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CHAPITRE I. Castes des Malabars

C’est une croyance admise par tous les Malabars gentils, que le dieu Brahmà fit sortir les brahmanes de sa bouche, tira les kchatiriyer de ses bras, les vaichiyer de ses cuisses et de ses reins, et les choütirer de ses pieds (1). Pour ce qui est de la première de ces tribus, les brahmanes, bien que de leur propre aveu ils soient tous originairement d’une même caste, se sont divisés en plusieurs branches, selon les pays qu’ils habitent et selon les diverses sectes auxquelles ils appartiennent : ces distinctions sont nombreuses et se reconnaissent aux usages des repas ; c’est ce qui fait qu’il ne leur arrive presque jamais de manger les uns chez les autres. La seconde caste, celle des £chatiriyer, comprend tous les individus issus de races royales. La troisième caste, celle des vaichiyer, se compose de tous les marchands; elle se subdivise aussi en plusieurs classes. La quatrième classe est celle des choüttrer (2) ; elle comprend généralement tous les autres Malabars, entre lesquels les laboureurs tiennent le premier rang, comme les plus utiles à l'existence de l’homme. Au dernier rang sont les parias et les cordonniers. Les Malabars sont donc divisés en castes ou tribus; personne ne peut se marier hors de sa caste; celui qui transgresse cette loi est déclaré déchu de sa caste et de son héritage (3). Dans la suite des temps, Chojardsä(4), prince puissant et qui a, dit-on, fait construire la plupart des anciennes pagodes, établit toutes les distinctions connues aujourd’hui dans la caste des choütirer ; il régla la noblesse et le rang de chacun, selon le genre et l’utilité de sa profession (5). Ceux qui s’étaient à ce point écartés de leur première loi, qu'ils avaient osé tuer des vaches et manger de leur chair, il les appela du nom de paraiyer où paria ; il déclara qu’ils formaient une caste vile, infâme, immonde, et qu'aucun individu des autres castes ne pouvait les toucher sans participer à leur souillure. Ce

(1) Cette notion mythologique est répandue dans toutes les parties de l’Înde, parce qu'elle est de toutes les traditions religieuses , celle que les brahmanes ont eu le plus d’intérêt à propager ; aussi la trouve-t-on déjà dans les compositions religieuses et épiques de la moyenne antiquité indienne , ainsi que dans les plus célèbres recueils de lois, particulièrement dans la seconde édition de la Mänavasamhitä ( L. 1, shl. 31 ). Cette notion est cependant contredite par les divers systèmes cosmogoniques des Indiens , par celui même qui est exposé dans le premier livre du code de Manou : la création des êtres y est en effet attribuée aux dix Pradjäpati où demiurges nés d’un Manou primitif ( Svéyambhouva ) , que l’on a considéré à tort comm le premier des Nanou qui doivent se succéder dans le Aalpa actuel (cette dernière erreur peut d’ailleurs être réfutée par un texte du même ouvrage , L. 1, s41. 36) : la mention des quatre races que l’on trouve dans le 54. 31 est donc une anticipation du récit de la création contenu dans les 547. 36-41 , peut-être même une interpolation déjà ancienne. Je dois observer sur le même passage , que Manou procède de Virädj, qui est certainement le même que Hrranyagarbha ( car son nom signifie brillant, resplendissant) ; Manou Svéyambhouva est donc un être cosmogonique, tandis que les autres Manou ne sont que des personnages mythologiques ; le Manou primitif produisant les dix Pradjäpati ou demiurges, me paraît répondre dans l’ordre des assimilations philosophiques, au manas universel agissant , c’est-à-dire créant au moyen des dix sens d’action et de réception. Quant au mythe de la création immédiate des quatre races par Brahmàâ, c’est un abus de ces figures pancosmiques dans lesquelles les Indiens trouvent la raison de toutes choses. IL est vrai que les brahmanes sont , dès les plus anciens temps, nommés agradja, et qu’on interprète ce mot par la tradition qui fait sortir les brahmanes de la tête de Brahmä ; mais ce mot n’est en réalité qu’un titre honorifique signifiant les premiers nés, les anciens , les vénérables ( seniores). E. J.

(2) Les plus récentes découvertes ont acquis une grande probabilité à l'opinion que le nom de shoüdra a été d’abord appliqué à une ou à plusieurs des races qui occupaient le sol de l'Inde au moment de l’invasion brahmanique; entre toutes les recherches sur l’origine des populations indiennes, celles de M. Lassen ( De Pentapotamiä Indicä ) ont le plus contribué à établir ce fait. J’essaierai de démonter ailleurs que shodra est une altération ancienne de kchoudra, petit ( minores gentes ), et que cette signification a été traduite en tamoul par les mots poulaiyer et pounmanouver , désignation commune des basses castes. E. J.

(3) Le varnasankara ou la confusion des races par l’union illégitime de personnes appartenant à des races différentes , est un des plus grands crimes qui puisse être commis ; les fruits de pareilles unions sont impurs et mis en dehors de la société indienne , immédiatement au-dessous de la race des shoüdra; ces êtres sont plus ou moins impurs en proportion du plus ou moins de distance qui sépare les races auxquelles appartiennent leurs parents. Cette exclusion légale est, de toutes les mesures préservatives de la conquête, celle qui a le plus contribué à maintenir pendant tant de siècles l’ordre social constitué après l'occupation du sol de l’Inde par les races pontificales et guerrières. E. J.

(4) Chéjen en tamoul , Tchéla en sanskrit, est le nom d’une dynastie à laquelle les Tamouls rapportent leurs plus anciennes traditions historiques ; on suppose vulgairement que le premier roi de cette famille se nommait Chdjen , et a laissé son nom à la dynastie dont il est le chef, ainsi qu’à la contrée sur laquelle il a régné, Chôja ou Tchélamandalam ( Coromandel). E. J.

(5) C'est là une tradition purement tamoule , et qui, sans mériter une entière confiance, est du moins plus probable que celle qui attribue la division des chodtirer en plusieurs corps de métiers au célèbre roi Shdlivdhana où Châäliväganen, le personnage le plus incertain de l’histoire indienne , bien qu’il soit encore le point de départ de toute recherche pour quelques personnes qui n'hésitent pas à appliquer la chronologie la plus minutieusement exacte à des temps et à des faits où l’ona peine encore à distinguer la mythologie de l’histoire. E. J.

n’est point d’ailleurs qu'avant Chojaräsä ceux qui mangeaient de la vache ne fussent déjà regardés comme impurs; mais ils ne portaient pas encore le nom de paraiyer (1) ; ils étaient restés jusqu’alors confondus avec les autres dans la caste des choütirer. C’est de ce moment que commença l’aversion des Malabars pour les parias; c’est dès lors que les individus des autres castes ne voulurent plus ni les toucher, ni entretenir de rapports avec eux, de peur de participer à leurs péchés.

Si un paria était assez hardi pour toucher par mépris un Malabar, ou pour entrer dans l’intérieur de sa maison , et que cette action füt dénoncée au prince, le paria serait rudement châtié (2) ; le Malabar , dans tous les cas, ne manquerait pas de se baigner , de laver ses habits et de purifier sa maison avec de la fiente de vache. Les cordonniers sont, dans l’opinion des gentils, de plus grands pécheurs que les parias eux-mêmes, parce que, non contens de manger de la chair de vache, ils travaillent encore le cuir de vache, ce qui les rend plus immondes (3).

Quoi qu’il en soit du préjugé des Malabars, s’il se trouve quelque paria lettré qui s’abstienne de manger de la vache et de boire de tout ce qui peut enivrer, qui se signale d’ailleurs par l’austérité de sa pénitence , ils ne laissent pas de le regarder comme un homme plein de vertu et de piété. Le paria J’allouven (4), qui vivait du temps de Chojaräs&, après la distinction des castes , se concilia, par ces pratiques, l’estime et la vénération de tous les Malabars, à ce point même qu’ils se prosternaient devant lui, lui baisaient les pieds, et se faisaient honneur d’entrer dans sa maison et de manger avec lui. S'il se trouvait encore quelque paria descendu de F’allouven, les Malabars n’auraient certainement aucune aversion pour lui; ils le feraient asseoir auprès d’eux, et converseraient avec lui sans répugnance ; mais ils n’auraient sans doute pas pour lui la même estime que pour f’allouven, dont ils admiraient les grandes vertus; ils s’abstiendraient de manger avec lui et d’entrer dans sa maison. Les Malabars avouent que /’allouven et ceux qui lui ressemblent sont des hommes d’une grande sainteté ; mais ils considèrent les parias comme immondes et perdus, tant qu’ils persévèrent dans l’infâme péché de tuer des vaches et de manger leur chair (5). Telle est la force de leur préjugé religieux sur ce point, qu’un des principaux Malabars chrétiens de Pondichéry, désirant marier son fils avec une fille de sa caste, qui était gentile, éprouva un refus de la part du père de cette fille,

(1) Paraiyer est la forme correcte du mot que nous prononçons vulgairement paria. Il est difficile de croire qu’à ce nom fût attaché dans l’origine le sens injurieux qu’il emporte aujourd’hui ; c’était sans doute un nom de tribu, je ne dis pas un nom de caste; car ce dernier mot représente mal la condition primitive des races indigènes de l’Inde méridionale, Il est d’ailleurs probable que la dégradation de la tribu des paraïyer est antérieure à l’invasion brahmanique ; car on ne peut comprendre dans quel intérêt les brahmanes auraient établi une aussi insultante distinction entre des tribus qui auraient eu les mêmes droits à être reçues dans l’ordre des shoddra. Je pense que le nom des paraïyer. est dérivé du mot tamoul pari, rapine ; ils avaient peut-être reçu ce nom parce que leur tribu (qui n’était probablement qu’une division de la race montagnarde des Veder) exerçait avec de faibles moyens et avec peu de succès un métier qui avait acquis à la tribu plus forte et plus habile des Kaller un grand pouvoir et même une grande considération ; les paraïyer avaient subi les conséquences de leur hostilité contre une civilisation plus puissante que la leur, et avaient été réduits à une humiliante servitude par la vengeance des veällajer. Tout ceci n’est qu’une conjecture, mais une conjecture que je considère comme moins éloignée de la réalité que le récit positif emprunté par notre auteur aux traditions historiques des Tamouls. E. J.

(2) La condition des parias est sans doute misérable ; elle l’est cependant beaucoup moins qu’on ne le croit communément. Le paria est un homme libre , pourvu qu’il ne veuille pas se mêler à la civilisation indienne ; on ne le poursuit pas comme un ennemi, on l’évite comme un être dégradé. Cette exécration générale n’est d’ailleurs pas importune au paria, parce que né avec elle, il la considère comme la compagne nécessaire de sa vie ; il ne croit pas qu’il lui soit donné de vivre autrement ; il ne voudrait peut-être pas vivre autrement; car il ne comprend pas l’abstinence religieuse du brahmane. Dans les états gouvernés par des chefs musulmans , des paria sont quelquefois été élevés à de hautes dignités militaires, et ont eu des brahmanes sous leurs ordres : ils leur infligeaient des corrections corporelles comme aux autres soldats ; les brahmanes , dès longtemps préparés à la discipline militaire par la discipline religieuse, supportaient les coups avec résignation, mais allaient aussitôt après se purifier par une ablution de la souillure que leur avait imprimée la main d’un paria. E. J.

(3) Tous les métiers qui préparent ou qui emploient des peaux sont déclarés impurs; on donne aux gens qui les exercent le nom commun de écharméra. Souillés par le contact habituel d’une matière morte , ces individus sont rejetés par l'horreur qu’ils inspirent, dans les derniers rangs de la société, et confondus avec les £chandäla ou les parias. Le mépris public leur associe ceux qui jouent des divers instruments recouverts de peau aux extrémités. ( Voyez la feuille v de la xxr° livraison de l'Inde Française ). E. J.

(4) Vallouwen , dont on fait précéder le nom du mot #rrou, l'équivalent tamoul de shrf, est la gloire de la littérature tamoule ; il a composé en distiques et en chentamij où hauttamoul, une collection d’apophthegmes moraux intitulée Koural. On trouve quelques extraits du Koural dans les Essais historiques sur l’Inde de M. de la Flotte ; ces extraits , dit l’auteur, sont empruntés à un manuscrit déposé à la Bibliothèque du Roi, qui présente une traduction française du poème placée en regard du texte. M. Ellis avait consacré de longues études à une édition du Koural; mais ni l'impression du texte ni la traduction n'étaient achevés, lorsqu'il fut surpris par une mort prématurée. On avait annoncé une traduction du même ouvrage par M. Rich. Clarke ; mais cette annonce paraît avoir été retirée. La sœur de Vallouven , Avvaïyär, s’est aussi illustrée par la composition de poésies morales en haut style. E. 3.

(5) Voyez , dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Signes dont les Malabars se marquent au front, etc.

parce qu’on l’accusait de manger de la vache et de prendre ses repas avec les Européens. L'affaire fit beaucoup de bruit; le chrétien fut enfin obligé de se justifier devant les PP. Jésuites, et de prouver qu’il n’avait jamais mangé de vache et ne s'était jamais assis à la table des Européens (1)...

Les parias étant considérés comme immondes, les Malabars, s'ils les touchaient, ou seulement leurs habits, croiraient participer à leurs péchés, et iraient aussitôt se purifier de cette souillure par une ablution. C’est pour cette raison que les PP. Jésuites ne font entrer dans leur église que les Malabars, et obligent les parias à se tenir en dehors pendant tous les offices divins. Si ces pauvres gens demandent la communion, on la leur donne par la fenêtre, ou on la leur porte hors de l’église. Les PP. de Pondichéry ont du moins long-temps observé cet usage ; les PP. du Madouré et des autres missions malabares l’observent encore très-exactement. Cette distinction ne tend qu’à entretenir l’orgueil des Malabars et à détruire en eux tous les principes de la charité ; car si un Malabar a naturellement tant de mépris pour un paria, qu’il ne veuille pas même le toucher du bout des doigts, pour le secourir dans ses besoins, de peur de se souiller, que sera-ce, si les PP. Jésuites les entretiennent dans ce préjugé?.... Quoique les parias paraissent souffrir patiemment cette distinction dans la vie civile, ils ne sont pas également disposés à la subir dans la vie religieuse (2) ; ils ont adressé de nombreuses plaintes aux PP. de Pondichéry , et se sont même abstenus quelque temps de venir à l’église, lorsqu’on les en a exclus pour la première fois. Lorsqu'on voulut introduire cet usage à San Thomé, tous les parias se révoltèrent et s’enfuirent de leurs habitations ; on fut obligé, pour les ramener, de leur faire la promesse de les admettre indistinctement dans l’église avec les Malabars ; aussi ne sépare-t-on les parias des Malabars ni à San Thomé ni à Madras... Que les PP. Jésuites ne disent pas que les princes défendent sous de grandes peines aux parias, même chrétiens, de se trouver avec les Malabars dans la même église, que des lois expresses ont été faites à ce sujet; ce n’est qu’un mensonge inventé par les PP., pour excuser leur condescendance ; ilest certain qu’il n’y a aucune loi particulière qui détermine des châtiments pour ce genre de fautes; mais, comme les princes genuils se font honneur de veiller à l’exécution des lois établies par les dieux, lois qui n’obligent que sous peine de péché, ils font châätier ceux qui les transgressent, lorsqu’on les leur dénonce; c’est d’ailleurs ce qui arrive très-rarement; on pourrait à peine en citer deux exemples. Les Malabars savent fort bien d’ailleurs se venger eux-mêmes de ces offenses ; car si un paria, même chrétien, entre dans la maison d’un Malabar également chrétien , il est assuré de voir toute la famille se jeter sur lui et l’accabler de coups. Il faut donc avouer franchement que si les Malabars chrétiens et les PP. consentaient à ce que les parias se trouvassent avec eux dans la mème église, les princes n’y apporteraient aucune difficulté. On ne peut d’ailleurs alléguer une pareille excuse à Pondichéry, puisque les Français gouvernent cette ville , et que bien loin de défendre aux parias de se rencontrer avec les Malabars dans la même église, ils ont plus d’une fois blâmé la distinction conservée par les PP. entre leurs néophytes... Le moyen terme que les PP. de Pondichéry ont adopté pour calmer le ressentiment des parias , a été de faire ajouter à l’église des Malabars un appentis d’où ils entendent la messe

et reçoivent la communion.

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