‹ Recherches sur la religion des MalabarsChapitre 52 sur 75 · CHAPITRE XXI V · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI V

Routirätcham ou chapelet des Malabars gentils.

Shiva s’étant revêtu des habits d’un pénitent, prit le nom de Tetchanamoürté (2) et passa un long espace de temps dans le célibat et dans les austérités. Un jour , les dieux lui demandèrent ce qu’il fallait que les hommes fissent pour acquérir la sainteté : il leur répondit qu’il était difficile aux hommes de devenir saints, étant aussi occupés qu’ils l’étaient des plaisirs et des richesses du monde, et aussi insouciants de la pénitence. Sur ces paroles, il se laissa ravir en extase, comme pour témoigner des plaisirs ineffables que l’on éprouve dans les austérités. Lorsqu'il se fut réveillé, il sentit une si vive joie de son ravissement , qu’il lui tomba des yeux trente-deux larmes, qui furent aussitôt changées en trente-deux arbres fort élevés et tout chargés de fruits (3). Shiva dit alors que , si les hommes ne pouvaient être d'aussi grands pénitents que lui, il leur était du moins permis de prendre des fruits de ces arbres , d’en faire des chapelets, et de les porter au cou en union de sa pénitence et en mémoire de son extase, que ce devait être pour eux un infaillible moyen d’obtenir le salut , quelques péchés qu’ils eussent commis. Les Malabars gentils rapportent plusieurs histoires au sujet de personnes qui ont été sauvées, parce qu’elles sont mortes le routirätcham au cou : en voici une des plus remarquables.

Shiva, lorsqu'il habitait le royaume de Pourouchotamam (4), alors gouverné par le roi Salangen, raconta un jour cette histoire à Nandigesouren. (b). Il y avait, lui dit-il, autrefois dans ce royaume, un brahmane nommé Soupatripam , qui avait une extrême dévotion pour le routirdtcham ; il avait fait vœu de ne donner l’aumône qu’à ceux qui portaient ce signe de salut. Il vint un jour un pénitent nommé Fôgängam lui demander l’aumône: mais le brahmane lui dit que, puisqu'il n’avait pas le routirätcham , ilne devait rien attendre de lui. « Quoique je ne porte pas le routirätcham sur ma personne, répartit le pénitent, j’en ai la dévotion profondément imprimée dans l’âme ; comme je suis d’ailleurs un pénitent qui me livre depuis long-temps à de grandes austérités, il n’est pas nécessaire que je porte le routirätcham pour acquérir la sainteté ; je puis, dès cette heure même, aller au ciel qu’il me plaira de choisir.» Le brahmane n’en refusa pas moins de lui donner l’aumône, et, ennuyé enfin de ses importunités , le mit hors de chez lui. « Quoi! lui dit le pénitent , vous osez me toucher, moi qui imite de si près la pénitence de Shiva , moi, qui n’ai ni femme, ni enfants, ni maisons, ni biens sur la terre; vous qui, au contraire, prenez vos plaisirs, quiavez femme et enfants, qui avez une bonne maison , qui buvez et mangez quand il vous plait ! Il faut que le roi me rende justice de l’affront que vous me faites. » L’un et l’autre s’en allèrent donc présenter leurs plaintes au roi. Le prince les écouta fort attentivement ; l’un disait que celui qui portait le routirätcham était plus saint que qui que ce fût; l’autre assurait que l’état de pénitent était le plus parfait, alors même qu’on ne portait pas le routirätcham. Le roi, juge de ce débat, pria le pénitent, puisqu'il était assez parfait pour entrer dans tous les cieux à sa volonté, d’aller en ce moment même lui chercher une fleur de larbre périchädam (6) ou kapagaviroukcham qui se trouve dans le ciel de Dévendiren. Le pénitent disparut aussitôt, et monta au ciel de Dévendiren : ce dieu s’empressa de lui donner la fleur qu’il deman-

(1) Voyez, dans la première partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Anniversaire.

(2) Je pense que la forme régulière de ce nom est Tédjanamoürti. Tetchanamoürti est, dans la mythologie populaire de l'Inde méridionale , un des quatre gardiens de la montagne Mahämérou. E. J.

(3) L'arbre qui produit les fruits dont le noyau a reçu le nom de routirätcham est le kondaimaram, espèce d’acacia sauvage assez rare dans l’Inde proprement dite , mais très-commun sur la côte de Malaka. Sonnerat prétend néanmoins qu’il ne croit que dans les parties septentrionales de l’Inde ; je pense qu’une fausse étymologie peut rendre compte de cette erreur ; il est permis par l’usage orthographique de supprimer la consonne r initiale de quelques mots sanskrits reçus dans la langue tamoule ; aussi dit-on également routirdtcham et outirdtcham ; Sonnerat, qui ne paraît avoir connu que cedernier mot, en a confondu les premières syllabes avec outaram, dont le sens est en effet nord ou septentrional. E. J.

(4) Je n’ai pas hésité à restituer ainsi le nom de cette contrée, qui, dans l'original, est altéré en Poutchauttran. Le roi Sulangen n’est d’ailleurs inconnu , ainsi que les autres personnages dont les noms paraissent dans cette légende. E. J.

(5) La forme sanskrite de ce mot est Nandikéshoara où Nard!; c’est le nom d’un des serviteurs de Shiva, que l’on confond souvent avec le taureau qui sert de monture à ce dieu. E. J.

(6) Il n’est pas exact de confondre le péridjâta avec le kalpavrikcha ; ce sont deux des cinq arbres d’abondance qui sortirent de l’océan agité par Les dieux , en même temps que Kémadhénou , le cheval et l'éléphant ; les trois autres sont le mandara, le tchandana et le haritchandana. E. J.

dait ; le pénitent ne tarda pas à venir la présenter au roi. « Sans doute, dit le roi, un tel homme ne peut être que très-parfait ; et je doute fort , s’adressant au brahmane, que vous puissiez en faire autant. » Le brahmane répondit au roi que le pénitent avait fait peu de chose, que pour lui, il ne daignait pas aller dans le ciel de Dévendiren , mais qu’il voulait y envoyer son chat. Le brahmane se mit donc en prières et conjura Shiva, par la foi qu'il avait dans son routirätcham, de faire donner à ce chat la fleur qu’il désirait. Il mit un routirätcham au cou de son chat, et l’envoya à Dévendiren : ce dieu recut le chat avec toutes les marques d'honneur et de respect possibles , le prit entre ses bras, et lui fit mille caresses (1).

L’épouse de Dévendiren, fort étonnée de ce gracieux accueil, lui demanda pourquoi il faisait plus d'honneur à un chat qu’à un pénitent. Dévendiren, pour satisfaire la curiosité de sa femme, lui raconta l’histoire suivante. « Un jour, comme je me trouvais avec Shiva, Famatärmaräyen (2), gouverneur des enfers , accompagné de son secrétaire, vint se plaindre à Shiva de l’affront que lui avaient fait ses serviteurs. Il y avait, dit Famatarmaräyen, un brahmane nommé Saemuitram (3) qui n'avait, pendant toute sa vie, commis que de mauvaises actions ; à sa mort, après avoir examiné ses comptes, je voulais l'envoyer dans les enfers et l’y faire châtier selon ses mérites; mais vos gens, seigneur, sont venus sur ces entrefaites ; ils ont maltraité mes serviteurs et ont enlevé Samitram dans votre ciel. Shiva appela aussitôt ses serviteurs. « Pourquoi , leur dit-il, avez-vous enlevé Samitram dans mon ciel, puisqu'il était un grand pécheur? — Seigneur, lui répondirent-ls, la fille d’un roi géant ayant un jour voulu se baigner dans un étang, avait laissé à terre son routiräicham ; un corbeau vint et l’enleva, croyant que ce fussent des grains bons à manger ; mais ne pouvant enfin réussir à les broyer, il laissa tomber le chapelet sur le cadavre de Samitram , qui était mort depuis quatre jours.» Shiva entra alors en colère contre Famatarmar&yen, lui reprochant que lui et ses serviteurs eussent osé s'opposer au salut d’un homme qui avait porté le routirätcham, « Mais quoi! seigneur , reprit Y'amatarmaräyen , le routirätcham touchant seulement un homme mort depuis quatre jours at-il encore la vertu de le sauver, lorsqu'il a mérité l’enfer par toute sa vie? » — L'eau de Kangaiï a bien la vertu de sanctifier les cendres des morts, dit Shiva, et de leur donner le salut en effaçant tous leurs péchés. Pourquoi un routirätcham n’aurait-il pas la même efficacité (4) ? Voyez donc, ajouta Dévendiren , quelle vénération nous devons avoir pour le routirätcham et pour tous ceux qui le portent. »

Dévendiren fit ensuite faire un trône de fleurs pour le chat, lui mit dans la patte une branche toute garnie de fleurs, le plaça dans le trône et le congédia. Le chat revint devant le roi dans cet équipage ; le prince , tout émerveillé de l’honneur que Dévendiren avait fait au chat, en considération du routträtcham , reconnut bientôt que la cause du brahmane était la meilleure. Le pénitent vit bien aussi qu’il n’avait pas le degré de perfection qu'il s’imaginait avoir atteint ; aussi prit-il la résolution de porter toute sa vie le routirätcham.

Le mot routirätcham sigifie œil de Roudra (5). Le chapelet de routirätcham est ordinairement composé de cent huit grains : ceux qui le portent sont obligés de le dire trois fois le jour au moment de prendre des cendres. Ils recitent sur chaque grain une prière de deux ou trois mots ; il n’y a que le gourou qui enseigne ces paroles sacrées, et, en les leur enseignant, il leur défend de les répéter à personne (6). Il y a des grains de routirätcham de différentes espèces; les uns ont une seule face, et

(1) Je n’ai lu cette curieuse légende dans aucun autre ouvrage; il faudrait sans doute, pour la retrouver sous sa forme originale , parcourir les nombreux oupapouräna sbaïvites ou bien la collection tamoule intitulée Periyapourdnam (le grand Pourâna ) qui contient une foule de légendes du même genre. Il suffirait, pour constater la date récente de ces ouvrages, d'observer que leur forme littéraire n’est pas celle des ouvrages religieux du moyen âge indien , mais une imitation de celle des ouvrages narratifs ; chaque légende n’est, pour ainsi dire, que l’occasion d’une légende nouvelle, de même que dans l’Hitépadésha où dans Le Pañtchatantra, chaque fable prépare une autre fable ; la forme pouranique a des proportions moins précises, mais plus larges. E, J.

(2) Incorrectement écrit dans l'original Emattanmaraya. La formation du mot Yamatarmardyen a été expliquée dans une des notes précédentes ( 1°° partie, p. 40). E. J.

(3) J’ai conservé l'orthographe du manuscrit bien qu’elle soit fautive, parce que j'ignore s’il faut lire Soumitiram ou Samoutiram ; la lecture de ce nom propre est d’ailleurs sans importance. E. J.

(4) Cette phrase est remarquable , parce qu’elle est à l'usage de tous les sectaires indiens, et que c’est cette forme d’argumentation qu’ils s'opposent réciproquement quand ils n’en trouvent plus de meilleure. E. J.

(5) Routirätcham, en sanskrit roudrâkcha, signifie œil de Roudra. Quelques shaivites prétendent que Roudra est présent dans ce noyau depuis le jour où il s’y réfugia pour éviter le contact destructeur du géant Paramesouren. Ce noyau est trèsdur et présente, comme le noyau de la pêche , un grand nombre d’aspérités et de stries, dans lesquelles les pandéram parviennent à démèêler et à voir très-distinctement le tableau complet des incarnations, des exploits et des amours de Shiva. E. J.

(6) J'ai déjà observé, au sujet du nombre cent huit, qu’il est consacré dès les plus anciens temps ; s’il pouvait rester quelques doutes sur l’origine védique de cette consécration, il suffirait, pour les dissiper, d'observer que le nombre cent huit se retrouve dans le bouddhisme avec la mème destination; ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le chapelet bouddhique de cérémonie ou de cour, en Chine, compte cent huit grains, de même que le roudrdkcha. Quant au mantra qu’on récite sur ce

représentent Roudra sous la figure de Paramesouren , ou plutôt représentent l’union intime qui s’opéra entre Pérvati ou Dourg& et Paramesouren , lorsque, jalouse des honneurs que l’on rendait à son mari, Pérvatt obtint d’être unie à lui par le côté (1) ; d’autres grains, qui ont trois faces , représentent Roudra sous la forme d’Ækini, qui a trois visages; d’autres grains ont quatre faces, et représentent Brahmà, qui a quatre visages; c’est une grâce que Roudra lui a accordée d’être ainsi représenté dans leroutirätcham; d’autres grains ont cinq faces , et représentent Roudra avec cinq visages; d’autres enfin sont à six faces, et représentent le fils de Shiva, nommé Choupiramaniyen, qui a six visages. Tous les routirätcham qui ont plusieurs faces , possèdent la vertu de sauver infailliblement ceux qui les portent. Il faut encore distinguer deux sortes de chapelets ; les uns sont entièrement composés de routirätcham, et ceux-là sont d’un prix plus élevé; les autres n’ont qu’un seul grain de routirätcham , et se complètent par des grains de bois dans lesquels on taille autant de faces qu'il s’en trouve sur le premier grain placé en tête du chapelet ; le chapelet ne s’en appelle pas moins routirätcham ; il a été institué en faveur de ceux qui ne peuvent trouver ou qui n’ont pas le moyen d’acheter des noyaux de routirätcham (2).

Le véritable routirdtcham est estimé si sacré , qu’un paria et une femme qui a ses règles ne peuvent ni le porter ni le toucher, non plus qu’une personne qui, après avoir été en contact avec un cadavre ne s’est pas encore purifiée (3) .….

Il y a encore une espèce de chapelet qu’on nomme patirätcham (4) , dont l'institution n’est mentionné dans aucun des livres des gentils ; aussi ayvouent-ils que ce patirätcham n’a point la vertu d’effacer les péchés : il s’en trouve bien quelques-uns qui le portent, mais ce sont des gens de vile condition ; tous les gentils qui sont de caste un peu honorable n’en font aucun cas, et croiraient se déshonorer s’ils le portaient. Il est composé de fruits d’un autre arbre.

Les Jésuites auraient grand tort de dire que le routirätcham des chrétiens du Madouré et des autres contrées malabares n’est pas semblable à celui des gentils. Les chrétiens, qui sont aussi jaloux de leur caste que les gentils, voudraient-ils porter un chapelet que tout le monde méprise , qui les déshonorerait , en les faisant passer pour issus de basse caste? Il y a quelque temps qu’un chrétien de Pondichéry emprunta le routirätcham d’un gentil pour s’en faire honneur à la solemnité de son mariage. Les PP., qui ont vu un routirätcham au cou de ce chrétien, n’en ont point été scandalisés.

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