CHAPITRE XX VI
Anniversaire.
Le jour de l'anniversaire , on tapisse de fiente de vache toutes les places de la maison du défunt, et on en purifie les murailles avec de l’urine de vache; les plus proches parents se rasent la tête, le menton et toutes les parties du corps, et vont se baigner dans une rivière ou dans un étang. Dès qu'ils sont de retour, ils préparent une tente, au milieu de laquelle ils placent une table, et sur cette table ils posent une niche. Le brahmane officiant, accompagné de treize autres brahmanes, entre dans la partie de la maison où se conserve l’idole domestique (3); car, dans chaque maison de brahmane, il y a une idole , soit celle de Vichnou, soit celle de Roudra ou de tout autre dieu, idole devant laquelle le maïtre de la maison fait ordinairement ses prières : il invite l’idole à venir au lieu qu’on a préparé pour lui offrir un sacrifice, et où se sont réunis les brahmanes pour implorer son assistance : il prend alors l’idole entre ses mains ; une partie des brahmanes assistants marche devant lui et les autres le suivent : ils vont dans cet ordre déposer l’idole dans la niche élevée sur la table. Au moment où ils entrent sous la tente, on sonne une clochette, et tous les brahmanes crient : Hara! Hara! Hara! Shiva! Shwa! Shiva! Mahädéva! Mahädéva! Mahädéva (4)! ce sont du moins les trois acclamations que l’on fait en l'honneur de l’idole du dieu Shiva (ces trois noms signifient miséricordieux , éclatant , souverain) : si idole domestique est celle du dieu Vichnou, ou de quelqu’autre dieu, les acclamations sont différentes. Ensuite, si la famille est riche, on place deux coussins au nord de la table et deux autres au sud ; ils sont destinés à quatre brahmanes chargés de représenter les quatre dieux qui gouvernent les quatre principales régions du monde. Vers le sud et derrière ces brahmanes, on dispose sept autres coussins pour autant de brahmanes qui doivent représenter les ancêtres du défunt; on place enfin deux autres coussins à la porte pour deux brahmanes qui représentent les deux portiers du ciel chey et vichey (5); on pose sur chaque coussin une toile blanche qui doit servir à couvrir la tête de chaque brahmane, et à côté une lampe allumée, entretenue avec du beurre ; on place deux autres lampes près de la niche, du côté de l’orient.
Avant de commencer le sacrifice, l’officiant et les treize brahmanes se lavent les pieds et les mains ;
(x) Cet usage, auquel nous ne pouvons songer sans éprouver un sentiment de répugnance et de dégoût, est pour les Indiens le signe du respect Le plus dévoué; boire l’eau dans laquelle un brahmane a trempé ses pieds, c’est le reconnaître pour son gourou , pour celui dont les pieds doivent guider les nôtres ( dtchârya). E. J.
(2) Ge serait sans doute ici le lieu d’exposer la théorie religieuse du shräddha ; mais il serait impossible de la renfermer dans l’étendue que comportent les notes de cet ouvrage; je me contenterai d’observer que les cérémonies funéraires mensuelles sont du genre de celles qu’on nomme wityanaïmittika , c’est-à-dire périodiques et déterminées par une cause. E. J.
(3) On nomme kouladévaté la divinité à laquelle la famille adresse journellement un culte particulier , image de cette divinité a ordinairement sa place sur une planche élevée à quelques pieds de terre, ou dans une niche triangulaire pratiquée dans la muraille. E. J.
(4) Hara ( en tamoul arer ) signifie littéralement qui prend , qni enlève ; les commentateurs indiens qui éprouvent moins d’embarras encore que les nôtres pour donner une explication ingénieuse des mots dont ils ignorent la véritable signification, sous-entendent ici les péchés. Shiva signifie prospère et vraisemblablement bfenfaisant ; voyez sur l’origine probable de ce mot les observations de M. E. Burnouf ( Comment. sur le Yagna , p.478). E. J.
(5) J'ai substitué conjecturalement cette leçon à celle du manuscrit original , qui est certainement inexacte , ge et bigé. Chey et Vichey représentent dans la langue tamoule Djaya et Vidjaya, qui sont en effet les deux portiers de Vichnou, et, par extension, du ciel de ce Dieu. On voit que toute cette cérémonie est allégorique, et représente l’entrée de l’âme dans le svarga. E. J.
chacun d’eux se couvre la tête de la toile blanche, et s’assied sur son coussin ou sur la terre ; chacun prend trois fois de suite un peu d’eau dans le creux de la main et se la jette dans la bouche, sans y porter la main, et après s'être lavé la bouche avec cette eau, lavale en disant quelques prières ; puis ils se mettent au front de la terre kapichändanam (1), ou du tirountrou, chacun selon son usage. Le brahmane officiant fait un sacrifice de feu , dans lequel il répand du beurre et quelques grains de riz ; il adresse en même temps plusieurs prières aux dieux représentés par les brahmanes, et à Ækini, dieu du feu , pour les prier d’y assister. On pose alors devant l’idole du riz pongal, des petits pains cuits au beurre et quelques légumes bien assaisonnés ; dans ce dernier plat, il ne doit entrer ni brinzelles, ni carottes, ni raves, ni citrouilles, ni ail, ni ognons. Le brahmane officiant récite quelques prières sur cette offrande , et prenant pour aspersoir une tige de toulachi , il arrose par trois fois d’eau lustrale toutes les choses offertes en sacrifice à l’idole; il répand aussi un peu d’eau devant l’idole, en disant des prières dont le sens est que tous ces biens lui appartiennent, qu’on les lui offre en sacrifice. Cela fait, on emporte tous les mets; on couvre l’idole d’un linge, ou bien on ferme la porte de sa niche. Chaque brahmane, assis sur son coussin, la main gauche appuyée sur la tête, et tenant de la main droite un chapelet composé de cent huit grains, dit quelques prières secrètes pendant près d’un quart d'heure; ils se lèvent tous ensuite et découvrent l’idole; l’officiant la prend, et , assisté des brahmanes, va la réinstaller dans sa place ordinaire. Ils retournent tous encore à leurs places, se recouvrent la tête de la toile blanche, et demeurent ainsi en prières pendant un quart d'heure. Après ce temps, le fils du défunt rend grâces aux brahmanes de toutes les cérémonies qu’ils ont faites et des prières qu’ils ont récitées pour le salut de l'âme de son père; il fait aussitôt rapporter tous les mets offerts en sacrifice et les répartit aux brahmanes selon leur désir. Tandis que les brahmanes prennent ce repas et que les plus proches parents les servent, le fils du défunt forme trois boules de riz cuit apprêté avec du miel, du lait, du beurre, du cumin et du gingembre, afin de représenter son père, son grand-père et son aïeul ; il trace sur chaque boule, avec du sandal, les traits d’une figure humaine , puis il pose les trois boules l’une sur l’autre, celle qui représente son grand-père sous celle qui représente son aïeul , et celle qui représente son père sous les deux autres, prenant d’ailleurs bien garde que, dans ce déplacement , elles ne viennent à tomber ou à se rompre (2); car si cela arrivait, les brahmanes devraient quitter le repas, jeter les mets dehors et en préparer de nouveaux ; il plante ensuite dans ces trois boules superposées une feuille de tarpar, puis il recouvre les boules d’une toile blanche; Pofficiant, qui est assis auprès de lui, récite des prières, tenant son chapelet de la main droite , la main gauche appuyée sur la tête. Dès que les brahmanes ont cessé de manger, on fait venir des danseuses et des joueurs d'instruments pour divertir l’assemblée; car l’âme du défunt doit être parvenue au ciel (3); on va enfin en procession jeter les trois boules dans une rivière ou dans un étang.
Il faut remarquer que bien que toutes ces cérémonies soient propres aux brahmanes, les autres castes ne laissent pas de les imiter, les unes plus, les autres moins : seulement dans la maison d’un brahmane, on sert un repas aux brahmanes assistants ; mais les autres castes se contentent de donner aux brahmanes les matériaux du sacrifice en nature, parce que les brahmanes ne mangent jamais de ce qui a été apprêté par des individus appartenant à d’autres castes. Toutes les sectes
(1) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Ourtapoundiram.
(2) Les textes de lois nomment pérvana le shräddha adressé à trois ancêtres en même temps. Les trois boules de riz représentent les trois ancêtres, ainsi que le système du /raflékya ou des trois mondes ; car, suivant Manou, nos pères sont les V'asou , nos grands pères les Roudra, et nos ayeux les Aditya ; la cérémonie de l'implantation du brin de darbha dans les trois boules , représente dans Le rituel de l'Inde méridionale le sapindana de l'Inde supérieure , ou la cérémonie qui consiste à repétrir les trois boules en une seule ; cette cérémonie, qu’on pourrait nommer la communion des ancêtres, figure la continuité dans le passé et la perpétuité dans l’avenir de la famille qui offre le shräddha. Quant à l’usage de tracer avec du sandal les traits d’une figure humaine sur chacune des boules, c’est une puérilité dont il ne faut sans doute pas chercher l’origine en d£hors de l'Inde méridionale. Les Indiens croient que si ces boules viennent à se rompre, c’est que les 4soura, trompant la s illance des Déva et en particulier des Lékapäla, les mettent eux-mêmes en pièces ; c’est leur présence qui affecte d’impureté tout le festin servi aux brahmanes. E. J.
(3) Il importe d'observer que cette durée, la plus longue qu’on puisse supposer , admise comme durée fixe et générale de la migration des âmes, est le plus souvent fictive : les Indiens, en effet, pensent que les âmes des hommes suivant la révolution annuaire du soleil , touchent au svarga le jour où le soleil atteint le point le plus élevé de son outtardyana ou de sa course septentrionale; aussi un grand bonheur est-il, suivant eux , de mourir pendant les mois de l’outtardyana , c’est-àdire de s’élever directement vers le svurga ; ceux qui au contraire meurent le premier jour du dakchinäyana ou de la course méridionale du soleil , sont entraïnés vers les régions inférieures soumises à Vama, et n’atteignent le svarga qu'après la révolution annuelle , ou précisément Le jour de l’anniversaire : il ne s’agit d’ailleurs ici que des âmes qui ont mérité de jouir du svarga. C’est pour une veuve un devoir sacré de célébrer chaque année l’anniversaire de la mort de son époux ; elle donne à cette occasion un repas , et souvent des pièces d’étoffe à quatre ou cinq brahmanes. E. J.
brûlent les corps morts, à l'exception des Sannydst (1), des Pandäram et des sectateurs du 4nga. Comme les Malabars chrétiens suivent presque tous les usages funéraires de ces derniers, nous les ferons connaître dans le chapitre suivant (2).