‹ Recherches sur la religion des MalabarsChapitre 14 sur 75 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Cérémonies du mariage des M. alabars gentils.

Lorsque les pères et mères sont convenus du mariage de leurs enfants (1), et que tous les parents ont donné leur consentement, on prie les brahmanes (2) de venir examiner les constellations sous lesquelles a eu lieu la naissance des futurs époux, afin de juger si ces deux personnes peuvent vivre heureusement l’une avec l’autre. Si ces constellations sont dans des rapports convenables, et n’annoncent rien de fâcheux, les brahmanes déclarent que ces deux personnes peuvent se marier ensemble. Le mariage au contraire n’a point lieu, si les brahmanes trouvent dans leurs calculs quelques mauvais pronostics. Si l’on a omis de faire les observations horoscopiques à la naissance de ces personnes, les brahmanes ont recours à l’anagramme des noms propres, dont ils transposent les lettres, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé le nom de quelques-unes des constellations ; c’est par là qu’ils prétendent reconnaitre quels sont les signes célestes sous lesquels sont nées ces deux personnes. Si l’anagramme des deux noms présente quelque funeste présage , et que cependant les deux personnes n’en persistent pas moins à s’unir, elles prient les brahmanes de changer leurs noms ; les brahmanes leur en donnent d’autres. Lorsque les brahmanes sont enfin satisfaits du résultat de leurs combinaisons, ils désignent un jour heureux pour faire la cérémonie du mariage (3). Les parents s’assemblent peu de jours après à la maison de la future épouse; son père et sa mère lui font des présents qui lui servent de dot (4); le contrat de mariage est conclu. Quelque temps avant le mariage, on prépare une tente dans la cour de la maison de l’un ou de lautre des époux; on l’orne de rameaux , de toiles peintes, de bandes de papier doré, de fanaux et de plusieurs autres choses précieuses. Le trou dans lequel on doit placer le premier pilier de la tente étant creusé, les brahmanes y répandent du lait, de l’eau, quelques feuilles d’arachou et du riz non cuit mêlé de safran. Cela fait, les brahmanes , assistés de quelques femmes mariées, prennent tous ensemble le pilier et le plantent dans le trou (5); les brahmanes ordonnent à une de ces femmes de pétrir entre ses mains une masse de terre ou de fiente de vache, et de la placer devant le pilier; cette masse informe représente le dieu Pillaiyär. Le brahmane officiant fait apporter un coco et le casse sur la pierre plate, l’offrant en sacrifice à Pullaiyär ; les autres brahmanes font alors une prière à ce dieu : « Seigneur, disent-ils, nous vous supplions de ne mettre aucun obstacle à ce mariage, et de veiller à ce qu’il n’y manque rien. » Les parents répètent après eux la même prière ; puis tous les assistants font à Pullaiyär les saluts que l’on a coutume de lui adresser. On distribue du bétel à toute l’assemblée, et chacun se retire chez soi (6). On prépare aussi une autre tente devant la porte de la maison, mais on n’y fait aucune cérémonie. Le jour du mariage, vers cinq ou six heures du soir, les conviés s’assemblent ; on place au milieu de la tente une branche d’arachou , à laquelle , suivant les usages de certaines castes, on attache quelquefois une toile blanche et une petite branche de mouroukou. On élève un autel en terre autour du pied de l’arachou. Les brahmanes font placer derrière cet arbre cinq petits pots (7) dans lesquels il y a du riz et

(1) Les personnes que l’on charge ordinairement de la recherche d’un gendre, sont le brahmane et le barbier de la maison ; on leur donne, pour exciter leur zèle, de l'argent et un paquet de feuilles de bétel. Lorsqu'ils ont réussi à trouver un gendre dont l’âge et la fortune soient assortis à l’âge de la jeune fille et à la fortune de sa famille, on leur remet une table généalogique dressée avec soin, qu’ils comparent et qu'ils échangent avec un pareil titre fourni par la famille du gendre. Ce n’est qu'après ces préliminaires qu’on examine les rapports des deux horoscopes. E. J.

(2) L'auteur écrit incorrectement #rahame pour brahmane , Brouhma pour Brahmä, et Vichenou pour Vichnou ; ces leçons vicieuses ont été partout corrigées. E. J.

(3) L'auteur décrit plus spécialement, dans ce chapitre, les cérémonies du mariage des Shoëdra ; le mariage d’un brahmane ou d’un rédjà est accompagné de quelques cérémonies particulières que n’observent pas les Shodra ; telle est, par exemple, l'épreuve du sort ou plutôt de son adresse que fait la fiancée d’un #chatriya, en tirant trois petites flèches sur un poisson artificiel flottant dans un bassin rempli d’eau. La nécessité de renfermer ces notes dans de justes limites, me force d’omettre plusieurs détails de ce genre ; je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur au mémoire du Col. M’'Kenzie on the marriage ceremonies of the Hiadoos, imprimé dans le vol. 111 des Transactions de la Société Asiatique de la Grande-Bretagne. ET:

(4) Les femmes n’apportent point de dot ; elles sont au contraire obtenues de leur famille, en payant une certaine somme, dont le dixième au moins doit être remis avant la cérémonie nuptiale à titre d’arrhes ou paricham ; aussi acheter (4kolougiradou ) est-il synonyme d’épouser une femme. E. J.

(5) La plantation du k4l est le premier acte de la cérémonie du mariage; cette cérémonie ne peut durer moins de deux jours ; elle peut se prolonger jusqu’au trente et unième jour. E. J. |

(6) On veille avec soin, pendant toute la cérémonie, à ce que le feu ne prenne point à cette tente ou pandel; la consternation de toute la famille suivrait un pareil malheur; car il serait le présage certain de la mort prochaine d’un de ses membres. E. J.

(7) Ces petits vases de terre cuite sont nommés k£alam, ou , suivant la prononciation grasse des indigènes , kalom ; c’est l’origine de notre ancien mot galon, pris en ce sens. E. J.

quatre sortes de grains, que l’on a eu auparavant grand soin de faire germer dans ces mêmes pots, en sorte que, lorsqu'on s’en sert dans la cérémonie, ces grains ont des germes de près de deux pouces de longueur. Après ces pots, les brahmanes font placer l’un près de l’autre deux autres pots, l’un très-grand, l’autre plus petit, tous deux remplis d’eau , puis une lampe allumée à cinq ou sept mèches, et quelques autres petites lampes. Pendant ce temps, on prépare dans une pièce voisine le riz pongal, et on établit à quelque distance de l’autel le siége de l’époux. Les brahmanes le font asseoir sur ce siége, et ordonnent à une femme mariée de lui passer au cou une guirlande (1); quelques autres femmes mariées disposent au devant de l'autel cinq feuilles de figuier, sur chacune desquelles elles mettent, suivant les instructions des brahmanes, un peu de riz pongal, une figue pilée, du beurre et du sucre. Les brahmanes offrent aux dieux ce sacrifice, et brülent de l’encens en leur honneur : une femme mariée répand un peu d’eau autour des feuilles. Les brahmanes font placer devant le fiancé sur un bloc de bois , un bassin où il y a du safran, de la chaux délayée dans de l’eau , et quelques feuilles d’arachou : ils font approcher trois femmes mariées, qui, l’une après l’autre, passent trois fois le bassin devant le visage du fiancé, pour écarter le maléfice du maupais regard. Cela fait, le fiancé se lève , fait le tour de l’autel, et se retire dans sa chambre. Le barbier, le blanchisseur et les joueurs d’instruments enlèvent le riz amoncelé sous le siége , et quatre parts du sacrifice qui a été offert; on porte la cinquième part au fiancé à qui seul elle est réservée. Les brahmanes rappellent le fiancé, l’invitent à s’asseoir sur son siége , et font apporter devant lui un bassin dans lequel il y a du bétel, de l’arèque, du riz non cuit, un coco et un cordon de coton, auquel est attaché par un nœud un morceau de safran. Les brahmanes présentent ce bassin devant tous les conviés, et le déposent sur un billot, devant le fiancé , qui tient ses mains étendues et serrées l’une contre l’autre. Le brahmane officiant y met du bétel, de l’arèque, du riz et le coco ; puis il récite des prières et lui attache le cordon au bras droit par trois nœuds, en prononcant les noms de Brahmà , de Vichnou et de Roudra (2); il lui met ensuite au front le #rourirou, et au cou une guirlande : des prières accompagnent toutes ces cérémonies. Le fiancé remet dans le bassin ce dont on a chargé ses mains, et on donne le tout au barbier , au blanchisseur et aux joueurs d’instruments. Les brahmanes font apporrer un autre bassin rempli de riz mêlé de safran ; ils prennent, l’un après l’autre, deux poignées de ce riz , et le présentent à la tête, aux épaules et aux genoux du fiancé , laissant tomber chaque fois un peu de ce riz; ensuite, les parents et les amis viennent, l’un après l’autre , faire la même cérémonie. L’époux se lève et va faire une procession par les rues de la ville, accompagné de tous les conviés et des joueurs de trompette, de hautbois et de tambour , ainsi que de plusieurs femmes des pagodes , qui chantent et dansent autour du palanquin. Si le fiancé appartient à une famille riche , on fait porter au devant et aux côtés du palanquin plusieurs petits dais en forme de parasol, que l’on emprunte le plus souvent aux pagodes; on porte aussi sur des perches plusieurs petits ouvrages de papier, découpés en forme de poissons ou d’oiseaux, et des fanaux. Comme cette procession se fait ordinairement la nuit, on allume un grand nombre de torches et de lampes, et on tre plusieurs sortes de feux d’artifice ; pendant la cérémonie destinée à écarter le maléfice du mauvais regard, on casse ordinairement plusieurs cocos. Pendant cette procession, les brahmanes disposent devant l’autel les matériaux d’un nouveau sacrifice pareil à celui que nous venons de décrire ; ils entassent encore du riz sous le siége nuptial, et attachent un cordon à la main gauche de la fiancée, avec les mêmes cérémonies que celles auxquelles le fiancé a assisté. Le riz qui est sous le siége et quatre des parts du sacrifice sont donnés au barbier, au blanchisseur et aux joueurs d'instruments ; on porte la cinquième part à la fiancée, qui s’est retirée dans sa chambre; elle seule mange cette part. Lorsque le fiancé est arrivé à la porte de la maison, on ne manque pas de faire la cérémonie pour écarter le maléfice du mauvais regard , il va ensuite s’asseoir sur son siége , et sa future épouse vient se mettre à sa droite (3). Les brahmanes étendent, à quelque distance du lieu du sacrifice , une feuille de figuier, sur laquelle ils mettent du riz en deux petits tas; sur ces tas de riz, ils placent deux petits pots d’eau, dont l'embouchure est garnie de feuilles de manguier : ils font une aspersion de

(1) La guirlande avait une autre signification dans les anciens rites nuptiaux de l’Inde. Les jeunes filles, libres alors de faire un choix entre leurs prétendants, les faisaient assembler et passaient une guirlande de fleurs au cou de ceux qu’elles choisissaient pour époux ; on trouve des allusions à cet antique usage dans les drames sanskrits. E. J.

(2) Ce cordon, auquel est attaché du safran, se nomme en tamoul kanganam (bracelet) ou Hépou ( préservatif ) ; il faut observer qu’on le noue au bras droit de l’époux et au bras gauche de l'épouse. Le Paria qui représente l'époux de Käl, pendant la fête de cette déesse terrible, porte le kdpou au bras droit, en signe de son union avec Käli, et ne peut, aussi long-temps qu'il est revêtu de ce caractère , s’approcher de sa propre femme. Er

(3) C’est l'usage , dans certaines castes de Shoëdra, que le frère de l'époux se présente à la porte de la chambre de la fiancée , au moment où elle en sort, et l’arrête en lui demandant où elle va ; la fiancée lui répond qu’elle va chercher un époux ; ce n’est qu'après cette déclaration que se fait la présentation du #ä/i. IDR E

14 RELIGION DES MALAPARS.

cette eau sur le fiancé et sur toute l'assemblée. Les brahmanes alors célèbrent le sacrifice du feu qu’on nomme yégtyam ; ils entretiennent ce feu avec du beurre qu’ils y répandent de temps en temps en forme de libation. Ils font ensuite apporter devant les fiancés un bassin dans lequelil y a du bétel, des arèques, des figues, un coco oint de safran et le #&k; le brahmane officiant casse le coco sur la pierre plate. La fiancée tient les mains ouvertes et rapprochées ; son père y met du bétel , des arèques, des figues, un coco, et par dessus quelques pièces d'argent; il lui prend les mains, et les plaçant sur celles de son gendre, il y verse tout ce qu’elle avait recu. Le brahmane l'invite à dire : « Tous les dieux sont témoins que je vous donne cette fille ; en voilà les arrhes. » Le brahmane prend alors le täli et récite les paroles de la consécration (1) ; après avoir cassé le coco apporté dans le bassin, il remet dans ce bassin les deux moitiés de coco, présente le #&li à toucher aux principaux de l’assemblée , et le remet au fiancé qui l’attache au cou de sa future épouse. Le brahmane applique un peu de tirountrou sur le nœud du cordon qui soutient le #44, et en met aussi au front des époux ; il fait alors passer l’épouse à la gauche de son mari. On fait de nouveau la cérémonie qui consiste à présenter du riz sur la tête, aux épaules et aux genoux, ainsi que la cérémonie destinée à écarter le maléfice du mauvais regard. Les époux, sur l'invitation du brahmane, se prennent par les petits doigts, et vont ainsi faire trois tours de l’autel (2); une femme mariée porte devant eux le petit pot d’eau kadaväri dont elle laisse tomber l’eau goutte à goutte; à mesure qu’elle s’avance, une autre femme mariée marche aussi devant eux, tenant en main une des petites lampes. Toutes les fois qu’ils passent près de la pierre plate, le mari prend le pied de son épouse et lui fait toucher cette pierre. Cela fait, ils se disposent à entrer dans leur chambre; mais, avant d’y entrer, ils se tournent vers l’arachou ; quelqu'un leur verse de l’eau dans les mains (3), et ils en jettent un peu vers cet arbre. Les époux et les principaux parents étant entrés dans la chambre , on apporte un bassin dans lequel il y a du lait doux et des figues broyées ; l'époux en boit un peu; il en donne à boire à son épouse dans le même vase où il a bu, et il en boit encore après elle ; les parents des deux époux en boivent aussi dans le même vase les uns après les autres. Le lendemain , les deux époux vont en palanquin faire une procession par les rues de la ville; les conviés, les femmes des pagodes et les joueurs d’instruments les accompagnent ; on n’épargne rien pour se donner le luxe des torches, des feux d'artifice, des dais et des autres choses curieuses (4); on ne manque pas non plus de faire plusieurs fois la cérémonie pour écarter le maléfice du mauvais regard. Après la procession, on fait asseoir les époux sur leur siége , et on coupe les cordons qu’ils portent au bras, de la même manière que dans les cérémonies du mariage des chrétiens. Les époux se retirent dans leur chambre; pendant ce temps, les conviés font leurs présents (5) , et on leur distribue du bétel. C’est ainsi que se termine la cérémonie.

Page 1