CHAPITRE XIX
Signes dont les Malabars se marquent au front avec des cendres de fiente de vache (5).
L'usage des cendres de fiente de vache n’a, suivant les PP. Jésuites, rien que de très-louable ; car ce n’est qu’une extension d’une des cérémonies consacrées par l’église; aussi ont-ils soin d’en bénir tous les dimanches avec les mêmes cérémonies que le jour des Cendres, et d’en distribuer de petites boules aux chrétiens, qui s’en signent chaque jour le front et certaines parties du corps. S'ils préfèrent les cendres de bouse à toute autre, c’est seulement parce qu’on peut en former une espèce
(x) On ne peut prendre une idée exacte de l’imposant effet d'ensemble et de la magnificence de détails de ces temples, que dans les ouvrages luxueux de Daniel, de Valentia, de Raffles, de Tod et de Grindlay. La pagode de Vi/nour est repré sentée sur la planche u1 de la rv° livraison de l’Inde Française. E. J,.
(2) Il y a dans la partie méridionale de l'Inde, et généralement dans la presqu’ile, un grand nombre de lieux consacrés ; les temples qui jouissent de la plus grande réputation de sainteté sont ceux de Tiroupadi , de Vilnour, de Chidambaram , de Tirounälmalar et de Känjivaram ; c’est de ce dernier que les Tamouls reçoivent chaque année leur calendrier civil et religieux. Leur célébrité n’égale cependant pas celle du temple de Djagannätha ( vulgairement prononcé J'agrenat ) , consacré à Vichnou ligniforme ; Les personnes les plus étrangères aux recherches sur la religion indienne ont entendu parler de la monstrueuse statue de Djagannätha , et cependant on n’en a encore publié en Europe aucune représentation exacte ; M. Marcel ayant eu la complaisance de n’en communiquer une que les missionnaires anglais ont insérée dans un pamphlet écrit en ourya contre le culte de cette idole, je l’ai fait reproduire à la suite de ces extraits, pour compléter la galerie mythologique de l’Inde Française. E. J.
(3) Écrit dans l'original Peroumalpenchadi ; ce qui est contraire aux lois orthographiques de la langue tamoule. Peroumal le nom vulgaire de Vichnou parmi Les Tamouls , signifie littéralement grand ; le suflixe ma/ qui le termime me paraît être une forme tamoule du suffixe sanskrit mat. On peut présumer que les vechnavites de l’Inde méridionale ont donné ce titre à Vichnou pour soutenir plus honorablement leur concurrence religieuse avec les shaivites, qui attribuent à Shiva et à Dourgä toutes les épithètes dans la composition desquelles entre le mot mahat, grand. E, J.
(4) Quelques dévots mendiants de la caste des shoddra, dans le Madouré, demandent l’aumêne aux voyageurs en roulant à leur côté sur les pieds et sur les mains avec une rapidité qui égale celle d’une roue rapidement lancée. E. J,
(5) L'ordre naturel des idées était si fréquemment interverti dans la rédaction primitive de ce chapitre, que j'ai été obligé d'en changer presque toute la disposition. E. J.
de pâte qui s’applique plus facilement au front , et parce que la bouse , séchée au soleil, est le combustible le plus commun des Malabars (1)...
On sait que les Malabars gentils considèrent la vache comme une divinité. Voici une des fables qu’ils rapportent à ce sujet. Lorsque les dieux, réunis aux géants, employaient tous leurs efforts à agiter la mer de lait pour en extraire la liqueur d’immortalité, Latchimi, déesse des richesses et de l'abondance, se transforma en vache, et apparut sous cette forme au milieu de la mer de lait; le dieu souverain la nomma Kématénou, c’est-à-dire vache qui produit toutes choses (2), et la donna au dieu Dévendiren, pour nourrir les myriades de divinités qui habitent son ciel; cette vache se reproduit , dit-on, dans les autres cieux , et suffit seule à fournir des aliments à un nombre infini de dieux et de déesses. Toutes les vaches du monde que nous habitons sont autant de manifestations de Kämaténou ; si elles ne produisent pas la même abondance de biens, c’est que les hommes se rendent indignes ; par leurs péchés, d’une si précieuse faveur ; on prétend cependant que de saints pénitents ont possédé des vaches dont le lait se transformait en mille manières, et prenait tous les goûts que l’on pouvait désirer ; telle était celle du pénitent Chamadakini, dont il est fait mention dans le chapitre relatif au chakaram(3). S'il était nécessaire de fournir d’autres preuves, il suffirait de remarquer qu’à la fête du pongal, les Malabars observent un jeûne en l'honneur de la vache, lui offrent un sacrifice, et lui font une adoration les mains jointes et élevées au-dessus de la tête , en l’invoquant par le nom de souvämi ; ce jour-là , on assemble dans un quartier toutes les vaches de la ville : les Malabars gentils se réunissent, et après avoir tourné plusieurs fois autour d’elles, se prosternent tous ensemble pour les adorer, et pour les prier de combler leurs familles de toutes sortes de biens (4)...
Les gentils considèrent encore la vache comme le séjour des dieux ; ils croient qu’il y a quatorze mondes , dont sept supérieurs et sept inférieurs ; que les quatorze mondes sont représentés par les membres de la vache; que ses quatre pieds , sa queue, ses parties génitales et ses voies excrétoires figurent les sept mondes inférieurs ; que ses deux oreilles, ses deux cornes, sa bouche, l’excroissance qui est entre ses cornes , et la bosse qui est entre ses épaules, figurent les sept mondes supérieurs ; que ses ongles sont les rivières ,; et ses mamelles les sept mers, savoir : la mer salée, la mer de sucre , la mer de miel, la mer de beurre, la mer de lait caillé, la mer de lait doux, et la mer d’eau douce : comme tous léSfmondes représentés par ces membres sont peuplés de divinités, les Malabars considèrent naturellement#la vache comme le séjour des dieux (5). Telle est d’ailleurs la vénération des brahmanes pour la vache, que, lorsque l’un d’eux est sur le point d’expirer, le brahmane maître des cérémonies lui met entre les mains la queue d’une vache, pour obtenir qu’il passe plus heureusement la rivière V’aïftaranr, rivière de feu qui entoure le séjour des morts (6)... L'usage des cendres de bouse a donc été institué pour honorer la vache en sa double qualité de déesse de l’abondance et d’habitacle des divinités ; ces cendres sont le signe extérieur du culte de la vache.
Depuis plusieurs siècles, les hommes violaient, avec une audace toujours croissante , les lois divines et les préceptes des sages : Kart& ne pouvant souffrir plus long-tems leur impiété , détruisit par un embrasement universel les quatorze mondes, et les formes matérielles de Brahmà , de Vichnou et de Roudra, retirant en lui-même son esprit. Quelques siècles après, il créa de nouveau Shiva. Emu de compassion à la vue de l'univers consumé, Shiva concçut le dessein d’apaiser le feu de la colère de Kart&; il prit done de la cendre dans les ruines des mondes, s’en blanchit tout le corps avec l'intention d’effacer, par sa pénitence , les péchés des hommes, et passa plusieurs siècles dans les plus rudes austérités. Kart& se laissa enfin toucher par ses larmes; cédant à ses instantes prières, il anima encore de son esprit les formes matérielles de Roudra , de Vichnou et de Brahmä,
(1) On a déjà observé plus haut que la bouse de vache est une des sept ou neuf espèces de bois consacrés aux planètes. E. J.
(2) Kämadhénou signifie littéralement vache qui accorde les objets des désirs ; kämadä et kämadouh ont le même sens. Dans les traditions religieuses de tous les peuples de race arienne, la vache est le symbole de la terre; ce symbole a été traduit dans l’Inde , pendant le moyen âge , en nombreuses légendes, dont quelques-unes ont été recueillies dans les Pourâna ; les plus récentes , qui ne sont pas les plus ingénieuses, sont restées dans le fonds commun des traditions populaires. E. J.
(3) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Le chakaram incarné détruit par Vichnou. (4) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Féte du pongal etc.
(5) J'ai déjà observé que les Indiens avaient fait un abus fréquent des figures pancosmiques ; les plus anciennes de ces créations ont un indéfinissable caractère de grandeur et de magnificence ; tel est, par exemple, dans le Vrihadéranyaka , le mythe du cheval de l’ashoamédha. Les créations modernes de ce genre, imitations maladroites , se at au contraire par un esprit puéril d’assimilation , qui ne tient compte que des nombres nécessaires, et n’explique rien , même dans l’ordre des idées indiennes ; telle est celle que l’auteur nous fait connaître dans ce passage : il est particulièrement difficile de trouver un rapport exact entre les huit ongles ( probablement les sabots bifurqués ) de la vache et les sept rivières sacrées. E. J.
(6) L'auteur ne manque pas ici de rappeler le culte adressé par les Egyptiens au bœuf Apis ; il accumule ensuite des citations de Kircher ( Chine illustrée ) et de Bartoli ( Asie orientale) ; j'ai supprimé ce fatras d’érudition facile. E. J.
et créa quatorze nouveaux mondes (1). Shiva voulut alors laisser aux hommes un signe qui leurrendit toujours présentes les vengeances de Kart&; il prit de la bouse de vache, la réduisit en cendres, et s’en couvrit toutes les parties du corps; puis il ordonna aux hommes de se signer avec cette cendre le front, les bras et le corps en l'honneur de la vache, et en union de sa pénitence. Il leur annonça que toutes les fois qu’ils feraient cette onction dans une intention religieuse , ils obtiendraient la rémission de leurs péchés. Les plus austères pénitents, dont le nombre est assez considérable, animés du désir d’imiter en toutes choses la pénitence de Shiva , se blanchissent tout le corps de cette cendre (2). Les autres Malabars, qui ne se livrent pas à une aussi rigoureuse pénitence, s’en frottent seulement le front, la poitrine, l'estomac, les genoux, les coudes, les poignets et les reins. C’est cette cendre qu’on nomme #rountrou. Les gentils sont persuadés qu’elle possède la vertu d’effacer tous les péchés; c’est pour cette raison qu’ils lui ont donné le nom de #rounirou, qui signifie cendres saintes.
On applique le #rountrou d’abord au front ; il importe peu que cette onction présente la forme de trois lignes ou celle d’une large bande; la forme la plus ordinaire est cependant celle des trois lignes , parce que la cendre s’applique avec trois doigts qui laissent chacun leur trace (3). On dit en se signant le front : retichadachiven, c’est-à-dire, « que Shiva réside dans ma tête(4); » on applique ensuite le même signe sur la poitrine, en disant : manmagesouvaren, c’est-à-dire , « que l’amour de Shiva soit dans mon cœur (dans ma poitrine) (5); » on applique de nouveau ce signe sur les bras, en disant : pérouvadisouvaren, c’est-à-dire, « que Shiva donne la force à mes bras (6); » puis on applique encore le même signe à d’autres parties du corps, en invoquant à chaque onction Shiva sous un de ses attributs.
Un Malabar gentil a perdu sa caste, soit parce qu’il s’est dégradé au rang de paria, soit parce qu'il a mangé de la vache; il éprouve le désir de se réhabiliter ; les individus de sa caste s’assemblent, accueillent sa demande, et lui font boire une potion composée de beurre , de lait doux, de lait caillé, d'urine et de fiente de vache ; tous ses péchés sont dès ce moment effacés, et il rentre dans sa caste (7). Les gentils ne prennent jamais leurs repas avant de s’être signés avec des cendres de bouse pour se purifier de tous leurs péchés ; s’ils omettaient cette cérémonie, ils croiraient avoir commis un grand péché. Ils ne manquent pas non plus, tous les matins, de purifier l’intérieur de leurs maisons, leurs cours et le devant de leurs portes, en les arrosant avec de la fiente de vache délayée dans de l’éau.
Les brahmanes, il est vrai, récitent quelquefois des formules de prières sur cette cendre , avant de la distribuer aux Malabars gentils ; mais ce n’est certainement pas à cause de cette consécration qu’elle est considérée comme sanctifiée; car celle qui se vend au marché, et dont les gentils achètent le plus souvent, n’est point bénie par les Brahmanes; voire même ceux qui n’ont pas le moyen d’acheter de la cendre au marché, se servent de celle de leur foyer, quoiqu’elle provienne de bouse de vaches et de bouse de bœufs mêlées; il est vrai que celle-ci est moins pure et moins efficace. Quant à celle qui se distribue soit au marché, soit à la pagode, et qui est, suivant les Malabars , la cendre de première qualité, elle ne doit provenir ni de bouse de vaches pleines , ni de bouse de bœufs; car les cendres de bouse de bœufs n’ont aucune efficacité , et celles de bouse de vaches pleines ont beau-
(1) I s’agit ici d’un mahépralaya ou destruction générale des êtres; àu reste comme ces absorptions universelles sont périodiques, elles sont indépendantes des mouvements passionnés de Kartä. La pénitence de Shiva sur les ruines des mondes est une de ces grandes et terribles scènes dans lesquelles se complait l’imagination des shaivites , toujours disposée à se placer en dehors des limites du monde réel. E. J.
(2) Des témoignages sur l’authenticité desquels il ne peut s’élever aucun doute nous apprennent que cet usage religieux existait déjà dans l’Inde dès avant le cinquième siècle de notre ère. Cest ce signe extérieur de pénitencc qui a fait donner aux shaivites par Hématchandra , dans son Mahäoiratcharitra , Vépithète de péndouranga , à la couleur pâle ; je ne puis croire d’ailleurs avec M. Wilson, à qui j'emprunte ce fait, que péndouranga soit la forme originale de pandäram. E. J.
(3) Le nom même de ce signe, 1ripoundra ( la triple onction ) ne laisse aucun doute sur sa forme normale ; on le trace avec Le pouce passé entre le doigt du milieu et le doigt annulaire. La cendre de bouse ou vb hoûu est, suivant le Késhikhanda , le liniment qu’on doit employer de préférence ; les smärta la remplacent fréquemment par de la pâte de sandal pulvérisé. E. J.
(4) En sanskrit méurddhnichat shiva: neti signifie front en tamoul. La traduction que donne notre auteur de cette invocation n’est inexacte que dans la forme. E. J,
(5) Dans l'original, marmagesouvarer ; ie ne puis comprendre cette invocation qu’en lisant, comme je l’ai fait, manmagesouvaren ( a à faïtre de l’âme } et en supposant un composé analogue au mot marmatha. E. J.
(6) Le sens de cette invocation ne peut être douteux ; je ne sais dans quelle partie de ce composé notre auteur a découvert les éléments de son interprétation. E. J.
(7) Les rapports symboliques qui existent entre la vache et la race ou la famille, dans le système des opinions indiennes, sont encore mal définis; ils existent néanmoins , et ont même laissé leur trace dans la langue sanskrite, ce qui témoigne
de leur haute antiquté ; gé/ra, famille, est en effet dérivé de gd, vache, E. J
coup moins de vertu. La fiente propre à faire la véritable cendre de bouse est celle des génisses ou des vaches qui ne portent pas ; encore faut-il la recevoir dans les mains au moment où elle sort des
voies excrétoires de la vache , prenant soin de ne point la laisser tomber à terre : ce n’est pas que celle qui tombe à terre ne soit encore propre à purifier des péchés, mais elle est beaucoup moins pure (1).
Les Malabars n’attribuent pas à l’urine de vache de moins précieuses qualités ; aussi, lorsqu'une vache lâche son urine, la recoivent-ils dévotement dans leurs main$ et s’en arrosent-ils la tête comme d’une eau lustrale (2)...
Les chrétiens ne manquent pas d'acheter, comme les gentils, de la cendre de bouse au marché, et d’en apporter le dimanche à l’église pour la faire bénir. Les PP. Jésuites la bénissent, et en distribuent à tous les assistants, leur recommandant de s’en frotter le front et certaines parties du corps, trois fois chaque jour , savoir : le matin , vers midi et le soir, et de renouveler cette onction toutes les fois qu’ils se rendent à l’église. Les PP. Jésuites sarnydst préchant d'exemple, ont grand soin de se frotter de cette cendre au moment de célébrer la messe, et aux heures de la journée indiquées plus haut (3)...
Le P. Martin, Jésuite, dans une lettre au P. Valette, s'exprime avec plus de subtilité que d’exacutude , lorsqu'il prétend que la principale cause du mépris que les Malabars conçoivent pour les Français ou Européens, est l’usage où sont ceux-ci de se nourrir de la chair des animaux. Le fait est cependant bien constaté, et ne peut souffrir une pareille équivoque. Ne sait-on pas que les Malabars mangent de la chair de poule, de porc, de mouton et de plusieurs autres animaux? Ce n’est point parce que les Européens mangent de la chair que les Malabars les considèrent comme infâmes, mais bien parce qu’ils mangent de la chair de vache... Il y a, pour les Malabars, une immense différence entre la vache et le bœuf; il est défendu, sous peine de mort, de tuer une vache; la même peine n’est pas applicable à celui qui tue un bœuf; ce meurtre est sans doute un grand péché, mais il ne peut être comparé à celui que l’on commet en tuant une vache : on se sert de bœufs pour transporter les fardeaux ; il est défendu par la loi d’en charger la vache. On nourrit ordinairement un bœuf dans toutes les pagodes consacrées au dieu Roudra, parce que le bœuf est sa monture et le compagnon de ses exploits. Ce bœuf sort et rentre à sa volonté , sans que personne s’y oppose; car les Malabars l'entourent d’un grand respect, en considération de son maître. Dans chaque pagode de Roudra se trouve d’ailleurs , à l’entrée du sanctuaire, un bœuf taillé en pierre, que l’on prend soin de laver et de parer de fleurs (4).