CHAPITRE XX V
Pendants d'oreilles des Malabars.
Il y a trois espèces de pendants d’oreilles qui sont en grande vénération parmi les Malabars, savoir : le routirätchakadouken, le changou et le chakaram. Le routirätchakadouken est un anneau de cuivre ou d'autre métal, dans lequel est passé un grain de routirätcham (5). Les Malabars portent ordinairement aux oreilles deux de ces anneaux appariés ; lorsqu'ils se lavent la tête, ils laissent découler sur leurs membres l’eau qui a été sanctifiée par les grains de routirätcham ; ils sont persuadés que leur purification est alors parfaite, et que leurs péchés sont complétement effacés. Le changou est un dieu manifesté sous l'apparence d’une coquille contournée en spirale ; cette coquille sortit de la mer de lait, lorsque Shiva la fit agiter par les dieux et les géants réunis pour en tirer la liqueur d’immortalité. Shiva donna le changou à Vichnou, pour en faire son arme favorite et sa conque de bataille. Une telle vertu fut, dit-on, attachée par Shiva à ce changou que, lorsque Vichnou en sonnait en présence de ses ennemis, il les anéantissait tous à l’instant (6). C’est en l'honneur de ce changou primiuf que les Malabars sonnent encore aujourd’hui des conques aux fêtes du porgal, aux mariages et aux funérailles. Le changoukadouken est un pendant d’oreille de la forme de cette conque;
dernier chapelet , il consiste ordinairement dans la célèbre formule des cinq lettres (pañtchäkchara ) na-mah-shi-vä-ya, adoration à Shiva. E. J.
(1) L'auteur fait allusion dans ce passage à une tradition populaire d’un caractère puéril, par laquelle les Tamouls expliquent la forme ardhanärishoara de Shiva, qui réunit la moitié de' sa forme virile ordinaire à la moitié du corps de Dourgä. E. J.
(2) On forme encore avec ces noyaux des couronnes , des bracelets et des boucles d'oreilles. L'usage des shaivites est de consacrer l’eau qui sert à leurs ablutions, en y trempant un chapelet de roudräkcha ; l'eau contracte toute la vertu du noyau sacré. E. J.
(3) Ce sont les mêmes prohibitions que celles qui ont été exposées plus haut au sujet du Anga. E. J.
(4) La forme sanskrite de ce mot est 2kadräkcha , œil de Bhadra , un des noms de Shiva. J’ignore quel est le fruit dont le noyau sert à former ce chapelet. E. J.
(5) Ce pendant d'oreille est aussi nommé #iroumanikadouken. Voyez , dans la seconde partie de ces extraits , les chapitres intitulés : Secte du linga ; Routirätcham ou chapelet des Malabars gentils. E. J.
(6) Voyez , au sujet du changou , une note du chapitre intitulé : Féte du pongal, etc.
88 RELIGION DES MALAPBARS.
il est le plus souvent d’or et enrichi de pierreries ou d’ornements précieux (1). Les Malabars prétendent que le chakaram est un autre dieu manifesté sous la forme d’une roue (2). Voici la fable qu’ils rapportent à ce sujet.
Roudra , sachant que Dévendiren se proposait de venir le visiter, se déguisa sous l'apparence d’un de ses propres serviteurs, puis, ayant pris le routirätcham et s'étant couvert de cendres le front et certaines parties du corps, s’assit sur le seuil de son palais. Dévendiren se présenta en effet et pria le serviteur de lui dire ce que Roudra faisait en ce moment; le prétendu serviteur ne lui répondit pas; le dieu insista sur sa question, et exprima le désir d’être introduit; le portier continua à garder le silence. Irrité detant d’obstination , Dévendiren leva la main pour le frapper de son arme, faite d’un seul diamant (3) ; mais il fut saisi d’étonnement en voyant cette arme tomber aux pids du prétendu serviteur au lieu de l’atteindre. Indigné de l'attentat de Dévendiren, Roudra reprit sa divine majesté, et lui reprocha vivement d’avoir osé lever la main sur un homme qui portait le routirätcham. Dévendiren fit des excuses à Roudra, qui lui pardonna sa faute et jeta sa colère dans la mer. Cette colère se transforma en un géant d’une prodigieuse grandeur ; comme ce géant se débattait dans la mer, en jetant d’horribles cris, Brahmà eut la curiosité de voir ce que c’était; mais il ne tarda pas à s’en repentir; car le géant sauta à ses quatre barbes, et les eût arrachées , si Brahmà ne lui eût promis, pour obtenir sa délivrance, de lui apprendre une oraison qui obligerait les dieux à lui accorder tout ce qu’il pouvait souhaiter (4). Le géant, dont le nom était Chalandaren (5), ayant récité cette oraison, se retira dans les déserts, et s’y livra à la pénitence pendant plusieurs siècles : déjà les montagnes qui s'étaient élevées à ses côtés commencaient à le recouvrir et à le dérober aux regards, lorsque Shiva lui apparut, et lui demanda ce qu’il désirait pour prix de sa pénitence. Chalandaren le pria de lui accorder cette grâce, de ne mourir ni de maladie ni de la main des hommes. Cette grâce obtenue, le géant voulut faire aussitôt l'épreuve de sa puissance; il attaqua donc et soumit quatre mondes; il épousa ensuite /’ouroundai, fille d’un grand roi (6). Cédant alors à son ambition , il concut le dessein de porter la guerre dans le monde de Roudra. Irrités de l'audace de ce géant, Roudra et Vichnou résolurent de l’exterminer. Roudra prit la figure d’un pénitent, et alla se placer sur la route que devait suivre Chalandaren pour arriver au terme de son expédition ; ce géant s'étant mis en marche avec sa nombreuse armée , rencontra dans son chemin le pénitent , qui lui demanda où il allait; le géant lui répondit qu'il allait de ce pas faire la guerre à Roudra : « Quoi! reprit le pénitent, seriez-vous assez insensé pour attaquer celui dont la puissance et la faveur vous ont fait tout ce que vous êtes? » À ce reproche, et à d’autres semblables, le géant répondit de manière à ne point laisser douter que toutes ces représentations étaient inutiles. Cependant Vichnou, qui s'était également déguisé sous l’apparence d’un pénitent, entra dans un jardin de plaisance où se trouvaient plusieurs femmes, entre lesquelles l'épouse de Chalandaren; il fit en ce moment apparaître deux monstres effroyables qui jetèrent l’épouvante au milieu de ces femmes, et les mirent toutes en fuite. L’épouse de Chalandaren, qui n’avait pas eu le temps de suivre ses compagnes, se jeta au cou du pénitent , en le priant de la prendre sous sa protection; le prétendu pénitent profita honteusement de l’effroi et de la faiblesse de cette femme (7). Dès que Roudra fut assuré que ’ou-
(x) On a observé précédemment que la forme de fäli adoptée par les Paraver, est celle du changou ou conque sacrée. E. J.
(2) Le tchakra (ou chakaram , suivant la prononciation tamoule ) est l’arme héroïque de l’antiquité indienne ; on le décrit comme un cercle de fer tranchant à l'extérieur, qu’on lançait après lui avoir imprimé un rapide mouvement de rotation : on pense que du nom de cette arme et de la supériorité guerrière dont elle était le symbole, dérive la dénomination des rois tchakravarti ou dominateurs universels , dont le caractère n’a d’ailleurs pas encore été défini avec assez de précision. E. J.
(3) Cette arme est le vadjra ou la foudre. Comme le mot vadjra désigne également le diamant, les mythologues modernes ont supposé que cette arme était formée d’un seul fragment de cette gemme ; on lit cependant dans les Védas que le zadjra est d’or, notion qui rappelle la /ance d’or des textes zends. Le bouddhisme entend ordinairement le mot vadjra dans le sens de diamant , et le fait servir à exprimer une idée d’excellence et de perfection. E. J.
(4) C’est un fait vraiment remarquable que le zèle empressé des sectaires de Vichnou et de Shiva à faire naître dans leurs légendes les occasions d’humilier Brahmä , de rappeler sa dégradation présente, d’insulter à sa grandeur déchue. IL semble que les rôles soient distribués dans la composition mythologique moderne comme dans la composition dramatique, et que celui de vidoüchaka ou de bouffon, soit dans la première réservée à Brahmä , comme il l’est ordinairement à un brahmane dans la seconde ; Brahmä est en effet le personnage ridicule de la pièce, quand il ne se trouve pas réduit au simple rôle d'utilité. E. J.
(5) Chalandaren est la forme tamoule du sanskrit Djalandhara. Les pourâna donnent également ce nom à un géant produit de la colère de Shiva. E. J.
(6) Incorrectement écrit dans l'original Broundaï. Vouroundai est la forme tamoule du sanskrit erindä , qui est aujourd’hui encore un des noms de l’ocymum sanctum ou toulast, E. J.
(7) ai observé plus haut que dans la mythologie moderne chaque dieu avait son caractère particulier et son rôle nécessaire ; je complète cette observation en déterminant ceux de Roudra et de Vichnou ; Roudra est le ndyaka, le caractère
roundai avait perdu son honneur, il présenta un chakaram à Chalandaren, et lui dit qu’il le croirait capable de vaincre Roudra s’il parvenait à élever ce chakaram au-dessus de sa tête. Chalandaren pensa que le pénitent n’avait d’autre intention que de le railler en le défiant de mesurer ses forces avec une roue si légère. Ilkprit donc le chakaram comme en se jouant ; mais à peine avait-il élevé cette arme à la hauteur de sa poitrine, qu’elle se tourna contre lui et le brisa en mille pièces. J’ouroundai ayant, quelque temps après, demandé au faux pénitent ce qu'était devenu son mari, engagé dans une expédition contre Roudra, le pénitent lui apprit qu’il avait été tué; il l’engagea d’ailleurs à ne pas s’affliger , lui promettant de faire recueillir le corps de son mari et de le ressusciter. Vichnou se substitua alors adroitement au corps de Chalandaren, et, revêtu de cette apparence, passa douze mille ans avec Vouroundai. Un jour que Vichnou était endormi, Vouroundai l'ayant considéré attentivement, trouva quelque différence entre sa figure et celle de Chalandaren; elle l'éveilla'aussitôt, et luidemanda qui il était. Vichnou, surpris par cette question , lui avoua son nom et sa supercherie; Fouroundai le maudit, et, ne voulant pas survivre au malheur de son époux, se jeta dans un bücher ardent, où elle termina sa vie. Vichnou , qui ne pouvait se consoler de cette perte, pleurait jour et nuit sur les cendres de F’ouroundai ; sa douleur devint si vive qu’il en perdit l'esprit. Les dieux consultèrent Shiva sur le remède qu’il convenait d’apporter au mal de Vichnou ; Shiva conseilla aux déesses Pérvatt, Latchimi et Sarasouvadi de choisir trois espèces de graines que les dieux répandraient sur la terre devant Vichnou, après l’avoir assuré que dans quelqu’une des plantes qui sortiraient de ces graines, ressusCiterait l’objet de sa douleur. Les dieux n’eurent pas plus tôt semé les trois espèces de graines choisies, qu’il en sortit trois plantes; l’une était le toulachi, une variété du basilic (1), l’autre le nelli (2), la troisième le mélati (3). Latchimi se transforma en ces trois plantes en même temps, modifiant dans chacune l’expression de sa figure (4) : Vichnou jeta d’abord la vue sur Mälatt; mais ayant apercu que ses yeux étaient courroucés, il se détourna d’elle ; c'était Latchimi irritée de l’extravagance de son mari : Velli lui parut plus agréable ; mais ce fut dans Z'oulachi qu’il reconnut sa chère V’ouroundar : autant il avait été affligé de sa mort, autant il fut joyeux de la voir ressuscitée; ainsi se dissipa sa folie. Depuis ce temps le basilic est nommé vouroundaroüvam (5).
Tous ces mystères étant accomplis, Shiva donna le chakaram à Vichnou pour en faire son arme ordinaire ; c’est pourquoi l’on représente ce dieu les bras étendus et élevés à la hauteur des épaules, portant le changou sur les doigts d’une main et le chakaram sur les doigts de l’autre.