CHAPITRE XIV
Origine du linga.
Un jour que la déesse Pérvatf considérait fixement Brahmà et Roudra son époux , elle les trouva si parfaitement semblables l’un à l’autre, qu’elle se méprit ensuite en accordant à Brahmà ce qu’elle ne devait qu’à son mari. Roudra , naturellement porté à la jalousie, ne put souffrir l’infidélité de sa femme ; il tourna toute sa rage contre Brahmà et lui arracha une tête. Il en fut cruellement puni, car cette tète sauta à sa main, et la mordit avec une telle tenacité, qu’il ne put , malgré ses efforts, et bien qu'il fût exaspéré par la douleur, faire lâcher prise à cette tête (2). Vivement afligé, Roudra consulta les dieux sur ce qu’il avait à faire pour se délivrer de cette fâcheuse compagnie; ils lui répondirent que s’il faisait pénitence de son crime , et qu’il allât de porte en porte demander l’aumône, il trouverait peut-être quelque sainte personne dont les mérites auraient le pouvoir de détacher cette tête de ses doigts. Roudra suivit leur conseil et se fit pénitent ; tout le riz qu’on lui donnait en aumône, il le recevait sur la tête de Brahmà, qui lui servait pour ainsi dire de plat. Il passa plusieurs années dans cette misérable condition , toujours poursuivi par la morsure de cette tête. Enfin, la déesse Latchinu se transforma en femme; comme un jour elle donnait l’aumône à Roudra, la tête se sépara de la main (3). Joyeux d’être enfin délivré d’une si cruelle douleur, Roudra voulut s’en dédommager par quelques jouissances matérielles ; il savait que , dans la forêt voisine, se trouvaient plusieurs femmes de pénitents; il se mit tout nu, et alla leur demander l’aumône, pour trouver l’occasion de les séduire. Mais ces femmes, défendues par leur chasteté, étaient hors de surprise; il voulut du moins se donner le plaisir de les voir aussi toutes nues ; il fit donc , par enchantement, tomber à terre tous leurs vêtements. Lorsque les pénitents furent de retour et qu’ils virent leurs femmes en cet état, ils jugèrent bien que ce mauvais tour avait été joué par le pénitent inconnu; ils jetérent aussitôt sur lui une imprécation magique qui lui arracha et fit tomber à terre ses parties sexuelles. Le pénitent, pour se venger de cet affront , changea toutes les plantes de la terre en autant de parties viriles. Les dieux ne purent souffrir la vue de ces horreurs, et priérent Roudra de faire cesser l'effet de ces maléfices. 11 répondit qu’il y consentait pourvu qu’on lui préparât une nature de femme qui füt propre à recevoir ses parties tombées à terre. Vichnou se transforma aussitôt en nature de femme, et la jonction des deux sexes s’étant faite, toutes les parties viriles disparurent de la surface de la terre (4). Roudra se révéla en ce moment ; les pénitents lui firent de grandes adorations; il leur ordonna, ainsi qu’à tous ceux qui voudraient obtenir la rémission de leurs péchés, de pratiquer certaines cérémonies en l'honneur de ce mélange des deux sexes ou Enga. On en fabriqua des figures par dévotion ; pour mieux exprimer la vénération que leur inspirait cette image, hommes et femmes la portèrent attachée soit au bras, soit à la tête, soit au cou, et lui offrirent chaque jour leurs adorations : c’est ce que font encore les Malabars; il n’est point de culte plus répandu que celui du Znga..….
Il n’y a, parmi les Malabars, que certaines personnes qui se dévouent particulièrement au culte du 4nga, bien que tous les Malabars l’adorent également comme une réunion de Brahmä, de Roudra
(1) Personne n’a mieux réussi que le célèbre P. Beschi à flétrir l'ignorance et la stupidité de ces gourou ; son conte du gourou
Paramärtam est un modèle de spirituelle raillerie , une composition à laquelle il faudrait changer peu de chose pour en faire une excellente comédie. E. J.
(2) Je pense que l'inventeur de cette légende, en montrant la tête de Brahmä attachée par une morsure obstinée à la main de Roudra , a voulu représenter une des peines imposées au brahmane qui tue un autre brahmane ; le meurtrier doit en
LRQ . . Q LL La effet visiter tous les lieux consacrés ou #rlha, en portant d’une main le crâne de celui qu’il a tué, et en demandant l’aumône pour soutenir son existence. E. J.
(3) J'ai déjà observé plus haut que cette version est une des nombreuses variantes de la légende relative à la dégradation de Brahmäâ. La Relation manuscrite déjà citée la reproduit avec une légère modification ; Roudra ne se dépouille de ses vêtements que pour accomplir la pénitence par laquelle il doit expier son crime. La légende la plus généralement admise ne diffère que par le résultat, de celle que notre auteur a rapportée précédemment au sujet des quarante-huit mille pénitents ( p. 29); c’est la légende adoptée par les Pourânas vechnavites. La tradition des shaivites attribue l'institution du culte du linga à Vasoura Béna, fils de Mahäbali, qui chaque jour pétrissait avec de la terre mille Znga, et après les avoir adorés, les
jetait dans le Gange ; ce fut par cet acte de dévotion qu’il mérita la protection que lui accorda Shiva, en le secourant dans sa lutte malheureuse contre Xrichna. E. J.
(4) Une autre version plus généralement répandue rapporte que les parties de Shiva ayant touché la terre, l’embrasèrent
ER : , + . : ” . : À » Re rapidement, et que déjà les mondes étaient ménacés d’un incendie universel, lorsque Vichnou et Brahmä se dévouèrent au salut des êtres. E. J.
et de Vichnou; ces personnes seules le portent au cou , au front, ou au bras. Le 4nga est ordinairement taillé en pierre; ceux qui le portent, l’enchâssent dans des reliquaires d’argent ou d’autre matière , selon leurs moyens; ils ne manquent pas de faire chaque jour plusieurs cérémonies en son honneur, comme nous le verrons dans le chapitre suivant. Il ÿ a de fort grands Znga dans les pagodes de Roudra (1); celui qui se trouve dans la principale pagode de Pondichéry est de cette espèce ; les brahmanes disent que cette figure a plus de mille ans d’antiquité. On en trouve aussi de pareils dressés dans les campagnes , et qui n’ont point de pagodes. C’est en l'honneur du nga que les brahmanes se lavent les parties honteuses à certaines heures du jour; il y a dans l’intérieur des terres des provinces où les femmes se prosternent devant la nature des brahmanes, qui font à ce sujet de grandes infamies. Les chefs des pandäram ou pénitents de Shiva jouissent seuls du droit de distribuer le Znga ; ils le vendent au prix de sept ou huit sols de notre monnaie ; ils instruisent les acheteurs en particulier de la profonde vénération qu’ils doivent avoir pour le Znga, de la manière dont ils doivent le porter, et des cérémonies qu’ils doivent accomplir en son honneur (2). Telle est la vertu du Znga que les corps de ceux qui l'ont porté pendant leur vie ne sont pas brûlés comme les autres cadavres ; on se contente de les enterrer, par égard pour la consécration qu’ils ont reçue du lnga.. 1
Il y a, dans la secte de Vichnou, certaines personnes qui composent une congrégation particulière ; lorsqu'elles veulent s’assembler pour célébrer leurs cérémonies, elles se donnent secrètement un rendez-vous dans la maison de l’une d’entr’elles. Le gourou qui préside l’assemblée fait des offrandes de riz et sacrifie des animaux à Vichnou ; les assistants prennent ensuite leur part des choses sacrifiées. Ils mangent tous ensemble, sans se faire une difficulté de la différence de caste des conviés. De plus, brahmanes et gens des autres castes, hommes et femmes, le gourou même, tous boivent dans une même tasse. Après s'être bien remplis de bonne chère et avair bu de l’eau-de-vie en grande quantité, ils éteignent les lampes , se mêlent tous ensemble , et passent la nuit dans une continuelle impureté. Les libertés qu’ils prennent dans cette orgie ne leur donnent point d’ailleurs le privilége d’en faire autant partout ailleurs ; il est même défendu de parler hors de l'assemblée à une femme avec laquelle on reconnaît avoir passé la nuit (3).
Il ÿ a un autre sacrifice que l’on célébre en l'honneur du Znga, et que l’on nomme chatipoüchai (4). Lorsqu'un brahmane veut faire ce sacrifice, il fait venir une femme dans le lieu le plus secret d’une pagode, la fait s'étendre par terre toute nue, lui met du tirounfrou sur les parties sexuelles , fait brüler de l’encens dans un vase de terre, et, après avoir passé ce vase tout autour de la femme, en récitant des oraisons, lui encense les parties honteuses : il n’a d’ailleurs avec elle aucun commerce charnel..….
L'amour de l’impureté est si profondément imprimé dans le cœur des Malabars, qu’ils tiennent à grand honneur de porter au cou une figure qui représente la conjonction des parties génératrices des deux sexes, et de tracer sur leur front le symbole des parties de la femme, en mémoire d’une des impudiques aventures de leur dieu Vichnou. Ils prennent même grand soin d’inspirer aux jeunes gens toutes ces idées impures ; dès qu’une fille a eu ses premières règles, ils en donnent avis au public, qui ne manque pas de se trouver à la fête qu’on célèbre à cette occasion... Veut-on parler des processions de leurs dieux , on n’y entend que bruits et clameurs, on n’y voit que trouble et confusion ; ceux qui sont les plus graves en font un rendez-vous, un but de promenade, et s’y
(x) Plusieurs de ces Znga colossaux ont été divinisés sous des noms distincts, presque tous terminés par les mots /sha, ishoara et nätha, qui désignent expressément Shiva ; il suffit de citer les Znga Aovimouktésha, Garoudésha, Djyéchthésha, Vyâghrésha, Shatlésha, Ratnésha, Omkäréshoara, Dharmésha, Amritésha, Tripichtapa, Trilétchana etc. Chacun de ces Znga a son temple particulier et sa légende (méhätmya ); quelques-uns affectent des formes étranges , tels que ceux dont le sommet s’entrouve et laisse apparaître la figure de Roudra , ou aux deux côtés desquels se dressent des éléphants blancs. E. J.
(2) Ge n’est pas le seul commerce que fassent les pandäram ; ils vendent encore de la cendre de bouse de vache; ils en échangent également contre des aumônes en substances alimentaires. E. J.
(3) Ces assemblées secrètes se retrouvent dans presque toutes les parties de lorient ; quelques personnes ont voulu expliquer ce fait par des causes historiques ; mais il semble plus naturel d’y reconnaître une tendance commune de l’esprit de libertinage. Les assemblées de ce genre se forment dans l'Inde sous l’influence d’un mysticisme tantôt ingénieux, tantôt brutal, qui exalte également l’esprit et la chair, et dont les résultats les plus certains sont la folie et la débauche. On ne possède encore que peu de renseignements sur les assemblées secrètes des sectaires de Vichnou ; on en a recueilli au contraire de très-étendus sur le shaktipoidjà des shaivites ; au reste, les rites mystiques des deux sectes ne paraissent différer qu’en un seul point ; le culte de Xrichna et Rédhé, non moins libidineux que celui de Shiva et de Péroatf, n’a rien de terrible ni de féroce , et ne demande pas de victimes humaines. E. J.
(4) Inexactement écrit dans l'original /attipoutchay. En sanskrit shaktipoddjà ou culte de l'énergie génératrice ; cette expression est prise ici dans son sens général, et n’est pas applicable à ces honteuses orgies décrites dans les #antra shaïvites, souvent souillées par des meurtres sanctifiés , et défendues sous peine de mort par les édits des princes indiens. E. J.
entretiennent de leur négoce ou des nouvelles du temps ; on les voit, en d’autres occasions , courir
après des vaches, se prosterner devant elles, recueillir leur urine pour s’en arroser la tête, et leur fiente pour s’en frotter le front (1)...