CHAPITRE XVII
Dévadächi ou femmes des pagodes.
Ce sont ordinairement les tisserands qui consacrent leurs filles au service des pagodes : les parents ne leur demandent point leur consentement, et n’attendent même pas qu’elles soient en âge de le donner; car ils les destinent au service des dieux dès leur naissance. Ils ont grand soin de les y préparer en les exerçant continuellement à la danse, au chant et aux jeux mimiques : un maître est spécialement chargé de faire l'éducation des jeunes filles destinées au service des pagodes; c’est lui qui doit les diriger plus tard dans les cérémonies, lorsqu'elles sont devenues dévadächi, c’est-à-dire servantes des dieux (x). Elles ont à peine atteint l’âge de neuf ou dix ans que les pères vont convier les membres des autres castes à assister à la consécration de léurs filles. On les conduit solemnellement à la pagode ; avant d’y entrer, elles donnent des preuves publiques de leur habileté dans les arts de la danse, du chant et du jeu mimique; on leur offre des présents proportionnés à leur mérite et à l'estime qu’on en fait. Elles entrent dans la pagode, où elles se prosternent devant les dieux; les brahmanes présents à la consécration les font relever : le père offre alors sa fille aux dieux en disant : « Seigneurs, voici ma fille que je vous offre ! daignez la recevoir à votre service. » Le brahmane officiant met dans la main de la jeune fille un peu de #irountrou et quelques gouttes de l’eau qui a servi à laver l’idole; elle délaie le tout ensemble et s’en frotte le front pour exprimer qu’elle se consacre d'elle-même et avec joie au service des dieux. Cette cérémonie suppose que la consécration se fait à une des pagodes de Shiva ; en effet, si c’est à une pagode de Vichnou, la jeune fille se signe du &rounämam, et boit un peu d’eau dans laquelle ont trempé quelques feuilles d’une espèce de basilic nommé toulachi. Que ce soit d’ailleurs dans l’une ou dans l’autre pagode, le brahmane officiant délaie dans un bassin de cuivre un peu de sandal avec de l’eau qui a servi au bain de l’idole, et en jette avec les doigts quelques gouttes sur la jeune fille pour compléter sa consécration; il lui passe ensuite au cou une guirlande qui a été portée par l’idole, pour lui témoigner qu’elle est agréable aux dieux, et qu’elle est placée sous leur protection; il lui dit enfin qu’elle est dès ce moment dévadächi, et l'exhorte à remplir avec empressement ses devoirs envers les dieux. La nouvelle dévadächi se prosterne alors devant l’idole ; le brahmane officiant la fait relever, et ordonne à ses parents de la conduire dans une maison particulière qui est près de la pagode ; les parents y présentent du bétel aux conviés et offrent un repas à toutes les dévadächi (2). Les jeunes filles ainsi consacrées au culte ne peuvent jamais se marier; elles ne peuvent non plus retourner dans leurs familles ni en hériter ; elles font profession de se livrer sans réserve à tout le monde; les Malabars sont persuadés qu'il y a un mérite religieux à prendre du plaisir avec les servantes des dieux. Elles n’ont point de supérieure; chacune fait son ménage séparément et à sa convenance. Elles tirent leur subsistance des revenus de la pagode ; mais ce n’est pas ce qui contribue à entretenir leur luxe; la générosité de ceux qui achètent leurs faveurs est pour elles une source plus abondante de richesses. Celles qui font ainsi fortune ont grand soin de s'habiller élégamment, de se parer de pendants d’oreilles, de colliers et d’anneaux d’or, de couvrir leurs bras et leurs pieds de cercles d'argent. Le devoir des dévadächi est de se rendre trois fois par jour à la pagode, le matin, vers midi et le soir, c’est-à-dire aux instants où se célébrent les cérémonies religieuses ; là elles dansent, chantent et exécutent des jeux pour le divertissement des dieux : elles remplissent les mêmes fonctions aux processions et aux cérémonies du mariage (3)...
(1) Ce sont les £alhadeiras où danseuses des anciens voyageurs. Les tisserands sont obligés de consacrér à cet honnête métier leur cinquième fille ou la plus jeune de leurs filles, s’ils en ont moins de cinq ; c’est un honneur que recherchent quelquefois des individus appartenant à d’autres corps de métiers. E, J.
(2) Les voyageurs assurent que la lubricité grossière et l’infâme effronterie des prostituées européennes sont inconnues aux balhadeiras ; elles conservent , disent-ils, au milieu du désordre de leur vie, une certaine retenue qui ajoute à leurs charmes. Ils ajoutent néanmoins qu’elles excitent leurs sens par l’usage des parfums et des guirlandes de fleurs de mougari, aux émanations desquelles on attribue une puissante vertu aphrodisiaque. E. J.
(3) On a vu précédemment qu’elles remplissaient plusieurs fonctions dans les cérémonies du mariage ; elles y représentent pour ainsi dire l’intervention de Zakchmt; ce sont elles qui répandent sur les époux et sur les assistants le safran , consacré à cette déesse. Les dévadäst sont les apsaras de la terre; la prospérité et le plaisir les accompagnent ; elles répandent la joie parmi les hommes , comme les apsaras parmi les dieux. Les danses des dévadäst sont caractérisées par une mimique trèsingénieuse et très-expressive ; quelques-unes sont de petits romans par gestes ; d’autres sont plus que voluptueuses ; elles pourraient cependant ne paraître que ridicules à ceux qui ignorent la signification du mot sanskrit viparfta. E. J.