CHAPITRE XXIV
Cérémonies qui ont lieu aux funérailles des brahmanes (2).
Dès que commence l’agonie du malade , on amène une vache dans sa chambre; si c’est un brahmane riche, on met aux pieds de la vache des cercles d’or ou d’argent, on la couvre d’un caparacon magnifique, on lui attache une clochette au cou, et on la pare de tout ce que l’on peut avoir de plus précieux. Le brahmane maître des cérémonies, qui assiste le mourant, lui met entre les mains la queue de la vache; le mourant témoigne de cette manière qu’il donne la vache en aumône au brahmane, pour mériter l'entière rémission de tous ses péchés, et pour obtenir un heureux passage sur la rivière J’aitarant , rivière de feu qu’il faut passer pour entrer dans le séjour des morts (3). On étend ensuite dans la chambre, en deux endroits différents, deux couches de fiente de vache de la longueur d’un homme à peu près; on répand sur la première de la paille de riz , et on la recouvre d’une toile blanche ; on jette sur la seconde des feuilles de arpar et de toulachi (ces plantes représentent deux divinités) (4), et on la recouvre aussi d’une toile blanche ; on met près de chaque couche une lampe allumée et entretenue
(1) L’auteur interrompt ici de nouveau l’ordre des cérémonies purificatoires ; il en reprend la suite dans les premiers chapitres de la seconde partie ; il a néanmoins omis la cérémonie du nichkramana ou de la présentation de l’enfant à la lumière du soleil et à celle de la lune, qui se célèbre le quatrième mois après la naissance , et la cérémonie de l’annaprâshana , qui se célèbre dans Le sixième et quelquefois dans le huitième mois, lorsque l’enfant commence à manger du riz. Cest à cette époque que l'enfant est sevré : les Tamouls ont ce singulier préjugé , que l’enfant qui suce le lait de sa mère, enceinte d’un enfant d’un autre sexe , maigrit insensiblement , et a peine à reprendre vigueur après avoir été sevré. E. J.
(2) Les rites funéraires ne sont pas exactement les mêmes pour toutes les castes ; à quelque secte d’ailleurs qu’appartiennent leurs membres. Quant au fait si remarquable de l’inhumation opposée à la crémation comme cérémonie religieuse , il serait intéressant de rechercher si cette opposition n'avait pas primitivement un autre caractère, si elle ne représentait pas d’abord la différence de deux civilisations. IL est probable que les indigènes de la péninsule ont connu l’inhumation des corps dès avant l'invasion brahmanique ; car on trouve encore dans ces contrées un grand nombre de tombeaux entourés de cercles de pierres dressées , et désignés aujourd’hui par les Tamouls sous le nom d’habitations des rékchasa : il est possible que les shotdra qui composent en très-grande partie la secte du Anga, aient retenu et continué les usages funéraires de
leurs ancêtres. E. J.
(3) La vache peut être également donnée en aumône au brahmane officiant par le fils ou par l'héritier désigné du défunt ; quant aux princes , ils donnent aux brahmanes, dans la même intention, non pas la vache, symbole de la terre, mais la terre elle-même dans une de ses parties. La vache doit être ornée de dix choses précieuses ; ce sont ordinairement des objets d’un grand prix. C’est cette vache qui aide le donateur à passer la Vaftarant; on ne s’accorde pas sur l’étymologie du nom de cette rivière ; l'opinion la plus généralement admise, est qu’il signifie /a rivière qui ne porte point de bateau ; une autre opinion le fait dériver de farana , un des noms du svarga ; aussi quelques-uns prétendent-ils que cette rivière entoure le ciel ; il est cependant plus probable que Vañtärant signifie rivière de la donation (vitarana ). Les Tamouls, qui suivent plus loin encore que les autres Indiens les conséquences de leurs opinions, persuadés que l’âme d'un homme souillé de péchés doit nécessairement passer dans le corps d’un des animaux les plus abjects, attachent au cou de cet homme , au moment de sa mort, le corps d’un chien, pour que son âme soit recueillie par ce corps à son passage, et ne tombe pas plus bas encore. E. J.
(4) Tarpai est l’altération tamoule du sanskrit darbha , un des noms de l'herbe Lie plus vulgairement connue sous celui de kousha ( poa cynosuroides ) : toulachi est le nom du basilic (ocymum sanctum). L'auteur dit plus bas que le darbha est consacré à Vasichtha ; le toulachr est une manifestation de Lakchmi : voyez, dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Latchimi transformée en basilic. Quand le mourant n’est pas un brahmane, on se contente de placer du darbha aux
; : : N ; : ! 4 4 1 5 quatre coins de son lit, et de lui nouer au doigt un brin de cette cette herbe , nommé koushängourfya où anneau de kousha. E. J.
avec du beurre. Ces dispositions faites, on range les cheveux et la barbe du moribond, et dès ce moment on ne lui donne plus ni à boire ni à manger; on lui lave le corps avec de l’eau froide, on le couche sur le lit recouvert de paille de riz, la tête tournée vers quelqu’une des rivières sacrées (1), et on lui couvre le corps de la toile blanche. Pendant ce temps, le brahmane lui dit quelques mots de consolation, et s'efforce de l’encourager contre les appréhensions de la mort, en l’assurant que tous ses péchés lui ont été remis, et que, semblable à un digne sannydst, il va bientôt jouir des plaisirs des dieux. On place près du mourant l’idole dont il porte le nom, et toute la famille étant assemblée autour de lui, le brahmane récite les prières des agonisants. Lorsque le malade est sur le point d’expirer, on le lave une seconde fois avec de l’eau froide , on le couche sur le lit recouvert de tarpai et de toulachi , la tête tournée vers le même côté, et on le couvre de la toile blanche. Le brahmane lui met dans la bouche un peu d’eau du Gange, du lait doux , et une ou deux feuilles de roulachi ; on le laisse expirer dans cet état. Aussitôt qu'il est mort, il se fait un gri effroyable dans toute la maison ; les femmes se jettent sur le cadavre, elles l’embrassent , elles se Mmeurtrissent la tête, la bouche et la poitrine avec leurs poings ; elles s’arrachent les cheveux (2).
Cependant on attache le corps sur des bâtons de bambou et on l'enveloppe de la toile blanche. Quelques-uns des plus proches parents du défunt le chargent sur leurs épaules et le portent au champ des morts (3); tout le convoi suit, en mêlant à des cris plaintifs les noms des dieux.
Lorsqu'on est arrivé au champ des morts, on fait un bûcher; on y dépose le corps toujours attaché sur les bambous ; le fils ou le plus proche parent, qui a eu soin d'apporter avec lui du feu pris à la maison du défunt , étend sur le corps de la fiente de vache séchée, jette le feu sur cette fiente et l’entretient avec du beurre fondu; il répand une poignée de riz sur le visage du défunt, et les proches parents en font autant : on renverse alors tout ensemble et le corps et la fiente embrasée, afin d’allumer la paille et le bois du bücher, puis l’on recouvre le cadavre d’une plus grande quantité de bois. En ce moment, le fils saisit un tison ardent, place un grand vase d’eau sur ses épaules, et tourne trois fois autour du bûcher en lui présentant le dos. À chaque fois il fait un trou dans le vase avec la pierre qui doit , dans la suite, représenter pour lui l’âme de son père. Au troisième tour , il jette en arrière contre le bûcher son vase et le tison (4). Aussitôt il s’éloigne promptement , accompagné du brahmane maître des cérémonies et de ses plus proches parents ; ils marchent sans regarder derrière eux et vont à une rivière ou à un étang faire la cérémonie pour le défunt. Pendant ce temps, les autres parents ont grand soin d’attiser le feu et de faire brüler le corps jusqu’à entière consomption (5) ; ils se retirent ensuite et vont se laver. Le fils fait en sorte d'achever promptement la cérémonie pour venir les rejoindre; il marche seul devant eux à quelque distance. Quand il est arrivé à la porte de sa maison , il se lave les pieds et entre seul avec ses plus proches parents ; les autres retournent chez eux.
Les femmes suivent aussi le convoi jusqu’au bücher ; elles se retirent dès que l’on commence à allumer le feu; elles vont toutes ensemble se laver, et retournent à la maison, se meurtrissant la bouche et la poitrine avec leurs poings, s’arrachant les cheveux et jetant des cris effroyables. Ces lamentations se prolongent plusieurs jours après la mort du défunt ; elles croient apaiser ainsi Famaräsd (6), le dieu des enfers , adoucir les châtiments que leur parent peut avoir mérités, satisfaire pour ses
(1) Le brahmane qui meurt couché dans cette direction , est supposé mourir dans les eaux du Gange. E. J.
(2) Les femmes du voisinage viennent souvent prêter aux lamentations des femmes de la famille le secours de leurs voix ; car plus on fait de bruit, plus la douleur est décente : c’est d’ailleurs un service qu’on reçoit et qu’on rend au besoin, E. J.
(3) Ces cimetières sont nommés en tamoul mayänam ou machänam ; ces deux mots sont des altérations du sanskrit shmashâna , qui a le même sens. Chaque caste a son cimetière particulier. E. J.
(4) On voit cette cérémonie représentée sur la planche r11 de la 1x° livraison de l’/nde Française. Les individus des autres castes ne trouent point le vase ; mais ils doivent le casser en le jetant en arrière contre le bûcher ; si le vase ne se brise pas en tombant , on peut être assuré qu’un membre de la famille mourra avant l’anniversaire de ces funérailles ; aussi les Tamouls ont-ils soin de choisir le vase parmi les plus fragiles. E. J.
(5) Lorsque les parents ont complétement allumé le feu du bücher , ils laissent à des panichaver ou à des parias le soin d’accélérer la combustion du cadavre. Le cimetière est pour ainsi dire le domaine des parias ; car là ils lèvent un tribut sur les autres castes. On rapporte que Harishtchandra , un des rois de la dynastie solaire, le même probablement que Trishankou, . bien que certaines légendes le représentent comme son fils, dégradé au rang de /chandäla ou paria , fut chargé de percevoir les droits du shmashäna et d'entretenir le feu des büchers ; depuis ce temps, on place à l’entrée des cimetières une pierre dressée qui représente Harishtchandra , et on dépose en terre, au pied de cette pierre consacrée , des pièces de monnaie de cuivre, un morceau de toile neuve et une poignée de riz ; ces droits perçus, il est permis de brüler le corps. La forme tamoule de Harishtchandra est Aritchandiren ; ÿ'ai vu une liste de livres tamouls dressée par un brahmane chrétien, dans laquelle il était observé, au sujet du méhâtmyam d’Aritchandirer , que ce roi était le même qu’Alexandre; c’est ainsi qu’on écrit aujourd’hui l’histoire sur la côte de Coromandel. E. J,
(6) Yamaräsd est simplement le nom de Yama joint à son titre de roi ( rdsd ) : les variantes orthographiques sont si nombreuses dans la langue tamoule , que l’on pourrait écrire ce nom de dix manières différentes. E. J.
péchés aux dieux des mondes supérieurs, lui obtenir un ciel plus élevé, et lui ménager un plus favorable retour dans ce monde...
A la mort des rois et des princes, toutes leurs femmes se brülent avec eux , à moins que quelquesunes d’elles n’aient des enfants ; car on conserve celles-là pour avoir soin des héritiers du prince. Les femmes des autres castes se font aussi quelquefois brûler avec leurs maris (1). Les gentils sont persuadés que les mérites ét les péchés des femmes appartiennent à leurs maris ; si une femme se brûle avec son mari, elle suit son mari pour être heureuse ou malheureuse avec lui; si elle reste dans le monde, à sa mort elle ira rejoindre son mari; si elle y commet de grands péchés et qu’elle vienne à mourir avant son mari, elle lui laisse ses péchés et va retrouver son père. Quant à son mari, quelque vertueux qu’il soit , il ira en enfer pour les péchés de sa femme.
Lorsqu'une femme veut se brüler avec le corps de son mari, elle va en demander la permission au gouverneur du lieu ; dès qu’elle l’a obtenue, on attache ensemble son corps et celui de son mari placés dans les embrassements l’un de l’autre ; on les dépose ainsi réunis sur le bûcher. Après qu’on y a mis le feu , on appelle la femme trois fois, et elle répond à cet appel si elle n’est pas encore morte. Lorsque le mari est mort depuis un certain temps, et que sa femme veut se brüler, elle ne prend aucun signe de deuil; elle ne détache ni son tél ni ses joyaux; elle mange du bétel pendant les trois jours que les autres veuves passent dans l’abstinence. Dès qu’elle a obtenu du gouverneur l’autorisation de se brûler, on fait creuser une fosse dans laquelle on allume un brasier ardent ; tous les parents et les amis étant assemblés, elle tourne trois fois autour de la fosse en invoquant les dieux, puis elle se précipite dans le feu (2).