‹ Recherches sur la religion des MalabarsChapitre 40 sur 75 · CHAPITRE XIIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIE

Gourou ou directeur de conscience.

Le gourou est le directeur et le père spirituel (4). C’est encore Brahmà qui a institué cette autorité religieuse. Le vénaprastha ou le brahmane qui veut se faire recevoir sannydst choisit un sannyäst entre tous, pour recevoir de ses mains l’habit de l’ordre ; il le reconnaît par cet acte même pour son gourou. Il y a d’ailleurs un gourou général des sannydsi qui est le chef suprême de l’ordre ; mais, soit relâchement de l’ancienne discipline , soit quelqu’autre motif, les sannyäsi ne le consultent point , si ce n’est ceux qui se trouvent auprès de lui et qui le reconnaissent pour leur gourou particulier. Il ne paraît pas d’ailleurs qu’il s'occupe de donner des ordres, de faire des admonitions, ni de visiter les membres de l’ordre; il réside constamment dans le même lieu. Cette dignité est conférée à celui des sannyäst réputé le plus savant et le plus vertueux; les sannyds{ célèbrent de grandes cérémonies à l'installation de leur général, et lui accordent beaucoup de respect (5).

(1) Cette difficulté ne devait être que très-légère pour ceux à qui la lecture des Pourânas et des grands poèmes avait appris qu'un district du Rédjusthäna porte le nom sanskrit de Roumä. Ils devaient craindre néanmoins que ces citations classiques ne rappelassent à la mémoire des brahmanes un passage du vériika de Koumärila, dans lequel le Raémaka ( probablement le grec ) est compris au nombre des langues des mletchichha ou barbares. E. J.

(2) J'ai omis les termes mêmes de cette lettre rapportés par notre auteur , ce passage ne présentant aucun intérêt. E. J.

(3) On trouvera dans le chapitre suivant des renseignements particuliers sur les madam. E. J.

(4) Sonnerat prétend que le mot éfchérya n’est pas un synonyme exact de gourou, que les é/chärya sont les chefs religieux des sectateurs de Vichnou , et que les gourou au contraire sont les directeurs spirituels des shaïvites. Cette distinction ne me paraît pas exister en réalité : Manou, cette autorité si respectée , reconnait , il est vrai, une différence entre ces deux titres, dont le premier appartient, suivant lui, à l’instituteur religieux qui dirige les cérémonies de l’initiation , et le second au père qui accomplit toutes les cérémonies purificatoires antérieures à l’oupanayana; mais il est évident que ces définitions, étrangères à la question présente, se rapportent à un état antérieur des institutions brahmaniques. Pour apprécier la distinction de Sonnerat, il suffit de se rappeler que le titre d’étchérya est devenu presque inséparable du nom de Shankara, le célèbre fondateur de la secte shaivite des smérta, et que Râmänoudja, connu par son zèle pour le vechnavisme, donna le nom de gourou en même temps que celui d’étchérya aux chefs des matha ou siéges spirituels qu’il institua. Les péntchäla ou les cinq classes d'artisans , et en particulier les fatcher, ont essayé plus d’une fois de s’arroger le titre honorable d’échäri (âtchärya) ; mais l’énergique opposition des brahmanes et la sévérité des princes Les ont jusqu'à ce moment empêchés d’accomplir cet acte d’usurpation. E. J.

(5) L’assertion de l’auteur me paraît manquer d’exactitude ou peut-être seulement de précision dans l’expression. Il est invraisemblable que les sannydst de toutes les parties de l'Inde se soient jamais assemblés pour procéder à l’élection d’un gourou suprème de l’ordre ; une pareille convocation eût été impossible ou illusoire; il n’est fait d’ailleurs mention dans aucun texte ancien et connu d’une pareille dignité. Il est probable qu’elle n’était conférée que par les sannyäst du Dravida et des autres parties méridionales de l’Inde, et que l'autorité de celui qui en était revêtu ne s’étendait pas au-delà de ces provinces , séparées de l'Inde supérieure par la différence des mœurs et des dialectes. L'institution de cette dignité ecclésiastique doit sans doute avoir été préparée par les habitudes de vie régulière que les sannyäst avaient prises dans leurs matha

ou conventicules ; la hiérarchie a été une nécessité de la discipline. E. J.

Les brahmanes sont tous également revêtus du caractère sacerdotal , et ne forment qu’une seule caste ; mais ils se partagent en plusieurs sectes , suivant le culte particulier qu’ils adressent à tel ou tel dieu; il y a des sectes de cet ordre dans lesquelles chacun prend pour gourou son propre père, et, à défaut de père, son plus proche parent (1) ; il y en a d’autres, celle par exemple des brahmanes qui portent le #roundmam, qui ne reconnaissent d’autre gourou qu’un chef général de la secte. Cette dignité est héréditaire dans sa famille ; il fait des admonitions , donne des ordres , informe sur la conduite de ses disciples, leur adresse des censures, et leur impose des pénitences; les brahmanes et les Malabars qui portent le #roun@mam lui doivent obéissance. Les Malabars qui portent le Znga ont dans chaque ville un gourou particulier ; cette dignité est conférée à ceux qui se distinguent le plus par leur science et par leur piété (2). Les autres Malabars reconnaissent pour gourou les brahmanes qu’ils ont priés de venir leur annoncer les fêtes , les instants propices pour célébrer le mariage, les jours bons et mauvais, ainsi que d’autres observations astrologiques. Les gourou, à quelque caste qu'ils appartiennent , sont considérés comme des êtres divins; on ajoute une foi entière à tout ce qu'ils disent.

Les gourou des sannyäst, des sectateurs du #rounämam et des sectateurs du Znga ne s'occupent que des choses spirituelles; ils étudient sans cesse les lois religieuses, pour mieux diriger leurs disciples (3). Les gourou qui ne sont point brahmanes n’ont cependant le droit ni de lire ni d’entendre lire les véda ; il leur est seulement permis de lire les livres qui en contiennent la substance; ils y ajoutent leurs propres réflexions. Ni les brahmanes ni les individus des autres castes ne peuvent exercer l’autorité de gourou sans avoir été élus; les brahmanes qui n’ont point le titre de gourou, peuvent bien assembler le peuple et l’instruire des lois religieuses, mais il n’appartient qu’au gourou de diriger les consciences (4). Leurs disciples doivent venir leur confier les inquiétudes qui les sollicitent , les consulter sur leurs dissensions et leurs afflictions domestiques, leur faire connaître leurs songes, leurs visions, les augures extraordinaires et les prodiges. Les gourou les consolent et leur donnent des avis pour régler leur conduite en toute circonstance. Quant aux habitudes vicieuses et aux crimes, tels que l’adultère, le vol, le libertinage, les disciples ne les déclarent point au gourou ; car ils ont à leur disposition beaucoup d’autres moyens d’effacer tous ces péchés : ces moyens sont les onctions corporelles avec des cendres de fiente de vache ou avec des terres jaune et blanche, les purifications religieuses , le routiratcham , etc.; or comme, dans leur opinion, ils ne commettent pas autant de péchés qu’ils emploient de soins à s’en purifier, ils prétendent qu'après tout les dieux leur sont encore redevables (5).

Les gourou des sectateurs du #rounämam et du linga jouissent de bénéfices considérables ; ils demeurent ordinairement hors des villes, dans des couvents qu’on appelle madam (6) , où ils célèbrent les cérémonies religieuses en particulier ; aussi n’assistent-ils jamais aux cérémonies des pagodes publiques. Rien n’est plus élégant que ces madam ; presque tous ont pour couverture de grandes pierres de taille couchées en travers sur les murailles ; les colonnes de ces couvents sont aussi de pierre de taille, souvent d’un seul morceau , et couvertes de figures de divinités et d’animaux sculptées avec soin. On donne l'hospitalité dans ces madam, pour deux ou trois jours, à tous les voyageurs; chaque caste y a son quartier séparé. Tous les gourou ne sont pas brahmanes ; les basses

(x) Cet usage est conforme au précepte légal de Manou ; les brahmanes qui l’observent, sont probablement ceux qui ont conservé avec le plus de soin la pureté de leur race et Le dépôt de leurs antiques traditions. C’est un éloge qu’on ne peut au contraire accorder aux brahmanes sArfoaichnava, qui se signent du t'roundmam. E. J.

(2) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Secte du linga.

(3) On doit à plusieurs gourou de ces sectes, et en particulier aux réformateurs du shaivisme et du vechnavisme Skankarâtchärya et Rémänoudja, un grand nombre dé traités philosophiques et religieux. E. J.

(4) ILest permis en fait à un brahmane de renoncer au patronage religieux de son gourou et de se charger lui-même de sa propre direction et de celle des autres ; mais c’est en principe une rebellion qui doit, comme toutes les autres , être justifiée par le ‘succès : celui que son courage et ses forces abandonnent dans une pareille entreprise, ne trouve plus un seul gourou qui consente à le recevoir au nombre de ses disciples, E. J,

(5) C'est là Le véritable caractère de la religion indienne des temps modernes ; c’est cette dévotion qui , confiante en l'intelligence supérieure du gourou, s'attache avec obstination aux pratiques extérieures dont elle ne saisit pas l'esprit, et qui, demandant le prix de son zèle, prétend obtenir tout des dieux, parce qu’elle ne leur refuse rien. E. J.

(6) En sanskrit mafha ; on pourrait traduire ce mot par couvent. Les plus anciens et les plus célèbres sont ceux des shaivites ; nous savons avec certitude qu’au commencement du septième siècle de notre ère , les sectateurs du Znga vivaient déjà en communauté dans les parties méridionales et occidentales de l’Inde. Ge ne sont certainement pas les 4shrama de l'antiquité brahmanique qui ont fourni le modèle des matha actuels; ce sont bien plutôt les couvents bouddhiques avec leur hiérarchie et leurs règles monastiques : l’époque à laquelle les 4rama ou lieux d’assemblée religieuse des bouddhistes furent transformés en véritables monastères , paraît être celle de la réforme que Yashathéra introduisit dans le célèbre 4rama de Mahévana à

Vaishäli. E. J.

castes peuvent prétendre à cette dignité, sans avoir d’ailleurs un caractère sacerdotal; il est facile de juger que cette direction des esprits est souvent dépourvue d’élévation et d'intelligence (1)...

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