CHAPITRE XII
Ordre des sannyäst.
Après avoir passé vingt-deux ans dans la retraite, suivant l’ancienne discipline, le vénaprastha rentre dans la ville qu’il habitait , remet sa femme entre les mains de ses parents, et va aussitôt déclarer au gourou des sanny&st (3) que son intention est de se faire recevoir au nombre de ses disciples. Le gourou fait assembler les brahmanes ; après leur avoir fait une touchante allocution sur l’excellence de l’ordre des sannyäst, et après avoir exhorté le vénaprastha à une grande persévérance, l’avertissant qu’il va, par son vœu, se déclarer exclu de tout héritage et de tout droit de famille, déchu de toute espérance d’y rentrer sous quelque prétexte que ce soit (4), ilobtient le consentement des brahmanes à la séparation du vénaprastha et de sa famille , ainsi que leur promesse de prendre soin de sa femme et de ses enfants. Le gourou et les brahmanes récitent des prières et font un sacrifice de feu ; le gourou coupe le koudoumbt du vénaprastha, lui enlève le cordon et lui donne un #arouripam (5) ; il le dépouille ensuite de son habit de brahmane, et lui donne pour tout vêtement une pièce de toile couleur de feuille morte , sur laquelle il récite des formules de consécration avant de l'en revêtir. Ce vêtement ne peut être envoyé au blanchisseur ; le sannydst est obligé de le laver luimême, parce qu'il est considéré comme sacré. Le gourou met ensuite à la main gauche du sannyäst
(1) La durée de la pénitence du vénaprastha n’est pas déterminée avec autant de précision dans la Ménavasamhità ; ce traité dit seulement que Le brahmane doit y consacrer la troisième partie de sa vie; ce qui ne paraît pas d’ailleurs devoir s’entendre du tiers d’une certaine durée d’existence. La condition de vénaprastha est un état de transition entre celle de grihastha et celle de sannyäst. E. J.
(2) Il est à peine douteux que la discipline brahmanique n’ait été infirmée en cette circonstance par une cause extérieure ; les brahmanes , dont la plupart ne se distinguent plus aujourd’hui des autres races que par les traits de leur figure et par leur habillement , ont dû chercher dans les pratiques vulgaires de l’ascétisme une supériorité que ne leur donnait plus la science, et à laquelle semblait aspirer le zèle religieux des shotdra , tous attachés à des congrégations particulières de hakta ou dévots, tous renouvelant avec une persévérance courageuse , mais comme par instinct et sans élévation d'idées , Les prodiges de pénitence accomplis par de saints brahmanes dans les âges antérieurs. Les brahmanes ne voulant perdre aucun de leurs avantages, se sont dégagés des liens de l’ancienne discipline, et ont couru à la pénitence avec un zèle qui aurait pu être mieux dirigé ; aussi la condition de sannyäst n’est-elle plus aujourd’hui une partie nécessaire de la vie du brahmane , mais plutôt la pratique spontanée d’une pénitence à laquelle les brahmanes seuls sont admis. E, J.
(3) Voyez, dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Gourou ou directeur de conscience.
(4) Cette abnégation est exprimée par le titre même de sannyäst , qui signifie littéralement : ayant fait abandon de toutes choses. E. J.
(5) Je transcris exactement ce mot, dont le sens m’est d’ailleurs inconnu , à moins qu’on ne doive lire karounigam pour karnikä, pendant d’oreille ; cette conjecture me paraît néanmoins peu probable. E. J.
le vase nommé kamandalam (1), en lui recommandant de le porter toujours avec lui, et d’y conserver toujours de l’eau; il consacre d’abord le £amandalam , puis ensuite l’eau qui y est contenue et qui représente les sept rivières sacrées. Toutes les fois que le sanny@si renouvelle l’eau de son kamandalam , il récite les prières qui y rendent ces rivières présentes. C’est de cette eau qu’il doit boire, sans la verser dans un autre vase; c’est avec cette eau qu’il doit se laver les parties, avant de célébrer aucune cérémonie religieuse ; c’est de cette eau qu’il doit arroser toutes les choses reçues en aumône , pour les purifier de toute souillure. Le gourou lui met enfin à la main droite le bâton nommé {andam, qui doit avoir sept nœuds représentant les sept grands sannyds{ (2) qui, après avoir fait une longue pénitence dans le monde , furent enlevés vivants au ciel satiyalégam ; ces saints personnages sont considérés comme présents dans les sept nœuds du andam. Le sannydsi arrose tous les matins son {andam avec de l’eau contenue dans le kamandalam , et lui fait ensuite une pieuse adoration. Le andam et le kamandalam sont, pour ainsi dire, les armes du dieu Brahmà; nison tandam ni ceux qu’il a donnés aux sept grands sannyds{, ne portent les sept nœuds; ce n’est que depuis l’exaltation de ces sannydsi que les sept nœuds ont été institués. Le gourou consacre le tandam , avant de le remettre au récipiendaire; celui-ci doit toujours avoir ce bâton à la main; lorsqu'il se repose, il l’attache à son habit; il n’est ni démons ni maléfices qui puissent l’approcher, tant qu’il est armé de ce bâton (5). Les sannydsi portent toujours avec eux une peau de cerf ou une peau de tigre. Ces peaux , suivant eux, sont très-pures, et ne peuvent contracter aucune souillure; aussi s’en servent-ils comme d’un tapis pour s’asseoir, pour se reposer et pour dormir. Les sannyäsi ne préparent point leurs repas; ils vont sans cesse de ville en ville, demandant l’aumône, ne la demandant que dans les maisons des brahmanes; s’il ne se trouve point de maisons de brahmanes sur leur chemin , ils vivent de racines et de feuillage. Dès qu’un sannydsf entre dans la maison d’un brahmane, toute la famille se prosterne devant lui comme devant une divinité. Les sannyds{ ne fréquentent pas les pagodes, n’assistent jamais aux cérémonies publiques , et n’offrent aucun sacrifice; leurunique soin est la contemplation et la pénitence (4). Ils se laissent ordinairement croître les ongles, mais ils se font, une fois au moins tous les mois, couper la barbe et les cheveux; ils ont grand soin, pendant cette opération, d'étendre devant eux une feuille de figuier pour recevoir les poils qui tombent, de peur que ces poils ne soient profanés en touchant la terre; ils vont aussitôt les jeter dans l’eau , et s’y baignent eux-mêmes, pour se purifier de la souillure contractée par l’attouchement du barbier. Ils ne mâchent jamais de bétel, ne s’oignent jamais d'huile comme les autres brahmanes , et ne se frottent jamais les membres avec de la poudre de sandal ; ils se lavent le corps trois fois par jour , c’est-à-dire le matin, vers midi et le soir, de la manière suivante : ils se rendent à une rivière ou à un étang , y puisent de l’eau avec leur £amandalam, et, après avoir consacré cette eau, en versent dans leur bouche et en répandent sur leur tête ; ils entrent alors dans la rivière ou dans l'étang, s’enveloppent de leurs vêtements, agitent un peu l’eau avec leur ‘andam , et plongent plusieurs fois, tenant toujours leur bâton à la main; sortis du bain, ils se couvrent tout le corps de cendres de fiente de vache.
Lorsqu'un sannyäsi meurt, on se contente de placer son corps sur des cordes attachées à des bambous-et de le porter ainsi à la sépulture sans autre cérémonie ; on le dépose dans la fosse , assis, les mains jointes, les jambes pliées et attachées avec la toile dont il se couvrait; on remplit la fosse de sel jusqu’au cou du sannyds{, puis on casse des cocos sur sa tête, jusqu’à ce que le crâne soit
(1) Le kamandalam ou kamandalou est un vase de cuivre de forme ronde , auquel est adapté un long bec; on le nomme aussi en tamoul chembou, cuivre. La contrepartie de cette expression est le sanskrit érahmavarddhana, qui signifie cuivre, parce que le kamandalou est la principale richesse du brahmane. E, J.
(2) L'auteur veut sans doute désigner par cette dénomination les sept maharchi ou grands richi; il y a peut-être ici une allusion à quelque tradition mythologique de l’Inde méridionale. E. J.
(3) Le danda , devenu l’inséparable compagnon dè leur vie, a fait donner aux sannyäst le nom de dandi ou porte-bâtons ; le nom de sannydst appartenait en propre aux doidja dans les temps anciens, et il conviendrait peut-être de le leur conserver, en réservant le nom de dandi aux individus de basse caste qui ont usurpé le danda et le kamandalou. Le danda est en même temps une arme et un bâton de commandement ; il est le signe extérieur du pouvoir réuni au droit ; dans la mythologie il appartient également à Brahmä et à Yama ; dans l’ordre des choses humaines, c’est en même temps l’insigne du brahmane et celui du kéchthapäla ou chef de police. Les sannyds{ du sud vivent aujourd’hui en communauté dans des matha, de même que les shoûdra des sectes du Zinga et du #rounämam. E. J.
(4) Le sannyäst ayant, suivant la belle expression de Manou , retiré dans son esprit les trois feux consacrés , ne vit plus que pour la méditation et la pénitence intérieure ; il rappelle pour ainsi dire du monde externe toutes ses affections, toute sa vie matérielle ; il la resserre en lui-même , il la comprime, il l’éteint ; car il travaille à se délivrer ; il rapproche dans une union extatique son âme de l’âme universelle , il entre en #rahma et brahma entre en lui; aussi au moment même où il revêt l’habit
de pénitent , le sannydst s’écrie-t-il : aham brahma ; V'être universel, c’est moi! E. J.
brisé ; on distribue ces cocos à tous les assistants (1). Personne ne peut pleurer la mort du sannyäst ; on ne se purifie point au retour de ses funérailles; ce serait faire injure à la sainteté de son caractère. Les sannydsi ne renaissent point après leur mort ; ils vont aussitôt jouir d’une gloire éternelle dans le satiyalügam , le ciel de la perfection.
Il est évident que le kamandalam, le tandam et Vhabit de brahmane sannyäsf sont les insignes d’un ordre particulier; personne ne peut porter ces insignes s’il n’est réellement sannyäs{; il y a, parmi les Malabars , un grand nombre de gens de toute caste qui se disent pénitents, et qui portent des vêtements jaunes (2); mais ces vêtements sont différents de ceux des sannydst; ces gens ne portent d’ailleurs ni le kamandalam ni le tandam, ne prennent pas le même titre que les sannydst, et n’observent aucune de leurs règles. Si un brahmane sannydst rejetait le vêtement de son ordre par mépris , ou bien s’il cessait de porter quelques-uns des autres insignes de cet ordre, il serait considéré par les brahmanes et par les sannyäst comme un homme qui a abjuré sa religion ; il serait mutile , alors même qu’il ne serait pas impossible , de prétendre que ces insignes n’ont pas été institués par la loi religieuse; il suffit en effet qu'ils le soient par un usage depuis assez long-temps recu, pour qu’on considère comme apostats les sannydst qui ont déposé ces insignes.
Les PP. Jésuites missionnaires, observant que les brahmanes les plus respectés étaient les sanny&s?, et désirant entourer leurs personnes de plus de considération, ont feint de passer de l’ordre des brahmanes dans celui des sannydsf, ont revêtu l’habit de sannydsi et porté le kamandalam et le tandam. Us se lavent le corps régulièrement trois fois par jour, le matin, à midi et le soir, et se frottent chaque fois de cendres de fiente de vache ; ils se lavent encore et se frottent de ces cendres au moment de dire la messe; ils se lavent avec l’eau contenue dans leur Æamandalam, les parties honteuses, à certaines heures du jour; ils n’entrent jamais dans les maisons ni même dans le quartier des parias (3), quel que soit le devoir religieux qui les y appelle; ils n’assistent jamais à d’autres funérailles que celles des brahmanes sannyds{, ils ne s’asseyent et ne se couchent que sur des peaux de tigre (4). Ce ne sont pas les seules restrictions que leur impose cette qualité de brahmanes sannydsf ; ils ne prennent jamais leurs repas en présence d’individus des trois dernières castes, moins encorg avec eux ; ils ne mangent ostensiblement de la chair d'aucun animal ; ils évitent même de toucher les vases dans lesquels on a cuit de la viande ou du poisson. Le P. J. de Britto assure en effet que, dans l’opinion des Malabars; il n’est pas de plus grand péché pour un sannydst, que celui de manger des choses qui ont eu vie. Lorsque les PP, sannydst célèbrent la messe, ils éLendent sur le marche-pied de l’autel une grande peau de tigre (5); mais ils ne placent point de croix sur cet autel, décoré seulement de l’image de la vierge. Ils portent même plus loin leur sollicitude ; si le linge et les ornements sacerdotaux des nouveaux missionnaires sont marqués de quelque croix, ils la font aussitôt disparaître (6)...
Tous les Malabars savent qu'un brahmane est un prêtre de Brahmà, et qu’un brahmane qui passe dans l’ordre des brahmanes pénitents prend le nom de sannyäst. Les brahmanes gentils croient
(+) L'usage d’ensevelir les corps des saints pénitents est un des plus anciens de l’Inde ; on le trouve indiqué dans plusieurs traités de jurisprudence , entr’autres dans la Mitäkcharë (P. 1. f. 41 w), et dans un passage du code de l’ancien législateur Shäonaka, qui a été cité par M. Stenzler ( Raghouvamsha ) ; les deux derniers vers de ce passage doivent être traduits ainsi : « Que l’on dépose dans la fosse le corps du pénitent ( &kikchou) en prononçant 6m ! ablution , sépulture, toutes les cérémonies , » qu’on les accomplisse en répétant dm ! » Quant à l’usage de briser la tête du mort à coups de noix de coco , il appartient évidemment en propre au sud de l'Inde ; il a peut-être été institué dans l'intention d'ouvrir à l’étman qui abandonne le corps, les voies supérieures par lesquelles il s’y est introduit. E. J.
(2) L'auteur désigne ainsi les pandäram ou andi, qui portent aussi des vêtements de couleur d’ocre. Je pense que cette couleur a été choisie par les instituteurs religieux de l’Inde comme celle qui, par son éclat, approche le plus de la couleur de l'or, le symbole d’une parfaite pureté. E. J.
(3) Ces faubourgs , toujours situés à une distance respectueuse des villes, sont nommés en tamoul paraïtchéri ; on trouve souvent de grands tas d’os disposés aux environs de ces habitations, pour avertir le brahmane ou le shoëdra de se détourner et de ne pas fouler plus long-temps un sol impur. E, J.
(4) On lit dans la notice sur le célèbre P. Beschi ( V’ramahämount ) rédigée par M. Babington d'après des documents originaux : « Pour se conformer aux mœurs indiennes , il renonça à l’usage de la nourriture animale, et chargea des brahmanes » de préparer ses repas. Il adopta le vêtement de pénitent , et s’entoura dans ses visites pastorales de l’éclat et du faste qui » accompagnent ordinairement le voyage d’un gourou indien. » E. J.
(5) On a déjà observé que les peaux de cerf et de tigre sont aussi pures que les peaux d’autres animaux sont immondes ; on explique vulgairement cette exception par la légende qui représente Roudra tiomphant du cerf et du tigre lancés contre lui par les pénitents dont il avait séduit les femmes. E. J.
(6) L'auteur mêle ici à des réflexions prolixes deux citations textuelles de l’ouvrage du P. J. de Britto , déjà cité plus haut ;
ces réflexions sont terminées par cette phrase : « Il est certain que les brahmanes et les Malabars entendent par brahmane sannyäst romain tout autre chose que religioso letrado de Roma. » E. J.
que les PP. brahmanes sont de la même caste qu'eux; sinon, ils ne leur permettraient pas d’entrer dans leurs maisons; ils croient encore que les PP. brahmanes sannydst sont des prêtres de Brahmä passés dans l’ordre des pénitents de Brahmà ; sinon , ils ne leur accorderaient pas le titre de sannyäst, et ne voudraient entretenir aucun rapport avec eux. Ils pensent que la religion de Brahmà est florissante à Rome, que les brahmanes de Rome exercent comme eux le sacerdoce de Brahmä. Aussi les PP. pratiquent-ils les mêmes cérémonies que les sannyds!, pour mieux leur persuader qu'ils appartiennent au même ordre qu'eux, et que s’ils diffèrent avec eux sur quelques points, la cause en est qu’ils ont conservé plus fidèlement l’ancienne discipline. Ils font encore beaucoup d'équivoques, pour ne pas avouer que Rome est située en Europe (1), et qu’eux-mêmes sont Européens; car si ce fait venait à la connaissance des brahmanes, tout serait perdu. Le P. Martin, Jésuite, le dit expressément dans sa lettre au P. de Villette (30 janvier 1699) (2)...
Lorsque les PP. sannyast font un voyage à quelques lieues de leur madam (3), ils montent en palanquin ou à cheval ; quand ils vont se promener à peu de distance , ils portent des pantoufles ou des socques et les laissent à la porte de leur madam, lorsqu'ils y rentrent. À l'exception de quelques visites qu’ils rendent à des personnes de haute caste, ils se tiennent toujours dans ce madam et ne font de mission que par l'entremise de leurs catéchistes , qui leur amènent des gens à convertir ; ils agissent ainsi, disent-ils , par un sentiment de dignité, et avec l’intention de faire concevoir une haute idée de notre religion. Que le peuple en effet vienne vénérer les sannydst dans leur madam et les supplier de linstruire des vérités qu’ils possèdent, les sannydst (et par suite leur religion) n’en sont-ils pas plus honorés, que s’ils allaient prècher en public et compromettre au milieu de la foule leur caractère et leur dignité de sannyäst?