CHAPITRE XXVIIL
Culte des serpents chez les Malabars ; pendants d'oreilles en forme de serpent.
Entre toutes les espèces de serpents, celle qu’on nomme négapämbou (>) passe pour la plus noble ; elle est adorée par les Malabars comme une divinité. Ædichéchen (3) est le roi de cette caste de serpents; les Malabars disent que sur ses mille têtes il supporte le monde que nous habitons, et qu’il se métamorphose toutes les fois que Vichnou vient s’incarner sur la terre, afin de l’accompagner partout comme son plus fidèle serviteur.
Le poison du négapämbou est si subtil, que celui qui est mordu par ce serpent meurt quelques heures après, à moins d’être promptement secouru. Il y a cependant des bateleurs qui nourrissent chez eux des négapämbou, et qui, après les avoir dressés à faire mille gentillesses , les portent au marché public, où ils les font danser et courir, sans qu’ils nuisent à personne (4).
Des soldats de Pondichéry ayant, il y a quelque temps, tué dans leur corps de garde un serpent nägapämbou, les Malabars gentils accoururent aussitôt, se lamentant et jetant de grands cris : après l’avoir enlevé avec beaucoup de respect, et avoir même ramassé la terre sur laquelle il avait été tué, ils allèrent l’enterrer hors de la ville. Lorsque les gentils veulent offrir un
sacnificeaux rdgapämbou, ils vont en tous lieux chercher le trou d’un de ces animaux, et là même lui sacrifient un coq (5).
Les femmes malabares gentiles et chrétiennes portent des pendants d’oreilles en or, qui ont la forme de la tête du négapämbou, et auxquels on donne le nom de négavadam (6). On raconte à ce sujet la fable suivante.
(x) Voyez, sur cette cérémonie qui paraît accompagner le 4choëläkärya , une note se rapportant au chapitre 11 de la seconde partie de ces extraits. E. J.
(2) Incorrectement écrit dans l'original nahampampou. Le négapämbou (serpent nâga) , que les Tamouls nomment aussi par un singulier euphémisme nallapémbou (le bon serpent ) est le terrible cobra di capello, ou serpent à chaperon, dont on peut voir des représentations exactes dans plusieurs livraisons de l’Inde Française. 11 est constant que le nom de nâga ne lui a pas toujours exclusivement appartenu , et a été dans d’autres temps et dans d’autres contrées attribué à des êtres soit réels, soit fictifs, qui n’avaient rien de commun avec ce reptile ; les ndga de la mythologie épique sont comme les dragons de l’antiquité grecque , des serpents dont les formes, grandes et terribles , représentent dignement les races guerrières et ennemies dont ils sont le symbole. E, J.
(3) Adishécha où Shécha , nommé aussi Ananta ou l'infini, est une création du nârâyanisme ; les vechnavites modernes ont attribué à Skécha le nom , le titre et le caractère de Véäsouki, ancien roi des nâga , célébré dans les poésies épiques et traditionnelles des Indiens. Le seul avatéra de Shécha que connaisse la mythologie classique est sa transformation en Balarâma , frère de Krichna , la plus récente des incarnations de Vichnou; la timide réserve qu'ont montrée en ce point les vechnavites , si empressés à appliquer les anciennes légendes aux noms nouveaux qu’ils mettent en honneur, me paraît être un aveu irrécusable de l’origine moderne de ce personnage mythologique. Le nom d’Adishécha est composé de Shécha et de l'épithète dd, premier, primitif, qui se trouve jointe à quelques autres noms de divinités. Adishécha est représenté sur la planche r de la r1° livraison de l’Inde Françaïse. E, J.
(4) Voyez la planche 111 de la xvi‘ livraison de l'Inde Française. Les psylles sont nommés d/utoundika en sanskrit et pémbätii en tamoul ; leur industrie paraît être depuis long-temps connue dans l'Inde; on voit un psylle figurer dans le drame sanskrit intitulé Moudrérdkchasa ; cette description se lit dans un autre drame de la même époque, le Shdradätilaka : « voici que » s'approche le psylle , avec son serpent et son singe ; sur sa tête il porte une touffe de plumes de paon ; un de ses bras est » enveloppé de jeunes pousses de vigne, l’autre est orné d’un bracelet de coquillages ; ses cheveux, relevés en une seule » touffe , sont suspendus au-dessus de son front , tandis qu’au-dessous de l’une à l’autre oreille s’étend une seule ligne de » cendres. Il répète la formule magique de Garouda , et méditant sur son maître spirituel, il ouvre avec précaution son » panier et en tire le reptile, qu’il excite doucement ». Il faut ajouter à ces indications quelques détails curieux sur la danse des serpents , qui se lisent dans l’ouvrage de M. de la Flotte. On nomme pidéren sur la côte de Coromandel les psylles qui font profession de prendre les serpents dans leurs trous , et de guérir les piqüres de ces reptiles. E. J.
(5) Si un Indien est assez heureux pour qu’un nâga soit venu se nicher dans quelque coin de la maison qu'il habite, il ne manque pas de mettre chaque jour un vase plein de lait à la portée de son hôte; de plus il lui offre en sacrifice à certains jours un coq ou un autre volatile domestique. On trouve des détails curieux sur le culte rendu à ce serpent dans l'ouvrage de M. Dubois intitulé : Mœurs et institutions des peuples de l’Inde, T. 11, p. 435. E. J.
(6) Négavadam , ou plus correctement négapadam , signifie pendant d'oreille en forme de nâga ; ce bijou est le plus souvent d'argent. E. J.
CA
Rouvounu , femme du brahmane Foudagen (1), fut mordue par un serpent ndgapämbou. Ce brahmane conjura le nägapämbou de venir lui avouer pour quel motif il avait donné la mort à sa femme. Le ndgapämbou se présenta en effet, et lui dit que s’il avait mordue, ce n’avait point été de sa propre volonté, mais qu’il l'avait fait, parce que Brahmâ avait écrit dans la tête de Rouvoumi qu’elle devait, ce jour-là, mourir de la morsure d’un rägapämbou (2). « C’est faux, répliqua le » brahmane; suivez-moi à cette heure même devant Brahmä; je veux savoir la vérité. » Dès qu’ils furent arrivés devant Brahmà, ce dieu fit appeler son secrétaire Chitirapoutiren (3) pour examiner la destinée de cette femme ; il se trouva en effet qu’elle devait mourir de la morsure d’un ndégapämbou. Après avoir donné gain de cause au serpent, Brahmà, pour le récompenser de l'exactitude qu'il avait montrée à exécuter ses ordres , ordonna aux femmes d’avoir une grande vénération pour le nägapämbou, et déclara que celles qui porteraient la forme de sa tête en manière de pendants d'oreilles, seraient préservées de tout mal, et acquerraient de grandes indulgences pour la rémission de leurs péchés (4).