CHAPITRE XVIII
Description des pagodes.
Les pagodes sont divisées en trois parties distinctes : la première est la nef; la seconde le sanctuaire (1); la troisième une cellule qu’ils regardent comme le siége de la divinité. Cette cellule occupe le milieu du sanctuaire , et ne reçoit qu’un faible jour par une petite porte ouverte dans un des côtés, et par une étroite fenêtre d’ailleurs grillée , percée sur le devant; aussi est-il impossible d'y voir en plein jour, à moins d’y entretenir de la lumière : c’est là qu’est placée l’idole. La seule personne qui puisse y pénétrer, y faire les cérémonies et y offrir les sacrifices, est un brahmane remplissant les fonctions de grand-prètre; les autres brahmanes peuvent seulement déposer à la porte les objets nécessaires à l’accomplissement du sacrifice. Après avoir recu ces objets, le brahmane officiant tend une toile dans l’intérieur de la cellule, pour boucher les jours de la porte et de la fenêtre; car personne ne doit le voir offrir le sacrifice; puis il allume plusieurs lampes et les entretient d’abord avec du beurre, ensuite avec du miel. Il fait alors des offrandes de riz et de fruits; il a seul le droit de manger des choses offertes en sacrifice à l’idole (c’est ordinairement un 4nga si la pagode est consacrée à Roudra). En face de la fenêtre grillée, s'élève un mät qui perce la voûte de la pagode, et la dépasse d’une grande hauteur; on y attache, les jours de grandes solemnités, un pavillon qui a souvent soixante-dix coudées de longueur, et au milieu duquel est peint un bœuf; au pied du mât est aussi un bœuf sculpté en bois ou en pierre ; on sait que cet animal est la monture du dieu Roudra (2). Les brahmanes ont seuls le droit d’entrer dans le sanctuaire pendant le temps de la célébration du sacrifice ; les autres Malabars se tiennent dans la nef, sans excepter les dévadächi et les musiciens qui font retentir la pagode de leurs chants et des sons de leurs instruments. A côté de la cellule est un puits qui fournit de l’eau pour laver l’idole et les vases du sacrifice , qui sont tous de cuivre. Le sanctuaire est entouré de quatre ou cinq rangs de colonnes de pierre d’une seule pièce, bien qu’elles aient souvent dix-huit ou mème vingt coudées de hauteur; elles sont toutes artistement travaillées et décorées d’ornements taillés en relief; on compte jusqu’à soixante colonnes de cette dimension dans certaines pagodes. L’édifice est couvert de grandes pierres posées sur ces colonnes et sur les murs latéraux dans le sens de sa largeur : les murs sont aussi construits en grandes pierres de taille polies avec soin et ornées de sculptures, dans lesquelles sont entremèlées des représentations d'hommes et d’animaux ; la cellule est également couverte de bas-reliefs. Les règles de l’architecture sont d’ailleurs exactement observées dans toutes les parties de ces édifices (3). Les pagodes de Roudra ont leur entrée à l’orient et celles de Vichnou à l’occident. Chaque pagode est située au milieu d’une vaste enceinte formée par un grand mur de pierres de taille : quelques pagodes ont deux ou même trois enceintes, dans l'intervalle desquelles demeurent les brahmanes desservants. De chacun des quatre côtés de l’enceinte extérieure, s’élève une porte en forme de tour carrée et presque pyramidale, d’une prodigieuse hauteur (4); les pilastres de ces portes sont construits en pierre de taille jusqu’à la hauteur de huit ou dix coudées, et très-délicatement travaillés en bas-relief ; la partie supérieure des portes, bâtie en briques et en ciment, est revêtue , jusqu’au couronnement, d’un grand nombre d’idoles. Ce que ces portes présentent de plus remarquable, c’est que leur cadre (et il y en a de vingt-cinq et trente pieds de hauteur) est formé d’une seule pierre, polie , taillée et sculptée avec un art admirable : quelques portes , formées de quatre pierres, font aussi un trèsbel effet ; on en voit dont la pierre supérieure, chargée de riches ornements, forme en même temps
(1) Le nom sanskrit du sanctuaire est garbhagriha , et celui de la nef ou vestibule, saëhä. Les petits temples où mandapa n’ont point cette forme; ils ne présentent qu’une profondèe niche abritée par deux murs latéraux et par un toit ordinairement décoré avec goût. E. J.
(2) Pour ce qui est du bœuf de Shiva, voyez les renseignements contenus dans le chapitre suivant.
(3) L'architecture ( sthäpatyavéda ou vastowidyä ) est une importante partie de l’art indien ; elle est celle qui paraït avoir été cultivée dès les plus anciens temps avec le plus de succès. Les règles en ont été recueillies dans les shr/pashästra, et particulièrement dans le {chatouhchachtikalänirnaya de Vatsâyana, dont il ne paraît malheureusement s’être conservé que des fragments. On trouve des renseignements d’un haut intérêt sur la théorie indienne de l’architecture dans l’Essay on the architecture of the Hindus, composé en anglais par le savant brahmane Ram Raz, et publié sous les auspices de la Société Asiatique de la Grande-Bretagne. E. J.
(4) Ges portes , dont l’effet est assez semblable à celui de nos arcstriomph aux , sont nommées gépoura ou Kkébouram : V'origine de ce mot est incertaine ; on peut cependant supposer , avec vraisemblance, qu’il signifie littéralement ce qui remplit les régions de l’espace; les portes des villes, des temples et même des maisons, dans l'Inde, sont en effet toujours ouvertes vers un des points cardinaux, le plus souvent vers l’est. Les Indiens , qui sont toujours satisfaits de l'interprétation étymologique la plus facile à trouver, pourvu qu’elle soit en même temps la plus bizarre, traduisent simplement gépoura par ville des vaches, et observent, à l’appui de leur étymologie, que ces grandes portes sont souvent surmontées aux quatre coins de
taureaux accroupis. E. J.
Lo
le dessus de la porte et le dessus des deux fausses fenêtres figurées aux deux côtés. Il y a, dans l’intérieur de l'enceinte , plusieurs grandes galeries ou amphithéâtres formés de larges dalles posées sur des colonnes de pierre qui sont , dans toute leur hauteur , polies et admirablement sculptées. À une trentaine de pas environ de la pagode, se trouve ordinairement un grand étang carré, entierement revêtu de pierres de taille ; on y descend de quatre côtés par des degrés, pour s’y purifier, avant d’entrer dans la pagode; autour de l’étang règne une belle galerie semblable à celles qu’on vient de décrire (x).
Les Malabars gentils ont un grand respect pour toutes ces pagodes (2). Il y en a une à Troupadr, consacrée au dieu Vichnou, à laquelle les gentils se rendent en pélerinage des provinces les plus éloignées : arrivés à cette pagode, après y avoir présenté leurs vœux, ils se font couper les cheveux et les offrent en sacrifice, puis ils se font imprimer, avec des fers chauds, sur le devant des épaules, les signes du changou et du chakaram. I arrive quelquefois que des femmes, après avoir perdu leurs maris, se rendent en pélerinage à cette pagode ; elles se considèrent dès lors comme de saintes personnes ; elles ne boivent plus d'aucune liqueur enivrante ; elles ne mangent plus ni poisson ni viande ; elles évitent avec la plus scrupuleuse précaution le contact des choses impures. Quelquefois aussi, une femme accompagne son mari dans une visite pieuse à la pagode de Trroupadi ; cette femme se trouve subitement arrêtée par un obstacle invisible, et ne peut plus ni avancer, ni même changer de position; les brahmanes saisissent cette occasion d’avoir une belle femme à leur discrétion , et s’empressent de déclarer au mari que Peroumal (c’est un des noms de Vichnou) retient cette femme pour en faire son épouse, et qu’elle doit, dès ce moment, se séparer de son premier époux; ils lui donnent quelque argent pour l'aider à contracter un autre mariage, et le renvoient sans autre explication. La femme ainsi retenue se nomme dès lors Peroumarpenjädi, c’est-àdire femme de Peroumal (3); elle demeure constamment dans la pagode, où elle vit d’aumônes; lorsqu’elle devient vieille, et qu’elle ne peut plus satisfaire à la lubricité des brahmanes, on lui met à la main un bâton et un petit pot de cuivre , et on l’envoie demander l’aumône le reste de ses jours dans les villes de la contrée. Il n’y a d’ailleurs dans cet usage, suivant les Malabars , rien que de trèshonorable pour le mari et pour la femme. Il y a des brahmanes mendiants de la secte de Vichnou qui demandent l’aumône en courant, sans s'arrêter devant aucune maison ; ils portent un petit pot de cuivre à la main , et crient de toute leur voix : « Peroumal! Peroumal! époux des belles femmes! » Dès qu’on entend ce cri, on sort promptement, pour se trouver au passage du brahmane mendiant et lui donner l’aumône (4).