CHAPITRE XX
Superstitions relatives à l'accouchement des femmes.
Il ya trois règles qui regardent l'accouchement des femmes. La première concerne la souillure ; elle déclare les femmes des brahmanes immondes pendant les dix jours qui suivent leur accouchement , qu’elles aient mis au monde un fils ou une fille , les femmes des râdjas, immondes pendant onze jours , les femmes de la troisième caste, immondes pendant quinze jours, et celles des castes inférieures, immondes pendant trente-un jours (3). Cependant l'usage a prévalu que ces dernières ne demeurent immondes que pendant cinq ou sept jours. Les femmes sont , pendant tout ce temps, tellement immondes, qu’elles communiquent leur souillure à tout ce qu’elles touchent; aussi, pour éviter leur contact, les enferme-t-on soit dans une chambre particulière, soit dans quelque lieu
(1) L'institution de la cérémonie du septième mois de la gestation se trouve dans les plus anciens monuments de la législation indienne ; mais cette cérémonie différait absolument de celle que l’on pratique aujourd’hui dans le sud de l’Inde. Elle était précédée de trois autres cérémonies religieuses (samskara ), dont la première, nommée garbhädhâna, cérémonie de la conception, doit être célébrée, suivant Yédjñnavalkya, dont l'intention n’a pas été comprise par son commentateur , avant que la menstruation n’ait cessé (rifa6 ) ; la seconde , nommée poumsavana ( sacrifice pour obtenir un enfant mâle }, doit être célébrée , suivant l’autorité de Péraskara, le second ou le troisième mois de la gestation, avant les évolutions du fœtus, suivant la définition légale d’Yédjñavalkya ; la troisième, nommée navalébhana , omise par Yédjñavalkya, et que je ne connais que par un passage de Mallinätha , cité par M. Stenzler, doit être célébrée, suivant l'autorité d’Ashoaläyana, dans le quatrième mois de la conception ; la cérémonie , nommée sfmanta ou sfmanténnayana ( séparation des cheveux }, doit être célébrée, suivant Yédjnavalkya , le sixième ou le huitième mois de la gestation , ce qui revient au septième mois du rituel des Tamouls : je ne pense pas que l’intention de cette dernière cérémonie ait encore été expliquée; M. Wilson dit seulement que l'acte principal de la cérémonie consiste à rejeter des deux côtés Les cheveux de la femme enceinte, de manière à tracer une ligne jusqu’au sommet de la tête ; je suis persuadé qu’on avait l'intention d’ouvrir ainsi à l’éfman qui venait animer l'enfant ses voies ordinaires, celles qui lui sont assignées dans plusieurs passages des oupanichad, dans celui de l’aitaréyépanichad, par exemple , où il est dit : Séparant les cheveux des deux côtés de la ligne , l'Esprit perça cette ligne et entra dans le corps par la voie du cerveau. Le commentateur d’Yédjnavalkya déclare d’ailleurs que ces cérémonies , destinées à purifier le champ (la femme), ne doivent être observées que dans la première gestation ; il s’appuie de l’autorité d’un texte de l’ancien législateur Dévala. E. J.
(2) Les épaules, et par extension les bras, sont considérés par les Indiens comme le symbole de la force et du courage ;
Mahäbahou, aux grands bras, Sahasrabahou, aux mille bras , sont des épithètes et des noms des héros de leur ancienne histoire. E. J.
(3) Les Indiens ont étendu même à certains animaux la notion de l’impureté qui suit la parturition : la loi de Manou défend de boire le lait de la vache pendant les dix jours qui suivent celui où elle a vêlé : on voit que la durée de l’impureté est lamême pour la vache et pour la femme du brahmane. E. J.
RELIGION DES MALABARS. 35 séparé, où l’on a soin de leur apporter tout ce qui leur est nécessaire. Les femmes chrétiennes n’observent pas moins exactement cette règle, et les personnes de leur famille évitent avec autant de soin de les toucher, que le feraient les gentils (1)...
Les brahmanes ont ajouté à cette règle le devoir d'observer la constellation sous laquelle naissent les enfants, pour savoir s’ils seront heureux ou malheureux. On ne manque donc pas d’appeler des brahmanes qui emploient toute leur science à déterminer astronomiquement le moment de la naissance de l’enfant, ainsi que la constellation dominante (2) ; car ils prétendent deviner par ce moyen le destin écrit dans la tête de l'enfant par le dieu Brahmà; les parents ont grand soin de conserver cette observation, afin qu'au moment de pourvoir au mariage de leurs enfants, ils puissent mettre les brahmanes à même de décider si les personnes que l’on veut unir pourront être heureuses ensemble.:..... :
Si ces supputations avaient quelque valeur, il est évident qu’il ne dépendrait le plus souvent que de la volonté de la mère de donner le jour à des enfants heureux ou malheureux; car si elle était prète à accoucher dans un moment auquel présiderait une constellation funeste , l'aspect du ciel changeant à chaque instant, elle n’aurait qu’à s’efforcer de retenir son fruit un demi-quart d’heure de plus, et elle mettrait au monde un roi, un général d’armée, ou quelque grand seigneur, selon le moment déterminé par l’astrologue pour une pareille naissance... Pour en venir aux exemples, nous dirons aux brahmanes que, de deux hommes nés sous une même constellation , l’un meurt dans son lit et l’autre est noyé; et cependant ils n’ont pas prédit le genre de mort de chacun. S'ils répondent que l’on n’a pas fait d'observations exactes au moment de leur naissance, que ces observations exactement faites, on eût trouvé assez de différences notables pour leur présager à chacun une mort différente , il faudra eh conclure qu’on ne doit pas se fier à leurs observations , puisque les signes de ces différences leur échappent. Que diront-ils d’ailleurs de tant de gens dont la mort est semblable, quoiqu’ils soient nés sous des constellations différentes ? cent hommes périssent dans un naufrage, dix mille sont tués dans une bataille ; comment les astres ont-ils réglé cela ? Les brahmanes ne sachant que répondre, donneront de ces signes l'explication qui leur conviendra le mieux, quand ils verront les événements accomplis. Pour ce qui est de la peste et des autres maladies contagieuses, les personnes qui y sont dévouées par les prédictions des brahmanes, pourront y être soustraites par le hasard , pourront être éloignées du danger, sans qu’elles l’aient prévu , ou même contre leur volonté ; des occupations les retiendront constamment dans leur maison , et les préserveront ainsi du contact d’une atmosphère pestilentielle. Pour ce qui est d’être noyé ou d’être tué dansune bataille, on peut n'être pas forcé d’aller sur mer ou de porter les armes; des accidents imprévus peuvent même mettre obstacle au dessein qu’on en aurait. Les brahmanes prétendent aussi se servir de leur art pour conjecturer ce que l’on doit attendre de chaque entreprise particulière , pour décider si un homme doit suivre une certaine affaire , s’il doit commencer un voyage un certain jour, ou bien sil fera quelque profit dans le commerce, si l’armée d’un prince remportera la victoire sur celle d’un autre prince (3) ; ils disent que cette divination sert beaucoup à la conduite de la vie; qu’en effet, s’ils
(1) L'auteur observe que cette institution religieuse est assez semblable à celle dont il est fait mention dans le Lévitique,
chap. 12 : mulier si sumpto semine pepererit masculum , immunda erit septem diebus , etc. Il faut ajouter, contre son opinion présumable, que ce rapport est accidentel. E, J.
(2) L’astrologie tient une grande place dans la littérature de l’Inde méridionale; c’est sans doute à la considération dont jouissent ceux qui en possèdent les éléments, qu’il faut attribuer le zèle des brahmanes pour les études astronomiques , ou plutôt pour les fausses applications qu’ils en font ; il faut observer en effet que l’astronomie est aujourd’hui la seule science qui soit encouragée dans ces contrées, par le besoin qu’on éprouve de l’employer dans la conduite de la vie, la seule à laquelle les mœurs actuelles aient laissé quelque valeur. Les astrologues sont nommés panjängakärer, et leur prétendue science panjängam ou la réunion des cinq parties intégrantes d'un thème astrologique ; ces éléments sont : 1° le di ou le jour du mois lunaire ; 2° le véram ou le jour de la semaine; 3° le nakchétiram ou la mansion lunaire ; 4° Le ydgam ou la portion du grand cercle mesuré sur le plan de l’écliptique , déterminée par son rapport avec la mansion lunaire ; dans l'usage astrologique, le jour heureux ou malheureux ; 5° le Karanam ou la division du temps mesuré d’après l’aphélie de la lune. Comme l'observation de ces points est nécessaire pour dresser l’horoscope, et que du moment de la naissance dépend le sort et la fin de la vie, on nomme également panjigai le thème de nativité, et le fatal registre sur lequel Yama inscrit Les actes de la vie et l’heure de la mort.
Les anciens voyageurs rapportent que l’usage des rois du Maïssour était, lorsqu'il leur naissait un enfant, d'envoyer mettre le feu à quelques villages, comme pour éclairer le ciel, pendant que l'on y observait le moment de la naissance ; des familles entières périssaient souvent dans ces vastes incendies : aussi la naissance d’un prince était-elle la première des calamités dont devaient être affligés ses sujets. E. J.
. (3) Les brahmanes ont une théorie complète sur les bons et les mauvais présages. Au nombre de ces derniers est la rencontre d’un chien qui secoue les oreilles , d’un âne, d’un corbeau , ou bien d’un marchand d'huile; ce dernier préjugé est le plus difficile à expliquer : le chant de l'oiseau nommé chägourouvi apporte un présage de mort dans la maison sur laquelle il s’est posé ; l'apparition d’une tortue dans une maison a la même signification : il n’y a que malheurs à attendre pour celui
prévoient que les desseins d’un homme doivent avoir du succès, l’assurance qu’ils lui en donnent, le confirme dans ces desseins; que s’ils prévoient que ces desseins ne doivent au contraire lui attirer
que du mal, leur avis le lui fait éviter (1)... CHAPITRE XXI.
Purification.
La deuxième règle concerne la purification de l’accouchée : elle a lieu le onzième jour pour les brahmines, le douzième pour les femmes de la tribu royale , le seizième pour les femmes de la troisième caste, et le trente-deuxième pour les autres femmes malabares, ou bien le sixième et le huitième jours , d’après l’usage rapporté ci-dessus. Ce jour-là on lave tous les meubles, on tapisse toutes les places de la maison avec de la fiente de vache ; il y en a même qui jettent dehors tous les pots de terre et en achètent de neufs (2). La femme accouchée va se purifier dans l’eau et revient à la maison boire la potion dont nous avons parlé. Les femmes chrétiennes observent aussi très-soigneu-
sement cette règle...