CHAPITRE XXVII
Incarnation du changou et du chakaram ; guerre de Rämen et de Rävanen.
Un jour que Vichnou voulait prendre du repos, il recommanda à ses deux portiers de ne permettre à personne l'entrée de son palais. Plusieurs pénitents vinrent ce jour même visiter Vichnou ; les portiers voulurent d’abord les congédier; les pénitents ne les eurent cependant pas plus tôt menacés des effets de leur malédiction , qu’ils obtinrent la permission d'entrer: quelque contrariété qu’en éprouvèât Vichnou, il ne put s'empêcher de les recevoir avec une extrême politesse, dans la crainte qu'ils ne jetassent quelque malédiction sur sa propre personne (3); mais à peine furent ils sortis, qu’il fit éclater sa colère contre ses portiers, et les condamna à renaître chacun trois fois en géant ; il voulut bien cependant leur promettre de les rétablir dans leur première dignité après les avoir vaincus et frappés de sa propre main. Les deux portiers s’incarnèrent donc sous la forme de géants; lun prit le nom d’/raniyäkchen, et l’autre celui d’Zraniyen ; Vichnou les défit dans sa troisième et dans sa quatrième incarnation (4) : ils subirent ensuite une nouvelle naissance , et recurent le jour d’une femme de la race des géants; l’ainé, nommé Rävanen, avait dix têtes et vingt bras ; le nom du plus jeune était Koumbakarnen ; quelques années après, leur mère mit au monde un autre fils nommé V’ibichanen, et une fille nommée Chôurpanagai (5). Rävanen fit une grande pénitence en l'honneur de Shiva ; plusieurs années s’étant écoulées , ce dieu lui apparut et lui demanda ce qu’il désirait pour prix de ses austérités. Rdvanen le pria de lui accorder la grâce de vivre cinquante millions d’années et de ne pouvoir être mis à mort par aucun des dieux; cette grâce lui fut accordée. Il épousa Mandédarti, fille du géant Kälanénu , et fit ensuite une expédition contre le roi Kouberen, qui gouvernait le royaume d’Jlangai (6); Kouberen fut réduit à prendre la fuite et à laisser son royaume à la discrétion du vainqueur. Rävanen, encouragé par ce succès, fit la guerre à Dévendiren, et, après l’avoir chassé de ses domaines , s’empara de toutes ses femmes, de la vache X&maténou et de l'arbre Kapaviroukcham ; il réduisit même en captivité le fils de Dévendiren ainsi que plusieurs des dieux de sa cour, et les employa à des fonctions serviles dans sa maison. Les femmes de Dévendiren donnérent plusieurs fils à Räpanen ; il n’en eût qu’un seul de sa propre épouse. Ce fils, nommé Zndrrachitou (7), fit aussi une grande pénitence en l'honneur de Shiva , et lui demanda de ne pouvoir être
(r) Ce récit n’est pas conforme aux traditions populaires des Tamouls, que l’auteur paraît cependant avoir suivies dans Les autres parties de son ouvrage. Les brahmanes du Malaïyälam ayant refusé à Parashouräma emplacement nécessaire pour construire une cabane dans la vaste étendue de terre qu’il leur avait si généreusement donnée , il les maudit et les condamna au mépris des brahmanes de toutes les autres contrées. Tel est Le récit que font les brahmanes du Drévida, et ils le confirment par le sens peu bienveillant qu’ils attachent au mot rambouri, nom des brahmanes du Malaiyälam. E. J.
(2) Les Tamouls ont encore, en cette circonstance, élargi le cercle des maharchi pour y faire entrer un personnage mythologique d’une importance très-secondaire. Les Pourâna nous apprennent que Parashouräma se retira dans sa vieillesse au milieu des monts Mahéndra. E. J.
(3) La mythologie indienne nous représente sans cesse les dieux tremblant devant la colère des pénitents, ou s’ils ont un instant secoué cette crainte salutaire, frappés des effets de leur malédiction , et humiliant leur propre puissance devant l’exaltation spirituelle de ces saints personnages. Dans l’Inde, en effet , plus que dans tout autre pays, l’autorité est acquise à la puissance d'esprit. E. JS.
(4) La même légende se lit dans le Bhägavata , avec cette différence que les portiers sont condamnés par la malédiction des pénitents. raniyäkchen et Iraniyen sont des altérations tamoules de Hiranyäkcha et Hiranya ; ce dernier personnage est plus connu sous le nom de Hiranyakashipou. E. J.
(5) Ces deux derniers noms sont inexactement écrits dans l'original Vipouchanen et Chaupanakay. En sanskrit Vibhichana et Sotrpanakhà. Les autorités indiennes varient sur le nom de leur mère ; les Pouräna s'accordent généralement à la nommer Nékacht, tandis que le Bhägavata lui donne le nom de Koumbhinast, qui s'applique dans les autres Pourâna à la mère du Räkchasa Lavana ; le Mahäbhärata présente un autre nom et une autre légende ; il faut d’ailleurs observer au sujet du mot Nékacht, qu'il signifie simplement Rékchast ou issue de Nikachä , la mère commune des Rékchasa. E. J.
(6) Kouvéra, suivant l'autorité des Pourâna, était, comme Révana, fils du pénitent Vishravas. Roi de l'ile de Lanlä ou Jlangaï, suivant la prononciation tamoule , il en fut dépossédé par son frère, et contraint de chercher un refuge dans l’'Himélaya. E. J.
(7) En sanskrit Indradjit, c’est-à-dire vainqueur d’Indra. Y obtint ce titre pour prix de la liberté qu'il rendit à /ndra , qui avait été surpris par lui dans une dé ces guerres sans cesse renouvelées que les Déva soutenaient contre les Rékchasa. C'est un fait remarquable, et qui n’a pas encore été assez observé, que les Rékchasa et les autres Asoura , lorsqu'ils veulent obtenir des
vaincu que par celui qui aurait passé quatorze années sans boire, ni manger, ni dormir. Shiva lui ayant accordé cette grâce, il alla porter la guerre dans tous les mondes, les ravagea , et accabla les dieux de toute sa fureur. Les dieux prièrent enfin Shiva de venir à leur secours : Shiva ordonna à Vichnou de s’incarner pour combattre ce géant et rétablir la paix dans les mondes désolés. Vichnou lui demanda une seule grâce, celle d’ordonner aux dieux du ciel de Dévendiren , au moment où éclaterait la guerre contre les géants, de se transformer en singes et de lui composer une armée. Shiva lui en fit la promesse.
Le roi T'acharadamagäräyen (1), entouré de trois cents épouses, n’avait encore pu avoir d’enfants d'aucune d’elles: il appela un jour son gourou et le pria d'offrir un sacrifice à Shiva pour obtenir de lui la faveur d’être père ; pendant la célébration de ce sacrifice, il sortit du feu sacré une forme humaine qui tenait entre ses mains une boule de riz pongal; elle la remit au gourou, et disparut au même instant. Le gourou présenta cette boule au roi, qui, sur son avis, en donna une moitié à Kävouchaliyär(2); puis ayant divisé l’autre moitié en deux portions , présenta la première à Kaikayt, et la seconde à Chounutirai, deux autres de ses épouses (3); Kävouchaliyär céda une moitié de sa portion à Choumitirai. Ces trois femmes mangèrent le riz et ne tardèrent pas à devenir enceintes; Kävouchaliyär donna le jour à Vichnou, qui reçut le nom de Rämen; de Choumitirai, qui avait mangé deux portions de riz, naquirent A4dichéchen sous le nom de Latchoumanen , et le chakaram sous celui de Chatourouken ; Kaikaiyi donna naissance au changou qui recut le nom de Paraden; ces trois divinités s’étaient incarnées pour partager constamment la fortune de Rämen. (4). Le gourou du roi prit grand soin de ces enfants, et les instruisit dans les sciences et dans l’art militaire ; ils y devinrent bientôt singulièrement habiles. Rdmen et Latchoumanen étaient intimement unis, parce que Vichnou se repose ordinairement sur le serpent Ædichéchen, son compagnon favori : Chatourouken et Paraden étaient aussi liés de grande amitié, parce que le chakaram et le changou, les deux armes de Vichnou, sont fidèles l’un à l’autre.
Le pénitent f’ichouvämitiren (5) était sans cesse troublé dans ses méditations et dans ses sacrifices à Shiva par une femme de la race des géants , nommée T'ädagai : il se présenta un jour à T'acharadamagdräyen, et le pria de permettre que Rémen l’accompagnât et combattit ce démon. Le roi craignant d'exposer le jeune prince à un tel danger, s’opposa d’abord à son départ; il y consentit enfin, vaincu par les instances du pénitent. Latchoumanen ne voulut point se séparer de son frère, et l’accompagna dans cette expédition : dès la première rencontre, ils exterminèrent cette sœur des géants. Plein d’admiration pour la valeur des deux jeunes princes, le pénitent les pria de l’accom-
forces surnaturelles pour combattre les Déva , se livrent à une sévère pénitence en l'honneur de Shiva , qui reçoit également les adorations des Dieux ; Vichnou, au contraire, n’est jamais invoqué par les Asoura ; il est leur ennemi, il les poursuit , il les combat, il les extermine : la croyance vechnavite, en effet , est plus exclusivement indienne, moins éclectique et probablement moins ancienne que le shaivisme , qui doit s’être autrefois étendu dans la Bactriane, et s’y être trouvé en contact avec d’autres croyances, particulièrement avec celles qui sont consignées dans les livres zends ; le nârâyanisme, au contraire, ne paraît jamais être sorti de l’Inde intérieure. E. J.
(1) Incorrectement écrit dans l'original Techavadamacaraya. En sanskrit Dashurathamahärädjé : ce prince , de la race de Raghou, était roi d’Ayédhyé , capitale du royaume de Mahäkéshala , près des ruines de laquelle s’est élevée la moderne Aoude. E. J.
(2) Incorrectement écrit dans l'original Camouchallyar. Kävouchuliyär est la forme tamoule honorifique de X aôshalyà. Ce nom, qui signifie littéralement princesse de Késhala, deviendra dans un autre ouvrage le sujet d’une discussion historique et géographique; les faits qui y seront rassemblés démontreront qu’il a existé dans l’Inde, dès les plus anciens temps, deux royaumes de Xéshala, dont l’un distingué par le nom de Mahäkéshala où Outtarakéshala , avait Ayédhyé pour capitale. E. I.
(3) Kafkéyt était fille du roi Kékaya, ou plutôt du roi des Kékaya , les mêmes que les Hafhayaoamsha. Quant au nom de Choumitirai, altération tamoule de Soumiträ , je l'ai substitué au nom propre Chamoustinar qui se lit dans l'original, et qui n’est tout à fait inconnu. E. J.
(4) Cette ridicule légende est digne de servir d'introduction au Réméyana burlesque dont notre auteur retrace les principaux traits dans ce chapitre. J’ai peine à croire qu’il présente ici un extrait du célèbre poème de Kambunäden dont le mérite littéraire est si hautement apprécié par les Tamouls ; j'aime mieux conjecturer qu'il a recueilli les traditions vulgaires relatives à l’histoire de Râma, de la lecture de quelqu’une de ces misérables compilations en prose , si fréquentes dans la littérature moderne des Tamouls. E. J.
(5) En sanskrit Visheämitra. Ce personnage héroïque et religieux en même temps , est un des plus remarquables de l’antiquité indienne ; son histoire forme le sujet d’un des plus beaux épisodes du Rémäyana. Né kchatriya, descendant de la puissante famille des Koushides, rassemblant de nombreux royaumes sous sa domination , il lutte avec Vasichtha, un brahmane qui n’a d'autre puissance que son caractère de pénitent , et il est vaincu , il est humilié ; mais il tourne vers la pénitence toutes les forces de son âme , il médite comme il combattait, avec une irrésistible énergie, et lorsque Shiva vient lui demander quel don il désire, il n’en accepte pas d’autre que le rang de brahmane ; les dieux, effrayés par sa pénitence , n’osent pas lui refuser de renouveler pour ainsi dire sa naissance. V’ishodmitra est, à n’en point douter, la figure symbolique d’une tribu de kchatriya qui réussit à usurper l’autorité et les fonctions pontificales. E. J.
pagner dans le royaume de Widilapourt, alors gouverné par le roi Chanagachakaravardi (1). Un jour qu'il creusait la terre pour faire les apprêts d’un sacrifice en l'honneur de Shiva, ce roi avait trouvé un coffre qui renfermait une jeune fille d’une admirable beauté et un arc prodigieux d’une telle grandeur qu’il ne fallait pas moins de soixante mille hommes pour le mouvoir. Il fit élever la jeune fille avec beaucoup de soin dans l’intérieur de son palais. Les autres rois ne tardèrent pas à entendre parler de sa beauté, et chacun s’empressa de la demander en mariage; mais le roi Chanagen déclara que celui-là seul obtiendrait Sidadévi, sa fille adoptive, qui pourrait lever et tendre l’arc trouvé en même temps qu'elle. Tous les rois firent de vains efforts pour y réussir; aucun ne put le soulever. Vichouvänutiren, qui avait engagé les deux princes à assister à cette solemnité, invita Rémen à essayer ses forces sur cet arc ; Rämen le leva sans peine et le tendit avec une telle violence qu’il le brisa par le milieu. Le roi, fidèle à sa parole, accorda Sdadévi à Rämen, et invita la famille de ce prince à venir assister à son mariage. Z'acharaden , satisfait de cette alliance, pria Chanagachakaravardi de consentir , s’il avait encore d’autres filles , à les unir aux trois frères de Rdmen. Le roi de Midilapourti accéda avec empressement à cette proposition; il donna sa fille Oéroumilai à Latchoumanen, Milari, l’ainée des filles de son frère, à Paraden , et Mändavi, la plus jeune, à Chatourouken (2). Tous ces princes, leur mariage accompli, retournèrent avec leur père et leurs épouses dans la contrée d’Ayddi (3). Tacharadamagéräyen se sentant chargé de vieillesse et voyant Rämen parvenu à l’âge de régner, proposa à son conseil de le proclamer son successeur; mais Kaïkaiy:, jalouse de la nouvelle fortune de Rämen , pria son royal époux d’accomplir en ce moment la promesse qu’il lui avait faite, bien des années auparavant, de lui accorder deux grâces, quelles qu’elles fussent. Le roi lui ayant permis de lui adresser ses demandes, la première grâce qu’elle sollicita, ce fut de placer son fils Paraden sur le trône, et la seconde d’exiler Rémen au fond des forêts. Ces cruelles exigences portèrent une si profonde affliction dans l’âme du roi, qui avait pour Rämen une extrème tendresse, qu’il mourut de désespoir quelques jours après (4); mais sa royale parole ne pouvait rester sans accomplissement ; il fit, avant sa mort, proclamer Paraden, fils de Karïkaïyt, roi de tous ses états. Paraden ne voulut d’ailleurs rien entreprendre qu’avec l'approbation de Rämen ; car il eüt mieux aimé renoncer à la souveraineté du monde entier que de perdre l’affection de son frère : il régna donc sous ses auspices, toujours prêt à lui céder le trône s’il lui plaisait de le réclamer. Chatourouken resta avec Paraden pour l'aider de ses conseils dans l'administration du royaume.
Rämen, son épouse Sidadévi et son frère Latchoumanen se retirèrent dans une forêt. Chôurpanagar, sœur de Rdvanen, vint un jour s’y promener, apercut Rämen , et vivement éprise à sa vue, s’approcha de lui et lui témoigna le vif désir qu’elle avait d’obtenir ses embrassements. Rämen indigné de cette proposition, la renvoya à Latchoumanen , qui lui coupa le nez et les mamelles, et la chassa honteusement. Chôurpanagai, accablée de confusion et irritée par la douleur, alla aussitôt se présenter à Rävanen ; elle lui dit qu'ayant apercu dans une forêt la femme de Rämen, elle avait voulu la surprendre et la lui amener, mais que tombée elle-même entre les mains de R&men, elle avait été ainsi mutilée par ce prince (5). Rävanen furieux envoya aussitôt quatorze cents géants, avec l’ordre de mettre à mort Rämen et Latchoumanen, et d’enlever Sidadévi. Lorsque Rämen vit les géants s’ap-
(x) Incorrectement écrit dans l'original Sinagasauravartti; en sanskrit Djanakatchakravarti. Djanaka était roi de Mithità , capitale du royaume de Vidéha, ou plutôt Djanaka était le titre commun des rois de cette contrée. La signification de ce nom n’est pas sans importance ; les bouddhistes , en effet, divisent le Djamboudoipa en quatre grandes monarchies', dont la plus orientale, nommée Potroavidéha , est soumise au roi des hommes ( djanapati) ; les auteurs chinois prétendent que ce roi des hommes est le souverain de la Chine; mais c’est une prétention qui ne peut être reconnue que par la vanité nationale; toutes les analogies concourent au contraire à placer dans l’Inde transgangétique Le Vidéha ortental, dont le souverain s’honore du titre de djanapati, si semblable à celui de Djanaka. Djanaka est ordinairement compris au nombre des rois tchakravartt; les listes de ces dominateurs universels sont d’ailleurs si diverses et si nombreuses, qu’il est difficile de décider à laquelle on doit accorder le plus d’autorité ; une des plus anciennement rédigées est certainement celle qui se trouve dans le Mitrépanichad. E. J,
(2) Oroumilai est la forme tamoule d’Ormild ; Mrlari est certainement une leçon fautive de quelque nom propre substitué par les Tamouls à celui de Shroutaktrti que donne le Rémäyana ; il faut d’ailleurs observer que, suivant cette autorité incontestable, Mändavt fut unie à Bharata et sa sœur à Shatroughna; ces deux princesses étaient filles de Koushadoädja , roi de Käshi. E. J.
(3) Altération tamoule du sanskrit 4yédhyà : le nom de cette ville signifie littéralement irexpugnable. E, J.
(4) C’est ici que vient se placer dans la composition poétique de Vélméki le bel épisode de la mort d’Yadjñadatta , Vun des sujets les plus dramatiques que présentent les poèmes indiens ; il domine la première partie du Rémäyana par l'intérêt puissant que crée la malédiction du vieux pénitent, menace effrayante attachée à tant de gloire et de puissance, qui éclate enfin au milieu des joies de famille par de terribles effets. E. J.
(5) Sotrpanakhé , suivant la version du Réméyana, alla se présenter à ses deux frères Khara et Doûchana, qui, entraînés
: : " par le désir de la vengeance, vinrent attaquer les deux héros avec quatorze mille Rdkchasa. E. J.
procher, il remit sa femme à la garde de son frère Latchoumanen ; et s’avança pour combattre les géants; il les mit tous à mort à l'exception d’un seul, qui alla porter cette fâächeuse nouvelle à Rävanen. Ce prince envoya un géant sous la forme d’un corbeau, pour reconnaître et surveiller ces terribles ennemis : le corbeau s’acquitta fidèlement de sa commission ; mais comme il voulait se donner trop de liberté auprès de Sidadévi, Rämen qui reposait à côté de son épouse s’éveilla, et pour châtier l'impudence du corbeau, lui lança un brin d’herbe auquel était attaché un si merveilleux pouvoir, qu’il le poursuivit dans le monde entier comme un trait toujours prêt à le frapper; le corbeau se réfugia successivement chez tous les rois de la terre ; mais aucun d’eux ne put le délivrer de cette menace de mort ; il crut trouver un asile plus sûr dans les mondes de Brahmä, de Vichnou et de Roudra , mais l’unique secours qu’il put obtenir de ces dieux, fut le conseil d’aller se jeter aux pieds de Rämen, s’il voulait faire cesser son supplice. Il revint en effet se livrer à Rämen, qui le priva d’un œil, et le renvoya en cet état à son maître. Rdvanen ayant long-temps attendu le retour du corbeau , se décida à envoyer dans la forêt un autre géant transformé en cerf. Sidadévi n'eut pas plus tôt aperçu cet animal, qu’elle pria Rdmen de le lui amener. Rémen, toujours empressé à satisfaire les désirs de son épouse, se mit à poursuivre le cerf; mais le cerf, qui avait ses projets, s’élança dans le plus épais du bois pour attirer Rämen sur ses pas; lorsqu'ils furent à une grande distance , le cerf poussa ce cri; Latchoumanen ! Le jeune prince croyant que son frère, menacé de quelque danger, l’appelait à son secours, abandonna aussitôt Sidadévi, et s’enfonça rapidement dans le bois (1). Au même moment Rdvanen , habillé en pénitent, vint demander l’aumône à Sédadévi ; comme elle s’approchait pour la lui donner , il l’enleva et l’entraina malgré ses cris. Il rencontra dans son chemin un des amis de Rävanen qui lui disputa long-temps sa proie ; mais Rävanen réduisit enfin son adversaire à de si fâcheuses extrémités, qu’il lui laissa à peine assez de forces pour aller porter à son ami la nouvelle de l'enlèvement de son épouse (2). Empressé à consoler Sidadévi et à gagner son affection , Rävanen l’entoura d’une cour de vingt mille géants choisis entre les plus magnifiques, et lui ouvrit tous les trésors de son palais; mais rien ne pouvait plaire à Sidadévr en l'absence de son époux.
Rämen et Latchoumanen n’eurent pas plus tôt appris l’enlèvement de Sidadévi, qu’ils résolurent d’aller à sa recherche , quelque danger qui pût les attendre. Comme ils s’avançaient sans crainte, un géant que Rdvanen avait mis en embuscade se présenta inopinément à eux; mais ils combattirent avec une si courageuse résolution, qu'ils letaillérent en pièces, et purent librement poursuivre leur entreprise (3). Shiva, quiavait promis à Vichnou de mettre à sa disposition une armée desinges, les avait en effet postés sur un rocher qui dominait le chemin que devaient suivre Rämen et Latchoumanen. Dès que les gardes avancées des singes apercurent les deux princes , elles allèrent aussitôt en donner avis au roi Choukouriben, qui fit appeler Ærnoumanten, le plus habile de tous les singes, et lui ordonna d'aller reconnaitre quels étaient cesétrangers(4). Aroumanten, après leur avoir adressé de nombreuses questions, n’osait encore prendre confiance dans leurs paroles; mais lorsque Rdmen eut assuré qu’il voyait distinctement les pendants d’oreilles et le cordon de brahmane qu'Ænoumanten portait, et qui avaient été jusqu’à ce moment invisibles à tous les yeux, celui-ci se souvint de ce qui lui avait été prédit, lorsqu'il avait été transformé de brahmane en singe, qu'il ne serait plus donné à personne de voir son cordon et ses pendants d’oreilles, si ce n’était à Vichnou, revêtu de la forme de Rämen. Anoumanten se jeta à ses pieds et le reconnut pour son maître souverain. Après leur avoir offert tous ses services, il plaça sur son cou les deux princes fatigués du long voyage qu'ils venaient de faire, et les porta jusqu'au pied du rocher habité par les singes. Il courut promptement porter à Choukouriben la nouvelle de l’arrivée de Rämen ; le roi des singes vint avec toute son armée le complimenter et se soumettre à ses ordres. Rämen monta ensuite sur le rocher, où il fut recu avec une
(1) Le récit de cette chasse fatale se trouve dans le troisième livre du Réméyana ; le cerf qui surprit la prudence de Râma avait un pelage de couleur d’or ; aussi dit-on proverbialement dans l'Inde , poursuivre Le cerf d'or (hémamriga), c'est-à-dire , s’épuiser en vains efforts. E. J.
(2) Get allié fidèle, que notre auteur ne nomme pas, était Djatéyou, un des chefs des tribus ailées , fils d’Arouna suivant certaines traditions, fils de Garouda suivant d’autres autorités. E. J.
(3) Ici encore la version populaire des Tamouls s'éloigne de celle qui a été recueillie par 7/&/mfkr': les deux héros ne furent point attaqués par un Rékchasa , mais bien par un monstre acéphale nommé Kabandha, une des créations les plus fantastiques et les plus hideuses de la poésie indienne, et qui, j'ai lieu de le croire , nést pas restée inconnue aux Chinois, dont la démonologie présente un monstre exactement semblable à Kabandha. E. J.
(4) Choukourtben est la forme tamoule de Sougrfoa, et Anoumanten celle de Hanoumän ; Anoumanten est immédiatement dérivé d’une forme pali Hanoumanta , analogue à celle du nom propre Douchmanta. Sougriva était fils d’Indra et frère de Bâki, roi des Vänara ou singes. Hanoumän était fils de Pavana et d’Andjund , femme de Késhart, l’un des chefs des Vénara; voyez la feuille 11 de la xxrv° livraison de l'Inde française. I] est presque inutile d'observer que la métamorphose des dieux en singes est un trait emprunté aux traditions de l’Inde méridionale ; le caractère propre de la petite mythologie indienne est de dé-
pouiller sans cesse l’histoire à son profit. E, J,
grande magnificence (1). Il fit la revue de ses troupes, et se trouva à la tête de soixante-douze millions de singes, qui ne respiraient que feu et sang.
Rämen envoya Anoumanten dans le royaume de Rävanen avec ordre de s'informer adroitement où se trouvait enfermée Sidadévr. Le rusé singe porta sa curiosité jusque dans le palais de Rävanen : après s’y être introduit à la faveur de mille gentillesses, ne trouvant point Sédadévi dans les appartements, il s’avisa de passer dans un jardin dont elle avait fait sa demeure ordinaire. Il monta sur un arbre afin de mieux observer ; dès que les dames de la cour se furent retirées, il descendit de l'arbre, et s’approchant de Sidadévi, lui annonça qu’il avait été envoyé par Rämen pour découvrir le lieu de sa retraite, et que Rdmen lui-même s'était mis en marche accompagné d’une nombreuse armée, pour venir la délivrer des mains de Rävanen. Sidadévi fut ravie d'apprendre cette nouvelle; mais elle pria Anoumanten de se retirer promptement , de peur qu’il ne fût aperçu. Comme il venait de faire un long voyage et qu’il n’avait rien pris depuis long-temps, le singe pria Sidadévi de lui permettre de cueillir quelques fruits du jardin ; elle lui donna seulement la permission de manger les fruits tombés, et lui recommanda de ne point toucher à ceux qui étaient encore suspendus aux branches. Anoumanten, qui ne se traitait pas ainsi, se mit à arracher tous les arbres avec sa queue , et, après les avoir rudement secoués pour en détacher les fruits, satisfit complétement sa faim (2). Cet affreux dégât mit les géants en alarme ; mais comme ils se précipitaient sur le singe pour le saisir, celui-ci les assommait à coups de troncs d'arbres. Räpanen, apprenant tout ce désordre, envoya son plus jeune fils pour y mettre un terme; mais le singe le tua comme les autres ; le fils aîné du roi se présenta en ce moment ; le singe recourut alors à la ruse, il se fit tout petit, et se rendit fort docile; on lui lia les pattes et on l’apporta au roi; toute la cour s’assembla pour juger le singe, auteur de tant de maux ; on s’accordait déjà à le condamner au dernier supplice, quand Vibichanen, plus modéré que les autres, pria le roi d’ordonner seulement qu’on mit le feu à la queue du singe, pour donner un divertissement à la cour. Le conseil fut agréé comme une heureuse plaisanterie; on fit donc tremper dans l’huile la queue d’Æroumanten, et on y mit le feu ; mais le singe se développa tout-àcoup sous une forme gigantesque , et, redressant sa queue toute enflammée , en frappa au visage Räyanen et tous les gens de sa cour : il parcourut comme un furieux le palais et toute la ville, semant partout l'incendie et mettant tout le monde en fuite; puis enfin, pour ajouter une dernière insulte à toutes les autres , il alla se baigner dans un étang en présence des géants , et y éteignit le feu attaché à sa queue (3). Après s’être ainsi joué de Rdvanen, le rusé singe revint faire son rapport à Rämen.
Satisfait du zèle diligent de son serviteur et des renseignements qu’il avait obtenus , Rémen se mit en marche à la tête de son armée de singes : arrivée au bord de la mer qui défendait les états de Râvanen , cette immense multitude jeta la terreur sur l’autre rivage. Cependant Révanen commenca à rassembler son armée. En vain son frère F’ibichanen lui représenta-t-il que puisqu’un seul singe avait fait tant de ravages dans son palais et dans la ville entière, ces millions de singes mettraient assurément tous ses états à feu et à sang. En vain lui conseilla-t-il de renvoyer à Rémen qui les commandait, Sidadévi, son épouse, enlevée par une odieuse violence , Révanen se moqua d’un conseil si timide. V’ibichanen alors, afin de ne pas être entrainé dans le désastre qui menaçait son frère, se retira de son parti.
Quand il réfléchit aux moyens de faire passer l’armée des singes sur l’autre rivage, Rämen éprouva d’abord une sérieuse inquiétude ; il adressa une prière à J’arounen, le dieu des eaux, et le conjura de venir l’assister de ses conseils. F’arounen se présenta aussitôt au jeune prince, et lui dit que
(1) Ce que l’auteur nomme un rocher était une chaîne de montagnes occupée par les Vénara et nommée Xichkindhya ou Kichkindha ; on croit la reconnaître dans un groupe de rochers situés au nord du Maïssour, à peu de distance des sources de la rivière Pampä. Un des chants du Rémäyana emprunte son titre à cette montagne. E. J.
(2) On peut remarquer dans la complaisance avec laquelle les Tamouls développent ce récit , la tendance de leur mythologie moderne à reporter sur Hanoumän toute la gloire de l'expédition de Zankä: Hanoumän, devenu pour eux un type national, a singulièrement grandi dans ces derniers siècles en puissance , en gloire et en sainteté; son image est celle qu'on rencontre le plus fréquemment dans les temples des vechnavites Rémavat ; on porte en son honneur des médailles d’or dont une face le représente dans une noble attitude, tandis que l’autre offre Râma assis sur son trône et entouré de ses frères ; il apparaît dans le drame qui porte son nom ( Hanoumannätaka ) comme un personnage héroïque qui remplit les trois mondes de sa gloire ; les versions populaires du Rémâyana dans l'Inde méridionale ne laissent pour ainsi dire paraître Ramä à côté de lui que comme un caractère secondaire ; aussi pourrait-on sans inconvénient changer leur titre en celui de Hänoumata. On a enrichi Hanoumän de toutes les dépouilles des autres personnages mythologiques , sans même essayer de les assortir ; ainsi nous apprenons de la Relation manuscrite déjà citée plus d’une fois, que les Tamouls considèrent comme une relique de Hanoumän la célèbre dent de Bouddha qui fut solemnellement brûlée à Ceylan par le célèbre Constantin de Bragance. E. J.
(3) Cette scène, dont le caractère peut varier de l’héroïque au ridicule, a été plus d’une fois traitée par les poètes dramatiques , et il y est fait de fréquentes allusions dans les compositions littéraires du moyen âge. E. J.
non loin de là demeuräait un pénitent qui avait le pouvoir d'empêcher que les pierres n’allassent au fond de l’eau (r). Le pénitent fut appelé; F’arounen s'étendant alors sur la mer d’un rivage à l’autre, se transforma en une eau bourbeuse pour marquer l’alignement de la construction. Les singes apportèrent des troncs d’arbres et des pierres, et le pénitent les amoncela sur l’eau dans la direction indiquée par V’arounen Le petit ouroutipati où amulpillaï (2) (le rat palmiste) voulut apporter aussi son utilité à cette entreprise ; il se plongea plusieurs fois dans l’eau, puis vint se secouer sur le ciment afin de l'humecter. Rämen fut si satisfait de son dévouement, qu’il lui prodigua les marques de sa bienveillance et lui promit de le recevoir, après sa mort, dans la gloire du vakoundam (3). Pour confirmer cette promesse , il lui passa la main sur le dos et y marqua trois taches jaunûtres.
Lorsque le pont fut terminé , l’armée entière de Rémen le passa et alla prendre position sur un rocher. Rämen envoya Ang'aden, fils du roi des singes (4), en ambassade à Rdvanen, et le chargea de déclarer que si Sidadéyi n’était pas remise immédiatement à son époux, il viendrait la chercher luimême dans le palais de son ravisseur. Rdvanen s’assit sur son trône pour recevoir l'ambassadeur, et ne daigna point lui offrir de siége. Indigné de l’insulte faite à son caractère, le singe roula les anneaux de sa queue les uns sur les autres et s’assit dessus à la hauteur du trône de Rävanen. Rävanen demanda au singe qui il était pour oser s'asseoir à la même hauteur que lui : 4ngaden lui répondit qu’il était le fils du roi des singes, et qu’il venait au nom de Rämen le menacer, s’il refusait plus long-temps de rendre Sédadévi à son époux, de porter le fer et la flamme dans le royaume d’J/ang'a. Comme Rdvanen voulait faire saisir laudacieux envoyé, celui-ci donna un coup de pied au trône, le renversa avec le roi, et se retira précipitamment vers Rämen (5). Ce prince, dès lors convaincu que la guerre était son unique ressource, donna à son armée l’ordre de se mettre en marche. Dès qu’il fut entré dans le royaume de Révanen, il détacha de tous côtés des partis pour dévaster les villes et ravager les campagnes. fidvanen vint à la rencontre de Rämen avec une formidable multitude de géants ; les deux armées se joignirent; les singes firent un tel carnage des géants, que Rävanen demeura seul sur le champ de bataille ; mais comme il avait perdu sa monture et toutes ses armes, ses ennemis jugèrent indigne de leur courage de lassaillir, et lui permirent de chercher son salut dans la fuite: Quelques jours après, Rdvanen assembla de nouveau une nombreuse armée de géants ; cette fois, les singes leur arrachèrent le nez et les oreilles, et leur coupèrent les bras ; Ænoumanten les entortillait dans sa queue au nombre de deux mille à la fois, et les lançant commeavec une fronde, assommait de leurs corps les autres géants; aussi l’armée de Rävanen fut-elle presque complétement détruite. Pour réparer cette seconde défaite, Rävanen envoya, une armée plus nombreuse encore sous les ordres d’/ndirachitou, son fils ainé, dont le char seul était traiîné par mille chevaux. Il y eut ce jour-là une affreuse mêlée ; on se battit avec fureur de part et d’autre ; la nuit qui survint sépara enfin les deux armées. /ndirachitou recourant alors à l’incantation , plaça un serpent sur la corde de son arc et lança cette fatale flèche sur ses ennemis pendant leur sommeil ; le serpent enveloppa leurs pieds dans ses replis et les frappa tous d’immobilité , tous, à l'exception de R&men et de Latchoumanen (6). Ces deux princes s'étant éveillés et voyant toute leur armée engourdie par un sommeil de mort , furent consternés ; les dieux eux-mêmes qui assistaient d’en haut à cette terrible
(1) Je doute à peine que les Tamouls n’aient fait honneur de ce pouvoir surnaturel au sage Agastya , dont le nom se pré-
sente dans leurs légendes à tous les endroits où s’accomplissent des prodiges, et que l’on peut considérer comme le patron de l’Inde méridionale. E. J.
(2) J’ai scrupuleusement conservé dans ce passage l’orthographe du manuscrit, les dictionnaires tamouls qui sont à ma disposition ne me présentant point la forme correcte de ces deux mots ; je puis seulement conjecturer que le second est terminé par le mot pillai, formant une espèce de diminutif. On trouverait sans doute les détails de cette légende dans le Sétoumâhôtmya, où Recueil de traditions relatives au pont construit par Réma. E. J.
(3) Incorrectement écrit dans l'original ray candam. Vaïkountha , un des noms de Vichnou, est aussi celui du ciel qu’il habite. On propose plusieurs étymologies de ce nom; la plus vraisemblable est celle qui l'explique par séjour de ceux qui sont degagés de l'illusion. E. J.
(4) L'auteur commet ici une légère inexactitude ; Angada n’était pas le fils du chef des singes qui accompagnait Réma dans son expédition, c’est-à-dire de Sougrfva ; son père était Béli, qui régnait sur les 7’énara au moment de l’arrivée de Réma dans l’Inde méridionale, et qui, mortellement blessé par ce héros, partagea son royaume entre son fils Angada et son frère Sougriva, après leur avoir recommandé de suivre le prince d’Ayédhy4 dans son expédition contre Lanhkä. E. J.
ke : : Si
(5) Les diverses autorités ne s'accordent pas sur les circonstances de cette ambassade ; Ængada, dans le drame intitulé Mahdotratcharitra , accomplit plus dignement sa mission, et s'échappe au moment où Rdvana, ne pouvant contenir sa fureur, donne l’ordre de lui infliger un châtiment honteux ; les choses se passent à peu près de même dans le Hanoumannätaka. E. J.
(6) L’arme magique lancée par Indradjit est nommée dans les textes ndgapäsha ; ce mot peut signifier 2œud coulant forme de serpents ; mais les Indiens l’interprétent ordinairement par nœud coulant propre à entraîner et à terrasser les éléphants (nâga ): le nâgapäsha est une des armes divines dont il a été fait mention dans une autre note. Le récit de notre auteur ne s’accorde pas d’ailleurs avec celui du Hanoumannâtaka, suivant lequel Réma etLakchmana furent seuls atteints par cette arme fatale, E. J.
lutte, commencèrent à concevoir de tristes pressentiments sur son issue ; mais Kerouden (1), la monture ordinaire de Vichnou , s’apercevant que l’enchantement consistait seulement dans les étreintes dont le serpent avait lié les singes , se précipita sur le reptile et le mit en pièces ; les singes se relevèrent aussitôt de leur mortel assoupissement , aux cris de vive Rämen (2)! Indirachitou, qui s'était confié dans le pouvoir de cet enchantement, fut frappé de stupeur en entendant leurs acclamations:; il reconnut dès lors que Rämen ne pouvait être qu’une incarnation de Vichnou, et se retira , persuadé que tous les efforts qu’on tenterait contre lui n’obtiendraient pas un plus heureux succès (3); mais Râvanen, qui ne pouvait croire à la nature divine de Rämen, fit appeler son frère Koumbalarnen, qui était alors dans son temps de sommeil. Ce géant, en effet, dormait six mois de suite et ne mangeait qu'un seul jour par année ; mais il ne pouvait être rassasié qu'avec une charge de mille chariots de vin, de riz et d’autres provisions. Rdvanen envoya des cavaliers le chercher; ils passèrent et repassèrent plusieurs fois sur son corps sans l’éveiller; quand il aspirait l'air, les hommes et les chevaux étaient entraînés dans ses narines, et quand il respirait, son souffle les rejetait avec une telle violence qu'ils étaient brisés contre terre. On essaya en vain plusieurs autres moyens pour le tirer de son profond sommeil ; on s’avisa enfin de faire entrer dans ses narines des troupeaux de chèvres dont les bonds pétulants chatouillèrent si désagréablement ses membranes, qu’il s’éveilla en sursaut. Après avoir fait son repas ordinaire, il se rendit auprès de Rävanen. Le premier jour qu’il fit l'essai de ses forces contre les ennemis, il avala les singes comme des mouches, et en détruisit des myriades. Le roi des singes s’avança pour diriger un coup contre lui; le géant le souleva comme un mouton et le chargea sur ses épaules. Il fut si satisfait de cette capture, qu’il ne voulut pas en attendre d’autre et emporta son prisonnier pour en faire présent à Révanen ; mais tout écumant encore du vin qu’il avait bu la veille, il tomba et s’endormit en chemin. Le roi des singes, profitant de cette heureuse occasion , lui coupa la moitié du nez et courut l’apporter à Rémen. Quand Koumbakarnen se fut éveillé , il s’aperçut que son prisonnier s'était échappé ; il n’en alla pas moins se présenter à son frère , qui lui demanda aussitôt si c’était dans la bataille qu’il avait perdu la moitié de son nez. Le géant, exaspéré par cette cruelle insulte, se précipita furieux sur les singes, qui lui échappèrent par une fuite rapide. Rémen demeura seul pour recevoir son choc; il l’atteignit d’une fléche qui lui coupa un bras, puis de plusieurs autres qui séparérent du tronc le second bras et les deux cuisses. Le géant étant alors tombé dans son sang, pria R&men de lui trancher la tête et de l'envoyer dans les eaux ténébreuses situées au-delà des mondes connus. Rémen lui accorda cette gràce , et la flèche dont il atteignit la tête du géant l’emporta jusque dans les eaux ténébreuses (4). Survivant à tant de pertes, Rdvanen espéra que le sort des armes lui serait enfin favorable; il s’avança à la tête d’une armée de géants. Latchoumanen voulut s'opposer à lui; mais le roi d’langai le tua et ne se retira qu'après avoir mis en déroute l’armée entière des singes. Räémen, vivement affligé de la perte de son frère, envoya aussitôt Ænoumanten chercher l'herbe sandini, qui croit sur un rocher à quelque distance d’{langai, et qui possède la vertu de ressusciter les morts (5). Arrivé à ce rocher, Ænoumantem avait oublié le nom de l’herbe salutaire ; comme il ne voulait cependant point retourner sur ses pas , il arracha le rocher et l’apporta à Rämen. On approcha l'herbe sandini de Latchoumanen et de tous les guerriers tués dans la bataille ; ils se levèrent tous aussitôt pleins de vie. Rämen ordonna à Anoumanten de remettre le rocher à sa place ; le singe, pour s’éviter la peine de le reporter, fit une fronde de sa queue , et lançant le rocher, le fit retomber à la place qu'il occupait auparavant. Les singes, ressuscités une seconde fois, crièrent encore vive Rämen !
on.
Fr (x) Kerouden est la forme tamoule de Garouda. Ge personnage mythologique, dont les Iaens ont appliqué le nom à une espèce de milan, est l’ennemi naturel des serpents ou nâga ; il a plusieurs fois vengé su les cruelles offenses que reçut Vinaté sa mère de Kadrou la mère des nâga ; on le représente ordinairement portant au cou un serpent en forme de collier. E. J.
s 1 pri L 3 : Les 2 A * (2) Ces mots qu’on est d’abord tenté de considérer comme une méprise de l’auteur , tant ils paraissent étrangers au sujet, ne sont cependant qu’une traduction un peu libre de l’acclamation dont les Indiens saluent leurs princes : vive Räma! représente dans le style de notre auteur djayatou Rémah; victoire à Réma ! E. J.
(3) Ce récit n’est pas conforme à la tradition généralement reçue, suivant laquelle Zndradjit, toujours fidèle à la cause de son père , fut surpris et tué par Lakchmana pendant la célébration d’un sacrifice. E. J.
(4) IL est facile de reconnaitre que les Tamouls ont exagéré le personnage . Koumbhakarna BOX celui dé OR EUIUS d’une figure étrange et horrible, ils ont réussi à tirer une figure grotesque et hideuse ; une pareille transformation était tout à fait dans les moyens de leur esprit. Le meilleur commentaire du texte qu’on vient de lire est la représentation de Xoum- Bhakarna tracée par les peintres indiens ; elle rappelle les héros de l’ingénieuse composition de Rabelais. E. J.
(5) Sandini est une altération tamoule peu régulière du sanskrit sandhänt, l’un des noms d’une plante fabuleuse, qui est nommée vichalyé dans l’Hanoumannätaka ; on lit dans cette composition que l’herbe vichalyä croit sur la montagne Drouhina , située à six millions d’yédjana de Lankä. Le Mahävtratcharitra s'éloigne de ces deux traditions ; Hanoumän, suivant ce drame , brisa la montagne qui contient l’amrita, et apporta ce breuvage salutaire aux héros tombés dans le combat. E. J.
Encouragé par son premier succès , Räpanen renouvéla la guerre en rassémblant les géants de tous les mondes : Rämen lança contre eux une flèche enchantée dont l'effet fut tel que ces géants s’entretuérent les uns les autres (1). Dévendiren avait envoyé à Räémen un char de guerre non moins rapide et non moins magnifique que celui de Rävanen ; les deux héros montérent sur leurs chars, et s’élevant dans l'air, se livrérent un long combat ; mais n’ayant encore pu réussir à décider la lutte, ils se retirèrent chacun vers son armée. Rämen, voulant enfin terminer par un seul coup ces guerres désastreuses, appela Rdvanen à un nouveau combat; il lui trancha successivement ses dix têtes ; mais il ne les avait pas plus tôt abattues qu’elles se rejoignaient au corps. Fbichanen , qui connaissait le seul endroit où Rävanen fut réellement vulnérable, avertit Rémen qu'il ne servirait de rien de couper les têtes, les bras ou les jambes de son ennemi, parce que ces membres reviendraient toujours se joindre au tronc , mais qu’en le frappant au nombril , où était concentrée toute sa force, il était assuré de le tuer; Rémen , se confiant à ce conseil, porta un coup mortel à son ennemi (2). Devenu maïtre de tous ses états, il en donna le gouvernement à Yrbichanen, pour prix de son dévouement. Rämen fit alors amener Sidadévi en sa présence ; mais il ne lui permit de s’approcher de lui qu'après avoir donné des preuves certaines de la chasteté qu’elle avait conservée pendant son séjour dans le palais de Rdvanen. Sidadévi, pour satisfaire aux justes exigences de son époux, fit allumer un grand feu, et y entra en présence de tous les dieux. Après être restée plusieurs heures au milieu des flammes ; elle se retira sans en avoir été atteinte, etse purifia ainsi de tout soupçon (3). F’ibichanen fit présent à Rdmen et à Sidadévi d’un char magnifique qui devait les ramener dans leur royaume (4); Rämen y fit monter l’armée entière des singes ; mais comme il en manquait un à son appel, et qu’il ne voulait quitter /langai qu'avec son armée au complet, il écrivit promptement une lettre à Famatarmaräyen qu'il soupconnait d’avoir enlevé le singe, et la lui envoya au bout d’une flèche; Famen se trouva fort embarrassé ; il ignorait en effet ce qu'était devenu le singe, qui était resté écrasé entre les doigts de Koumbakarnen ; il supplia donc Brabhmà de lui créer un singe le plus tôt possible ; Brahmà consentit à lui en créer un, et Yamen l’envoya immédiatement à Rämen (5). Ce héros, n'étant plus retenu par aucun soin , retourna dans le royaume d’4yodi.
Rämen continua long-temps un règne illustré par la valeur et par la justice. Un jour enfin Famaräyen vint visiter Rémen, et le pria, ayant à lui parler de choses secrètes , de ne permettre à personne d'interrompre leur entretien. Rämen ordonna à Latchoumanen de veiller sur la porte et de n’en permettre l’accès à personne; Yamatarmaräyen représenta alors à Rämen qu’il vivait depuis dix mille ans sur la terre, qu’il y avait accompli de grandes actions , et qu’il était temps enfin qu’il songeût à se retirer de la société des hommes. En ce moment, se présenta un pénitent qui désirait voir Rämen ; Latchoumanen , craignant de s’attirer quelque malédiction , n’osa pas lui défendre l’entrée de la salle. Famatarmaräyen et le pénitent furent à peine sortis, que Rämen , furieux contre son frère, le chassa de son palais. Latchoumanen , poussé par le désespoir, alla se jeter dans une riviere, et y disparut, après avoir repris la forme d’Adichéchen. Rämenr , vivement affligé de la mort de son frère, se dirigea vers cette rivière accompagné de Paraden et de Chatouroulen , avec l'intention de rendre les derniers devoirs à son frère ; là, abattu par l’affliction et pouvant à peine se soutenir, il s'appuya sur les épaules de ses frères, les transforma l’un en changou et l’autre en chakaram , et après les avoir replacés sur ses doigts, disparut lui-même pour retourner au ciel (6).
(x) Cette flèche enchantée était une arme divine ; les textes la nomment mhana , qui produit l'illusion. E. J.
(2) Ce récit ne s'accorde avec aucune des traditions recueillies dans les poèmes sanskrits; le Rämäyana , le Raghouvamsha , le Mahüotratcharitra , V' Anargharäghava et les autres autorités nous représentent Réma abattant sous un seul trait les dix têtes de son ennemi , et lui arrache la vie par ce coup fâtal. Les Tamouls ont voulu embellir par le merveilleux un récit qui était trop simple pour leur rlafté; ils n’ont réussi qu’à charger leur composition de circonstances puériles. E. J.
(3) Cette épreuve ne justifia pas complétement S/4 aux yeux de Rdma; la calomnie s’attacha à son épouse, et renouvela
o rs . . ? r r û . . . r . « dans son esprit des soupçons qu’il ne lui fat plus possible d’en écarter ; cédant à leur importunité, il répudia Sd, qui se
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retira dans une forêt sur les bords du Gange. Quelques années après elle fut enlevée à ses regrets par la Terre , qui la reçut dans son sein pour la soustraire à l’outrage d’une seconde épreuve. E. J.
(4) Vibhichana fit présent à Râma du célèbre char pouchpaka que Révana son frère avait enlevé à Kouvéra en même temps que son royaume et ses trésors. De retour à Ayédhy4 , Räma renvoya à Kouvéra son char merveilleux. E. J.
(5) On reconnait encore ici le caractère particulier de puérilité qui distingue les additions faites par les Tamouls aux traditions mythologiques de l'Inde supérieure. E. J.
(6) Ge récit complète le cadre mythologique dans lequel les Tamouls ont fait entrer le Rémäyana , à l'exemple des Pourâna et des mahäkäoya de la littérature sanskrite. On peut remarquer une grande ressemblance de détails entre la légende de Réma telle qu’elle est exposée dans ce chapitre, et la narration épique de la même légende dans le Raghouvamsha ; ainsi le trait le plus caractéristique du Rémäyana tamoul , l'apparition pendant le sacrifice à Shiva d’une figure divine apportant à Dasha-
? 2 ? 128 ose à A Q 0 Ur . .
ratha Vespoir d’une postérité, se retrouve dans le poème que j'ai cité, avec cette différence cependant que la figure sortie du feu offre au roi non pas une boule de riz pongal, mais une coupe remplie d’un breuvage qui n’est autre que la semence de Vichnou sous l’apparence de lait. E. J.
Les Malabars gentils, qui ont une extrème dévotion pour Vichnou et pour les deux divinités qui reposent dans ses mains, portent des pendants d’oreilles en forme de changou et de chakaram , travaillés en or et enrichis de perles; ils espèrent gagner ainsi de grandes indulgences. Aussi percent-ils les oreilles à leurs enfants dès l’âge de deux ou trois ans; c’est un usage solemnel et régulièrement observé (1). Les Malabars chrétiens portent aussi le changou et le chakaram en forme de pendants d'oreilles ; en vain M“ le patriarche d’Antioche leur a-t-il défendu de se parer de ces ornements, ils n’en ont pas moins persisté dans leur usage.