‹ Recherches sur la religion des MalabarsChapitre 16 sur 75 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

S uperstitons relatives aux règles des femmes.

Vivement irrités contre le dieu Dévendiren qui venait de couper la tête à Locheta Brahm&, fils de Brahmà (2), les dieux le bannirent de son ciel et le condamnèrent à renaïtre dans le monde, pour faire

(1) La mention de ces deux dates peut faire penser que l’auteur de ce traité le rédigeait vers l’année 1710. 11 nous apprend dans un autre passage que le Gouverneur des possessions françaises dans l'Inde, au moment où il écrit, est M. le chevalier Hébert ; cette indication s’accorde avec l’autre donnée. E. J. |

(2) J'ai conservé l'orthographe du manuscrit, parce qu’il me reste des doutes sur le caractère réel du personnage désigné par ce nom; je conjecture que les mythologues modernes ont confondu deux légendes en une seule, et ont créé un nouveau personnage mythologique en réunissant sur lui deux noms propres empruntés à ces deux légendes. La première est celle que la secte de Shiva a inventée pour exprimer la dégradation religieuse de Brahmä, celle qui raconte comment ce dieu fut privé d’une de ses cinq têtes ; elle à été reproduite sous tant de formes différentes, que si l’on additionnait les résultats de toutes ces versions, il ne resterait plus aujourd’hui une seule tête au dieu Sarvatémoukha ; les versions les plus généralement reçues sont les suivantes : pressé d’un désir incestueux , Brahmä devenu cerf, poursuit à travers les forêts Sarasvati sa propre fille transformée en biche ; Roudra indigné lui fait sauter sa cinquième tête d’un seul coup d’ongle : Brahmä n’a pu atteindre la tête, Vichnou n’a pu toucher les pieds de Shiva; Brahmä affirme cependant, par un serment, qu'il a atteint la tête de Mahädeva;

pénitence de ce meurtre. Le châtiment était terrible, et cependant Dévendiren ne pouvait espérer d'obtenir la complète expiation de son crime; aussi était-il livré au désespoir. Les dieux, touchés enfin de sa misère, répartirent le reste de l’expiaion sur les femmes, sur la terre, sur les eaux et sur les arbres. Dés lors le péché de Dévendiren fut imprimé au flux mensuel des femmes ; les dieux déclarérent qu’elles seraient impures et immondes pendant tout le tems qu’elles auraient leurs règles, et que tout ce qu’elles toucheraient serait souillé comme elles. Afin de se garantir de cette souillure, on les enferme pendant trois jours, sans qu’elles puissent communiquer avec personne. S'il arrive qu’on les touche involontairement, on a grand soin d’aller aussitôt se purifier dans l’eau ; manquer à cette loi religieuse serait, selon les gentils, un péché du premier ordre. Le quatrième jour, les femmes se purifient dans l’eau, changent d’habits et rentrent dans l’intérieur de la maison. Si ce sont des brahmines, on leur fait boire le panjag'aviyam (1), qui est une potion de lait doux, de lait caillé, de beurre, d'urine de vache et de fiente de vache ; si ce sont des femmes appartenant à d’autres castes, on leur présente à boire une potion composée seulement de lait doux , de lait caillé et de beurre. Ce n’est qu’alors qu’elles sont purifiées de leur souillure.

La souillure imprimée aux arbres par le péché de Dévendiren consiste dans leurs gommes ; si l’on touche la gomme de quelque arbre que ce soit, il faut se purifier dans l’eau. Le péché de Dévendiren jeté sur les eaux est leur écume ; dès qu’on la touche, on devient impur et on ne peut effacer cette souillure qu’en se purifiant dans l’eau. La terre porte le péché de ce dieu imprimé dans une espèce de terre jaunâtre dont les blanchisseurs font usage ; comme ils sont obligés par leur métier de toucher souvent cette terre, qui leur sert à blanchir le linge (2), les brahmanes les regardent comme des hommes immondes, et ont toujours soin de laver de nouveau le linge qui sort des mains du blanchisseur.

J'ai dit que l’on enfermait pendant trois jours les femmes qui avaient leurs règles; il faut entendre cela des femmes qui appartiennent à des familles un peu nombreuses ; car s’il n’y avait dans une maison que le mari et la femme , et que la femme fût ainsi enfermée , le mari n’aurait personne pour préparer ses aliments; dans ce cas, la femme demeure seulement enfermée pendant trois nuits; tous les matins , après s’être bien lavée et avoir changé de vêtements, elle fait le ménage : cela n’empêche pas d’ailleurs qu’elle n’observe la cérémonie du quatrième jour.

On fait une plus grande cérémonie la première fois qu’une jeune fille a ses règles; on la tient enfermée pendant sept jours; on envoie de petites boules de riz cuit aux parents et aux amis pour leur faire part de la puberté de sa fille (3). Le huitième jour, les parentes et les amies s’assemblent dans la maison de la jeune fille et lui offrent des présents, chacune selon ses moyens. Après que la jeune fille s’est purifiée dans l’eau, ses parents l’habillent, l’ornent de fleurs, et lui font boire le panrjagaviyam ; puis , les plus proches parentes prennent du riz des deux mains et vont, l’une après l’autre, présenter ce riz aux genoux , aux épaules et à la tête de la jeune fille, en laissant tomber de temps en temps quelques grains (4).

Les femmes et les filles chrétiennes célèbrent toutes ces cérémonies aussi bien que les gentiles. Loin de désabuser le pauvre peuple de toutes ces erreurs, les catéchistes des PP. Jésuites sont les plus empressés à l’ÿ maintenir. Lorsqu'ils font le catéchisme dans les églises, ils enjoignent publi-

Mahädeva lui abat une de ses têtes : Brahmä insulte Shiva ; Shiva produit son énergie sous la forme terrible de Bhaïrava , qui arrache une tête à Brahmä , et en fait servir le crâne à recevoir le sang des dieux complices de son audace : Roudra veut venger sur Brahmä une innocente méprise de Parvatf ; il lui arrache une tête (voyez, dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Origine du linga ). Faut-il reconnaître dans Le récit de notre auteur une nouvelle variante de ce mythe shaivite ? Je pense qu’on a attaché par habitude le nom de Brahmä à une légende qui lui est absolument étrangère , et dont on trouve le récit dans le sixième livre du Bhägavata. Indra humilié et réduit à implorer la protection de l’asoura Dodchita, reçoit pour maître spirituel le fils de cet asoura , nommé Vishvaroëpa , et tiomphe de ses ennemis ; trahi bientôt par Vishoarodpa luimême , Indra lui abat d’un seul coup ses trois têtes , qui s’envolent transformées en oiseaux ; il se livre ensuite à la pénitence pendant une année divine, en expiation de ce meurtre, et jette sa souillure sur la terre, sur les eaux , sur les arbres et sur les femmes. Le nom de Locheta ne me paraît être autre chose qu’une mauvaise transcription de Douchita. Vishoaroüpu me parait être ici un surnom d’Agni. E. J.

(1) Ce mot est l’altération tamoule du sanskrit pantchagavya , qui signifie Les cénq choses fournies par la vache. On verra, dans la suite de ces extraits , que l’usage du pantchagaoya est ordonné par la loi religieuse dans plusieurs autres circonstances. E. J.

(2) Voyez la feuille v de la xrni° livraison de l’Znde Française. Cette terre dont on trouve de grandes couches dans le Maïssour, est nommée par les Tamouls »e/ldvi ou chavoulmannou , terre de savon ( chavoun). E. J.

(3) C’est ordinairement le barbier de la maison qui est chargé de porter ce singulier message. E. J.

(4) Cette cérémonie est vulgairement nommée dans le sud de l'Inde le second mariage; c’est en effet dès ce moment que l’époux entre en possession de ses droits conjugaux. La jeune fille se tient, pendant les sept jours de réclusion , dans un petit pavillon construit en chaume près de la maison paternelle. E. J.

quement aux femmes de ne venir ni à confesse ni aux assemblées des fidèles, tant qu’elles ont leurs

règles...

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