CHAPITRE XXII
Fétes du pongal, des nouvelles lunes et des dédicaces.
Les brahmanes astrologues reconnaissent douze signes célestes; chaque signe est composé de plusieurs étoiles, qui tracent soit la forme d’un bélier, soit celle d’un taureau, soit les autres symboles du zodiaque (5) : ce n’est pas qu'ils croient que ces formes sont réellement un bélier et un taureau , mais il leur semble que les lignes des signes célestes représentent ces animaux d’une manière
(1) Cette légende , l’un des lieux communs sur lesquels se sont le plus souvent exercés Les poètes vechnavites, est ici mal présentée ; quelques circonstances sont même légèrement inexactes. Les gépé ou femmes des pasteurs de Vradja durent seulement laisser tomber les feuillages dont elles avaient couvert leur nudité au sortir du bain, obligées d’élever leurs mains au-dessus de leurs têtes en signe d’adoration; car ce n’était qu’à cette condition qu’elles devaient recouvrer leurs vêtements dérobés par Xrichna. Une autre légende raconte qu'ayant appris la mort de Krichna , les gép{, saisies de douleur, se jetèrent dans un lac près de Dodrakä , et que les parfums dont elles étaient couvertes formèrent au fond de ce lac la matière jaunâtre avec laquelle on trace le signe de l’oértapoundiram. Æ. J.
(2) Inexactement écrit dans l'original capichandanam. En sanskrit gépitchandana (sandal des bergères). Cette matière est, suivant Wilson, une espèce de magnésie ou de terre calcaire ; la meilleure, et dès lors la seule qui passe dans le commerce, est tirée de Vradja ou de Doäraké , les deux scènes des légendes rapportées plus haut ; les Indiens n’ont jamais conçu le plus léger doute sur le fait de cette provenance. On trouve dans les grands poèmes de fréquentes allusions à la première légende ; il est dit d’un roi de Shotdraséna, dans le Raghouvamsha , que lorsqu'il se baigne avec ses femmes dans la Yamounä, les eaux noires de ce fleuve, blanchies par le sandal qui s’y détrempe , prennent dès la ville de Mathoura la couleur qu’elles reçoivent ordinairement à l’endroit où elles se confondent avec les eaux blanchâtres du Gange. Il est d’ailleurs permis, à défaut de gépitchandana , de tracer l’oérddhoapoundra avec du sandal pulvérisé ou avec du safran. E. J.
(3) Quelques shaivites se signent le front d’une petite raie noire ou plus souvent d’un point de la même couleur placé sur la seconde bande du tripoundra ; ils marquent ce point ou cette larme au-dessous du pottou, avec des charbons retirés du feu du sacrifice , ou bien, suivant Sonnerat, avec le résidu des toiles enduites de beurre, qu’on brüle en offrande sur la montagne de Tirounälmalai. E. J.
(4) Je crains que l’auteur n’ait confondu ici le #rouchounnam avec le potlou, qui ne paraît pas avoir de signification religieuse ; le pottou est d’ailleurs tracé comme l’autre signe, avec du safran rougi par un mélange de chaux pulvérisée ; Les shaïvites le placent sur la seconde raie du éripoundra, et les vechnavites au-dessus du point de réunion des deux lignes qui forment le #iroundämam, E. J.
(5) Quelque soin que j'aie pris d’en modifier la rédaction , il est resté beaucoup de confusion et d’incohérence dans l’exposition astronomique de l’auteur; il est facile de juger que ses études l’avaient laissé complétement étranger à la connaissance de l'astronomie. Les signes zodiacaux ont été empruntés par les Indiens, comme presque tous les autres indices astronomiques à la science des Grecs. Ellis a démontré dans son mémoire sur le zodiaque indien que le système grec forme et fonds, est passé presque tout entier dans les plus anciens traités de l'astronomie indienne E. J.
plus ou moins précise. Ils prétendent que dans chaque signe successivement passe un dieu revêtu d’une forme humaine, et nommé Sangaradéven (1) , qui est le maitre de cette maison céleste et qui la gouverne ; il a d’ailleurs son principal siége dans le signe makaram ; c'est là que se manifeste le plus sa puissance. Ils disent encore qu'il ÿ a vingt-sept étoiles , réparties dans les douze signes, qui les accompagnent sans cesse ; ce sont autant de déesses qui sont toutes les épouses du dieu Chandiren, ou la lune (2). Le premier jour du septième mois, auquel préside Makaram ou le capricorne (3), jour ou le dieu Chotriyen, c’est-à-dire le soleil, entre dans ce signe, les Malabars célèbrent la fête du pongal. Sangaradéven , suivant eux, change tous les ans de monture ; l'animal qu’il choisit annonce la mortalité qui doit frapper les animaux de la même espèce. Il y a encore d’autres observations du même genre qui se rapportent aux habits dont se revêt Sangaradéven et aux onctions qu'il s'applique sur le corps (4) : en l’année 1708, par exemple, le premier jour du septième mois commence un mardi ; Sangaradéven a pris pour monture un lion , ce qui présage que les autres animaux n'auront vien à craindre du lion : il est habillé d’une peau , ce qui signifie que les toiles seront à bon marché : il a le corps oint de sandal; c’est un mauvais signe pour les femmes mariées : il a au cou une guirlande de fleurs de grenade; e’est un signe fâcheux pour les rois (5) : il a le visage tourné vers le nord-ouest, signe d’affliction pour ceux qui se trouvent de ce côté : il a les yeux levés au ciel, présage de mortalité pour les oiseaux. Comme le signe makaram est le chef des autres, et que la présence de Sangaradéven dans ce signe annonce les événements importants, les Malabars ont fixé au premier jour de {aimächam
la célébration de leur plus grande fête (6).
Les Malabars ont aussi une fête des changou: ces changou sont de grandes coquilles contournées en forme de vis; le dieu Vichnou en porte toujours une à la main comme son arme ordinaire ; c’est au bruit de ce changou qu’il mit en fuite tous les géants, et qu’il renversa des armées entières d’ennémis (7). Cette fête commence le premier jour du sixième mois, qui répond à notre mois de dé-
(1) Il m'est difficile de déterminer même l'orthographe exacte et la signification de ce nom propre ; le dieu auquel il appartient a une origine obscure ; je puis néanmoins conjecturer qu'il est inconnu à l'astronomie indienne proprement dite, et qu'il doit son origine à l’école pouranique , qui a converti presque tous les faits de l’astronomie en personnages mythologiques. La forme sanskrite de ce nom est probablement Sangara où Sangéradéva, dieu du malheur; Shankara , l’un des noms de Shiva, me paraît être ici hors de question. E. J.
(2) L’auteur s'exprime d’une manière peu exacte en nommant étoiles les astérismes lunaires ou nakchatra ; les traités astronomiques en comptent vingt-huit, et les Pouräna vingt-sept seulement; cette dernière opinion est celle qui est vulgairement admise : la mythologie a transformé les nakchatra en vingt-sept déesses , filles de Dakcha, et épouses de Tchandra, dont les plus célèbres sont Réhint et Xrittikä. E. J.
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(3) Ce mois, nommé fai en tamoul, est le même que celui qui est nommé padcha en sanskrit ; il est le premier de l’année religieuse, parce qu’il est le premier de l’outtaräyana ou de la course septentrionale du soleil ; l’année astronomique commence trois mois plus tard avec le mois {chaitra, et l’année poétique avec le mois achädha ( juillet), qui ouvre le dakchinäyana.
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Le mahara ou akékéra (aiyorepeds) est copié du capricorne grec, et représenté sous la forme d’un monstre, dont la protome est celle d’un antelope, et les parties postérieures celles d’un poisson ; le mot makara, avant d’être appliqué à cet être fictif, Fe » 1 ? rai St ps < 1e : . .
désignait un monstre marim que l’on croit être le requin, mais dont nous ne possédons d’ailleurs aucune description
exacte. E. J.
(4) Il reste une grande incertitude sur les données d’après lesquelles sont déterminées ces diverses circonstances ; Sonnerat prétend que le sort les révèle aux brahmanes ; quelques faits tendent cependant à faire croire que leur détermination dépend : 7 = ce 1 » a . AS À c QUES ? . 2 : . .
( toujours astrologiquement ) du jour hebdomadaire du sankränti, ou peut-être de l’astérisme lunaire, ce qui expliquerait la mention d’ailleurs sans objet que fait notre auteur de ces nakchatra ; il faut d’ailleurs observer que dars l'usage astrologique, à chaque nakchatra sont spécialement affectés un quadrupède, un oiseau et une plante; les circonstances astrologiques de l'apparition annuelle de Sangaradéven dans le signe makaram seraient dans ce cas déterminées périodiquement. E. J
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(5) Les rapports de ces divers objets aux pronostics qu’on en tire sont faciles à trouver, à l'exception de celui qui doit
RL ns ” à ns ‘p Le > p à 2] pr ï . ë pe 7 4 = exister entre les fleurs de grenade et la fortune des rois ; quant aux signes tracés avec de la poudre de sandal, ils portent malheur aux femmes, parce que le sandal entre dans la composition de leurs collyres. E J.
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(6) Je crois qu’il faut accor der à cette observation beaucoup plus d'importance que l’auteur n’y en attache lui-même ; le À PAC ’ ne 5! : Æ . eV < Sr. .
makarasankränti où entrée du soleil dans le signe du capricorne est l’occasion et non pas la cause de cette solemnité reli-
Q ù Ü > p ù a ME AEX d 4 ETS QE: 0 . Ô ü sieuse. Le pongal est, sous sa forme et sous son nom actuels , une cérémonie propre à l’Inde méridionale , et dont l'institution est attribuée aux anciens poètes inspirés, nommés changatär où membres de l'assemblée ; mais je suis persuadé qu'elle n’est
, A Q L Sa ral: 3 = Fe Q . , à qu'une transformation d’un des actes religieux les plus solemnels des temps anciens, le sacrifice adressé aux dieux pour
CR D Done YO : LINE : . 71". SC 5 c obtenir d’eux la nourriture (anna, qui signifie par extension r12 boutlli ) ; on offrait de la nourriture aux dieux, afin que les dieux accordassent de la nourriture aux hommes , en fécondant la terre par des pluies abondantes ; car la réciprocité était le principe de tous les sacrifices dans les temps védiques. On ne peut méconnaître une intention pareille dansune cérémonie où des sacrifices sont offerts successivement à Sorya et à Indra , où les champs et Les bestiaux, les deux plus grandes richesses d’une civilisation primitive, sont consacrés par des aspersions lustrales , dans une cérémonie enfin qui ouvre l’année religieuse, et qui doit la bénir toute entière par une inépuisable abondance. E. J. PEN :
(7). Changou est l’altération tamoule du sanskrit shankha, conque ; c’est le nom générique des grands coquillages ; mais il ? . a ps : ns os ps \ gr : | s'applique plus particulièrement à ceux que leur forme rend propres, lorsqu'on les a percés , à étendre et à porter la voix ; tous les héros de l’antiquité indienne ont leur conque de guerre dont les sons terribles jettent l’épouvante dans l’âme des en-
cembre, et elle se continue jusqu’au premier du septième mois , qui répond à notre mois de janvier. Les pandäram vont tous les jours , à trois ou quatre heures du matin, sonnant de leurs changou par les rues de la ville, pour avertir tout le peuple de se préparer à la fête du pongal, qui doit arriver le premier jour du mois suivant : dès que les brahmanes entendent le son des changou, ils se lèvent et se mettent en prières. Quelques jours avant le pongal, les Malabars font une grande provision de pots neufs , car, la veille de cette fête, on doit jeter dehors tous les vieux pots : ils ont aussi soin de blanchir le devant de leurs maisons (1)...
C’est immédiatement après la fête des changou, c’est-à-dire le premier jour du septième mois, que les Malabars célèbrent la fête du pongal; on a déja observé qu’ils en avaient fixé la célébration à ce jour, parceque c’est celui ou le dieu Chotriyen entre dans le signe makaram , qui ouvre l’année religieuse. Cette solemnité du pongal dure deux jours et est suivi d’une octave (2) ; le premier jour est consacré au soleil et le second à la vache (3); pendant ces deux jours , il est défendu de travailler , et l’on est obligé d'observer un jeûne très-austère. Voici comment se passe le premier jour. Les Malabars vont de grand matin se laver le corps, et font, chacun selon ses moyens , des aumônes aux brahmanes ; ils croient gagner ainsi de grandes indulgences pour la rémission de leurs péchés. Vers une heure après midi, ils tapissent de fiente de vache les places de leurs maisons et leurs cours, et arrosent d'urine de vache les murs intérieurs. Ils font un feu au milieu de la cour, et placent à peu de distance l’idole de Pillaiyär; ils mettent sur ce feu trois ou cinq pots dans lesquels il y a du riz avec une quantité suffisante de lait pour qu’elle soit entièrement absorbée par le riz, et que le riz se trouve cuit, lorsqu'il ne reste plus une seule goutte de lait; c’est ce riz qu’on appelle pongal (4) ; les Malabars ont coutume de retirer l’eau du riz cuit et de la boire; mais quand ils veulent faire un sacrifice de riz, comme ce jour-là, ils n’en retirent rien, afin que le sacrifice soit de choses entières et possédant toute leur substance. Toute la famille s’assemble autour de ces vases, et lorsque le lait commence à élever son bouillon , chacun crie trois fois pongal , ce qui est une action de grâces au soleil; car l’ébullition de ce lait signifie que le soleil bénit la famille et lui promet grande prospérité. Dès que le riz est cuit, ils en mettent un peu sur des feuilles de figuier qui sont rangées en forme d’assiettes devant toute la famille; ils y ajoutent du beurre en forme de libation, des morceaux de figues pilées , du sucre et un coco cassé en sacrifice ; ils élèvent cette offrande sur leurs mains et la présentent au soleil (5) ; puis ils répandent de l’eau lustrale tout autour de la famille, afin que rien d'impur n’approche d’elle ni du festin. Après avoir fait un grand salut au soleil, les mains jointes et élevées au-dessus de la tête, en s’écriant Soupémi (c’est-à dire Dieu ou Seigneur) (6), chacun mange ce qui est sur sa feuille , et en donne un peu à manger aux vaches. Si le lait avait manqué de bouillir , ou si quelqu’un des pots s’était cassé pendant que le riz pongal s’y cuisait , toute la famille serait livrée à une affliction profonde, et se répandrait en lamentations, car ils croient qu’un tel événement est pour eux le présage de quelque grand malheur (7).
Comme les personnes riches ne manquent pas de cuire ce jour-là une assez grande quantité de riz, elles en envoient à leurs amis. Les chrétiens auxquels les gentils en présentent aussi quelquefois,
nemis.Ces conques ont souvent des noms propres ; celle de Xrichna est nommée dans les poèmes péntchadjanya. Je n’ai trouvé dans mes lectures aucune autre mention de la fête des changou. E. J.
(x) C’est une cérémonie purificatoire qu’on accomplit avec l'intention de ne pas charger l’année qui commence des souillures de l’année qui vient de s’écouler, car de quelques précautions qu’ils s’entourent, les Indiens ne peuvent croire que leurs vases et leurs maisons restent une année entière exempts de souillure. E. J.
(2) Cette prétendue octave n’est autre chose que le temps accordé par l’usage pour visiter ses parents ou ses amis, leur demander des nouvelles de leur pongal, et les féliciter à l’occasion de leur bon ou de leur mauvais succès dans cette importante affaire. Huit jours après le peroumpongal, se célèbre la fête du mayilär ou fète du paon , qui attire une foule considérable à Pajani, où se trouve un célèbre temple de Koumära ; on y envoie des offrandes de toutes les parties de l’Inde. E. J.
(3) C’est une erreur ; la solemnité du second jour est, il est vrai, nommée pongal des vaches ; mais ce jour est réellement consacré à Indra , en l'honneur de qui l’on fait bouillir Le riz ; l’adoration des vaches est une cérémonie complémentaire. E. J.
(4) Ge mot dérive du verbe pongiradou où pongougiradou , qui signifie bowlhr ; il entre souvent en composition, comme dans les mots faipongal , riz cuit du mois éai; peroumpongal, le grand pongal, nom spécial de la cérémonie du premier jour ; manapongal, riz cuit des cérémonies nuptiales : j'observerai , au sujet de ce dernier mot , que sa première partie représente , non pas manam , MAIS manai, maison ; ce qui ne laisse aucun doute sur ce point, c’est que manavätii, femme mariée, s'écrit aussi manaiydtti, forme évidemment dérivée de manar. E. J.
(5) On a dit précédemment, p. 16, pour quel motif on n’offre plus en sacrifice au soleil que des substances molles et fondantes. E. J.
(6) Souvämi est une altération tamoule du sanskrit ss’émin, maître, seigneur; c’est un des titres ordinaires des divinités dans l’Inde méridionale. E. J.
(j) Ces accidents sont peu fréquents, parce que dans cette circonstance, comme dans toutes celles où ils attendent des
présages, les Indiens ne laissent rien à la fortune de ce qu'ils peuvent lui enlever par la prudence. E. J.
ne se font aucun scrupule d’en manger. Quant aux gentils , ils ont soin de garder de ce riz, le plus long-temps qu’ils peuvent, pour en goûter chaque jour; plus long-temps le riz se conserve, plus c’est un heureux présage ; mais s’il vient à se gâter avant qu’ils l’aient entièrement consommé, c’est encore, dans leur opinion , le signe de quelque fâcheux événement qui leur doit arriver (1).
Les Malabars jeünent le jour suivant ; ils se lèvent de grand matin pour se laver le corps; ils font des aumônes aux brahmanes ; ils tapissent de fiente de vache les places de leurs maisons et leurs cours; ils arrosent les murailles intérieures de la maison et les portes avec de l’urine de vache ; ils font un feu au milieu de la cour, et placent à peu de distance l’idole de Püllaiydr ; is mettent sur ce feu trois ou cinq pots dans lesquels il y a du riz et une quantité de lait suffisante pour faire cuire le riz pongal. Toute la famille s’assemble autour de ces vasess ; tous crient trois fois pongal au moment où le lait commence à élever son bouillon. Lorsque le riz est cuit, ils en mettent un peu sur des feuilles de figuier, y ajoutent du beurre en forme de libation, des morceaux de figues pilées, du sucre, et le blanc d’un coco qu'ils offrent en sacrifice à Pillaiyär ; ils encensent ensuite cette offrande, et chacun prenant sa feuille, la présente du côté où sont les vaches ; ils font une aspersion d’eau lustrale autour de la famille, et, après avoir adressé aux vaches un grand salut (les mains jointes et élevées au-dessus de la tête) , en disant : Souvémi, chacun mange ce qui est sur sa feuille, et a soin d’en donner un peu aux vaches (2).
Lorsqu'ils ont cessé de manger , ils font sortir les vaches et les arrosent de leur eau lustrale ; en faisant un grand chiquetis de vaisseaux de cuivre, et en criant pongal! Quelque temps après, on assemble toutes les vaches dans un quartier de la ville ; les Malabars gentils s’y rendent en grand nombre , et, après avoir tourné autour de ces vaches, se prosternent devant elles pour les adorer, et les prier de combler leur famille de toutes sortes de prospérités et de biens : ils les ornent enfin de rameaux et de fleurs , et les font courir par les rues à grand bruit de toutes sortes d'instruments (3).
Pour terminer les fêtes du pongal, les Malabars s’assemblent et font une procession de leurs dieux ; ils les portent hors de la ville et les font reposer sous une tente qu’ils ont eu soin d’orner de fleurs et de rameaux ; pendant toute la marche, on n’entend que le bruit des tambours, des trompettes , des hautbois et les clameurs de tout le peuple qui suit le triomphe de ses dieux ; les femmes des pagodes viennent danser , chanter et faire mille gentillesses devant eux pour les divertir. On offre en sacrifice à ces dieux, des figues , des cocos , des petits pains faits de farine, de beurre et de sucre , et l’on en distribue aux principaux assistants ; on donne ensuite aux divinités le plaisir de la chasse ; on lâche un lièvre et un chien sauvage ; les gens du peuple courent après eux avec une incroyable ardeur; ils manquent rarement de les attraper (4). On ramène enfin les dieux à leurs pagodes , et les Malabars se retirent dans leurs maisons.
Il y a encore ce jour-là une cérémonie que les filles célèbrent sur le soir, bien qu’elles aient déjà assisté à celle du pongal : cette cérémonie leur est propre; aussi n’est-elle pratiquée que par elles : elles placent tous les jours aux deux côtés de la porte de leur maison, en offrande à la déesse T'attanginätchiyär (5), une boule de fiente de vache entourée de fleurs de citrouilles ; chaque soir elles
(1) Les Indiens n’éprouvent aucune répugnance à manger du riz cuit depuis plusieurs jours ; ils le réduisent ordinairement en masses compactes, après l’avoir retiré du vase dans lequel il a bouilli, et le jettent dans un autre vase rempli d’eau fraîche, où ils le laissent tremper pendant plusieurs heures : lorsqu'ils se disposent à faire un voyage, ils enveloppent du riz ainsi préparé dans une toile blanche , et remplissent de beurre fondu un petit vase de terre cuite (neygouti); munis de ces provisions, ils ne s'inquiètent plus ni de la longueur ni des difficultés de la route. E. J.
(2) Ce second jour est nommé médoupongal ou pongal des vaches. Le matin les laboureurs vont répandre de l’eau sur leurs champs en criant pongal ! pongal! le soir on asperge les vaches d’eau de safran avec des rameaux de manguier, en criant également pongal! tout retentit de cette joyeuse exclamation aussi long-temps que dure cette fête agricole. L’offrande de riz est faite à Indra comme au dieu de la pluie, qui produit la nourriture, pour obtenir la fécondation de la terre et des bestiaux. E. J.
(3) Voyez la pl. 111 de la xrrr° livraison de l’Inde Française. Quelques mythologues modernes de l’Inde considèrent cette cérémonie comme une commémoration du prodige opéré par Krichna lorsqu'il souleva la montagne de Gévardhana pour protéger les pasteurs de Gékoula ; il faut avouer que le rapport est peu apparent et difficile à comprendre; il ne consiste peut-être que dans le nom d’Indrapoñdj4 , sous lequel est connue cette cérémonie; mais ce nom me paraît plutôt se rapporter à un ancien rite religieux , que faire allusion au sacrifice interrompu par la volonté de Krichna. E. J.
(4) Les voyageurs assurent que les animaux poursuivis dans cette chasse peuvent être choisis entre tous les quadrupèdes, depuis le tigre jusqu’au rat. On tire des augures de la direction dans laquelle ils s’élancent au moment où on les lâche. Le dieu qui est supposé conduire la chasse , est figuré monté sur un cheval, et porté par quatre hommes dont les brusques mouvements imitent les secousses du galop. E. J.
(5) Le nom de cette déesse, ainsi que la cérémonie à laquelle elle préside, ne me sont connus que par ce passage ; je n’ai trouvé le mot éattanguinatchyar ( telle est l'orthographe du manuscrit) dans aucun des dictionnaires tamouls qui sont à ma disposition; il ne peut y avoir de doute sur la dernière partie du mot, qui est évidemment néfchiyär, forme honorifique de nâtchi, dame ; je n’ai pas les moyens de restituer d’une manière aussi certaine la première partie de ce nom propre; on peut conjecturer qu’elle représente le mot tadäga, étang , et que l’ensemble du composé signifie la dame de l'étang. Quoi qu'il
ramassent soigneusement ces boules et ces fleurs pour les faire servir à cuire le riz pongal du soleil et de la vache. A près le retour des dieux dans leurs pagodes, ces filles ramassent dans des paniers les fleurs dont on a orné les cornes des vaches; elles y ajoutent un peu de riz, et ce qui leur est resté des boules et des fleurs offertes à la déesse T'attanginätchiyér ; puis elles vont en troupes porter leurs paniers sur le bord d’un étang. Dès qu’elles y sont arrivées, elles mettent toutes leurs paniers les uns sur les autres, et, après avoir tourné plusieurs fois à l’entour en battant des mains, elles jettent dans l’eau de l'étang tout ce qu’ils contiennent , et s’arrosent les unes les autres avec cette eau. Cette offrande de boules de fente, de fleurs et de riz, est présentée à la déesse T'attanginätchiyär pour la prier de purifier les filles de tous leurs malheurs et de toutes leurs disgrâces de l’année précédente, et de leur donner une heureuse année, c’est-à-dire un bon mari. L’aspersion par laquelle elles terminent la cérémonie signifie qu’elles sont purifiées de ces infortunes.
Pendant toute l’octave du pongal, les Malabars se visitent les uns les autres, et se disent en s’abordant : p&l pongiyé (1), c’est-à-dire, Le lait a-t-il bouilli ? Ils se répondent mutuellement : le lait a bouilli, et se font des compliments sur cet heureux événement.
Dans certaines localités , les Malabars chrétiens ont transporté le pongal du soleil au jour des trois Rois (2)'; ils font les mêmes cérémonies que les gentils, si ce n’est qu’ils n’exposent point l’idole de Pillaiyär, et qu’ils n’élèvent pas les feuilles de figuier en l'honneur du soleil. Dans d’autres endroits, ils font ce pongal le jour même de l’entrée du soleil dans le capricorne, sans doute pour ne pas scandaliser les gentils , ou bien peut-être pour se faire reconnaître bons chrétiens. Partout les Malabars chrétiens font le pongal de la vache le même jour que les gentils, et en observent presque toutes les cérémonies ; ils jeunent et se lavent le corps; ils tapissent les places de leurs maisons et leurs cours avec de la fiente de vache; ils font le riz pongal de la même manière ; lorsque le lait commence à élever son bouillon , toute la famille qui se tient autour des vases crie trois fois pongal! on met un peu de riz pongal sur des feuilles de figuier; on y ajoute du beurre , des morceaux de figues pilées et du sucre; on casse le coco et on en met le blanc sur les feuilles de figuier, et on mange enfin le riz ainsi préparé. Lorsque les Malabars chrétiens font sortir leurs vaches avec celles des gentils, ils les ornent de fleurs et de rameaux ; ils les arrosent d’eau bénite , s’ils en ont, ou , au besoin, d’eau lustrale, en criant également pongal! Les chrétiens se visitent aussi pendant l’octave ; lorsqu'ils se présentent chez leurs parents ou amis gentils, ils ne manquent pas de leur demander: pâl pongiro..….
Les Malabars célèbrent le pongal pour remercier les dieux des biens de la terre qu’ils croient avoir recus d'eux (3). Pendant les jours du pongal, ils prennent leurs repas dans leurs cours; personne ne mange sous son toit; mais ces deux jours de fête passés, on est libre de manger dans sa maison.
Les Malabars font une autre cérémonie à chaque nouvelle lune : comme c’est alors la conjonction du soleil avec la lune sous un même degré du zodiaque, ils pensent que ces dieux amis se visitent et mettent leurs cours en grande réjouissance; c’est, suivant eux, un jour de trés-grande indulgence, surtout pour les morts; les veuves prient pour leurs maris, et les fils pour leurs pères et mères défunts ; de plus, ils jeûnent et distribuent des aumônes à cette intention (4). On célèbre plusieurs sacrifices dans la pagode, et à la nuit, vers dix heures, on fait une procession des dieux par les rues de la ville. Quoi qu’il en soit de la solemnité de cette fête, on ne laisse pas de vaquer à ses travaux comme les autres jours.
en soit de la signification de ce nom, nous ne possédons aucun renseignement sur le personnage mythologique auquel il appartient ; il en est malheureusement ainsi de presque toutes les divinités locales dont la superstition a peuplé l'Inde méridionale, et dont le culte est ou terrible et sanglant comme celui de Bhadrakälf, ou ridicule et répugnant comme celui de Tounibidoungi, la déesse des guenilles, à qui l’on fait des offrandes de vieux chiffons. E. J.
(1) Incorrectement écrit dans l'original ponguieho. La formule pongty6 est régulièrement formée de l’infinitif pongi et de la particule interrogative 4; cette formation est un des idiotismes de la langue tamoule. E. J.
(2) La solemnité de ce jour était autrefois à Pondichéry , pour les Tamouls chrétiens , l’occasion d’une mascarade pieuse assez semblable à nos mystères du moyen âge; on trouve les détails de cette singulière cérémonie dans les Relations des anciens missionnaires, E. J.
(3) Cette intention est suffisamment indiquée par la nature des offrandes , par le caractère des dieux auxquels sont spécialement consacrés les deux jours de la cérémonie et par la bénédiction des champs, qui devait en être dans l’origine une des principales circonstances. E, J.
(4) Le darsha ou sacrifice de la nouvelle lune est un des plus anciens et des plus solemnels ; il est offert aux pitri ou ancêtres , de même que celui de la pleine lune ou paérnamésa est offert aux déva. Ces deux sacrifices étaient, dans les anciens temps, les deux actes les plus importants de la vie religieuse du brahmane. Le mot darsha qui désigne la néoménie même est remarquable , parce qu’il signifie primitivement regard, et qu’il suppose une observation attentive de l’apparition de la lune ; la néoménie était d’ailleurs personnifiée dans l’ancien système mythologique sous le nom de Kouhoi ; ce nom même
est presque tombé en oubli. E. J.
Les Malabars célèbrent aussi tous les ans par une fête solemnelle la dédicace de leurs pagodes ; ils la purifient ce jour-là avec beaucoup de soin; ils en illuminent les tours avec une grande quantité de lampes depuis le haut jusqu’en bas; la pagode même est étincelante de feux (1) : ils offrent plusieurs sacrifices et font une procession publique de leurs dieux ; l'air retentit au loin du son des,
instruments.