‹ Recherches sur la religion des MalabarsChapitre 54 sur 75 · CHAPITRE XX VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX VI

Le chakaram transformé en géant et vaincu par Vichnou.

Voyant les prodiges que Vichnou accomplissait avec son aide, le chakaram concut un grand orgueil, et le laissa un jour éclater en présence du dieu. Vichnou, indigné de l’insolence du chakaram, le bannit de sa main et le condamna à s’incarner en géant ; il voulut cependant bien lui annoncer qu'après l'avoir vaincu sous cette forme, il lui ferait de nouveau l’honneur de le porter à sa main. Le chakaram prit donc la forme d’un géant et le nom de Kértigaviriyärouchounen (6); il se

héroïque de la pièce; à lui s’attache l'intérêt principal ; à lui appartient le beau rôle, à lui les sentiments nobles et généreux ; Vichnou représente assez bien le valet de la comédie ; l’intrigue est son emploi, la ruse son caractère distinctif ; il ne paraît guère que déguisé, et se dévoue avec une singulière résignation aux commissions les moins honnêtes. La lecture de la légende de Chalandaren et de plusieurs autres du même genre me paraît confirmer pleinement cette observation littéraire. E. J. pe

(1) Voyez, dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Lachimi transformée en basilic.

(2) Le nelli est, suivant la définition peu explicite des vocabulaires , un arbrisseau dont les fruits sont acides, et servent à des usages médicinaux. E. J.

(3) En sanskrit mélati ( jasminum grandiflorum ). Les lexicographes indiens donnent plusieurs étymologies de ce mot, qui toutes font allusion à notre légende ; les uns le dérivent de Mäla, un des noms de Vichnou; les autres de MHä, un des noms de Lakchmt. J'observerai , au sujet de Mä, que l'identité de ce nom de Lakchm£ avec celui du manguier en tamoul , est probablement le motif qui a fait consacrer cet arbre à l’épouse de Vichnou. E. J.

(4) C'est le caractère commun de tous les récits mythologiques modernes de représenter les femmes aimées par les dieux dans le cours de leurs transformations humaines, comme des avatéra de leurs épouses divines, métamorphoses secondaires qui accompagnent nécessairement les premières. E. J.

(5) Vouroundarodoam est la forme tamoule de orindérodpa ; qui a la forme de vrird&, ou peut-être de orindarotpa, multiforme ; ce dernier sens ferait allusion aux trois avatära simultanés de Lakchmf. E. J,

(6) J'ai modifié la leçon fautive que présentait le manuscrit ; mais la forme Kärtiga pour Kérta me paraît encore suspecte , parce que ce nom propre est dérivé avec une grande probabilité de Kritavérya , et que cette dérivation ne peut admettre l’insertion de la syllabe ka. Ardjouna , surnommé Kärtavérya où Sahasrabähou (aux mille bras ), était roi de Mahichmatt sur la Révé ; il avait vaincu et retenu long-temps prisonnier le célèbre Révana, roi de Lank&. La légende relative à l'enlèvement de la vache d’abondance par ce prince est évidemment une répétition de la légende de Pishodmitra disputant à Vasichtha la

rendit si puissant qu’il défit tous les rois du poulôgam et s’assura la domination universelle. Ce fut alors que, pour mettre un terme à tant de désordres, Vichnou s’incarna dans le sein de Rénoug'adévr, épouse du brahmane Chamadakiru ; il recut en naissantle nom de Parachourämen (1). Un jour, Rénougadévi apercut , se divertissant dans un étang, plusieurs rois dont les formes étaient.si belles qu’elle fut frappée d’admiration et conçut aussitôt des désirs coupables. Il suffit de ce mouvement de l'âme pour qu’elle perdit en ce moment même un pouvoir surnaturel que les dieux lui avaient accordé; Chamadakini, découvrant son infidélité, ordonna à Parachourämen de lui couper la tête. Nous parlerons avec plus de détails de Rénougadévi dans le chapitre qui lui est consacré (2). Parachourämen, assuré que le malheur de sa mère n’avait d’autre cause que le dessein formé par ces rois de la séduire en se montrant à elle sans vêtements, résolut de faire une grande pénitence en l'honneur de Shiva , pour obtenir de lui le pouvoir d’exterminer tous les rois. Pendant qu’il se livrait à cette pénitence , le géant Kärtigavtriyärouchounen vint visiter Chamadakini; ce pénitent désirant offrir au géant un magnifique festin, pria Dévendiren de faire descendre dans sa maison la vache Käématénou (3); Dévendiren satisfit aussitôt à ce désir, car les dieux ne peuvent rien refuser aux pénitents. Le lait que donna cette vache fut si abondant, se transforma de tant de manières, et composa des mets si variés, si délicieux , qu'après en avoir goûté, le roi-géant pria le pénitent de lui faire présent de la vache. Chamadakini l'assura en vain qu’elle ne lui appartenait pas et qu’il n’était pas en son pouvoir de la donner; le géant, irrité, menaca le pieux pénitent : celui-ci lui dit enfin, pour lapaiser, que K ämaténou serait à lui, s’ilréussissait à s’en emparer. Comme sur cette parole le géant se préparait à enlever la vache, elle disparut subitement; il crut que le pénitent lui avait joué ce tour, et, dans sa fureur, il lui trancha la tête. Parachourämen ayant appris que Kértigaviriyärouchounen avait tué son père , demanda à Shiva l'arme parachou pour prix de sa pénitence (4) ; cette arme invincible lui ayant été accordée, il mit à mort Kértigaviriyärouchounen et les autres rois; le poilogam fut tout entier soumis à sa domination. Il manquait encore quelque chose à sa vengeance; il recueillit le sang de tous ces rois et l’offrit en sacrifice à Shiva pour obtenir à son père la félicité suprême (5). Le chakaram était rentré dans la main de Vichnou ; Parachourämen avait accompli sa mission. Ce héros donna alors en aumône aux brahmanes les grands royaumes qu’il avait conquis, et se dirigea du côté de l’est vers un rocher qui dominait la mer; il pria la mer de se retirer à quelque distance et de lui laisser un coin de terre qu’il pût habiter. La mer se retira en effet ; sur le sol qu’elle découvrit, Parachourämen établit des familles de brahmanes et de Malabars ; il donna à cette contrée le nom de Malaiyälam qu’elle a conservé jusqu’aujourd’hui (6). Les autres brahmanes ayant appris que leur bienfaiteur possédait encore une certaine étendue de terre, vinrent la lui demander; mais, indigné que des hommes faisant profession de pauvreté montrassent une si grande avidité pour les biens de la terre, Parachourämen jeta sur eux une imprécation et les condamna à trouver plus difficilement que jamais les choses nécessaires à la vie ; il déclara que ceux des brahmanes étrangers aux familles établies par lui dans cette contrée , qui auraient la témérité de venir s’y fixer, seraient assurés

possession de Shabalä ; c’est le récit mythologique des guerres que suscitèrent dans les temps anciens entre les brahmanes et les Æchatriya leurs prétentions opposées sur Les contrées dans lesquelles ils s'étaient établis. E. J.

(1) Voyez la feuille 1 de la xr° livraison de l’Znde l'rançaise. La version de la légende de Parashourâma, recueillie par notre auteur, diffère dans quelques détails de celle qui est vulgairement admise dans l’Inde supérieure sur l'autorité des Pourâna : ces différences seront facilement reconnues. E. J.

(2) Voyez, dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Rénougadéoi et Märiyammai pidariyär.

(3) Voyez, dans la seconde partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Signes dont les Malabars se marquent au front etc. Cette vache d’abondance , symbole de la terre, est nommée tantôt Kémadénou, tantôt Shabalä, souvent même Nandi. E. J.

(4) Les Indiens représentent aujourd’hui le parashou par une simple hache ; mais il y a lieu de croire que la véritable forme de cette arme leur est inconnue : je pense qu’elle nous a été conservée sur Le revers de quelques médailles indo-bactriennes où l’on voit Shiva debout, nu , portant d’une main une peau de tigre, et tenant de l’autre un #rishodla ou trident dont la hampe est armée à hauteur d’appui d’un fer de hache. E. J.

(5) Cette dernière circonstance est sans doute empruntée à la rédaction shaivite de la légende de Parashourdma. J'ai déjà observé plus haut que les brahmanes avaient exagéré avec complaisance et dans une intention facile à comprendre, les résultats de la victoire de ce personnage historique ; je puis ajouter que l’extinction de la race des kchatriya n’est pas même admise par les anciennes traditions brahmaniques , et qu’il est fait mention dans les Pouräna, ainsi que dans les grands poèmes , de plusieurs rois de Mahichmatt, descendants de Kärtuvtrya, dont cinq fils avaient échappé à la fureur de Parashourâma. E. J.

(6) Telle est, suivant la tradition généralement reçue dans le sud de l’Inde , l’origine de la contrée qui s’étend au-dessous du versant occidental des Ghâtes ; cette contrée est un don de Varouna, ou , pour traduire cette fiction mythologique en un langage plus simple, elle est un sol abandonné par la mer, dont les Ghâtes formaient autrefois le rivage. Quant au nom de Malaiyälam, 11 est formé de malar, montagnes, et d’un suflixe ; on donne aussi à cette contrée le nom de Malapär (vulgairement Malabar), qui n’est pas, comme le prétend Sonnerat, une corruption portugaise de Malaiyatär, mais un mot formé régulièrement de malaï, montagne , et de pér, rivage, contrée, Le pays des montagnes. E. J.

de renaître en ânes après leur mort (1). Il donna encore le gouvernement de toute cette contrée à Chéroumän, et se retira sur un rocher situé vers le nord pour s’y livrer à la pénitence jusqu’à la destruction des mondes; les Malabars eroient du moins qu’il est un des sept pénitents qui ne doivent mourir qu’à cette époque (2). Lorsque Vichnou s’incarna pour la septième fois, il retira de Parachourämen la force divine qu’il lui avait communiquee et en revèêtit Rämen, pour opérer toutes les merveilles que nous allons rapporter.

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