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CHAPITRE XX X

Du métier de joueur d'instruments , et de ses devorrs.

Le métier de joueur d'instruments est un privilége ; iln’y a que deux castes, la caste des panichaver et la caste des ambatter (4), qui puissent jouer des instruments dans les pagodes ; aussi ces deux castes sont-elles obligées de se trouver à toutes les cérémonies publiques des gentils. Les PP. Jésuites du Madouré et des autres missions voisines permettent aux chrétiens de ces deux castes de jouer dans les pagodes, et à toutes les cérémonies. Les blanchisseurs gentils sont obligés par le devoir de leur caste, de fournir des toiles blanches pour orner les idoles que l’on porte en procession; les pagodes étant construites et décorées aux dépens du public, les charpentiers, les cuivriers, les serruriers, les macons et plusieurs autres corps de métiers doivent y mettre la main. Les chrétiens qui sont de ces castes fournissent aussi des toiles et vont eux-mêmes orner les pagodes ; les charpentiers et les autres ouvriers chrétiens vont pareillement y travailler chacun dans son métier; ils font ce service dans toutes les pagodes, lorsqu'ils y sont appelés. Les PP. Jésuites permettent tous ces abus et disent, pour s’excuser, que c’est simplement une obéissance civile que ces peuples doivent à leurs princes (5); que s’ils refusaient de rendre ces services aux pagodes, on les châtierait rudement; que si on leur défendait ces sortes de travaux , aucun individu de ces castes ne consentirait à se faire

(1) L'auteur rapproche les préceptes de la religion brahmanique sur l’attouchement de la matière morte, de ce qui est dit dans le xx1° chapitre du Lévitique, sur les souillures que l’on contracte par l’attouchement des morts. Ce n’est pas le seul rapprochement que l’auteur ait essayé d’établir entre les coutumes religieuses des Indiens et celles des Juifs ; j’ai supprimé toutes les réflexions de ce genre , parce qu’elles sont toutes sans valeur et dépourvues de l’appareïl d’érudition qui pourrait les faire excuser. E. J.

(2) Ce fait est si vulgairement connu , qu’il est mutile d'appuyer le témoignage de notre auteur de l’autorité des textes ; je me contenterai de renvoyer à l’ouvrage intitulé : Mœurs et Institutions des peuples de l’Inde , les personnes qui désireraient de plus amples détails. E. J.

(3) L’impureté, dans ce cas, est préventive, puisqu'elle atteint le brahmane à la porte du temple, avant même qu’il ait aperçu le corps de la personne morte ; elle s’attache pour ainsi dire à son intention. E. J.

(4) Voyez la feuille vs de la xx° livraison de l’Inde Française. La caste des ambatter où ammatter, car le mot s'écrit de ces deux manières , est celle des barbiers ( Inde Française, xin° livraison , pl. 1v ). La caste des panichaver est, comme l’indique leur nom , celle des serviteurs publics ou des serviteurs des vel/äjer, les chefs de la race des shoddra dans le sud de l'Inde ; panichaven où panicheymagen , signifie littéralement celur dont le service consiste à rendre les derniers devoirs aux morts, c’est-à-dire à brûler les cadavres ( chavam), ou à creuser des fosses ( chey pour cheyam ). Les serviteurs de la commune sont généralement nommés koudimagen ; cette classe comprend , outre les deux castes désignées ici, celle des vannar ou blanchisseurs. Quant aux vfrukoudiyän ou serviteurs communaux chargés de sonner du changou, ils ne forment pas une caste particulière ; ils remplissent seulement un emploi spécial. E. J.

(5) Les Jésuites avaient certainement sur ce point des notions plus exactes que notre auteur : les castes se doivent l’une à l’autre des services qu’elles ne peuvent refuser sous aucun prétexte ; celui qui les refuse renonce aux devoirs et par cela même aux droits de sa caste ; il s’exclut de sa caste, il se met en dehors de la société indienne ; car pour un Indien

qui sort de sa caste, il n’y a plus de place dans cette société ; il est mort civilement , il tombe dans la condition des parias ou des animaux. E. J.

chrétien , que ceux qui le sont déjà se verraient obligés d'abandonner la religion; que d’ailleurs ils peuvent intérieurement adresser leurs louanges au vrai Dieu.

Il est cependant évident que jouer des instruments aux cérémonies des pagodes et aux processions publiques, orner les idoles , restaurer leurs figures et leurs temples, c’est une affaire de religion, et que l’obéissance en pareil cas n’est pas purement civile, mais bien religieuse : elle ne peut donc être tolérée ; il est odieux que ces chrétiens, pour s’'accommoder aux usages du pays, puissent rendre un culte extérieur aux idoles, pourvu qu’intérieurement ils adressent leurs louanges et leurs service à Dieu...

Les PP. Jésuites de Pondichéry, pour s’excuser d'appeler les gentils aux offices divins et aux autres cérémonies de l'Eglise, disent qu’un concile de Goa permet cet usage. Un concile tenu à Valladolid en 1322 le condamne. Ce concile, présidé par un légat du Saint-Siége, défendit la célébration de certaines veilles , parce qu’il s'y commettait des abus : un de ceux qui y sont spécialement désignés, c’est que l’on faisait entrer dans les églises des Maures infidèles avec leurs instruments, pour joindre leurs profanes concerts à la psalmodie ecclésiastique. N’est-il pas inconvenant en effet que des gentils viennent à nos saints offices jouer des airs composés en l’honneur des idoles? On a vu plusieurs fois ces musiciens , immédiatement au sortir de l’église des PP. Jésuites de Pondichéry , entrer dans leur pagode, qui n’est au plus qu’à cinquante pas, pour y jouer les airs mêmes qu'ils venaient de jouer à l’église.

Les PP. Jésuites firent en 1700 , à Pondichéry , une grande solemnité à la fête de l’Assomption de la Vierge. Les gentils y assistèrent avec leurs tambours, leurs trompettes , leurs hautbois et les autres instruments du pays (1); ils jouérent pendant la messe et les autres offices, et immédiatement au sortir de l’église, allèrent à leurs pagodes jouer les mêmes airs. On fit une procession avec l’image de la Vierge ; elle dura depuis neuf heures du soir jusqu’à près de minuit. L'image de la Vierge était dans une niche portée sur un brancard , à la manière des gentils ; au lieu des rayons dont il est d'usage d’entourer la tête de nos saints, les Jésuites avaient mis sur l’image de la Vierge un #rouvdchi (arc de splendeur) (2); or, les gentils ornent la tête de leurs dieux du #rouvächi en l'honneur de la lune, et en mémoire de la grâce que lui fit autrefois Shiva de la retirer des ténèbres, où elle était tombée par suite de la malédiction que lui avait donnée son père. À côté de l’image de la Vierge, se tenaient plusieurs personnes, portant des parasols que les PP. avaient empruntés aux pagodes (3); les gentils les déploient aussi dans les processions de leurs dieux. À chaque côté de l’image, une personne marchait une serviette à la main, pour avoir soin de chasser les mouches : c’est une coutume des gentils. Dans cette procession , on ne dit aucune prière, on ne chanta aucun cantique ; et bien qu’il y eût plusieurs Jésuites à leur maison de Pondichéry, le P. Dolu assista seul à la procession. Tout le monde allait et venait, faisant grand bruit, comme c’est la coutume des gentils dans leurs mariages. Les PP. Capucins et M. le Procureur des missions étrangères se récrièrent fortement contre cette procession d’un nouveau genre. Quelle joie en effet n’ont pas les gentils de voir que les Jésuites imitent leurs cérémonies et en embellissent les nôtres, que l’on emprunte les tambours, les trompettes, les hautbois, les parasols de leurs pagodes, et que l’on joue en l’honneur de la Vierge les airs et les cantiques qu'ils adressent à leurs divinités! Il n’est cependant personne , selon le P. Dolu (dans sa lettre au P. Gobien), qui ne doive être très-content de la pompe de cette procession. Les Jésuites , bien loin de reconnaître leur tort, écrivirent à Rome que M. le Procureur des missions étrangères avait parlé contre le culte de la Vierge : le respectable missionnaire à bientôt fait tomber cette injurieuse calomnie (4).

(1) Voyez sur ces instruments la feuille vr de la xx° et la feuille v de la xx1° livraisons de l'Inde Française.

(2) Le #rouvdchi est un cintre supporté par deux colonnes, et formant une espèce de dais au-dessus de la tête des divinités ; tirouvâchi paraît signifier a sainte demeure : le mot trou, répondant à toutes les acceptions des mots sanskrits Shr£ et Lakchmf, peut néanmoins faire allusion à l’intercession de la déesse de ce nom , dont les prières firent rendre à son frère Tchandra une partie de sa clarté : c’est évidemment par cette légende que notre auteur explique la consécration du #rouvâchi; mais il est encore difficile , après son explication , de comprendre le rapport de ce meuble religieux avec l’histoire de Tchandra. E. J.

(3) Le nom de ces parasols est {chhattra en sanskrit et koudaï en tamoul. E. J.

(4) Ce dernier paragraphe commence dans le manuscrit original le xxx1° chapitre ; j'ai omis dans ces extraits la plus grande partie de ce chapitre intitulé : De quelques faits particuliers et intéressants , ainsi que le suivant, dont le titre est : Tribunal de justice des PP. Jésuites, parce que ces deux chapitres, exclusivement consacrés à la polémique religieuse, n’ont aucune connexion avec ce qui les précède ou ce qui les suit, et interrompent un ordre d'exposition qui pourrait sans doute être plus régulier , mais qui n’en est pas moins utile pour faciliter l'intelligence de l’ensemble des faits ; ces GE HO fieue ont déjà été publiés dans le Nouveau journal asiatique. Ye dois observer que les faits qui y sont Dhie ont aussi été exposés d’après d’autres témoignages, dans les Mémoires sur les missions de l’Orient du P. Norbert , résumé complet ; trop cotuplet peut-être, des contestations dont il est fait mention dans l'introduction de ces extraits; les perce qui désireraient des renseignemens plus spéciaux sur cette querelle religieuse , ne peuvent mieux faire que de consulter l’ouvrage du P, Norbert. {Besancon et Lucques, 2 vol. in-4°). E. J.

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