CHAPITRE XX VII
Cérémonies qui ont lieu aux funérailles des Malabars chrétiens.
Les sectateurs du lnga distinguent deux sortes de cérémonies : les unes regardent le corps, et les autres l’âme. Pour ce qui est des premières, on lave le corps du défunt, on lui met du bétel dans la bouche, une guirlande de fleurs au cou , et des cendres au front et sur les autres parties du Corps; on le pare de ses plus beaux habits, puis on l’étend sur une natte, et on pose près de sa tête une lampe allumée. La mastication du bétel est un usage de bienséance parmi les Indiens; ils ont toujours du bétel dans la bouche, lorsqu'ils vont visiter quelque personne considérable : or, le corps qui doit encore paraitre avec honneur et en bonne compagnie , ne peut être dispensé des usages de bienséance. Le front est enduit de cendres , afin que le corps porte jusqu’au tombeau les marques de la sanctification de l’âme; le corps est paré des plus beaux habits et orné d’une guirlande de fleurs dans l’intention de faire honneur à l’âme, et de le conduire lui-même avec plus de pompe à sa dernière fin, qui est la terre ; car ils ne reconnaissent point de résurrection des corps. La lampe allumée est consacrée à la déesse Latchimi, pour la prier de rendre à ce corps les dernières assistances , et pour empêcher que les démons ne s’en emparent ; ils croient en effet que les démons ont quelque pouvoir sur les corps morts (3).
Voici les cérémonies qui regardent l’âme : on lui prépare une espèce de trône semblable à ceux des cieux ; car ils prétendent que les âmes reçues dans les cieux sont portées sur des trônes. Ce trône est orné en dehors d’étoffes précieuses , de miroirs, de morceaux de concombres, de feuilles de bétel , de galettes de riz, et, aux quatre angles, de figures sculptées. Afin d’exalter plus encore l’état glorieux dans lequel va entrer l’âme, on fait retentir l’air du son des trompettes, des hautbois, des tambours, et du cliquetis des vases de cuivre. Tel est l’ordre de la marche : on voit d’abord paraître le corps placé dans un palanquin et précédé de plusieurs lampes allumées , s’il fait nuit; puis ensuite viennent le trône et les assistants. Le convoi est accompagné de joueurs d’instruments et de fusiliers, qui de temps en temps font des décharges et tirent des feux d’artifice. À mesure que le convoi s’avance vers le champ des morts, les blanchisseurs étendent au milieu du chemin des pièces de toile blanche (4), sur lesquelles passe le cortége. Lorsqu'on est arrivé au lieu de la sépulture, on dépose le corps dans la terre. Quant aux pandäram, ils creusent une niche dans un des côtés de la fosse, y placent le corps assis et les mains jointes, mettent une lampe près de lui, ferment la niche avec quelques planches, et comblent la fosse de terre (5).
Dès que les parents sont de retour à la maison du défunt, ils se lavent Le corps dans la cour, parce qu’ils se regardent comme souillés et immondes, ayant touché un corps mort et ayant assisté à ses funérailles. Les gentils sont persuadés que s’ils ne se lavaient pas, ils commettraient un grand péché, dont la peine est de renaitre, après cette vie, dans la classe des parias. Ils changent ensuite d’habits ; s’ils sont pauvres , c’est l’usage que les blanchisseurs de la maison leur prêtent les vêtements que d’autres personnes avaient donné à blanchir; personne d’ailleurs ne le trouve mauvais.
(1) On trouvera dans le chapitre intitulé : Ordre des sannyâst , des détails particuliers sur les usages funéraires des sannyâst. E. J.
(2) On peut comparer les détails donnés par l’auteur dans ce chapitre, avec ceux que présente sur le même sujet le chapitre intitulé : Secte du linga. E. J.
(3) On a déjà vu plus haut que Latchimi (ou Ilatchoumi ) a le pouvoir d’écarter les démons et les esprits impurs ; ce pouvoir lui appartient comme à la déesse de la lumière. Dans ce dernier caractère , elle est l’épouse de Vichnou, considéré comme la lumière qui pénètre et qui remplit l’espace, c’est-à-dire comme le chef des Vasou. Il faut observer que V’asou signifie un rayon de lumière ; les huit Vasou sont huit rayons qui illuminent les huit régions célestes où brillantes (harit) ; or les Vasou sont aussi nommés les Wichnou ou les clartés ; Vichnou ou Vasou, comme le précesseur des dieux gardiens, a donné son nom à ces huit dieux, comme Roudra aux dix divinités de l’ordre intermédiaire. Wichnou, dans ce système , protége , comme Indra dans le système actuel , la région de l’espace située à l’est; ce rapprochement ajoute une dernière preuve à cette opinion, qu’à une certaine époque de l'antiquité indienne Vichnou ayant été élevé par des sectaires hérétiques au rang de Paramätmé ou d'essence suprême , sa place restée vide dans l’ordre des Vasou, fut accordée pour ainsi dire en dédommagement à Indra ; dépossédé de sa haute position. E. J.
(4) Ces toiles sont nommées en tamoul pévédai; c’est une des charges des blanchisseurs de les entretenir, de les laver et d’en couvrir les chemins lorsqu'il doit y passer une procession ou un convoi. E. J.
(5) L'usage est aussi de jeter de la terre à la bouche du mort; cet usage a donné naissance à l’expression proverbiale
à vdyile manpédougiradou « recevoir de la terre dans la bouche » , c’est-à-dire être mort, être perdu. E, J.
Ils purifient avec de la fiente de vache les différentes places de la maison , et font des aspersions d'urine de vache sur les murs et sur les portes ; ils pensent que, s’ils omettaient cette cérémonie, leur négligence leur attirerait des infortunes de toute espèce. Leur croyance est que si l’âme est parfaite et pure de tout péché, elle va droit dans le satyalôgam (:) ; que si elle est entachée de péché, elle va droit en enfer; que si cependant elle à quelques bonnes œuvres, elle passe quelque temps dans un des mondes supérieurs, pour y jouir des plaisirs mérités par ses bonnes actions, descend ensuite dans les enfers pour y recevoir les châtiments dus à ses péchés, puis après cette expiation, revient dans le monde animer soit un corps d’homme ou d’animal , soit la forme d’un objet matériel. L'âme n’entre cependant dans aucun des mondes supérieurs avant que les parents n’aient accompli les cérémonies funéraires (2).
Le trente-deuxième jour qui suit la mort, on élève un tombeau sur la place où le corps a été enterré; on l’entoure de marche-pieds; on place aux quatre angles quatre lampes en forme de boules, pétries de riz et de beurre, dans lesquelles il y a du beurre et des mèches allumées ; l’on arrange sur les marche-pieds plusieurs petites lampes de la même forme, aussi pétries de riz et de beurre, dans lesquelles il y a également du beurre et des mèches allumées. On élève sur tout cet appareil une tente ornée avec soin. Les quatre boules représentent 7ndiren, larounen, Kouberen et Chemen, qui sont les dieux de l’est, de l’ouest, du nord et du sud : on prie ces dieux de se rendre propices à l’âme du défunt. Les autres boules représentent les âmes des ancêtres que l’on suppose assister à la cérémonie (3). Ces préparatifs terminés, tous les parents et amis s’assemblent à la maison du défunt; on pose sur le trône quelques feuilles de figuier couvertes de riz pongal, et un plat fait de pâte de riz et de beurre, sur lequel est un coco cassé par le milieu. Tous les parents et amis sortent de la maison et accompagnent le trône, autour duquel sont rangées plusieurs personnes chargées de l’éventer et de l’émoucher avec des serviettes (4), ou de l’éclairer avec des lampes ; les joueurs d’instruments , les fusiliers et les artificiers ouvrent la marche. Lorsqu'on est arrivé à la tente, le fils du défunt ou un des principaux parents prend le plat posé sur le trône, le porte sur sa tête et le place sur le tombeau. Après que les brahmanes ont fait quelques prières, on distribue à tous les assistants les boules pétries de farine et de beurre (5).
Le riz pongal posé sur les feuilles de figuier est un sacrifice au dieu Shiva. La lampe allumée est en l'honneur de Shiva, qu’ils croient être présent à la cérémonie ; on le prie d'accompagner l’âme dans sa marche triomphale et de l’introduire dans les cieux. Les deux moitiés de coco sont un sacrifice offert au dieu Pillaiyér, avant le départ du convoi, dans l'intention de le prier de ne mettre aucun obstacle à la félicité de l’âme. Le soin qu’on prend d’encenser et d’émoucher le trône est une marque d'honneur adressée au dieu que l’on croit être présent ; c’est l’usage général dans toutes les processions des dieux. La distribution des boules de farine et des morceaux du plat est une aumône que l’on fait des offrandes en faveur de l’âme du défunt; car , en cuisant ces boules et ce plat, on a eu l'intention de les offrir en sacrifice aux dieux; le beurre brülé dans les boules et dans le plat est d’ailleurs un véritable holocauste.
Les PP. Jésuites ont fait toutes ces cérémonies aux funérailles d’un Malabar nommé André, courtier de la Compagnie royale de France à Pondichéry (6); ils les font également pour tous les chrétiens dont les familles peuvent supporter cette dépense. Les Malabars ont une si haute idée de ces cérémonies, qu'il arrive rarement qu’on les omette ; ceux qui sont pauvres empruntent de tous côtés pour en payer les frais. Les PP. Jésuites observent d’ailleurs quelques cérémonies de l’église catholique ; ainsi , ils suivent processionnellement le trône en chantant; mais ils ne vont point chercher
(1) Ge ciel est le plus élevé; son nom signifie monde de l’excellence où de la perfection ; Vâme qui a atteint ce ciel, n’est de nouveau absorbée dans la matière qu’à l’époque du mahäpralaya ou de la destruction générale des mondes. E. J.
(2) On ne doit attacher aucune importance à ce que dit notre auteur sur la psychologie; il faut, pour s’élever à la hauteur des conceptions philosophiques des Indiens , un esprit moins prévenu et plus élevé que le sien. Les Tamouls eux-mêmes sont presque tous étrangers aux études métaphysiques , et avouent même qu’il est impossible de faire passer les livres philosophiques de la langue sanskrite dans la langue tamoule. E. J.
(3) Les quatre dékpäla assistent probablement à la cérémonie comme protecteurs des pitri ; un texte de Aanou dit en effet qu'aux Déva est confié le soin de défendre les pitri leurs pères contre les entreprises des Asoura. E. J.
(4) On se sert quelquefois aussi de véritables émouchoirs formés des plus longs poils d’une certaine espèce de cerf nommé kavari : cet animal est du moins ainsi désigné par les indigènes ; mais il se peut qu’il n’appartienne réellement pas plus à cette espèce que le yak (bos grunniens ), que les Indiens rangent aussi dans l’espèce des cerfs, et dont la queue fournit les grands chasse-mouches du nord de l’Inde. E. J.
(5) Je crois que cette cérémonie est celle que les Tamouls nomment mékchavilakou , littéralement ( cérémonie des ) lampes allumées pour la libération spirituelle ; elle doit ce nom au grand nombre de lampes qu’on y allume , et aux aumônes qu’on y fait pour obtenir que ses ancêtres jouissent de la béatitude éternelle. E. J.
(6) On trouvera des détails sur ce fait particulier dans un autre chapitre de l’ouvrage.
le corps jusque dans la maison , ils attendent dans la rue, et, sans le présenter à l’église, le font porter directement au cimetiere.
Les Malabars, pour éviter les souillures légales , n’enterrent jamais les morts dans l’intérieur des villes ; encore moins les exposeraient-ils dans les pagodes. Les PP. Jésuites ont cependant obtenu de Messieurs de la Compagnie un terrain situé à l’extrémité de la ville, et l'ont converti en un cimetière pour les Malabars chrétiens. Quant aux parias, les considérant comme immondes de leur nature, ils ont placé leur cimetière en dehors de la ville. Les PP. Jésuites n’enterrent jamais les Malabars dans leur église, et n’y font jamais entrer les morts.
Nous avons nommé cimetière le lieu où sont enterrés les Malabars; ce n’est pas ainsi qu’on le nomme communément ; lorsque les dames vont s’y promener, et que les femmes de la bourgeoisie françaises ou portugaises vont y faire des parties de plaisir, elles disent qu’elles vont au jardin du P. Dolu : c’est en effet un très-beau jardin en forme de terrasse , planté de toutes sortes d’arbres fruitiers, et riche en simples et en fleurs curieuses ; ce jardin est enclos d’une haie ; le lieu des sépultures est près de la porte, et n’est point séparé du reste du jardin.