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CHAPITRE V

Ordre des brahmatchäri.

Quelques jours avant l’ordination du brahmatchärt, on prépare une tente dans la cour de la maison, avec le plus d'élégance possible; la veille du jour de la cérémonie, on envoie convier les brahmanes. Le jour même de l’ordination, dès le matin , on purifie toutes les places de la maison avec de la fiente de vache délayée dans de l’eau , et on arrose toutes les murailles avec de l’urine de vache, pour effacer toutes les souillures légales. Les brahmanes, avant de se rendre à la cérémonie, se lavent le corps et prennent des cendres ou des terres blanche et jaune, chacun selon son usage. Tous les brahmanes étant assemblés (les autres Malabars ne peuvent même pas assister à cette cérémonie), on étend au milieu de la tente deux couches de riz, sur lesquelles on place deux pots remplis d’eau et de feuilles de manguier ; le brahmane officiant récite des oraisons sur cette eau , en invoquant les rivières sacrées ; elle représente dès lors ces divinités, et a la vertu d’effacer les péchés ; le brahmane prend pour aspersoir des feuilles de manguier, et arrose de cette eau le brahmatchärt et tous les assistants. Ces feuilles de manguier, comme on l’a déjà observé, représentent la déesse Latchimi (1). Le brahmane officiant, tout en récitant des oraisons, enveloppe le manche”d’un rasoir de brins de farpai (cette herbe est consacrée à V’achichten, fils de Brahmà, le maître des neuf planètes ) (2); il coupe ensuite quelques mèches de cheveux sur le devant, sur le derrière, aux deux côtés et sur le sommet de la tête du brahmatchärt, en récitant à chaque fois des prières. Il remet alors le rasoir au barbier , qui rase la tête de l’enfant, en laissant cinq touffes ou £oudoumbi aux cinq places marquées par le brahmane. Le premier de ces Æoudoumbt représente le ydtakarmam, le second le nämakarmam , deux signes de sa consécration au culte des dieux ; le troisième, le choüläkarmam, présage d’une heureuse fortune; le quatrième est le signe de sa destination à l'étude des lois ; le cinquième doit exprimer le nouveau caractère dont il va être revêtu (3). Cela fait, l'enfant va se laver la tête et le corps, pour se purifier de la souillure qui lui a été imprimée par la main du barbier, et pour éviter de rendre la cérémonie impure, en laissant tomber quelques poils sur les objets qui y servent. Il revient ensuite s’asseoir à la même place sous la tente. On allume alors un feu avec neuf espèces de bois consacrés aux neuf planètes ; ce feu est un sacrifice qui leur est offert, pour les prier d’accorder à l’enfant l'intelligence de la philosophie et la connaissance des choses futures. Le brahmane officiant qui représente Brahmà distribue ces diverses espèces de bois à neuf autres brahmanes chargés du soin d’entretenir le feu (4) ; le brahmane officiant y jette de temps en temps un peu de beurre et quelques grains de riz, les offrant en sacrifice avec les formules de prières ordinaires. Il faut observer que le feu doit être entretenu , nuit et jour, par des brahmanes, pendant tout le temps de la consécration...

Il y a quelques brahmanes qui entretiennent aussi un feu perpétuel ; ils allument ce feu dans la cérémonie où ils reçoivent le titre de docteurs de la loi (5) ; un petit nombre seulement peut prétendre à cet honneur, à cause des grandes dépenses dont il est l’occasion. Lorsqu'un brahmane désire se faire recevoir docteur, il choisit en pleine campagne un emplacement commode, pour dresser une tente spacieuse qui puisse contenir tous les assistants ; il prie ensuite cent brahmanes des plus savants de venir l’examiner. Si les brahmanes pensent qu’il a fait preuve d’une capacité suffisante , ils l’autorisent à célébrer la cérémonie de son inauguration : il choisit vingt-cinq ou trente de ces brah-

(1) Voyez, dans la première partie de ces extraits, le chapitre xvir, p. 20.

(2) Ce passage présente une notion qui ne parait pas être d’une parfaite exactitude. Vasichtha n’a aucun titre connu au nom de maître des planètes ; les dénominations de grahanäyaka , grahapati , graharädja sont aa contraire accordées , soit au soleil , soit à la planète de Saturne. Je ne me rappelle d’ailleurs aucun texte qui fasse mention du kousha comme d’une herbe consacrée à Vasichtha : les Tamouls auraient-ils joué sur les mots, et consacré le kousha à ce vénérable rich, parce qu’il était l’étchärya et le pouréhita des princes de la race de Kousha? E, J.

(3) Cette explication me paraît encore douteuse ; le mysticisme qu’on y remarque n’est pas celui des brahmanes. S'il fallait expliquer la cérémonie des cinq £oudoumbr , j'aimerais mieux y voir (et cette conjecture serait justifiée par la signification de la pratique religieuse du pañtchâgni ou des cinq feux ), un symbole des quatre Vasou et d’Aditya assistant à la consécration du brahmatchärt. E. J.

(4) Voyez, dans la première partie de ces extraits , le chapitre xvir, p. 28.

(5) Je ne sais quelle est la dignité brahmanique que l’auteur veut désigner par ces mots; ce n’est sans doute pas celle de gourou ou d’ätchärya, puisqu’elle est conférée soit par le droit de la naissance, soit par l’élection ; les vafdika et les smérta sont ainsi nommés à cause de leurs études spéciales , et ces noms sont moins des titres que les désignations de sectes particulières de brahmanes. La circonstance du feu accompagnant au bûcher celui qui l’a entretenu pendant sa vie, paraît désigner des brahmanes ségnika ; mais tous les grihastha devant entretenir trois feux, sont par cela même nommés ségnika , et cependant les cérémonies rapportées ici ne sont certainement pas celles de la consécration des grihastha. E. J.

manes et les prie d’officier; ils préparent tous ensemble un bûcher composé des espèces de bois consacrés aux neuf planètes ; ils allument du feu vierge, en frottant lun contre l’autre deux morceaux d’arachou, et, avec ce feu , embrasent la pile de bois (1). On commande alors à un potier d’apporter un chevreau sans taches : pour rendre le potier capable d’être admis à cette cérémonie et d’entendre lire les formules sacrées , les brahmanes récitent sur lui des oraisons qui ont la vertu de le transformer. Ils répètent ensuite pendant trois jours à haute voix des prières aux oreilles du chevreau ; puis le potier lui bouche toutes les issues par lesquelles il peut respirer, et le fait mourir en lui serrant violemment les testicules (2). Pendant ce temps, les brahmanes adressent des prières à Brahmà , déclarant que , s’ils privent cet animal de la vie , c’est seulement pour se conformer à la loi religieuse , et qu’ils ne sont dès-lors coupables d’aucun meurtre. Le potier ouvre le ventre du chevreau et lui arrache le foie; les brahmanes le lavent d’abord dans du lait doux, puis ensuite dans du beurre, l’exposent quelque temps au soleil, et le rôtissent devant le feu du sacrifice ; le brahmane recu docteur le coupe par petits morceaux , le mêle dans un vase avec du beurre, et se servant d’une feuille de manguier comme d’une cuillère , répand une partie de ce mélange dans le feu du sacrifice ; ce qui en reste dans le vase, on le pétrit avec de la farine de froment, et on en forme une espèce de pain, qu’on partage entre les brahmanes officiants ; chacun mange le morceau qu’il a reçu. Cette cérémonie terminée , le nouveau docteur donne aux brahmanes, pendant trois jours, des festins splendides, bien que les trois jours précédents il les ait déjà magnifiquement traités; le troisième jour , les assistants , quelquefois au nombre de plus de mille brahmanes , se retirent tous chez eux. Le nouveau docteur prend du feu du bücher et l’emporte avec soin dans sa maison ; il est dèslors obligé de l’entretenir constamment, en y jetanttrois fois par jour, savoir : le matin , à midiet le soir, des diverses espèces de bois consacrés aux neuf planètes (3); il peut, aux autres heures de la journée, l’entretenir avec tout autre combustible. Il doit conserver ce feu pendant toute sa vie. Si ce feu venait par malheur à s’éteindre , il serait nécessaire de recommencer toutes les cérémonies décrites plus haut, le sacrifice du chevreau excepté. Ces brahmanes docteurs ne mangent jamais chez les autres brahmanes (4) ; après leur mort, on brüle leurs restes avec le feu qu’ils ont entretenu pendant leur vie.

Revenons à l’ordination du brahmatchért. Le feu étant allumé, on célèbre la cérémonie de l’imposition du cordon yakiyopavidam. Le brahmane officiant, après avoir récité des oraisons sur le cordon, pour le consacrer, fait approcher l'enfant , lui fait lever à la hauteur de son épaule gauche la main gauche, les doigts étendus, lui fait abaisser à la hauteur de sa hanche droite , la main droite, les doigts également étendus , lui passe le cordon aux deux pouces des mains, puis le lui met en travers sur le corps (5). Ce brahmane attache au cordon un morceau de peau de cerf qui ne doit en être séparé qu’au moment où le brahmatchäri est investi du sacerdoce ; cette peau signifie, suivant eux, que l’enfant est le disciple de Brahmà. Cela fait, le barbier coupe quatre des koudoumbi et laisse seulement celui qui se trouve sur la partie postérieure de la tête. L’enfant va aussitôt se laver la tête et le corps , et revient prendre sa place ; le brahmane officiant et les autres répandent sur son koudoumbi chacun une poignée de riz mêlé de safran , en récitant des prières : le safran et le riz sont offerts en sacrifice aux dieux. Ce n’est que dès ce moment que le brahmatchärta le caractère nécessaire pour étudier les lois divines et pour observer la règle de Brahmä. L’effusion de riz que le brahmane représentant Brahmà et les brahmanes assistants font sur le Æoudoumbz du brahmatchéri est réellement une onction; cette cérémonie en effet signifie l’obéissance dévouée qu’il doit prêter à la loi religieuse , et la fidélité absolue qu’il doit lui garder. Une autre onction est l'imposition du cordon sur les mains étendues, l’une élevée et l’autre abaissée : le cordon et les deux mains repré-

(1) Le feu éhavantya ou feu des sacrifices doit être allumé par la friction non interrompue de deux morceaux de bois, l’un de shami (espèce d’acacia), l’autre d’ashoattha ; on attribue à la sève du shami la propriété d’être ignescente ; la mythologie explique cette croyance populaire par une légende dans laquelle la décence est peu respectée. E. J.

(2) Le potier bouche avec de l'argile toutes les issues par lesquelles peut s'échapper Le souffle vital, afin que l’animal meure pour ainsi dire plein de sa vie, et qu’ainsi le sacrifice offert soit entier; car cette condition est un des principaux mérites de tout sacrifice. Quelquefois on tue le bouc en lui écrasant les testicules à coups de bâton. E. J.

(3) Ces trois heures sont celles des sandhy4 légaux ; c’est à ces heures que les brahmanes, quelle que soit leur secte, célèbrent les cérémonies domestiques en l’honneur des dieux. E. J.

(4) L’auteur aurait dû indiquer le motif de cette réserve particulière aux brahmanes désignés par lui sous le nom de docteurs de La loi; je crois que ce motif est Le devoir religieux de ne manger d’autres aliments que ceux qui ont été préparés au moyen du feu consacré entretenu soit par eux-mêmes , soit par des brahmanes du même ordre. E. J.

(5) La théorie de cette cérémonie se trouve dans la Ménavasamhité ; le brahmatchärt, suivant cette autorité, se nomme oupavlé au moment où il étend la main droite; prétchénâvtif au moment où il étend la main gauche, et nivété lorsque le cordon a été passé à son cou. E. J.

sentent les trois véda, dont le dépôt est confié aux brahmanes : on met enfin le cordon en sautoir sur le corps du brahmatchärt, pour signifier sa parfaite soumission au joug de ces lois (1).

La cérémonie du koudoumbt étant terminée , le brahmane officiant récite des prières et ceint les reins de l'enfant d’un petit cordon nommé arainam , tressé avec des brins de l'herbe mani (2), qui est consacrée à Brahmà ; il lui met sur les parties un morceau de toile dont un bout est fixé par devant dans le cordon arainam, et l’autre, passé entre les cuisses, est fixé par derrière dans le même cordon ; c’est un signe de la chasteté inviolable que le brahmatchäri doit observer jusqu’à son mariage. Le brahmane officiant lui met ensuite à la main droite un bâton , au bout duquel est attaché, en manière de banderole , un morceau de toile semblable au premier , autre symbole du devoir de chasteté ; ce bâton, nommé #andam, est consacré par les prières que le brahmane récite avant de le donner à l'enfant. Il lui met encore à la main gauche un petit pot rempli d’eau, nommé Æamandalam ; il consacre d’abord le vase, puis l’eau qui y est contenue (3). Ce brahmane et neuf autres brahmanes vont prendre ensemble l’habit de brahmatchärt, le consacrent par des prières, et en revêtent l'enfant. Le brahmane officiant l’instruit de toutes les cérémonies que doit faire , deux fois le jour, le brahmatchärt, savoir, le matin et le soir , et lui fait répéter toutes les prières qui doivent accompagner ces cérémonies. Cette instruction se répète pendant quatre jours, en présence des mêmes brahmanes. Le feu dont on a parlé plus haut doit être entretenu aussi long-temps jour et nuit. Le père du nouveau brahmatchäri donne enfin un repas aux brahmanes. Le #rahmatchäri, au milieu du repas, vient, un plat à la main, leur demander l’aumône (4). Dès ce moment, il s’appelle brahmatchärt , c’est-à-dire observateur de la règle de Brahmà.... La consécration du brahmatchäri et celle du grihastha durent chacune quatre jours; ce temps est nécessaire pour qu’ils soient parfaitement instruits de leurs devoirs religieux.

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