, mer, et vérr, amas d’eau ; kadal est probablement pris dans le sens de nadi, fleuve. E. J.