‹ Recherches sur la religion des MalabarsChapitre 44 sur 75 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Pénitents tader, paramänyji et digambara.

La secte des pénitents nommés éader (2) a été fondée par le dieu Vichnou ; elle est, comme celle des pandäram, composée de choütirer de toutes les conditions. Ceux qui veulent se livrer à ce genre de dévotion s'adressent à un gourou de la secte ; il les admet, s’il le juge à propos, au nombre de ses disciples, leur applique, avec un fer rouge, la marque du changou sur le devant de l’épaule gauche (3), et leur passe au cou un chapelet de bois de toulachu (4), nommé toulachimani. Les gourou de cette secte demeurent dans des madam richement dotés , et y donnent l'hospitalité à tous les voyageurs; ils sont servis par quelques-uns de leurs disciples, qui demeurent , avec leurs familles, dans des maisons voisines du madam. Les tader ne vivent que d’aumônes; lorsqu'ils vont les mendier, ils portent un petit tambour qu’ils battent devant les portes des maisons, et un panier dans lequel ils reçoivent tout ce qu’on leur donne ; de retour au madanm , ils font entr’eux le partage de toutes ces aumônes ; d’autres , ajoutant le célibat à leur pénitence , vont toute leur vie demander l’aumône de contrée en contrée. Ils ont tous une extrême vénération pour leurs gourou, et obéissent avec empressement aux ordres qu’ils reçoivent d’eux; ils ne se distinguent point d’ailleurs par un vêtement par-

ticulier du reste des Malabars (5).

Les pénitents nommés paramänji (6) sont ceux qui se livrent à la pénitence la plus rigoureuse ; cette secte est composée de gens appartenant à toutes les classes de la caste des choütirer. Leurs gourou ou supérieurs font constamment leur résidence dans des madam enrichis par des donations pieuses , et y donnent l'hospitalité à tous les voyageurs. On n’est admis dans cette secte qu’à la condition d'abandonner sa femme, sa famille , ses possessions et son pays, et de renoncer absolument à toutes les choses de ce monde : quelques-uns demeurent auprès de leur gourou ; d’autres se retirent dans les forêts pour ne plus en sortir ; d’autres encore mènent une vie toujours errante et marchent

conjecture , d’autres faits dont on peut tirer des inductions plus précises encore prêtent autorité à cette opinion, que les shoûdra sectaires, toujours empressés de suivre les exemples des sannyäs{, ont poussé leur zèle d'imitation jusqu’à adopter les usages funéraires de ces pieux pénitents. E. J.

(1) On trouve des renseignements particuliers sur cette autorité religieuse dans le chapitre intitulé : Gourou; directeur de conscience.

(2) Les tader sont les bhakta vafchnava de la caste des shoëdra ; il ne faut les confondre ni avec les brahmanes shr#afchnava ni avec les djâtadéoa. L'origine de leur nom est incertaine. Leur emploi religieux est de chanter les méhâtmya vechnavites composés en tamoul , en s’accompagnant du chilambou, grand anneau de cuivre creux et résonnant sous le choc des cailloux, ou de plaques de cuivre qui, frappées par des baguettes, rendent un son strident. Une haine profonde divise les £ader et les pandäram ; un sectaire de Vichnou se détourne pour ne pas apercevoir un temple de Shiva ; un sectaire shaivite, s’il entend prononcer trois fois de suite le nom de Vichnou , va immédiatement se purifier par une ablution; il arrive quelquefois que deux partis de tader et de pandäram , se rencontrant dans un chemin , se livrent une sanglante bataille , et que les vainqueurs se livrent à d’affreux excès sur les vaincus. E. J.

(3) L'usage est de recevoir l'empreinte du changou sur une épaule, et celle du chakaram sur l’autre ; cet usage est d’ailleurs condamné par des textes religieux , dont les plus importants ont été recueillis par M. Wilson dans son mémoire sur les sectes indiennes : il ne s’en est pas moins conservé das le Dekan et dans quelques parties de l’Indé occidentale, particulièrement à Dvérakä et à Ktasir dans le Sindh. Quoi qu’il en soit de cette pratique religieuse , la marque est aussi un supplice dans l'Inde; on imprime avec un fer chaud sur le front du brahmane adultère la figure du pudendum muliebre, ou celle d’un homme dont la tête est abattue, si l’adultère a été commis avec une femme de la caste des chandäla ; une autre marque infâmante est, dans l’Inde méridionale, Le chounangen où marque de chien, qui s'applique également avec un fer brûlant. E. J.

(4) Voyez, dans la suite de ces extraits, les chapitres intitulés : Pendants d'oreilles vénérés par les Malabars ; Latchimi transformée en basilic. Les grains de ces chapelets sont taillés dans la partie ligneuse de la tige du toulast : toulachimant signifie un chapelet composé de pareïls grains. Les oafchnava portent aussi des chapelets formés de graines de lotus. E, J.

(6) IL est permis de croire que cette assertion n’est pas exacte; car on sait par le témoignage des voyageurs que les £ader, ceux du moins qui mènent une vie errante , se couvrent d’une grande toile jaune, et portent une toque de même couleur ; leurs chefs prennent , comme insigne de leur dignité, un bonnet d’étoffe rouge , brodé, et d’une forme presque semblable à celle du bonnet phrygien. E. J.

(6) Incorrectement écrit dans l'original paramanghi; ce mot pourrait tout au plus représenter le sanskrit paraméngf, dont le sens n’est pas applicable en cet endroit. Je pense qu’il faut lire paramänji où paramänjen, forme tamoule de paramahamsa, pénitent contemplatif. Je ne sais d’ailleurs s’il est parfaitement exact de ranger dans la secte des paramahamsa ces pénitents vagabonds , vulgairement connus sous le nom de fakér, qui n’appartiennent réellement à aucune secte , et qui n’ont d’autre caractère distinctif que leur stupide folie. E. J. |

RELIGION DES MALABARS. VAE ordinairement par troupes. Ils font consister tout leur mérite religieux dans une rude pénitence, négligeant toutes les cérémonies publiques, quelles qu’elles soient. Quelques-uns tiennent constamment les bras élevés et tendus sans se permettre de les laisser fléchir, de manière que des ankyloses se forment aux jointures de ces membres après quelques années, et les raidissent pour toujours (1) ; d’autres, se croisant les bras, appuient leurs mains sur leurs épaules ; d’autres tiennent les poings toujours fermés, laissent croître leurs ongles d’une telle longueur qu’ils se contournent en forme de vis et leur enveloppent toute la main; d’autres restent constamment debout, sans se permettre ni de s’asseoir ni de se coucher, et dorment suspendus à quelques branches d’arbres ; d’autres appuient leur estomac sur une corde tendue, et conservent cette position pendant plusieurs heures ; d'autres se tiennent trois jours entiers suspendus sur un pied, appuyant l’autre sur leur ventre; d’autres font vœu de ne prendre chaque jour pour nourriture qu’une certaine mesure de lait ; d’autres ne se nourrissent , pendant trois mois, que de feuñles d’arbres sèches ; d’autres observent toute leur vie un régime qui consiste à manger le premier jour trois petites boules de riz cuit, formées de trente-deux poignées de grains de riz, le jour suivant , trois petites boules de la valeur de trenteune poignées , et ainsi de suite dans une progression décroissante jusqu’au trentième jour, après lequel ils recommencent le cours de leur sobre régime (2); d’autres portent toujours à leur cou une plaque de fer ronde ou carrée d’un demi-pouce d'épaisseur et de deux ou trois pieds de largeur (3); d’autres se laissent croître les cheveux sans les laver ni les peigner , et y entretiennent par leur négligence affectée une grande quantité de vermine (4) ; d’autres se tiennent quatre ou cinq heures par jour appuyés sur leur tête, les pieds en Pair; d’autres enfin s’attachent aux testicules des masses de fer d’un poids considérable. J’omets plusieurs autres actes de pénitence du même genre (5).

Les pénitents nommés digambara (6) ne forment pas une association particulière. Ils ne pratiquent aucune cérémonie religieuse ; ils passent toute leur vie à voyager , ne vivant que d’aumônes; ils vont tout nus, sans en éprouver aucune honte. Ils ne se livrent pas à une pénitence moins austère que les autres sectes; ils se laissent croître les cheveux, et ne les peignent ni ne les lavent; ils ne se font jamais couper les ongles , aussi croissent-ils à quelques-uns d’une telle longueur qu'ils se contournent en spirales. Ils ne couchent jamais que sur la terre nue, mangent sans scrupule tout ce qu’on leur présente, de quelque main qu’ils le reçoivent (7); ils ne gardent rien d’ailleurs pour le lendemain, ce qui les expose souvent , dans leurs voyages, à souffrir les angoisses de la faim. Le peuple a également une extrême vénération pour cette espèce de pénitents.

(1) La planche 1v de la xxr° livraison de l’Inde Française (portrait d’Arnigritchi ) est le meilleur commentaire de ce texte.

(2) On trouve dans les ouvrages de jurisprudence indienne, qui traitent spécialement du préyashtchitta, dans le Préyashtchittavioéka de Shodlapäni, par exemple , une théorie complète sur le jeûne, considéré comme œuvre de pénitence. L’acte expiatoire dont parle notre auteur est nommé échandräyana , et ne doit pas être confondu avec le richitchandräyana et le shishoutchandräyana où djâtitchandräyana qui en sont des modifications. Au reste, cet acte ne s’accomplit pas dans toutes les parties de l’Inde suivant les mêmes règles et avec les mêmes circonstances : Shoélapäni évalue la quantité de nourriture à prendre chaque jour, en boules de riz cuit de la grosseur d’un œuf; il ajoute qu’une seule de ces boules ou pinda est permise au pénitent le premier jour de la lune, que ce nombre s’accroit d’une boule chaque jour, jusqu’à celui de la pleine lune, consacré à un jeûne absolu, et après lequel le nombre des pinda décroit journellement avec la lune , de manière qu’au dernier jour de la lunaison le pénitent soit réduit à une seule boule de riz. C’est par cette pénitence que s’expie particulièrement le meurtre d’un individu appartenant à une caste inférieure à celle du meurtrier. E, J.

(3) Un de ces pénitents, nommé Perirayapa , est représenté sur la planche 1 de la xx° livraison de l’Znde Française. (4) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Le chadaiï et le chandiramäma.

(5) Il est difficile qu’une énumération de ce genre soit complète, parce que la superstition indienne est ingénieuse à varier les tortures qu’elle s’impose ; je dois cependant observer que l’auteur a omis dans ce long catalogue deux espèces de tortures très-vulgaires ; l’une consiste à se passer un mors dans les joues et à travers la langue ; l’autre à se faire porter sur un siége garni de clous acérés; les gens du peuple achètent à haut prix ces clous tout sanglants, et les conservent précieusement. E. J.

(6) En tamoul #igambaren; leur nom signifie qui n’a d'autre vêtement que les plages célestes ; c’est un euphémisme qui exprime l’état de nudité dans lequel vivent ces pénitents. Les digambara forment la première secte des djafna et la plus ancienne , puisqu'elle rapporte immédiatement son origine à Mahäotra et à Prshoanâtha ; la seconde secte est celle des svétémbara, c’est-à-dire de ceux qui portent des vêtements blancs ; c’est à Simhapoura, dans le Kachmir , que fut prèchée pour la première fois la doctrine des své/ämbara, à une époque incertaine, mais antérieure au commencement du septième siècle de notre ère. E. J.

(7) Les djafna, de même que les bouddhistes , ne reconnaissent pas la distinction des castes. Les brahmanes considèrent les djafna comme des kchatriya, et admettent dans la tribu royale ceux qui se convertissent à la croyance brahmanique : cette opinion qui était sans doute exacte dans les temps anciens , et qui ne nous permet pas de douter que la réforme religieuse n’ait été dirigée par les kchatriya, est aujourd’hui en contradiction avec les faits ; car la secte des djafna, ouverte à toutes les castes indifféremment, est une de celles qui sont le plus mêlées. E. J.

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