CHAPITRE XX
Purification des brahmanes.
Avant que le corps ne soit déposé sur le bûcher, le fils ou le principal parent déchire un morceau de l’habit du défunt ; aussitôt qu’il a renversé le vase plein d’eau et jeté le tison, il va précipitamment à une rivière ou à un étang faire les cérémonies suivantes : il choisit sur le bord un lieu commode et y répand un peu d’eau pour le purifier ; il pose au milieu la pierre qui représente l’âme de son père (3) ; il prend dans sa main droite un peu d’eau avec quelques grains de gengili, et laisse couler doucement cette eau le long du pouce sur la pierre (4) ; il trempe dans l’étang le morceau d’étoffe enlevé à l’habit de son père et en exprime l’eau sur la pierre ; puis il fait un sacrifice de riz pongal , et après avoir fait une boule de riz, y répand du beurre en forme de libation et l'offre aux dieux ; il jette ensuite cette boule de riz aux corbeaux. Il vient à la même place neuf jours de suite, une fois chaque jour, répéter cette cérémonie. Aussitôt après leur retour à la maison , le fils du défunt et ses plus proches parents répandent dans la chambre mortuaire deux ou trois poignées de riz germé et placent sur ce riz une terrine d’eau ; ils attachent aux chevrons de la chambre un fil qui vient descendre droit au milieu de la terrine ; ils se persuadent que l’âme du défunt est dans ce lieu , et
(x) C’est encore ici un de ces lieux communs qu’on ne peut éviter dans un ouvrage destiné à faire connaître les mœurs de l’Inde; le sujet a été traité si souvent et presque toujours si mal, qu’il n’y a plus rien à en dire, si ce n’est à exposer exactement les faits ; mais ce n’est pas dans une note, c’est dans un gros volume seulement qu’il est possible de le faire; car il faudrait y résumer les nombreux traités publiés par les Indiens eux-mêmes dans ces vingt dernières années, au sujet de la controverse suscitée sur ce point par le célèbre Ram mohun Roy. Je dois seulement observer que les exemples de sAotdrt se brülant avec Le corps leurs maris, sont extrêmement rares dans le sud de l’Inde , tandis qu’ils le sont beaucoup moins dans le Bengale ; ce fait me paraît concourir, avec d’autres circonstances, à prouver que cet usage a été apporté dans l’Inde méridionale par les tribus guerrières et pontificales parties de l’Inde supérieure, auxquelles les indigènes de ces contrées ne se sont jamais aussi complétement mélés que ceux des autres parties de l'Inde. E. J, |
(2) Les femmes dont les époux appartiennent à une des sectes qui ont adopté l’usage funéraire de la sépulture, se font ensevélir vivantes avec le corps de leurs époux dans une fosse étroite qu’on recouvre de terre : ce genre de suicide, assez fréquent au Bengale, est à peine connu dans le sud de l'Inde, parce que l’on n’y enterre que les shoédra shaivites et les sannyäst, que les sannyäst n’ont plus de femmes, et que celles des shoëdra ne les suivent pas au tombeau. E. J.
(3) L'expression de l’auteur n’est pas parfaitement exacte ; cette pierre est seulement le siége de l’âme du défunt ; c’est, pour ainsi dire, l’autel du sacrifice kavya. C’est une tablette de pierre polie, purifiée par des libations d’eau et d'huile, sur laquelle l’âme vient se poser pour recueillir l’essence des aliments qui lui sont offerts ; on croit que ces aliments ont perdu toute leur substance après le sacrifice ; c’est pourquoi on les jette aux corbeaux comme des restes impurs. On augmente d’une chaque jour le nombre de ces boules de riz jusqu’au dixième jour, ou l’on en offre dix au nouveau pitri. Il y a une singulière similitude entre ces cérémonies et celles que les Chinois adressent à la tablette des ancêtres ; il serait intéressant de déterminer si ce rapport est fortuit, ou s’il se lie à un ensemble de faits qui rende probables d’anciennes communications entre les deux peuples. E. J.
(4) La partie de la main sur laquelle coule cette eau , comprise entre le pouce et l’index, est consacrée aux mânes des ancêtres ou pitri; on la nomme pitrya ou pitritirtha. E. J.
qu’elle accompagne le fils toutes les fois qu’il va faire ses cérémonies (1). Pendant les dix jours qui suivent, au moment de chaque repas, ils mettent auprès de la terrine un peu de riz sur une feuille de figuier, et posent à côté une lampe allumée et entretenue avec du beurre. Le dixième jour, le fils place près de la terrine deux autres pierres, dont l’une représente Famatarmaräyen (2), le roi des enfers, et l’autre Roudra, le dieu destructeur; il fait un festin à ces dieux ; après leur avoir donné le temps de se repaître de la bonne odeur des mets présentés, il envoie porter le reste aux corbeaux : il jette ensuite les trois pierres dans l’étang, en appelant à haute voix ses ancêtres par leurs noms; puis ses plus proches parents qui l’ont accompagné, l’embrassent successivement; après s’être purifiés par un bain, ils s’en retournent tous à la maison.
Le onzième jour , ils jettent dehors tous les pots de terre qui se trouvent dans la maison du défunt ; ils tapissent toutes les places de fiente de vache; ils arrosent toutes les murailles de la maison avec de l'urine de vache. Tous les parents étant assemblés à la maison du défunt, on pose au milieu de la chambre où il est mort une feuille de figuier couverte de riz; sur ce riz on place un pot d’eau, et sur l'embouchure du vase un coco ; on met à côté de la feuille de figuier une boule de safran et une idole de Pillaiyér; puis on offre à ce dieu le coco en sacrifice. Le brahmane récite des prières sur l’eau contenue dans le pot, en invoquant les rivières sacrées ; il en arrose d’abord le fils, ensuite toutes les personnes de la maison , et enfin tous les vases de cuivre, ainsi que les autres meubles. Cette aspersion faite, on apporte cinq petits vases dans lesquels sont les cinq substances qui composent le panjagaviyam ; le brahmane en fait le mélange et le donne à boire au fils ou au principal parent du défunt. Quoique celui-ci puisse se croire entièrement purifié par cette potion et par les autres cérémonies (3), aucun brahmane étranger n’ose cependant encore entrer dans la maison, qu’il n’ait donné à manger à seize brahmanes, en forme d’aumône, pour le repos de l’âme du défunt; aussi le fils ne manque-t-il pas de les inviter immédiatement après sa purification. Le douzième jour est donc consacré à régaler les brahmanes ; ce jour-là aussi, le fils du défunt fait, selon ses moyens, un honnête présent au brahmane officiant (4). S'il manque à cet usage, il est assuré d’être, après sa mort, transformé en démon, et de venir sans cesse tourmenter ceux de sa maison. S'il avait d’ailleurs omis quelques-unes des autres cérémonies, l’âme du défunt ne sortirait pas de ce monde (5). Le treizième jour, les parents du défunt déposent le deuil; tous les brahmanes viennent les visiter et leur apporter des présents. Le trentième jour, le fils, le brahmane officiant et les plus proches parents se rendent de grand matin à une rivière ou à un étang ; là, le visage tourné vers l’orient et les mains jointes, le brahmane dit quelques prières pour leur purification ; puis ils se lavent le corps : la prière récitée vers l’orient est pour les vivants. Le fils met ensuite le genou gauche en terre (c’est la manière de prier pour les morts) ; il prend dans les deux mains de l’eau et des grains de gengili (6) et les répand en dehors le long des pouces (les répandre en dedans, ce serait faire une oblation en faveur des vivants) ; il répète cent huit fois cette cérémonie, et à chaque fois le brahmane récite quelque prière. Il fait ensuite un sacrifice de riz pongal, forme trente boules de ce riz (7), et les pose dans un bassin ; il répand un peu d’eau en témoignant l'intention de laver le corps et les pieds du brahmane; il saupoudre alors chaque boule de riz d’un peu de sandal et plante dans chacune une fleur blanche, les
(1) Je n’ai encore lu que dans ce traité les détails de cette smgulière cérémonie , qui paraît appartenir au rituel des brahmanes du Drévida. E. J.
(2) Inexactement écrit dans l'original Jemataraja. Ge mot est composé de deux noms du roi de la région des morts; le premier est connu ; le second représente le sanscrit Dharmarädjé ; c’est le nom de Yama, quand il préside au shrdddha ( cérémonies funéraires). E. J.
(3) Il est certain que la durée légale de l’impureté est de dix jours. J’ai observé précédemment que dans les usages religieux de l’Inde, les cérémonies qui accompagnent la vie et la mort sont constamment en rapport avec celles qui président à la naissance; ici se présente une confirmation remarquable de cette opinion : Manou (liv. v, shl. 62) compare l’impureté qui suit les funérailles à celle qui suit la naissance, et remarque que le terme en est le même; or la durée de cette dernière impureté est de dix jours ; elle est en effet mesurée sur la durée de la gestation , qui est de dix mois lunaires ; ce rapport ne peut être mis en doute, puisque, dans le cas où le fœtus ne vient pas à terme, la mère n’est impure qu’un nombre de jours égal à celui des mois de la gestation. E. J.
(4) Ce présent, auquel il est toujours permis d’ajouter, est ordinairement de la valeur de trente-deux hour ou pagodes d’or. E. J. ;
(b) L’auteur a omis la cérémonie du erichétsarga ou de la mise en liberté d’un taureau ; il existe un traité spécial sur ce sujet, composé par le célèbre jurisconsulte Raghounandana , et intitulé Vrichétsargatattoa. E. J.
(6) C’est le nom tamoul de la graine du sésame oriental ( en sanskrit #/a ) ; on en extrait une huile nommée nallennaï ou excellente huile : le tila accompagne constamment le darbha dans les cérémonies funéraires des Indiens. E. J.
(7) Le nombre de ces boulettes de riz est égal à celui des jours qui se sont écoulés depuis les funérailles , c’est-à-dire à trente jours ou à un mois lunaire; il est remarquable que la chronologie lunaire, remplacée dans les usages civils par la chronologie solaire , ait été conservée dans les usages religieux. E. J.
encense , puis ajoute à chaque boule une feuille de soulachi, deux grains de gengili, un peu de gingembre vert et quelques fruits. On répand autour du plat quelques feuilles de tarpai, on les couvre d’une toile blanche, et on pose dessus une guirlande, un pot d’eau et quelques feuilles de bétel ; tout étant ainsi disposé , le fils du défunt prend les boules de riz et les pose l’une après l’autre sur la toile, dans le même ordre où il les avait mises sur le plat ; il prend alors de la main droite une lampe à plusieurs mèches, et tenant dans sa main gauche une clochette, il fait passer trois fois la lampe autour de cette clochette pendant qu’il la sonne; ensuite il tourne sept fois autour des feuilles de tarpai en disant quelques prières : il pose une pièce d’argent sur la table, et met le genou droit en terre (c’est la manière de prier pour les vivants); il rend grâces aux dieux de leur assistance et les prie de se rendre favorables à ses prières ; il jette enfin toutes ces boules de riz dans l’eau. Cette cérémonie faite , il lave les pieds au brahmane officiant et boit l’eau qui a servi à cette ablution (x) ; il lui met du sandal au front et lui passe la guirlande au cou ; s’il est riche, il lui fait quelques présents : le brahmane officiant emporte d’ailleurs le vase de cuivre, la pièce d’argent et la toile blanche. Cette cérémonie du trentième jour se fait tous les mois jusqu’à l’anniversaire (2).